A Dangerous Method
La rencontre entre Freud et Jung, leur amitié et leur rupture, l’opposition de 2 hommes, 2 générations, 2 cultures, 2 démarches, 2 visions du monde et de l’humanité. La naissance d’une science, la femme au centre de tout désir et de toute pensée. Le film discute, serpente dans les arcanes de l’âme, quitte à laisser le spectateur dans la plus grande perplexité.
Synopsis : Sabina Spielrein, jeune femme souffrant d’hystérie, est soignée par le psychanalyste Carl Jung. Elle devient bientôt sa maîtresse en même temps que sa patiente. Leur relation est révélée lorsque Sabina rentre en contact avec Sigmund Freud.
A Dangerous Method est un film sobre et élégant, peut-être trop sobre et trop élégant. La caméra de Cronenberg s’efface derrière l’ampleur de son sujet. Le réalisateur reste le plus neutre possible, présentant chaque personnage face à ses dilemmes, face à ses souffrances, face à ses limites.
Entre la géniale lucidité prétentieuse de Sigmund Freud et la faiblesse toute humaine d’un Carl Jung qui dérive lentement vers le mysticisme, entre la rigueur scientifique et morale du premier et les convictions presque religieuses du second, le spectateur assiste à l’évolution des idées, aux avancées de la pensée humaine et à ses retours en arrière.
L’histoire de la psychanalyse balbutie à l’écran. Freud cherche un héritier qui pourra continuer son travail, poursuivre sa quête, Jung essaie comme il peut de tuer le père malgré toute l’admiration qu’il lui porte, dans une démarche de pure psychanalyse. Autour d’eux, Sabina Spielrein s’intéresse aux pulsions, Otto Gross veut les libérer totalement. A l’écran, la lutte entre la morale traditionnelle et ces pulsions créatrices, destructrices, essentielles, devient le moteur déroutant et sensuel d’une intrigue au plus profond de l’homme.
Le film est alors un grand débat, une discussion psycho-philosophique de 1h40, une joute verbale passionnante dans laquelle le spectateur s’interroge, se remet en question, et finit par se perdre.
David Cronenberg utilise une méthode d’objectivité effectivement dangereuse mais particulièrement stimulante. Les opinions se contredisent, s’affrontent, se détruisent, il n’y a ni répit, ni conclusion satisfaisante. A Dangerous Method risque de laisser les spectateurs perplexes, orphelins d’une idée maîtresse à laquelle se raccrocher. C’est un film sans thèse, un film d’exploration complexe et tortueux (à l’image de la psychanalyse elle-même) qui dissémine de très nombreux points cruciaux de réflexion et se termine sur lui-même, laissant au cours de l’Histoire le soin de rendre raison ou tort aux personnages et à leurs idées.
Note : 7/10
A Dangerous Method
Un film de David Cronenberg avec Keira Knightley, Michael Fassbender, Viggo Mortensen, Vincent Cassel
Drame psychologique – Royaume-Uni, Allemagne, Canada – 1h39 – Sorti le 21 décembre 2011
La Délicatesse
Quand un écrivain adapte lui-même son roman au cinéma, on se demande toujours s’il saura s’approprier avec bonheur les nouveaux moyens mis à sa disposition. David Foenkinos échoue : son film est mou, boiteux, superficiel. On rit un peu et on oublie vite.
Synopsis : Après la mort de son mari, Nathalie, jeune et belle, se jette à corps perdu dans le travail. Elle se ferme à la vie jusqu’au jour où elle embrasse sans raison Markus…
Les trente premières minutes accumulent tous les clichés du coup de foudre amoureux et du drame qui survient. On pense beaucoup aux Adoptés de Mélanie Laurent, sans pourtant l’ambition de mise en scène. Ici, la réalisation et la photographie sont plates, la folie est calculée, les postures sont calibrées, les réactions sont artificielles, tout est travaillé au millimètre comme dans un catalogue Ikéa.
Quand l’histoire de la Belle et la Bête commence vraiment, on rit à quelques situations, à quelques bons mots, mais on reste en surface de cette romance de papier glacé. François Damiens est certes sympathique mais son personnage n’arrive pas à se sortir de son paradoxe originel : Markus est un grand bêta, trop gauche pour comprendre les autres, trop banal pour s’être fait remarquer par quiconque, professionnellement ou socialement, trop ahuri pour se fagoter correctement, trop médiocre pour avoir du goût. Pourtant, pour que l’histoire soit romantique, il va falloir qu’il se révèle au fur et à mesure. Mais qu’a-t-il à révéler? Son intelligence et sa sensibilité apparaissent soudainement dans le dernier tiers du film, sans trouver de cohérence avec le personnage tel qu’il a été décrit depuis le début.
Seul Bruno Todeschini tire véritablement son épingle du jeu grâce à un second rôle drôle, pathétique et attachant. L’entreprise qu’il dirige est d’ailleurs l’objet des meilleurs moments du film. La dernière demi-heure de La Délicatesse est interminable, l’histoire s’étire et s’étire sans avoir plus rien à nous dire. C’est bancal et finalement assez énervant. Un début poncif, un dénouement poussif : il n’y avait décidément pas grand chose de délicat là-dedans.
Note : 2/10
La Délicatesse
Un film de David Foenkinos et Stéphane Foenkinos avec Audrey Tautou, François Damiens, Bruno Todeschini
Romance – France – 1h48 – Sorti le 21 décembre 2011
Le Havre
Quelques mois avant l’élection présidentielle française, Aki Kaurismäki vient tourner au Havre et nous parle d’un jeune sans-papiers et de l’absurdité d’une société qui traque des enfants innocents. On pense un peu aux Mains en l’air de Romain Goupil mais le réalisateur finlandais fait de la poésie plutôt que de la politique. Le résultat est un monde désuet et charmant.
Synopsis : Marcel, ex-écrivain, vit une vie simple de cireur de chaussures au Havre. La soudaine maladie de sa compagne et sa rencontre avec un jeune sans-papiers bouleversent son quotidien.
Drôle de coïncidence : Aki Kaurismäki n’est pas le seul réalisateur étranger à avoir sorti un film tourné au Havre en 2011. Les belges Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy ont aussi parcouru la ville dans une romance décalée et burlesque, La Fée. Le lieu n’est pas le seul point commun aux deux films : la mise en scène de héros simples et seuls, leur lutte contre la mécanique d’une société déshumanisée, la poésie de l’absurdité, le minimalisme des dialogues, des attitudes et des intrigues, tout cela les rapproche, tout cela dresse du Havre un portrait étrange, entre misère affective et rencontres essentielles. C’est une ville où les marginaux vivent, se croisent, se perdent, se cherchent, et trouvent quelque part, au détour d’un vague regard, d’une situation éphémère, le bonheur modeste auxquel ils aspirent.
Chez Kaurismäki cependant, les personnages s’affirment, la lutte est solidaire, la poésie est politisée, les répliques sont élégantes, les attitudes sont dignes, les intrigues sont importantes. L’humour est presque invisible, et pourtant il surgit partout, dans les mots, dans les visages, dans la composition des plans. C’est un burlesque étouffé, mis sous cloche. Dans La Fée, le doux ridicule est immédiat, le rire aussi. Dans Le Havre, c’est la société qui est ridicule. Les hommes qui y évoluent sont contraints à la distance pour garder leur intégrité. On s’amuse de leurs adresses plus que de leurs maladresses, de leur pudeur plus que de leur décalage. Chacun prononce son texte fort et distinctement, comme s’il voulait être sûr d’être compris. Chacun s’exprime frontalement, presque absent de lui-même, comme s’il essayait de cacher son émotion.
Et pourtant, tout le monde est fragile et tout le monde se protège et essaie de protéger l’autre. Ici, on se fait une arme de l’absurdité, on lutte contre les politiques insensées, contre les situations inhumaines. On s’enrichit de l’autre, d’autant plus si l’autre est un sans-papiers, d’autant plus si l’autre est interdit.
Certes, le point de vue candide et la bonté artificielle des personnages peuvent agacer. Certes, l’humour et la politique sont un peu trop simples pour vraiment apporter quelque chose au débat. Mais Kaurismäki ne débat pas, il rêve. Le Havre est une douce utopie : ici, les gens se soucient des autres et s’entraident. Le film, en résistance contre une mondialisation sans âme, regarde un peu trop vers le passé, à la recherche de l’ombre de Jacques Tati. Le tout est par conséquent un brin réactionnaire, mais résolument humaniste.
Note : 6/10
Le Havre
Un film de Aki Kaurismäki avec André Wilms, Kati Outinen, Jean-Pierre Darroussin et Blondin Miguel
Comédie dramatique – France, Finlande, Allemagne – 1h33 – Sorti le 21 décembre 2011
Prix Louis-Delluc 2011 et Prix Fipresci de la critique international au Festival de Cannes 2011
17 filles
A l’origine du film, un fait divers réel survenu aux USA en 2008. Les réalisatrices adaptent cette histoire à la ville dont elles viennent, Lorient, filmée comme un lieu de douce dépression quotidienne et de désillusion. 17 filles parle un peu d’espoirs déçus, d’utopie ratée. Mais il reste coincé dans le non-événement qu’il raconte et devient, à son image, purement anecdotique.
Synopsis : Dans une petite ville au bord de l’océan, 17 adolescentes d’un même lycée décident de tomber enceintes en même temps, dans l’incompréhension générale des adultes.
17 filles est un film un peu perdu entre le fait divers curieux, la chronique adolescente naturaliste et le mysticisme d’un acte de vie collectif. En choisissant de rester très objectives par rapport à leur sujet, en évitant d’adopter un point de vue marqué, en refusant tout jugement, les réalisatrices donnent au film une teinte presque documentaire.
Tous les adultes qu’elles mettent en scène sont perdus, impuissants face à ce phénomène qu’ils ne comprennent pas. Les jeunes filles, elles, semblent portées par une utopie qui leur permettrait d’échapper à un destin écrit d’avance et peu glorieux. Échapper au monde adulte en le court-circuitant, en devenant adulte avant de l’être.
17 filles pourrait alors être le portrait d’une opposition fondamentale et paradoxale : celle qui existe entre une jeunesse qui croit encore que tout est possible et des adultes résignés, bloqués dans des vies qu’ils n’ont pas voulues et dont ils ne souhaitent même plus sortir. Des adultes qui ont pourtant été jeunes, une jeunesse qui se débat pour ne pas être condamnée à se résigner à son tour.
Pourtant, le récit se fait trop souvent journal intime pour pouvoir être une analyse vraiment crédible d’un phénomène social saisissant. Et le réalisme social lui-même empêche 17 filles de s’élever vers des hauteurs plus éthérées. Du coup, on reste bloqué dans l’anecdote, dans la curiosité sans relief. 17 filles ont décidé de tomber enceintes en même temps, dans un même lycée. Il y avait certes l’espoir d’une utopie collective, il y avait certes l’espoir d’une aventure spirituelle. Mais comme les adolescentes, le spectateur est fatalement déçu, frustré. Finalement, le film n’est que ça : la mise en image d’un fait divers amusant.
Note : 4/10
17 filles
Un film de Muriel Coulin et Delphine Coulin avec Louise Grinberg, Juliette Darche, Roxane Duran, Esther Garrel, Yara Pilartz, Solène Rigot, Noémie Lvovsky et Florence Thomassin
France – Comédie dramatique – 1h27 – Sorti le 14 décembre 2011
Des vents contraires
Un mélo tout ce qu’il y a de plus mélo, où chacun lutte comme il peut avec toutes les épreuves tragiques que la vie met devant lui. Une accumulation de personnages mal dessinés, une émotion toute artificielle, des acteurs tristes mais pas convaincants. Deux petites scènes sauvent le film de l’échec total.
Synopsis : La vie de Paul bascule le jour où sa femme Sarah disparait subitement. Après une année de recherches infructueuses, Paul est un homme brisé…
Un matin, Paul se dispute avec sa femme. Le soir, elle ne rentre pas. Un an plus tard, et alors qu’il n’a plus jamais eu de nouvelles de celle qu’il aime, Paul, perdu avec ses deux enfants, retourne dans sa Bretagne natale, auprès d’une famille avec laquelle il a coupé les ponts depuis longtemps. Y a-t-il beaucoup plus à dire sur ce film que ce point de départ d’une intrigue simpliste?
Des vents contraires joue sur le désespoir de Benoît Magimel, sur l’isolement de deux enfants que leur père n’arrive pas à aider, sur des rapports familiaux faits de rancunes, de remords et de non-dits. Tout est réuni pour faire pleurer dans les chaumières mais le mélo est si convenu qu’il ne se suffit pas à lui-même : on nous a rajouté ici et là des sous-intrigues inutiles, des rencontres imprécises, des personnages à peine esquissés. Des vents contraires se veut alors un dur parcours initiatique : Paul devra lutter contre les éléments, comme l’indique pompeusement le titre du film.
Au programme, une jeune femme qui tombe bien artificiellement amoureuse de son professeur de conduite, une policière bienveillante et agaçante tant son personnage est mou et caricatural, une vieille dame qui apparaît dans des scènes absolument inutiles et ennuyeuses, un Bouli Lanners qui fait triple-emploi avec les deux personnages précédents, dans le rôle du type brave et simple que la vie n’a pas ménagé. Seul Ramzy Bedia tire son épingle du jeu dans une petite histoire plantée au milieu du film, sans aucun rapport avec lui, et qui aurait pu faire l’objet d’un intéressant court métrage sur l’adage : “l’enfer est pavé de bonnes intentions.”
Quant aux rôles principaux, le gamin joue tellement mal la tristesse et la colère qu’on a souvent l’impression qu’il va finir par poignarder sa famille et que le film va tourner à l’épouvante. Pas de commentaire sur la figure pathétique du gentil con interprété par Antoine Duléry. Il reste Benoît Magimel qui traverse ce film de rien sans arriver à peser dessus, une marionnette de tristesse péniblement articulée par… des vents contraires.
C’est à la fin du film qu’on trouve enfin une scène réussie, lorsque Paul revient de Paris et retrouve ses enfants. Au loin, les corps se débattent, les attitudes parlent enfin au-delà des évidences. Le mélo prend de l’ampleur pour la première fois. Mais le film est déjà fini. Et on en garde bien peu de choses.
Note : 2/10
Des vents contraires
Un film de Jalil Lespert avec Benoît Magimel, Isabelle Carré, Antoine Duléry, Ramzy Bedia, Bouli Lanners, Marie-Ange Casta, Lubna Azabal, Aurore Clément, Hugo Fernandes, Cassiopée Mayance, Audrey Tautou, Daniel Duval
Drame – France – 1h31 – Sorti le 14 décembre 2011
Mission : Impossible – Protocole fantôme
Ici, les scènes d’action les plus vertigineuses s’enchaînent sans laisser de répit au spectateur. Problème : le scénario, aux forts relents de Guerre Froide, ne nous emmène jamais qu’en territoire archi-connu. Un film rempli de cascades et d’adrénaline, mais sans caractère.
Synopsis : Impliquée dans l’attentat terroriste du Kremlin, l’agence Mission Impossible est totalement discréditée. Ethan Hunt, isolé, doit trouver le moyen de blanchir l’agence.
Ce n’est pas par son scénario que Mission impossible 4 fera vibrer le spectateur. Les figures imposées s’enchaînent, les agents secrets nous protègent d’une menace atomique orchestrée par un fou qui pense que la guerre nucléaire permettra un renouveau bénéfique à l’humanité (non, ne vous amusez pas à compter le nombre de films d’espionnage avec ce pitch-là, cela peut se révéler interminable).
Il y a bien un petit moment récurrent qui nous fait vibrer à chaque épisode de la franchise : l’utilisation de masques pour se faire passer pour telle ou telle autre personne. Ici, petite variation sur ce thème de l’usurpation d’identité avec une petite scène bien sentie qui se déroule simultanément dans deux appartements adjacents d’un hôtel. Assez Jouissif.
Au-delà de ça, l’histoire est à mourir d’ennui, mais l’action est omniprésente et certaines séquences sont à couper le souffle. Si la destruction du Kremlin au début du film est impressionnante mais un peu mécanique, d’autres séquences sont vraiment saisissantes, lorsque Ethan fuit de l’hôpital, lorsqu’il course un bandit dans une tempête de sable étouffante ou lorsqu’il exécute les cascades les plus improbables dans une usine de fabrication de voitures.
Le clou du spectacle se passe sur la tour Burj Khalifa de Dubaï, la plus haute du monde, quand Tom Cruise se transforme en homme-araignée dans une scène parfaitement rythmée où l’action, la tension et l’humour sont particulièrement bien dosés.
Du pur entertainment, plutôt de qualité, mais même si cet opus est sans doute le plus enthousiasmant de la série, on reste sceptique devant les lourdeurs et la répétitivité d’une histoire faite de poncifs et de retournements toujours attendus. Mission : Impressionnante – Scénario fantôme.
Note : 4/10
Mission : Impossible – Protocole fantôme (titre original : Mission: Impossible – Ghost Protocol)
Un film de Brad Bird avec Tom Cruise, Jeremy Renner, Simon Pegg et Paula Patton
Action, Thriller – USA – 2h13 – Sorti le 14 décembre 2011
Shame
Après Hunger, un premier film remarquable, formellement ahurissant et fondamentalement marquant, Steve McQueen revient avec Shame, avec toujours Michael Fassbender dans le rôle principal. Si le réalisateur n’a rien perdu de son sens esthétique, son second film, parfois envoutant, manque finalement de finesse sur le fond. Hypnotisant et décevant.
Synopsis : Brandon vit seul et travaille beaucoup. Sa seule passion : le sexe. Quand sa sœur Sissy s’installe dans son appartement, Brandon a de plus en plus de mal à dissimuler sa vraie vie…
Pas étonnant que Shame soit une petite merveille visuelle, la description métallique d’un monde hostile, le portrait presque clinique d’un homme extérieur à lui-même. Steve McQueen vient de l’art contemporain et la premier choc procuré par ses films est forcément plastique.
Depuis l’appartement de Brandon, trop propre trop vide, jusqu’à l’univers feutré de son bureau, depuis les bars glaciaux qu’il fréquente le soir avec ses “amis-collègues” jusqu’aux rues fantomatiques dans lesquelles il se livre à ses pulsions, tout est étranger, tout est autre, tout est agressif. Le New York de McQueen n’est pas franchement menaçant, il est pire que ça, froidement indifférent. Le visage de Michael Fassbender, trop parfait, trop fermé, y participe pleinement : il est l’archétype du citadin de la mégapole, amical, séduisant, absent de soi et du monde.
Pourtant, le tour de force du réalisateur est de nous attacher âme et corps à cet homme dont le seul désir, la seule nécessité, le seul bonheur, est la pure satisfaction sexuelle. Le sexe pour le sexe, et surtout pour rien d’autre. Pas d’amour, pas d’attaches, pas de sentiments. Tout ça ne fait que diminuer l’intensité du plaisir, jusqu’à le tuer complètement. Pour Brandon, la jouissance physique est forcément vicieuse, malsaine, interdite. Elle ne peut se satisfaire de la normalité. Il s’agit avant tout de jouir pour jouir, c’est tout.
D’abord, McQueen ne nous enferme pas dans le jugement. Nous sommes aux côtés de Brandon, nous ressentons son envie, sa frustration, son addiction. Et bien sûr, son isolement. Dans un monde où l’humain n’est plus qu’un outil au travail, une ombre dans la rue, un rival ou une proie dans la vie nocturne, le plaisir pur est tout ce qu’il reste à un homme seul et qui ne se bat plus, qui a pris son parti d’être seul.
Dans cette mécanique existentielle répétitive, les corps ne se lassent pas, seules les âmes se fatiguent. Sissy, la soeur fragile et exubérante de Brandon, est le grain de sable qui vient enrayer l’horlogerie. Dans une des plus belles séquences du film, Brandon fuit son appartement et court dans les rues de New York, comme pour se libérer comme il peut de ses pulsions, de ses démons. Sans aucun doute, il ne lui reste qu’un seul interdit “moral”, un seul impératif qui passe au-dessus de son désir, et celui-ci s’est installé chez lui, se colle à lui jusqu’à enflammer cette avidité de sexe qu’il ne sait pas, qu’il ne peut pas contrôler.
Peu à peu pourtant, le film se montre de plus en plus sévère avec Brandon. Son mal-être le condamne et condamne sa manière de vivre, un point de vue presque puritain se lit dans l’explosion de rage et de libertinage à la fin du film. Alors, le sexe à outrance semble entraîner irrémédiablement le dégoût de soi. On regrette l’intransigeance du cinéaste autant que le côté un peu superficiel de son film.
Certes, tout est beau, impeccablement beau, certes le sujet même du film est le vide existentiel, mais Shame est un peu trop rempli de rien pour vraiment dire beaucoup. Le film se vit alors comme une expérience immersive mais fugace. Quand on sort de la salle, on est écrasé par une désagréable lourdeur morale. Sous ce poids, il ne nous reste qu’une impression creuse.
Note : 5/10
Shame
Un film de Steve McQueen avec Michael Fassbender, Carey Mulligan et James Badge Dale
Drame – Royaume-Uni – 1h39 – Sorti le 7 décembre 2011
Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine au Festival de Venise 2011 pour Michael Fassbender
Le Chat Potté
Le Chat Potté est un spin-off de Shrek dont on se serait bien passé. Suite au succès du personnage apparu dans Shrek 2, DreamWorks n’a pas résisté à l’envie d’imaginer la vie passée de ce nouveau héros. Mais l’imagination fait cruellement défaut à ce film qui ressemble à tant d’autres avant lui.
Synopsis : Avant sa rencontre avec Shrek, le Chat Potté essayait de s’emparer de la fameuse Oie aux Œufs d’Or pour sauver la ville où il avait grandi et se racheter.
Le Chat Potté a finalement bien peu de singularités pour se distinguer du typique justicier hors-la-loi. Son personnage de séducteur au grand coeur et à l’humour ravageur, son histoire entre prestige et trahisons, depuis l’orphelinat jusqu’au rejet fatal de la société, son aventure aux allures de western latin, rien ne démarque réellement ce Zorro félin de tout ce qu’on a déjà vu, revu, rerevu.
Certes, l’univers extravagant se permet des fantaisies amusantes, mais jamais surprenantes quand on a déjà vu les quatre épisodes de Shrek. Depuis la première apparition de son ogre star, Dreamworks n’a jamais réussi à se renouveler. Même le délire est en fait parfaitement calibré.
L’intrigue n’a finalement qu’un seul enjeu : alors cet oeuf, gentil ou méchant? Quelques blagues efficaces mais convenues, quelques péripéties sans intérêt, et nous voici devant un dénouement mou et trivial. Un film de plus. J’ai déjà presque oublié que je l’ai vu.
Note : 1/10
Le Chat Potté (titre original : Puss in Boots)
Un film de Chris Miller avec les voix de Antonio Banderas, Salma Hayek et Zach Galifianakis
Film d’animation – USA – 1h30 – Sorti le 30 novembre 2011
Futur proche – court métrage
Dernier article de l’année, un peu particulier, après 15 jours passés sans poster la moindre critique. Parce que durant ces 15 jours, j’ai occupé tout mon temps à la réalisation d’un court métrage pour le concours Nikon. Le résultat est un film très court (2 minutes 20) qui s’appelle Futur proche. Découvrez-le et n’hésitez pas à lui donner une note maximale si vous l’appréciez!
Voici donc le lien de ce petit court-métrage que j’ai réalisé pour le concours Nikon. Le principe est le suivant : 140 secondes sur le thème “je suis l’avenir” en HD.
Jusqu’au 15 janvier, chaque personne (je dirais même chaque ordinateur) peut voter une fois par film en cliquant sur les petites étoiles en dessous du film. Les films qui ont la meilleure moyenne et le plus de votes sont primés.
Donc, première étape, regarder le film à l’adresse suivante :
http://www.festivalnikon.fr/videos/view/id/1033
Deuxième étape : Si vous l’appréciez, n’hésitez pas à lui attribuer la note maximale (merciiii) (attention, pour que le vote soit bien pris en compte, je crois qu’il faut cliquer 2 fois, jusqu’à ce que le captcha (les mots à réécrire) apparaisse et valider cette étape)
Troisième étape (essentielle) : revenir le lendemain faire la même chose.
Voilà, et n’hésitez pas à m’envoyer un petit mail pour me dire ce que vous pensez du film ou à laisser un commentaire sur la page du festival!
Merci infiniment!
Bonnes fêtes à tous, les critiques reviennent avec la nouvelle année…
-Crédits du film-
Scénario, réalisation et montage : Ted Hardy-Carnac
Acteurs : Adeline Adelski, Ted Hardy-Carnac, Simon Bonnel, Yann Rutledge
Directeur de la photographie : Pierre Baboin
Assistant image : Baptiste Brandily
Son : Pierre-Louis Guetta
Musique : Laurent Morelli
Assistante réalisateur : Rosalie Brun
Régisseuse principale : Karine Boutroy
Régisseur adjoint : Vivien Ferrand
Carnage
Roman Polanski adapte la pièce de Yasmina Reza Le Dieu du Carnage sans lui enlever sa dimension de huis clos théâtral. Le résultat est décevant : la réalisation est précise mais le projet manque cruellement de finesse. L’exercice tourne vite en rond, le spectaculaire l’emporte sur la démonstration et les clichés rendent l’étude de mœurs approximative.
Synopsis : Dans un jardin public, deux enfants de 11 ans se bagarrent et se blessent. Les parents de la “victime” demandent à s’expliquer avec les parents du “coupable”…
D’un côté, un couple bobo plein de suffisance, de l’autre, un ménage riche, traditionnel et sans remord. Deux types de bourgeois se rencontrent, les gauchistes et leur bonne conscience envahissante, les conservateurs et leur pragmatisme amoral.
La nervosité est palpable, le vernis social ne va pas tenir bien longtemps. C’est ce que filme Roman Polanski, le craquèlement progressif du paraître. Les politesses et les bienséances sont vite reléguées au second plan quand chacun se rend compte qu’il est allé trop loin, qu’il s’est trop mis à nu.
En chaque être humain réside un monstre. Caché derrière des codes sociaux plus ou moins rigides, celui-ci peut surgir quand on est poussé à bout. Le carnage est alors inévitable : le décalage trop longtemps imposé entre celui que nous sommes et celui que nous nous efforçons de paraître éclate avec d’autant plus de violence que les frustrations étaient importantes.
Le problème du dernier film de Polanski, c’est que l’évolution des attitudes manque trop souvent de subtilité. D’abord, parce que pour illustrer la perte de contrôle des personnages, le film se complait très vite dans le too much : les rires nerveux sont parfois interminables, les situations pathétiques sont appuyées et répétées d’un personnage à l’autre, les exaspérations sont trop attendues et trop illustratives pour ne pas perdre beaucoup en crédibilité.
Ensuite parce qu’on sait très vite où le scénario veut aller et que celui-ci s’y dirige sans réelle surprise et sans réelle habileté. Bientôt, les échanges tournent en rond, il n’y a plus grand chose à démontrer.
Enfin, et c’est sans doute le principal reproche qu’on peut faire à Carnage, le film se vautre de temps en temps dans des clichés ennuyeux. Après un affrontement gauche-droite pas inintéressant, le pugilat se transforme d’un coup en guerre des sexes très convenue. La description est alors complètement caricaturale : les femmes devenues hystériques se soutiennent contre des hommes qui se proposent whisky et cigare.
Le personnage de John C. Reilly, un type brave et mou qui se métamorphose au milieu de la scène en gros con macho, vogue d’un stéréotype à l’autre sans jamais parvenir à nous intéresser. Pire encore, l’évolution du personnage nous paraît parfaitement invraisemblable. Christoph Waltz joue le cynisme avec assez de talent pour que l’archétype qu’il représente ne perde jamais de sa consistance. Même constat pour Kate Winslet : la femme d’intérieur arrangeante qui se laisse déborder par des émotions trop longtemps contenues est souvent crédible.
C’est tout de même Jodie Foster qui campe le personnage le plus intéressant : Penelope Longstreet représente le principal intérêt du film. Cette femme est d’abord haïssable : remplie de bonne conscience et de bonnes intentions, trop fière de sa supériorité supposée, elle est la seule à ne pas se rendre compte qu’elle est comme les autres. Elle revêt un masque de grandeur d’âme et d’amabilité mais sa position est essentiellement égoïste. Elle semble simplement cacher son intérêt propre derrière l’intérêt général, ses raisons propres derrières la raison universelle.
Et pourtant, malgré ses rancœurs, malgré son arrogance, elle est la seule à faire des efforts, la seule à se battre encore, la seule à vouloir tenir des idéaux, même si elle n’est pas à la hauteur de ce qu’elle prétend. Elle est la seule à ne pas avoir renoncé. Il est bien plus facile d’afficher son cynisme que de se battre pour ce qu’on croit juste. Il est bien plus facile d’assumer sa mauvaise conscience et son égoïsme que d’essayer d’en faire quelque chose de positif, de continuer à lutter pour des principes, même si on n’est pas parfaitement capable de les assumer.
Le fonctionnement du monde repose sur une énorme hypocrisie morale : les appels incessants de l’avocat rappellent que les adultes luttent avec des moyens qui ne correspondent plus du tout aux valeurs qu’ils enseignent à leurs enfants.
Chacun assume maintenant son égoïsme, le chacun pour soi est la règle d’or. L’attitude des gouvernements, celle des entreprises, celle des individus, reposent toujours en grande partie sur l’injustice. Dans une société dans laquelle l’éthique n’est même plus un voeu pieux, à peine une façade superficielle, le vivre-ensemble est un songe, et le monde est voué au carnage. Derrière l’hypocrisie consensuelle, il y a la caméra légèrement mouvante de Polanski qui donne la nausée et rappelle l’ébriété des personnages. Mais qui souligne aussi que les bases de la société sont très branlantes. C’est cette instabilité qui fait l’objet de Carnage. Malheureusement, la mascarade sur laquelle repose le contrat social est dépeinte de manière assez grossière.
Note : 4/10
Carnage
Un film de Roman Polanski avec Jodie Foster, Kate Winslet, Christoph Waltz et John C. Reilly
Comédie dramatique – France, Allemagne, Pologne, Espagne – 1h20 – Sorti le 7 décembre 2011
Arrietty, le petit monde des chapardeurs
Arrietty est le meilleur film du studio Ghibli depuis Le Voyage de Chihiro. Une aventure excitante où le danger se cache derrière le quotidien le plus banal, une fable mystique sur la survie des êtres et des espèces, un conte politique sur une autre manière de concevoir l’économie, et surtout l’histoire d’un amour impossible, simple et déchirante. Un petit chef d’œuvre.
Synopsis : Sous le plancher d’une maison perdue au coeur d’un grand jardin, de minuscules êtres, les chapardeurs, vivent sans se montrer des humains. Jusqu’au jour où Arrietty rencontre Sho…
Le Studio Ghibli nous a habitué aux chef d’oeuvre mais Arrietty est pourtant une très belle surprise. D’abord par sa simplicité magique qu’on avait seulement pu voir auparavant chez Ghibli dans Kiki, la petite sorcière. Ensuite par son animation, toujours saisissante. Chaque excursion d’Arrietty dans des lieux ou des objets qui nous sont pourtant familiers devient une aventure trépidante. Un plan résume à lui seul cette merveille : Arrietty gravit le toit de la maison comme on gravit une montagne, elle regarde vers la fenêtre qu’elle essaie d’atteindre, la caméra se met à sa place et remonte lentement la pente du toit qui semble interminable, escarpée, dangereuse. On est pris du vertige de notre nouvelle taille, celle d’Arrietty.
Si la fable est comme toujours écologique, le dialogue entre une jeune fille qui parle de la survie de son espèce et un jeune homme qui parle de sa propre survie est saisissant. Quand Sho parle de sa maladie, Arrietty arrête de défendre les Charpardeurs pour s’intéresser à lui. Le film présente alors un miroir terriblement précis dans lequel l’individu se reflète dans l’espèce toute entière et inversement. La vie d’un individu est tout aussi essentielle que la vie d’un groupe. La survie de l’espèce demande de manière semblable à chaque être de se battre : notre futur est entre nos mains.
Mais les résonances sont encore plus larges : Arrietty est une fable altermondialiste qui, dans un contexte de crise économique, met aux prises ceux qui ont tout, le confort et l’argent (mais pas forcément le bonheur) et ceux qui n’ont rien que leur courage et qui doivent vivre des restes des premiers. Dans cette société injuste où les petits craignent les grands et ne peuvent rien faire face à eux, la chaparde, ou l’emprunt pour reprendre le mot du roman duquel s’inspire le film, est le nouveau modèle économique qui permet de trouver l’équilibre. La mondialisation est basée sur des rapports de force, sur l’incompréhension et sur la peur, des autres et du lendemain. La fable du studio Ghibli, scénarisée par Hayao Miyazaki lui-même, propose de baser la société de demain sur l’emprunt, les prêts, les échanges, la communication. Sur l’utilisation de ce dont on a besoin et non sur la surconsommation maladive. Sur le don de soi et de ce que l’on a à ceux qui en ont la nécessité. C’est seulement à ce prix-là que notre espèce peut survivre, arriver à l’harmonie et qui sait, au bonheur.
Mais Arrietty n’est pas qu’une parabole subtile. C’est un dépaysement. Un univers de couleurs, de lumières, d’une musique nostalgique. C’est surtout une tragédie. L’histoire d’un amour impossible. On ne sait pas si Sho va survivre. On est tout autant dans l’incertitude sur le destin d’Arrietty. Son audace et son énergie ne sont rien à côté du corps imposant (et pourtant malade) de Sho. Les mouvements du garçon semblent étouffés, éteints, et pourtant, pour Arrietty, aux gestes vifs et précis, ils sont un ébranlement complet, un cataclysme. Leurs vies ne tiennent à rien. Mais le plus triste n’est pas là. Leur histoire ne peut avoir lieu. Il est trop grand pour elle. L’amour ne peut pas vaincre toutes les barrières. Leur adieu est déjà l’un des moments les plus déchirants au cinéma en 2011. Arrietty est avant tout l’histoire de deux adolescents qui tombent amoureux. Qui s’aimeront toujours, et qui ne pourront jamais s’aimer.
Note : 8/10
Arrietty, le petit monde des chapardeurs (titre original : Karigurashi no Arrietty)
Un film de Hiromasa Yonebayashi avec les voix de Mirai Shida et Ryunosuke Kamiki
Animation – Japon – 1h34 – Sorti le 12 janvier 2011
L’Art d’aimer
La comédie romantique chorale dans toute sa légèreté, avec l’écriture délicatement maniérée de Mouret et les situations gênées et cocasses qu’il affectionne tant. Le réalisateur, qui a l’habitude de tenir le rôle principal, l’abandonne pour une fois à une pléiade d’acteurs célèbres. Ce faisant, il dilue son intrigue et la portée morale de son étude. Le résultat est plaisant mais inégal.
Synopsis : Au moment où l’on devient amoureux, à cet instant précis, il se produit en nous une musique particulière. Elle est pour chacun différente et peut survenir à des moments inattendus…
A la façon d’Eric Rohmer, Emmanuel Mouret raconte, depuis 6 films maintenant, ses propres contes moraux. Pour la première fois, il mêle plusieurs petites histoires (comme Rohmer l’avait fait dans Les Rendez-vous de Paris ou dans 4 aventures de Reinette et Mirabelle), et pour la première fois, il décide d’illustrer des maximes, comme l’avait justement beaucoup fait le réalisateur des Comédies et Proverbes.
Cependant, les personnages rohmériens s’engageaient très souvent dans des discussions morales complexes, évoquant leur vision de l’art, de la politique et de la vie en général. Ceux de Mouret, au contraire, ne parlent que d’amour et de sexualité.
D’abord, une introduction énigmatique et plutôt réussie : l’objet de l’amour est souvent un songe. Ensuite, trois petites histoires indépendantes s’enroulent autour d’une intrigue centrale, elle-même construite autour du personnage d’Isabelle, interprété par Julie Depardieu. Celle-ci va devoir composer avec deux propositions pour le moins inattendues. En refusant la première et en acceptant la seconde, Isabelle va changer sa vie et offrir au spectateur autant de frustration que de satisfaction. Emmanuel Mouret est habile : il nous promet d’abord une expérience libertine assez stimulante et décide finalement de ne pas la développer. Puis il se rattrape en réalisant un autre fantasme : une sorte de Tournez Manège sexuel plutôt excitant.
Alors l’amour, alors le sexe? Cela pourrait se révéler simple si chacun avouait sincèrement ses désirs, si chacun avait l’ouverture nécessaire pour accepter les désirs des autres, comme Zoé, avec qui le rêve devient réalité au début du film. Et pourtant, le rêve, si simple, ne s’accomplit pas. A la place, un jeu de mensonges et d’attirances qui laisse un goût amer.
Les trois autres intrigues amoureuses ont moins d’impact. François Cluzet et Frédérique Bel sont très bons quand ils jouent le jeu éternel de la séduction dans un morceau drôle et léger qui pose la question de savoir s’il vaut mieux être patient ou impulsif pour arriver à ses fins. Philippe Magnan et Ariane Ascaride se testent dans un conte moral un peu bâclé qui rappelle que la sincérité et l’acceptation des désirs de l’autre sont les fondements du bonheur sexuel. Ce constat est pourtant plus ou moins contredit par l’histoire fusionnelle entre Elodie Navarre et Gaspard Ulliel. Ce récit-là est le moins réussi du film, d’abord parce que le développement est plutôt longuet, mais aussi parce que la morale est sans intérêt, faible et approximative.
L’exercice est donc assez inégal mais la liberté de ton de Mouret, l’écriture des dialogues, le maniérisme marivaudien et la fraîcheur des situations rendent ses oeuvres toujours plaisantes à suivre. Le format du film choral dissout cependant le propos et limite l’ambition du réalisateur, et ce en dépit du titre qu’il a choisi.
Note : 5/10
L’Art d’aimer
Un film de Emmanuel Mouret avec François Cluzet, Julie Depardieu, Ariane Ascaride, Pascale Arbillot, Frédérique Bel, Judith Godrèche, Elodie Navarre, Laurent Stocker et Gaspard Ulliel
Romance, Comédie – France – 1h25 – Sorti le 23 novembre 2011
La Balade sauvage
Terence Malick était déjà une légende du septième art bien avant d’obtenir en 2011 la Palme d’or du Festival de Cannes. La Balade sauvage est son premier film, et déjà il contemple l’amour et la violence que contiennent l’âme humaine et la nature dans son ensemble. Avec un regard de cinéaste unique qui donne à chaque détail du quotidien sa part de grandeur mystique.
Synopsis : Dakota, 1860. Kit et Holly désirent se marier mais le père de la jeune fille refuse cette alliance. Furieux, Kit l’assassine et s’enfuit avec Holly…
La Balade sauvage, premier film de Terrence Malick, porte déjà la signature unique de son auteur. Celui-ci filme des paysages magnifiques qui se heurtent à la situation des personnages en leur demandant d’avoir eux aussi une vie magnifique. La voix-off est distante, elle commente l’action de manière lancinante, désabusée, et le décalage créé donne encore plus d’ampleur à l’histoire très simple qui est racontée.
Car La Balade sauvage est effectivement une histoire simple, une version de Bonnie & Clyde dans laquelle il n’y aurait que le nécessaire, et aussi quelques petits moments absolument pas nécessaires pour l’intrigue et qui font la magie des récits de Malick. Car comme toujours chez lui, l’essentiel est dans ces séquences flottantes qui ne participent pas aux péripéties du récit mais à l’intérieur desquelles les personnages vivent, simplement, leur quotidien.
Malick a déjà ce talent pour confronter la dérision du quotidien à la grandeur de l’âme humaine et de la nature qui lui fait forcément écho. La musique, presque joyeuse, est aussi tout à fait solennelle, et on peut être sûr qu’elle a longtemps fasciné Tony Scott avant qu’il ne fasse son True Romance. La voix-off de ce dernier film et la trajectoire du couple qu’il décrit sont d’autres similitudes qui en font une sorte de remake pop, violent, tarantinesque de cette Balade plus sauvage que nous propose Malick, lui qui au contraire contemple toujours l’âme humaine avec une économie de mots et d’actions.
L’une des spécificités du scénario du premier film de Malick, c’est le personnage de Holly, qui au contraire des grandes amoureuses en cavale de la légende du septième art, se sent totalement extérieure à ce qui lui arrive. Elle pense que Kit est fou et elle le suit plus par désœuvrement que prise par le feu d’un éternel amour. Tony Scott reprendra aussi plus ou moins cet élément. Holly est capable de se désolidariser totalement. Kit, lui, cherche la gloire, aussi bien celle que peut lui attribuer le reconnaissance des autres (il se recoiffe dans des moments plutôt inattendus) que celle plus intime d’un amour qui doit être extraordinaire et surmonter la mort.
Mais Kit a aussi “la gâchette facile” comme le remarque bientôt Holly. Ne peut-on être un héros romantique que si l’on est fou et dangereux? Le personnage de Kit semble être un gamin qui ne se rend pas compte de ce qu’il fait, mais il est aussi le modèle admiré par tous ceux (policiers compris) qui n’ont pas la force de vivre avec une telle fureur, de “tuer le père”.
La Balade sauvage est alors peut-être le vrai trait d’union entre le James Dean de La Fureur de vivre et les grands couples criminels du cinéma des années 90 (Tueurs nés, Sailor et Lula, True Romance…). A la poursuite de la promesse de liberté totale qui réside dans les paysages grandioses d’Amérique. L’essence même du Road movie. Au bout du chemin, il y a soi, et puis souvent la fin de soi. Trait d’union aussi entre Easy Rider et Thelma et Louise tant parfois l’amour paraît terne par rapport aux Bonnie & Clyde traditionnels.
Dans La Balade sauvage, l’amour aussi est un échec. Sans doute est-ce là la vrai clé de lecture du film. Comment comprendre les choix de Kit à la fin de l’aventure? Dans l’idéal de liberté totale qu’il poursuit, ce qui ne mène pas à l’amour ne peut mener qu’à la mort. Or l’amour, le partage d’un idéal, est plus que jamais une illusion qui nourrira encore longtemps le cinéma de Malick.
Note : 7/10
La Balade sauvage (titre original : Badlands)
Un film de Terrence Malick avec Martin Sheen, Sissy Spacek et Warren Oates
Romance, Drame, Thriller – USA – 1h35 – 1974
Les Adoptés
Mélanie Laurent passe à la réalisation avec l’évidente envie de faire un film “spécial”, un beau film qui lui ressemblerait. Trop appliquée, elle étouffe son histoire d’artifices convenus et finit par donner le sentiment de vouloir faire pleurer à tout prix mais d’avoir peu à raconter.
Synopsis : Dans une famille de femmes soudées, l’une d’elles tombe amoureuse, l’équilibre se fragilise. Le destin va bientôt imposer une nouvelle réalité, encore plus compliquée.
La première partie du film pourrait presque être charmante. Pourquoi alors tout parait-il artificiel? Les tics empruntés au cinéma indépendant américain sont très visibles. Accumulés, ils créent une histoire non pas sans idée mais bien sans magie. On pense beaucoup à Beginners (déjà interprété par Mélanie Laurent) qui semblait courir en vain après la recette de Garden State.
Il y a beaucoup d’éléments séduisants, entre tendresse et humour, mais la chronique d’une vie faite de hauts et de bas, de bonheurs et de désillusions, reste très convenue. La voix off n’arrange rien, elle finit d’enfoncer le film dans les lieux communs du genre. L’image trop travaillée, les décors trop parfaits, la lumière trop esthétisante envahissent l’écran. Les plans, trop beaux, trop ralentis, trop contemplatifs, manquent d’authenticité. A trop vouloir donner du corps à son film, Mélanie Laurent lui enlève son âme.
Audrey Lamy est comme toujours impeccable, Denis Menochet, qu’on avait remarqué dans Le Skylab, a bien plus de présence que Marie Denarnaud, qui passe son temps à minauder en Audrey Tautou au rabais. L’histoire d’amour racontée en 10 minutes est à l’image du film : quelques instants drôles ou légèrement émouvants et beaucoup de clichés.
Et puis, alors que le film s’enlise dans un flagrant manque d’enjeu, la tragédie qu’on n’attendait plus vient relancer le tout. Le plan de l’accident surprise, déjà vu récemment dans plusieurs films, et presqu’à l’identique dans Un jour, marque le début d’un autre film. A partir de là, il ne se passe plus rien : les personnages trainent leur tristesse et leurs souvenirs nostalgiques avec l’évidente mission de faire pleurer le spectateur. La seconde partie des Adoptés est tire-larmes à l’excès, un mélo dans lequel on n’évite jamais le pathos.
Rien ne nous sera épargné, ni les flashbacks heureux, ni les visions intérieures larmoyantes, ni les violentes crises de pleurs. La réalisatrice n’hésite pas à en rajouter dix couches, elle répète encore et encore le même drame dans un flot de séquences similaires, espérant avoir tout le monde à l’usure, même les coeurs les plus endurcis. Le petit garçon devient lui-même le prétexte pour une séquence pathétique de plus, que Mélanie Laurent a voulu insoutenable. Elle épuise ainsi toutes les façons de signifier le même drame. C’est long, c’est long, c’est très très long.
Il semble que le véritable sujet du film aurait dû être l’adoption de l’autre, la construction des relations, des familles et des amitiés. Ce tissu de liens qui construit notre vie et nous arrache à notre solitude existentielle. Et dans les meilleurs cas, les relations fusionnelles, avec leur lot de déceptions et de frustrations certes, mais aussi avec le sentiment de plénitude qu’elles créent en nous. Si on dépouillait le film de tous les chichis du début et de tout le sentimentalisme de la fin, alors Les Adoptés pourrait effectivement toucher assez juste quand il raconte les relations de Lisa et de Marine, de Marine et d’Alex et, pour finir, de Lisa et d’Alex. C’est dire que Les Adoptés n’est pas un film vide. Simplement, c’est un film prétentieux et racoleur, et c’est donc un film qui sonne faux.
Note : 3/10
Les Adoptés
Un film de Mélanie Laurent avec Mélanie Laurent, Denis Ménochet, Marie Denarnaud, Clémentine Célarié et Audrey Lamy
Comédie dramatique – France – 1h40 – Sorti le 23 novembre 2011
Twilight – Chapitre 4 : Révélation 1ère partie
“L’éternité n’est que le commencement” dit l’accroche du film. Le début de Twilight 4 dure effectivement une éternité, que le spectateur humain, peu habitué à ces abîmes dans lesquels le temps se rallonge indéfiniment, aura bien du mal à supporter. Heureusement, la suite viendra le réveiller de la mort, non sans lui avoir livré son message bien conservateur au passage.
Synopsis : Bella a fait son choix : elle s’apprête à épouser Edward. Mais le jeune homme acceptera-t-il de la transformer en vampire et de la voir renoncer à sa vie humaine ?
La spécificité des épisodes de Twilight, c’est qu’il ne s’y passe rien. Quasiment tous les enjeux de l’histoire étaient énoncés dans le premier opus. Les films suivants sont tous interminables, ils sont remplis de vide et s’étendent à l’infini autour d’intrigues faméliques. C’est encore le cas de ce quatrième chapitre, dont le scénario a si peu de matière qu’on se demande comment le réalisateur a réussi à en faire un film de deux heures.
En fait, on ne se le demande pas vraiment : entre ralentis injustifiés et scènes parfaitement inutiles, le film suit les émotions uniques et formatées de ses héros. Bella traîne comme depuis déjà deux épisodes sa tête de jeune fille prétentieuse trop consciente de vivre une adolescence de fantasme, Edward est partagé entre inquiétude et culpabilité (bref, il fait sa tête embêtée), et Jacob est en colère, très en colère même, ce qui nous fait bien rire.
Enfin, ce qui nous ferait bien rire si on ne s’ennuyait pas tant, surtout dans ces deux premiers tiers de film, longs comme jamais, où il ne se passe strictement rien : Bella se marie et va en voyage de noces. Une sorte de clip publicitaire d’1h20 pour nous rappeler que pour pouvoir s’abandonner au sexe, il faut d’abord se marier. Et même ensuite, le sexe n’est jamais ni gratuit, ni innocent. Le dernier tiers du film nous explique pourquoi la vie humaine est sacrée et nous livre une sorte de diatribe contre l’avortement. Twilight n’a pas attendu son chapitre 4 pour se faire le chantre d’une vision très traditionaliste du monde.
Tout ça est bien dommage car la fiction pourrait être intéressante. Le passage au film d’horreur, l’évolution d’une femme broyée de l’intérieur, le mystère quant à la nature de cet enfant et à l’avenir de Bella pourraient être des ressorts dramatiques solides. Mais la niaiserie du traitement, la minceur de l’intrigue et les visées commerciales (faire deux épisodes pour faire deux fois plus de fric, là où un film suffirait largement) font de Twilight 4 un modèle de remplissage grossier.
Note : 1/10
Twilight – Chapitre 4 : Révélation 1ère partie (titre original : The Twilight Saga: Breaking Dawn – Part 1)
Un film de Bill Condon avec Robert Pattinson, Kristen Stewart et Taylor Lautner
Fantastique – USA – 1h57 – Sorti le 16 novembre 2011
Les Neiges du Kilimandjaro
Malgré quelques moments faibles et quelques personnages insipides, le dernier film de Robert Guédiguian séduit par sa sincérité et ses convictions. Ses personnages se posent les questions que nous devrions tous nous poser. Le réalisateur nous invite à faire comme eux : ouvrir nos esprits et nos coeurs.
Synopsis : Michel, représentant syndical ayant perdu son travail, et sa femme Marie-Claire, vivent plutôt heureux, jusqu’au jour où 2 hommes armés et masqués viennent chez eux les agresser et leur volent leurs cartes de crédit…
La recette des Neiges du Kilimandjaro, c’est un dilemme moral, beaucoup d’honnêteté, un humanisme discret mais total et un idéalisme revendiqué comme un guide pour agir.
Robert Guédiguian croit en l’homme, il met en scène Michel et Marie-Claire, des héros du quotidien, un homme et une femme de principes qui n’oublient pas d’être faibles, de faire des erreurs, qui n’oublient pas de détester quand ils n’arrivent plus à comprendre, d’être violents quand ils sont blessés. Et qui n’en sont pas moins des grandes âmes, jugeant leurs actes à l’aune de leurs idéaux sans jamais omettre de regarder qui ils sont et d’examiner le chemin qui les sépare de ceux qu’ils voudraient être ou qu’ils auraient voulu être quand ils étaient jeunes.
L’un des points essentiels de l’histoire est l’absence de remords de Christophe. Guédiguian ne tombe pas dans le piège des regrets et des circonstances atténuantes. Christophe n’arrive pas à comprendre que Michel et Marie-Claire ont le droit au respect et à la considération. Trop enfermé dans ses propres problèmes, il est devenu incapable de voir les autres. Et pourtant, ce n’est ni la violence, ni la prison qui lui feront prendre conscience. Les deux cinquantenaires, ouvriers devenus presque petits bourgeois, ont maintenant un confort qui offre des privilèges essentiels que Christophe n’a pas : la possibilité de comprendre, la possibilité de pardonner, la possibilité d’agir. Rester engagé, toujours, même quand cela demande d’engager sa propre vie.
Certes, leur attitude est invraisemblable. Mais Robert Guédiguian ne nous dit pas ce qui a le plus de chance d’arriver, il nous dit ce qui devrait se passer. Les Neiges du Kilimandjaro est un programme politique à l’échelle des individus, c’est un pamphlet pour la solidarité, pour que tout le monde ait les mêmes droits et les mêmes chances, même ceux que nous devrions détester. Les réactions passionnelles n’ont rien à faire en politique, seuls les principes universels doivent nous guider. La vengeance ne mène à rien, le pardon béat non plus. Une seule solution : avoir le courage d’agir en accord avec notre conscience, dans le meilleur intérêt de tous, même de ceux qui nous ont blessés.
On pardonne alors l’inconsistance des personnages secondaires (notamment la famille de Michel et Marie-Claire, plate et insipide) et la relative mollesse qu’ils installent dans le film, qui manque parfois de rythme. On préfère retenir cette formidable profession de foi en l’homme et en sa capacité à dépasser ses rancœurs et ses privilèges. Enfin, on admire la ligne politique claire et sincère que suit le cinéaste.
Note : 6/10
Les Neiges du Kilimandjaro
Un film de Robert Guédiguian avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin et Gérard Meylan
Drame – France – 1h47 – Sorti le 16 novembre 2011
Toutes nos envies
Après Welcome, Philippe Lioret livre un nouveau film engagé sur un grand thème d’actualité. Le propos, irréprochable, sert de prétexte à une rencontre bien artificielle entre un juge résigné et une jeune femme au seuil de la mort. Le film explore alors les drames intimes de ses personnages de façon assez invraisemblable.
Synopsis : Claire, Jeune juge atteinte d’un cancer, rencontre Stéphane, juge chevronné et désenchanté, qu’elle entraîne dans son combat contre le surendettement.
Comme dans Welcome, Philippe Lioret superpose deux drames, l’un intime, l’autre politique. Comme dans Welcome, les deux histoires s’entremêlent : c’est grâce à leurs souffrances personnelles que les héros trouvent la force de se battre pour une cause qui les dépasse.
Les personnages du réalisateur sont tous petits et ils luttent avec leurs petits moyens contre les injustices du monde tel qu’il est. Et aussi pour des absolus qui vont bien au-delà : c’était l’amour dans Welcome, ici c’est la vie, tout simplement.
Toutes nos envies traite donc parallèlement de deux histoires qui se répondent l’une à l’autre. D’un côté, une jeune maman est atteinte d’un cancer dont elle ne peut pas espérer guérir. De l’autre, elle donne ses dernières forces pour sauver une autre jeune femme assommée par des crédits qu’elle n’est pas en mesure de rembourser. Comme Simon dans Welcome, Claire suit un chemin qui va du particulier au général. C’est en rencontrant Céline qu’elle prend conscience de l’injustice, et c’est pour elle qu’elle décide de se battre contre les établissements bancaires et leurs petites combines pour prêter de l’argent à tout prix à des personnes dans le besoin qui vont s’endetter d’autant plus et être emportées dans la spirale du remboursement impossible.
Philippe Lioret choisit des sujets énormes : c’était l’immigration dans Welcome, ici c’est tout le système économique qui repose sur la consommation et en fait la priorité absolue devant tout autre impératif moral. Le crédit, c’est la consommation, et tant pis s’il y a des morts au bord de la route, tant que la croissance est au rendez-vous. La plus grande qualité de Toutes nos envies, c’est d’expliquer ces mécanismes de manière assez pédagogique pour les rendre accessibles et de les intégrer au récit de manière assez fluide pour que jamais ces enjeux-là n’ennuient le spectateur. Bloqués dans un ordre économique européen et mondial tout-puissant dans lequel la politique n’est relayée qu’au second plan, Claire et Stéphane sont obligés de se battre à l’intérieur même du système, avec ses propres outils et sa propre logique. Le film démontre subtilement que l’individu est absolument négligeable par rapport aux grandes structures, notamment financières. Alors, défendre une personne devient impossible, on ne peut défendre que le dogme établi. Un cours de réalisme politique qui, malgré l’enthousiasme des combattants, est le signe, in fine, de la résignation. Toutes nos envies laisse un goût amer dans la bouche car rien ne peut fondamentalement être changé. Tout au plus peut-on se battre avec les règles imposées.
Ce combat est d’autant plus important pour Claire qu’elle va mourir. Donner un sens à sa vie, avoir accompli quelque chose, avoir marqué de son empreinte le monde et l’avoir peut-être rendu plus juste, même si sa participation est infime. Toutes nos envies, ce sont celles des pauvres gens qui contractent des crédits avec l’illusion qu’ils pourront en profiter. Mais ce sont aussi celles d’une femme qui n’aura pas le temps de les satisfaire avant de mourir. La situation de Claire devrait donc décupler les enjeux et c’est pourtant là que le bat blesse. Maladroitement mise en valeur, cette partie de l’histoire devient un prétexte égoïste à la lutte, d’autant plus que Claire semble vouloir continuer à vivre en Céline et semble parfois la défendre dans l’intérêt de sa famille plutôt que par simple générosité. Cette famille qu’elle semble étrangement construire de son vivant pour pallier son absence quand elle sera partie a quelque chose de très artificiel, d’autant plus que les autres personnages acceptent tous sans broncher cette situation peu crédible. Pour les besoins de la démonstration, le film manque souvent de cohérence, jusqu’à rendre les personnages factices et superficiels. Par exemple, Claire et Christophe n’ont aucun ami avant le film, et leur famille se réduit à une mère qui fait écho, par son comportement, à la situation de Céline, et qui devrait ainsi justifier l’engagement de Claire contre l’injustice et sa subite compassion pour Céline. On n’y croit pas du tout.
A force de tout miser sur la sobriété, Philippe Lioret fait du pathos en creux. La maîtrise exagérée de l’émotion, associée aux énormes artifices du scénarios, font plonger le film dans le sentimentalisme qu’il veut (et croit) tant éviter. Depuis Je vais bien, ne t’en fais pas, la petite musique du réalisateur est maintenant bien connue : des sujets forts, des drames personnels, une fin tragique (toujours la même finalement), et tout ça l’air de rien, comme si les larmes venaient à sa caméra sans qu’il n’y soit pour rien. A tous les coups, ça marche. A tous les coups, c’est moins subtil qu’il n’y parait.
Ici, la vie de Claire est vide, ses derniers mois sont bien gauchement décrits. Mais Toutes nos envies reste pourtant une fiction intelligente sur les fondements de la crise économique et sur les vraies victimes de ce carnage en fin de compte politique : les gens sans le sou, qui pour en avoir plus, finissent par en avoir encore moins.
Note : 5/10
Toutes nos envies
Un film de Philippe Lioret avec Vincent Lindon, Marie Gillain, Amandine Dewasmes et Yannick Renier
Drame – France – 2h00 – Sorti le 9 novembre 2011
La Source des femmes
Comme toujours, Radu Mihaileanu construit son film avec des rires et des drames, entre tragédies individuelles et fortes problématiques historiques. Et toujours 2 recettes principales : un groupe d’acteurs qui fait des étincelles et une énorme dose d’humanisme. Ici, elle rend le film quelque peu indigeste, sympathique mais légèrement caricatural et forcément inégal.
Synopsis : Quelque part entre l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Les femmes vont chercher l’eau à la source, en haut de la montagne. Leila, jeune mariée, propose aux femmes de faire la grève de l’amour : plus de sexe tant que les hommes n’apportent pas l’eau au village.
Depuis quatre films, Radu Mihaileanu démontre son talent pour faire jaillir la vie et le folklore dans un groupe à fort ancrage culturel. Ici, il s’intéresse aux arabes, sans préciser si le village se trouve au Maghreb ou au Moyen-Orient. Le réalisateur de Train de Vie décide une nouvelle fois de traiter son histoire comme une fable symbolique, un rêve fait de réalité et d’imagination qui n’est pas sans rappeler un autre film sorti quelques semaines auparavant et soulignant aussi le clivage hommes-femmes dans une société arabe : Et maintenant on va où?.
Radu Mihaileanu tombe d’ailleurs dans les mêmes pièges que Nadine Labaki, livrant un portrait manichéen de la guerre des sexes, auquel n’échappe vraiment que Sami, l’instituteur du village. Pourtant, l’idiotie des hommes et la fraîcheur des femmes est ici moins systématique que dans Et maintenant on va où?. Le film de la réalisatrice libanaise était bien plus gênant : toutes les femmes étaient héroïques, tous les hommes étaient stupides, et la paix des peuples ne devenait qu’un prétexte à la guerre des sexes.
La Source des femmes est bien plus honnête car il ne se trompe pas de sujet : son titre déjà annonce la couleur, il s’agira bien de féminisme, Radu Mihaileanu n’a aucune intention de le dissimuler derrière un propos plus vaste et consensuel. Bien plus honnête aussi parce qu’il montre un clivage à l’intérieur même de la communauté des femmes : certaines sont conservatrices et sont aussi bornées que les hommes eux-mêmes. Quant à la gent masculine, c’est par sa frange progressiste que la femme pourra s’émanciper puisque l’éducation lui est pour le moment inaccessible. Sami est le type même de l’homme éclairé qui veut donner aux femmes les outils pour penser par elles-mêmes. Et d’autres hommes répugnent à punir les femmes, comme le facteur ou le père de Sami.
L’énergie extraordinaire que Mihaileanu sait communiquer à ses actrices trouve cependant sa limite dans la manière qu’il a de grossir les traits jusqu’à étouffer toute possibilité de subtilité. A force d’en faire trop tout le temps, le réalisateur du Concert perd son film dans une soupe de bons sentiments. C’est d’autant plus dommage que sa démonstration ne manque ni de conviction, ni d’intelligence.
Le combat qu’il propose et l’évidence avec laquelle il montre la nécessité de se rebeller finit tout de même par emporter notre sympathie. Et tant pis s’il nous force un peu la main.
Note : 5/10
La Source des femmes
Un film de Radu Mihaileanu avec Leïla Bekhti, Hafsia Herzi et Biyouna
Comédie dramatique – France – 2h04 – Sorti le 2 novembre 2011
Vivement dimanche !
Dernier film de François Truffaut, Vivement dimanche ! montre toute l’admiration du réalisateur phare de la Nouvelle Vague pour le genre du film noir et pour Alfred Hitchcock. Malheureusement, au-delà de l’hommage et de la surprenante légèreté de ton, l’intrigue est toute banale et on n’est jamais vraiment convaincu par cette histoire d’amour insignifiante.
Synopsis : Une femme et son amant sont assassinés. Le mari, suspect n°1, décide de s’enfuir et de se cacher quelque temps. Sa secrétaire, Barbara Becker, mène sa propre enquête.
Vivement dimanche ! est un film noir qui épouse tous les codes du genre. Le film est un hommage très appuyé aux films des années 40 et 50 qui formèrent ce courant : le noir et blanc est de rigueur, le faux coupable évoque Hitchcock tout comme les nombreux combats à suspense dans lesquels le héros ou l’héroïne essaient de se défendre contre un voyou qui veut leur peau.
Ainsi, Quand Fanny Ardant voit, impuissante depuis la rue, la lutte qui oppose Jean-Louis Trintignant à un inconnu à la fenêtre d’un immeuble, on ne peut s’empêcher de penser à l’une des dernières séquences de Fenêtre sur cour.
Parfois, François Truffaut se permet des moments de comédie : il souffle sur tout le film un vent de liberté qui rappelle directement la Nouvelle Vague et les premiers films du réalisateur, comme la scène d’introduction, sympathique et parfaitement inutile pour l’intrigue. Cependant, la légèreté qui baigne le film et les nombreuses touches d’humour nous empêchent de nous sentir concernés par le drame qui se joue. Le suspense est souvent désamorcé, rien ici ne parait bien grave. Les personnages semblent avoir bien du mal à prendre au sérieux leur aventure et le ton d’habitude fataliste du genre laisse place à un optimisme un peu inconsistant.
Le scénario très banal rapproche Vivement dimanche ! du pastiche plutôt ennuyeux. Si la désinvolture de la mise en scène sauve le film, elle n’arrive pas à le rendre vraiment intéressant. Le dernier film de François Truffaut est malheureusement assez anecdotique.
Note : 3/10
Vivement dimanche !
Un film de François Truffaut avec Fanny Ardant, Jean-Louis Trintignant et Jean-Pierre Kalfon
Policier – France – 1h55 – 1983
Frankenstein Junior
Quand Mel Brooks s’attaque à un classique majeur du cinéma fantastique. Un film déconstruit mais souvent très drôle, qui inspirera Aerosmith pour le titre de l’un de ses plus grands tubes, Walk this way. Et effectivement, il s’agit là d’une référence à un gag hilarant et très significatif de cet hommage parodique qu’est Frankenstein Junior.
Synopsis : Honteux de son ascendance, le Dr Frederick Frankenstein, petit-fils du célèbre homonyme, est pourtant rattrapé par la folie familiale et décide de poursuivre les expériences.
Sorti 44 ans après, Frankenstein Junior est le petit-fils du Frankenstein de James Whale de 1931. Comme tout bon petit-fils, il est plein de révérence et d’admiration pour son aïeul: Mel Brooks utilise un noir et blanc nostalgique, ses personnages occupent les décors et utilisent les accessoires du film d’origine. L’histoire est aussi sensiblement la même, bref il pourrait s’agir là d’un hommage à un classique indépassable.
Et pourtant, comme tout petit-fils, Frankenstein Junior vit avec son temps : il se moque gentiment de son original, il adopte un ton résolument moderne, n’hésitant pas à tourner en dérision les terreurs de son enfance. Le pastiche est mis en abîme : Frédérick Frankenstein est lui-même le petit-fils du fameux Frankenstein, il joue le détachement vis-à-vis de ce parent encombrant mais il est finalement imprégné des mêmes passions, des mêmes pulsions, d’une vénération sans borne devant les travaux de son célèbre papi.
Frankenstein Junior, au-delà de cette intrigue et de cette esthétique empruntées à l’histoire du cinéma, propose un humour absurde qui lui est très contemporain. Il sort en effet la même année que le Sacré Graal des Monty Python avec lequel il partage un sens aigu des situations ridicules, des dialogues extravagants et des personnages stupides. Marty Feldman, qui vient justement de la troupe britannique, est hilarant, il est, avec ses yeux exorbités, sa bosse mouvante et ses répliques incisives, le principal atout comique du film. L’univers grotesque et menaçant, surchargé et foutraque, rappelle également le Rocky Horror Picture Show, sorti aussi la même année : un vent de folie libératrice et d’indécence à peine étouffée rythment les aventures expérimentales et saugrenues d’antihéros mystérieux. Le nonsense le plus total envahit la fin du film, sur une variation du thème de La Belle et la bête.
Frankenstein Junior est un film souvent drôle (on aime beaucoup quand le monstre essaie en vain de se faire des amis), toujours brouillon, un hommage et une parodie. Inégal mais séduisant.
Note : 6/10
Frankenstein Junior (titre original : Young Frankenstein)
Un film de Mel Brooks avec Gene Wilder, Peter Boyle, Marty Feldman et Madeline Kahn
Comédie, Fantastique – USA – 1h46 – 1974
Les Géants
Trois jeunes adolescents abandonnés dans des paysages presque mystiques, luttant contre une humanité violente et désolée. Trois points de lumière qui essaient de rendre leur destin meilleur. Les Géants, c’est la version belge et dépressive de Super 8. Quelques moments de grâce s’échappent parfois de cette longue étendue d’ennuis qu’est l’enfance selon Bouli Lanners.
Synopsis : C’est l’été, Zak et Seth se retrouvent seuls et sans argent dans leur maison de campagne. Avec un autre ado du coin, ils vont vivre la grande et périlleuse aventure de leur vie.
Tout est presque normal et pourtant tout est étrange dans ce film singulier, petite fable minimaliste qui associe une ambiance de western crépusculaire à la douce dinguerie dépressive qui parcourt le cinéma belge.
D’abord, la situation de base, présentée comme une évidence mais qui ne finit pas de nous interroger tout au long du film. Deux jeunes garçons, peut-être fils d’ambassadeurs, sont laissés seuls au milieu de nulle part, sans argent, sans vrai moyen de subsistance, comme abandonnés à leur désœuvrement. L’absurdité est totale : tels Vladimir et Estragon dans la célèbre pièce de Beckett, les deux enfants attendent Godot, c’est-à-dire une mère qui se contente de passer un rapide coup de fil tous les trois jours pour dire qu’elle ne peut pas venir les chercher tout de suite.
Ensuite, les personnages, typiques des rencontres absolument inattendue qu’on peut faire dans les films de Kervern et Délépine, dans ceux du trio Abel-Gordon-Romy ou déjà dans ceux de Bouli Lanners. Légèrement moins drôles que d’habitude cependant. Ici, l’accent est mis sur la violence et le désespoir ou, a contrario, sur l’innocence et la bonté. Quoi qu’il en soit, le monde des adultes semble condamné. Seuls les enfants sont encore des êtres de lumière. Seuls, ils portent l’espoir d’une humanité meilleure.
Enfin, il y a l’histoire qui n’avance pas. Rien ou presque rien ne se passe dans Les Géants. Il s’agit plutôt d’un tableau, de la description tendre de trois êtres magnifiques (et il faut dire que les trois acteurs ont des vraies têtes d’ange et qu’ils sont toujours crédibles quand ils se débattent dans cet univers insensé et hostile). Le film est une succession de moments volés à la jeunesse, une jeunesse qui hérite malgré elle d’un monde assez moche et qui essaie de vivre, de rire, et d’aimer malgré ça.
Le cinémascope donne l’illusion d’une issue : quelque part, à l’ouest peut-être comme autrefois, il y a le rêve d’une vie meilleure. Le film ne peut qu’aboutir à la fuite : dans ce cadre-là, il n’y a rien à espérer.
Le principal problème des Géants de Bouli Lanners, c’est que l’univers créé n’a rien de fondamentalement différent de ceux qu’on a déjà découverts dans de nombreux films belges depuis dix ans. A force de se répéter, ce cinéma-là devient une sorte de marque déposée, un filon qu’on pourrait exploiter encore longtemps mais qu’il n’est pas toujours évident de renouveler. Des êtres perdus rencontrent des êtres étranges qui leur nuisent ou leur apportent leur aide. Ici, il s’agit aussi d’enfance, d’innocence et d’espoir. C’est intéressant, parfois vraiment juste, mais souvent lent et un peu vide. Et à force de tourner en rond, ça ne va nulle part. C’est dommage, quand on voit la puissance dégagée par ces trois adolescents.
Note : 4/10
Les Géants
Un film de Bouli Lanners avec Zacharie Chasseriaud, Martin Nissen et Paul Bartel
Comédie dramatique – Belgique – 1h25 – Sorti le 2 novembre 2011
Prix SACD et Art Cinema Award à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2011
Intouchables
Les gags sont assez convenus et pourtant on rigole franchement grâce à des acteurs dans une forme épatante. Dans Intouchables, tout le monde est beau et gentil (mis à part les candidats à l’aide à domicile), la bonne humeur est communicative et la fracture sociale disparaît. Rien de très original, mais un ultra feel-good movie qui prend déjà d’assaut le box-office.
Synopsis : Philippe, riche aristocrate tétraplégique, engage comme aide à domicile Driss, un jeune de banlieue tout juste sorti de prison… Le duo que tout oppose va faire des étincelles…
Le dernier film du duo Nakache-Toledano est bien parti pour être intouchable au box-office français de 2011. Pas vraiment étonnant : c’est drôle et les bons sentiments dégoulinent de toute part. En ces temps moroses de crise économique, Intouchables a tout pour redonner le sourire à des millions de français : une bonne humeur gigantesque sur un sujet pourtant plutôt glauque, un optimisme à toute épreuve même quand la vie demande d’affronter les pires difficultés, et la conviction bienvenue que les différentes classes sociales ont beaucoup à partager, beaucoup à apprendre, beaucoup à s’enrichir les unes des autres.
Entre une aristocratie immobile, bloquée dans le passé, et une jeunesse des cités turbulente, bloquée dans le présent, il y a pourtant la grande majorité des français mais tant pis, Intouchables ne fera pas dans le détail, plutôt dans le symbole, quitte à utiliser outrageusement les clichés pour mieux appuyer ses messages d’espoir démesuré. Un triple conte de fée en somme. D’abord, le chômage et la délinquance ne sont pas des fatalités, on peut toujours s’en sortir. Ensuite, le deuil et le handicape ne condamnent pas au malheur, tant qu’il y a la vie, il y a la possibilité de vivre heureux. Enfin, les différences entre les hommes ne sont jamais insurmontables, l’amitié peut naître, même entre des êtres que tout oppose.
Dans Intouchables, tout le monde a le droit au bonheur, les riches, les pauvres, les handicapés, les noirs, les vieilles filles, les lesbiennes, même les adolescentes en crise existentielle. Comment ne pas adhérer? Comment ne pas sortir de là le sourire aux lèvres, le moral rechargé pour au moins une bonne soirée?
Pourtant, on n’est pas totalement convaincus. Justement parce qu’à force d’en faire trop, le film perd en sincérité ce qu’il gagne en béatitude. La caution “ceci est une histoire vraie” n’est qu’une justification sans intérêt pour une seconde partie de film sans idée et sans mordant. Tout le monde est trop gentil, il y a trop de bon coeur pour qu’on puisse y croire vraiment. Plus le film avance, plus les séquences sont improbables, plus l’humour légèrement irrévérencieux s’éteint pour laisser place à un mélodrame sans finesse.
On préfère donc la première heure du film et ses quelques véritables grands moments de comédie. Comme dans Tellement proches, Toledano et Nakache s’amusent à mélanger des milieux sociaux très différents et à observer les situations décalées qui naissent de la rencontre entre des personnages qui n’ont ni les mêmes habitudes, ni les mêmes repères, ni les mêmes valeurs. Souvent, le film se transforme en catalogue de blagues sur les handicapés, mais les gags fonctionnent, même les moins originaux, en grande partie grâce aux acteurs qui visiblement prennent du plaisir, et grâce au rire très communicatif d’un Omar Sy en grande forme, confronté à l’ironie mi-amusée mi-agacée de François Cluzet.
Malheureusement, avec un tel pitch et la volonté absolue de livrer un pur moment de bonheur, les deux réalisateurs se trouvent vite limités pour développer leur intrigue. Celle-ci se termine de la façon la plus attendue possible. Malgré l’extraordinaire sourire d’Omar, le gros bonbon bien rose et bien sucré a du mal à passer.
Intouchables, ce n’est pas du grand cinéma mais c’est un bon moment passé en salle et quelques vrais éclats de rire. Certains diront que ça suffit, et effectivement ce n’est déjà pas si mal.
Note : 5/10
Intouchables
Un film de Eric Toledano et Olivier Nakache avec François Cluzet, Omar Sy et Anne Le Ny
Comédie – France – 1h52 – Sorti le 2 novembre 2011
Incendies
Sans aucun doute le plus grand frisson de cinéma qu’on aura eu en 2011. Incendies est un film profondément moderne construit comme une tragédie grecque. Avec une lucidité terrible sur ce qu’est la guerre : des êtres humains qui pourraient être cousins s’entretuent, se battant le plus souvent pour défendre le camp dans lequel le hasard les a placés.
Synopsis : A la lecture du testament de leur mère, Jeanne et Simon se voient remettre deux enveloppes : l’une destinée à un père qu’ils croyaient mort et l‘autre à un frère dont ils ignoraient l’existence…
Incendies est un thriller individuel autant que politique, extrêmement tendu (avec la musique superbe de Radiohead), toujours sur le fil du rasoir, jusqu’à ce que tout craque dans une explosion douloureuse.
Le montage alterné confronte deux réalités : le passé et le présent, l’orient et l’occident. Denis Villeneuve livre ainsi une double réflexion. La première est affaire d’individus, d’êtres humains. Il s’agit d’identité, de transmission et de mémoire. Alors que Simon veut simplement oublier, il devra, selon les dernières volontés de sa mère, suivre sa soeur dans son périple pour la vérité. On ne peut pas savoir qui on est si on ne cherche pas. La plupart des personnages essaient de dissuader Jeanne de continuer ses recherches : parfois, il faudrait mieux ne pas savoir.
Le film, convaincu du contraire tout comme son héroïne (la référence aux mathématiques pures n’est pas fortuite), est une traversée de la vérité, éprouvante, fascinante, parfois insupportable mais forcément salvatrice. Le personnage du notaire a ainsi son importance : il s’agit de se souvenir, de consigner l’histoire, de ne pas laisser les morts dans l’oubli, de suivre leurs volontés et de s’intéresser aux répercussions nécessaires du passé sur le présent. Si le notariat avait existé depuis la nuit des temps, peut-être les guerres y trouveraient-elles leur résolution. L’oubli n’engendre que l’injustice et la perte d’identité, donc la perte de soi.
La seconde réalité dont parle le film n’est pas une affaire personnelle mais bien au contraire une affaire collective, politique. Deux jeunes canadiens, purement occidentaux, se confrontent au drame du Moyen-Orient, à ses guerres sans fin, à des traditions qui excluent et à des conflits haineux.
Si Denis Villeneuve conserve dans son récit l’opposition entre musulmans et chrétiens et si tout fait beaucoup penser à la situation du Liban, aucun pays n’est cité. Le conflit dont il est question ressemble à tout un tas de conflit mais il reste théorique, il n’est jamais identifié clairement. Pourtant, il est bien question de Canada et de Moyen-Orient, mais rien ne sera plus précis dans cette région du monde. Ce choix à mi-parcours entre pays imaginaire et réalisme historique est passionnant : il permet de garder à l’écran la principale opposition géopolitique de notre époque, celle, forcément floue, entre l’occident judéo-chrétien et le monde arabo-musulman, il permet aussi de montrer la réalité terrible des guerres de religion sans fin qui animent le Moyen-Orient. Mais ce choix permet aussi de ne pas traiter un conflit plutôt qu’un autre et de réaliser un film purement politique qui emmêle, le long d’un scénario superbement ficelé, les fils de la guerre pour mieux en montrer la folie.
Ainsi, le destin de Nawal, dans lequel les amis d’un jour sont les ennemis de demain, dans lequel les ennemis jurés se révèlent être les personnes les plus proches de nous, est une parabole quasi-mythologique sur la haine et son absurdité.
Reste le thriller, prenant de bout en bout, qui réserve plusieurs grands moments de tension et surtout une émotion de cinéma comme on n’en ressent pas plus d’une par an. La tête nous tourne, nos mains deviennent moites, notre coeur bat plus vite. Un incendie s’ouvre en nous. C’est une sensation affreuse et merveilleuse. La magie du cinéma opère complètement.
Note : 8/10
Incendies
Un film de Denis Villeneuve avec Rémy Girard, Lubna Azabal et Mélissa Désormeaux-Poulin
Canada – Drame – 2h03 – Sorti le 12 janvier 2011
Largo Winch II
Le deuxième opus de Largo Winch avance sur les traces du précédent film de la saga : du punch, du rythme mais aucune inventivité. Une sorte de sous-Jason Bourne sans grand intérêt mais plutôt divertissant.
Synopsis : Propulsé à la tête du groupe W après le décès de son père adoptif, Largo Winch décide, à la surprise générale, de le vendre pour créer une ambitieuse fondation humanitaire.
Jérôme Salle a puisé dans plusieurs albums de Largo Winch, a mélangé les histoires et nous sert finalement une intrigue qui rappelle beaucoup certains passages de la BD (l’OPA, l’épisode birman, la fondation humanitaire, Simon, la trahison d’un ami pour sauver sa famille…). L’action est au rendez-vous, le film arrive plutôt bien à surfer sur la mondialisation des enjeux politico-économiques, un peu à la façon de la trilogie Jason Bourne.
L’intrigue n’est pas trop mal ficelée et n’a rien à envier à la plupart des James Bond, et une scène d’action retient particulièrement l’attention : celle en chute libre, inédite, un peu irréelle mais assez ébouriffante. Sinon, pas beaucoup d’originalité mais une mécanique bien huilée, une galerie de personnages cohérente et un rythme soutenu.
Dommage que toutes les subtilités économiques de la bande dessinée soient survolées. Un produit formaté mais pas déplaisant.
Note : 3/10
Largo Winch II
Un film de Jérôme Salle avec Tomer Sisley, Sharon Stone et Ulrich Tukur
Action – France – 1h59 – Sorti le 16 février 2011
L’Exercice de l’Etat
L’Exercice de l’Etat est un film qui observe, qui analyse, qui ausculte. Non pas un film politique: aucune cause n’est défendue. Mais un film sur la politique, précis et percutant, parfois un peu sec mais toujours tendu. L’homme politique est forcément l’homme du système. Le film capte comme rarement l’urgence et la douleur qui rythment sa vie.
Synopsis : Le ministre des Transports Bertrand Saint-Jean est réveillé en pleine nuit par son directeur de cabinet. Un car a basculé dans un ravin. Il y va, il n’a pas le choix…
La même semaine que Les Marches du Pouvoir, un autre film, français celui-là, sort sur nos écrans avec un projet semblable : nous emmener dans les coulisses du pouvoir politique. Le point de vue est très similaire et les péripéties vécues par les personnages se ressemblent étrangement, entre coups tordus politiciens et drames intimes. Dans les deux films, quand l’homme politique s’attache à quelqu’un d’extérieur et de fragile, le malheur s’abat. Dans les deux films, l’homme politique devra continuer sa Marche vers le pouvoir, son Exercice de l’Etat, et ce avec d’autant plus de conviction et de cynisme que les meurtrissures qu’il a subies sont inguérissables.
Entre le film indépendant américain et le film indépendant français, la différence la plus saisissante apparaît dès qu’on regarde l’affiche : d’un côté, George Clooney et Ryan Gosling, de l’autre, Olivier Gourmet et Michel Blanc. Certes, la balance du sex-appeal est très déséquilibrée. Et pourtant. C’est bien Olivier Gourmet qui nous subjugue par son interprétation magistrale d’un ministre des transports du gouvernement français. Certes Ryan et George savent nous charmer, mais quand on regarde Les Marches du Pouvoir, partout on voit les ficelles de la fiction, les codes du thriller politique, les mécanismes du scénario, la morale de l’histoire et l’ombre de toute une tradition du cinéma politique américain.
Au contraire, L’Exercice de l’Etat est un film qui nous parait vrai de bout en bout. Les visages ne sont pas forcément séduisants, le thriller est déconstruit, l’intrigue est froide, le suspense est flottant, le scénario accumule les petites histoires qui remplissent un quotidien de politicien, même les plus anodines, aucune leçon n’est donnée au spectateur et chacun repartira de la projection avec une impression qui lui est propre, sans doute bien différente de celle de son voisin.
Bertrand Saint-Jean semble être un homme de conviction, mais c’est avant tout un homme d’ambition. Son rôle dans le gouvernement est ingrat, presque traumatisant comme le démontre déjà la première séquence du film. L’homme est entièrement dévoué à sa fonction, qui ne représente même plus une cause, simplement un titre, un rang à tenir pour essayer d’aller plus loin, plus haut, et tant pis si ce ne sont pas les hauteurs auxquelles on avait rêvées. Dans cet univers, il n’y a plus d’amis, plus de temps à soi, plus aucune liberté. L’homme d’Etat ne s’appartient plus, il appartient corps et âme à la machine politique.

Pierre Schoeller, déjà bluffant avec Versailles, tragédie intime qui explorait les marges de la société, s’intéresse cette fois à l’autre extrémité du spectre social : l’appareil d’Etat. Alors, le drame d’un individu devient celui d’une nation mais dans le fond, l’homme public n’est pas bien différent de l’homme des bois. La même solitude les étreint, qu’ils aient décidé de vivre au coeur ou en dehors du système.
Dans L’Exercice de l’Etat, le réalisateur fait une série de choix passionnants. D’abord, on ne saura jamais rien du camp politique de Bertrand Saint-Jean. Qu’il soit de gauche ou de droite importe peu tant il passe son temps à défendre une ambition plutôt qu’un idéal. Cela permet aussi de souligner l’impuissance politique croissante du gouvernement. Saint-Jean ne veut pas être le ministre de la privatisation des gares, mais comme il le dit lui-même, il sait que les gares seront privatisées dans les prochaines années, Europe oblige. Il ne s’agit plus de défendre un projet de société, mais bien d’associer son nom aux réformes qui paraissent les plus stratégiques.
Autre choix fort : le rôle de Martin Kuypers donné à un inconnu (Sylvain Deblé). Martin est un chômeur anonyme qui se retrouve propulsé chauffeur du ministre suite à une mesure de réinsertion proposée par le gouvernement. Martin est le double innocent de Saint-Jean. Son visage, qui nous est parfaitement étranger, donne une profonde crédibilité à son personnage. Martin ne sait pas parler, ne veut pas parler. Observateur silencieux de la classe politique, il garde le secret sur ses pensées, sur ses convictions. Trop modeste pour se mettre en avant, sans doute convaincu qu’il ne peut de toute façon rien changer, il préfère rester en retrait. Le ministre, tout aussi incapable de changer quoi que ce soit, parle beaucoup, se bat pour s’inventer une histoire, pour exister dans l’opinion publique. Deux hommes se débattent, l’un pour construire sa maison, l’autre pour construire sa réputation. Et personne ne peut se débattre pour construire la nation.
Enfin, comment ne pas parler de cette bande sonore rapide et inquiétante qui transmet au spectateur l’urgence de la situation tout autant que l’angoisse terrible de Bertrand Saint-Jean. Parfois, cette musique impatiente rapproche le film du thriller : ici se joue le destin d’un homme et peut-être celui d’un pays. Parfois, elle devient carrément stridente, traduisant l’instabilité d’un personnage finalement proche de la rupture psychologique.

Loin, très loin de la reconstitution people et sans intérêt de La Conquête, L’Exercice de l’Etat démonte avec brio les mécanismes du pouvoir. L’analyse est un peu abrupte mais pas rébarbative : à des scènes subtilement drôles s’ajoutent quelques grands moments de tragédie. Au coeur du film, on trouve même une séquence explosive, d’une violence terrible, qui nous retourne l’estomac. Il y a l’ambiance feutrée des ministères, et il y a surtout la vie, la vraie vie. C’est au milieu du calme le plus anodin que surgit, rarement mais brutalement, l’enfer.
Alors, que pense-t-on de tout cela au final? Que ressentons-nous? De l’envie? Du dégoût? De la perplexité? De l’admiration? De la tristesse? Bertrand Saint-Jean pose la question à Martin autant qu’il se la pose sans doute à lui même, mais les deux hommes restent muets, sans réponse. Il y a ceux qui ont l’exercice de l’état et qui ne savent plus quoi en faire, perdus qu’ils sont dans des intrigues d’égo, emprisonnés par des règles qu’ils n’ont pas inventé et qu’ils ne peuvent ou savent pas remettre en question. Et il y a les autres, les spectateurs de ce triste spectacle, jaloux, intrigués, impuissants, révoltés.
Pierre Schoeller nous fait le portrait intime et étonnamment réaliste de ceux qui nous gouvernent. Victimes et parties prenantes d’un système sans idéaux. Quand le film se termine, le spectateur est perplexe : tout lui paraît cadenassé.
Note : 7/10
L’Exercice de l’Etat
Un film de Pierre Schoeller avec Olivier Gourmet, Michel Blanc, Zabou Breitman et Sylvain Deblé
Drame – France – 1h52 – Sorti le 26 octobre 2011
Prix de la Critique Internationale au Festival de Cannes 2011 (Section Un Certain Regard)
Les Marches du Pouvoir
Oubliée la légèreté de Jeux de dupes. George Clooney revient avec un film politique dans une veine plus proche de celle de Good night, and good luck. Malheureusement, Les Marches du Pouvoir ne tient pas ses promesses. Le film décrit le cynisme politicien mais n’a pas grand chose à en dire. Le thriller est très classique, parfois peu crédible, et finalement pas passionnant.
Synopsis : Stephen, le jeune conseiller de campagne du gouverneur Morris, qui brigue la présidence américaine, doit faire face aux pires manipulations de la primaire démocrate…
George Clooney signe un thriller politique pessimiste mais finalement sans grand enjeu. Stephen est le jeune directeur en communication du gouverneur Mike Morris qui brigue la place de candidat démocrate à la présidence des Etats-Unis. Le film raconte comment ce brillant séducteur va perdre ses derniers idéaux politiques en prenant conscience qu’il n’y a pas d’alternative possible : il faut manipuler ou être manipulé.
Deux incidents viennent contrarier son enthousiasme à soutenir le candidat qu’il croit être le meilleur et le futur gagnant des élections. Le premier, celui qui concerne le personnage interprété par Evan Rachel Wood, n’a que très peu d’intérêt, et le développement de cette partie de l’intrigue est loin d’être toujours crédible. Au contraire, elle ne semble être là que pour permettre le retournement final, trop attendu pour vraiment nous intéresser.
Le second incident, mettant en scène le conseiller du candidat concurrent, est plus subtil, mais un peu léger pour soutenir le film à lui tout seul. Il pose cependant la question des choix, de l’intégrité, des conséquences colossales que peuvent avoir certains actes anodins. On doit évoquer à ce sujet la question des primaires démocrates ouvertes à tous les électeurs, question intéressante alors que la primaire du PS français vient de se terminer.
En politique, on n’a pas le droit à l’erreur. C’est ce qu’apprennent Stephen et le gouverneur Mike Morris. Mais comme tout le monde fait des erreurs, c’est celui qui défend son chemin avec le plus de cynisme qui finit par gagner. Pour s’en sortir, les deux hommes qui se partagent l’affiche vont devoir se résigner aux compromissions les plus ignobles, aussi bien sur le plan politique que sur le plan personnel.
George Clooney ne dit rien de nouveau, et il n’innove pas non plus dans la manière de le dire. C’est carré, c’est sombre et c’est désespérément classique. Bien sûr, Les Marches du Pouvoir pose de vraies questions qu’on connaissait déjà : comment faire pour que la politique, qui devrait être l’endroit des idéaux par excellence, ne devienne pas simplement celui de la stratégie politique? Comment faire pour que les politiciens se battent pour des idées et non pas pour leur carrière et pour leur image? Comment rendre à la politique sa fonction première, celle d’organiser au mieux la vie de la cité, quand pour accéder au pouvoir politique, il faut absolument réunir de nombreux soutiens et que ceux-ci demandent forcément des concessions cruciales et souvent en désaccord total avec la politique que l’on aimerait mener?
Le film pose aussi des questions habituelles sur l’homme, sa tendance à l’égoïsme, sa soif de pouvoir, la faible place de ses principes par rapport à ses désirs et à sa carrière. Mais sans jamais apporter un point de vue original. Les derniers plans sur Ryan Gosling insistent encore, de manière bien grossière, sur la transformation d’un homme. Le film martèle que la réussite politique est à ce prix-là. On n’avait sans doute pas besoin de cette fin lourdaude pour le comprendre.
Note : 3/10
Les Marches du Pouvoir
Un film de George Clooney avec Ryan Gosling, George Clooney, Philip Seymour Hoffman, Paul Giamatti, Marisa Tomei et Evan Rachel Wood
Drame – USA – 1h35 – Sorti le 26 octobre 2011
Poulet aux prunes
Après Persepolis, Marjane Satrapi adapte Poulet aux prunes, une autre de ses bandes dessinées, qui a reçu le prix du meilleur album au Festival d’Angoulême 2005. Pour ce faire, elle se lance un nouveau défi en passant de l’animation aux prises de vue réelles. Le film mélange de très nombreuses tonalités et donne un résultat inégal, parfois mou, parfois séduisant.
Synopsis : Téhéran, 1958. Depuis que son violon a été brisé, Nasser-Ali a perdu le goût de vivre. Il décide donc de se coucher, d’attendre la mort, et s’enfonce alors dans des rêveries profondes.
Construit comme un patchwork aux influences très variées, Poulet aux prunes surprend constamment sans jamais arriver à trouver une véritable cohérence. Tour à tour drame noir, comédie absurde, parodie de sitcom américain, film d’animation féérique, conte poétique, fable inquiétante, parcours initiatique, romance mélodramatique et réflexion métaphysique, Poulet aux prunes s’amuse beaucoup, au risque de se perdre.
La narration est elle-même très éclatée et offre une histoire à tiroirs entre retours dans la jeunesse de Nasser-Ali, embardées surréelles dans les vies futures de ses enfants et incursions dans ses fantasmes les plus étranges. Ce n’est certainement pas un hasard si la réalisatrice iranienne construit ainsi son intrigue, enchâssant les différents contes qui la composent à la manière des Mille et Une Nuits.
Il y a quelque chose de séduisant dans ce bricolage inégal mais le rythme du film en souffre beaucoup, jusqu’à rendre l’histoire étrangement atone. On aimerait qu’un sens global se dégage du récit mais les différents éléments qui le composent n’arrivent pas à trouver leur centre de gravité. Parfois, on nous chuchote que l’art se nourrit d’amour ou qu’un poulet aux prunes ne suffit pas à guérir une âme blessée, d’autres fois on nous dit avec à peine plus d’insistance qu’il n’y a rien qu’une vie à vivre : quand celle-ci est passée, tout est fini.
La dernière séquence de Poulet aux prunes est pourtant très réussie : par une succession de travellings, Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud suggèrent la vie qui s’écoule pour deux amoureux condamnés à la traverser l’un sans l’autre.
Ce n’est pas dans la romance elle-même, mais bien dans son impossibilité et dans ces 30 années que le film fait passer en quelques plans, que celui-ci trouve enfin la force qui lui manquait. La profondeur du désespoir est alors abyssale, soutenue par une musique qu’on arrive enfin à apprécier à sa juste valeur. La vie est passée, et puis c’est tout, jusqu’à une dernière rencontre déchirante. “La vie est un souffle et tu dois t’en saisir” dit le maître de Nasser-Ali. La vie est un souffle, elle passe en un soupir nous dit le film. Et quand elle se termine, alors l’existence nous apparait dans toute son étendue, parfaitement absurde. D’autant plus absurde que le film a parcouru auparavant un tas de petites histoires insignifiantes qui trouvent enfin leur justification : toutes les autres vies qui comptaient pour le violoniste (sa famille, son maître, ses enfants), il n’en reste rien qu’une cynique incohérence.
La vie est un combat. Pour certains comme pour le grand-père de Marjane Satrapi, il est politique, Persepolis racontait cette histoire. Pour d’autres, comme pour le frère de ce dernier, il est artistique et sentimental, c’est ce que raconte Poulet aux prunes. Malheureusement, en voulant démontrer l’absurdité des différents fragments qui composent une vie, les réalisateurs ont déconstruit leur propos et ont repoussé au dernier quart d’heure toute l’intensité de leur film.
Note : 5/10
Poulet aux prunes
Un film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud avec Mathieu Amalric, Edouard Baer, Maria de Medeiros, Golshifteh Farahani, Eric Caravaca, Chiara Mastroianni et Jamel Debbouze
Drame – France, Allemagne, Belgique – 1h33 – Sorti le 26 octobre 2011
Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne
Les aventures de Tintin, Steven Spielberg à la réalisation, Peter Jackson à la production, ce film-là avait tout de l’événement cinématographique à ne pas manquer. Encore fallait-il réussir le pari peu évident de l’adaptation. C’est chose faite! L’humour et le mystère propres à la bande dessinée sont mis en valeur par le souffle épique d’une mise en scène survitaminée.
Synopsis : Tintin, Milou et leur nouvel ami le Capitaine Haddock partent à la recherche d’un trésor enfoui avec l’épave d’un bateau, “la Licorne”, qui appartenait à un ancêtre du Capitaine.
On doit tout de suite dire qu’on est globalement emballé par l’adaptation de Tintin par Steven Spielberg. Fidèle à l’esprit de la bande-dessinée, le réalisateur pioche dans Le Crabe aux pinces d’or (pour la rencontre entre Tintin et le capitaine Haddock) et dans le diptyque Le Secret de la Licorne / Le Trésor de Rackham le Rouge pour les principaux ingrédients de l’intrigue. S’il en détourne parfois quelques détails, il reste globalement très attaché à l’histoire d’Hergé, à son univers, à ses personnages.
C’est dans le rythme du film que Spielberg s’approprie plus que jamais les aventures du héros à la houppette. Digne héritier d’Indiana Jones, ce Tintin-là va vite, très vite, les coups de feu, les explosions, les batailles monumentales s’enchaînent, le spectateur aura peu de répit. Haddock et Sakharine ne se battent pas simplement à l’épée, ils utilisent pour leurs duels des armes pour le moins grandioses : parfois ce sont les bateaux qui sont envoyés l’un sur l’autre (l’abordage a rarement été aussi total), parfois ce sont des grues de chantier qui croisent le fer. Un énorme voilier fond sur une barque solitaire, un avion lutte contre les éléments, même le désert est le cadre d’un récit épique impressionnant, le danger est omniprésent, et ce sur tous les terrains qu’affrontent le reporter et son nouvel ami.
Mais l’action n’est jamais gratuite, Hergé avait su mettre au coeur de ses histoires des énigmes passionnantes, Spielberg a su faire de son adaptation un film mystérieux. Le spectateur ne perd jamais de vue l’enjeu, même au coeur des exploits les plus abasourdissants. Toujours on se pose des questions, toujours on a l’impression d’avancer dans la résolution de l’intrigue. Comme dans les Indiana Jones, quelque chose de très solennel, de presque mystique, est en train de se jouer. Le réalisateur d’E.T. nous émerveille comme dans ses premiers films, dépoussiérant les aventures de notre enfance et réussissant là où J.J. Abrams et son Super 8 avaient échoué.
Le moment de bravoure du film reste ce fabuleux plan séquence qui montre Tintin, le Capitaine Haddock, Milou, Dupont et Dupond, Sakharine, ses sbires et son oiseau se lancer à la poursuite des trois parchemins, descendant à toute vitesse et par les moyens les plus incongrus une ville construire sur une falaise, tandis qu’une rivière d’eau, libérée par la destruction d’un barrage, semble courser tout ce beau monde. La caméra est virevoltante (plus encore que dans le reste du film), le spectateur est accroché à son fauteuil, emporté dans un tourbillon d’aventure et d’excitation. Indiana Jones 4 est oublié, Spielberg nous livre enfin une épopée digne de son talent.
Une réserve cependant, et pas des moindres : l’utilisation de la Performance Capture qui donne à l’animation un résultat hybride étrange et pas forcément convaincant. Si les caractères et les réactions des personnages sont très réussis et leur apportent un certain relief, il n’en est pas de même du graphisme. Tintin est même assez moche.
Même si, quand on connait la bande dessinée par coeur, on regrette de ne pas être plus surpris et intrigués, on se laisse ramener en enfance avec un plaisir innocent. Une réussite presque totale.
Note : 7/10
Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne (titre original : The Adventures of Tintin: Secret of the Unicorn)
Un film de Steven Spielberg avec Jamie Bell, Andy Serkis et Daniel Craig
Film d’animation, Aventure – USA, Nouvelle-Zélande – 1h47 – Sorti le 26 octobre 2011
Black Swan
Cinquième film de Darren Aronofsky, et encore une fois une expérience de cinéma à part. Entre quête de beauté suprême et fissures du moi profond, Black Swan explore le gouffre qui existe entre l’être humain et l’idéal qu’il voudrait atteindre. Un film tendu entre fascination et répulsion, un spectacle étourdissant, une épreuve sublime.
Synopsis : Rivalités dans la troupe du New York City Ballet. Nina est prête à tout pour obtenir le rôle principal du Lac des cygnes. Elle est confrontée à la belle et sensuelle nouvelle recrue, Lily…
On l’avait compris après The Fountain, l’oeuvre d’Aronofsky est une quête perpétuelle, toujours identique et toujours différente, la quête de l’absolu. Aronofsky est le cinéaste de l’absolu.
L’asbolu mathématique. Pi. La perfection de l’univers, de ce nombre irrationnel qui représente le rapport entre ce qui est droit et ce qui est courbe. Cet absolu a un nom : la vérité.
L’absolu fantasmé. Requiem for a dream. La perfection de ce que l’on imagine, et de ce qu’on atteint l’espace d’un instant sous l’emprise de la drogue. Cet absolu-là, c’est le bonheur.
L’absolu entre deux êtres. The Fountain. La perfection de l’autre, la communication parfaite, au-delà des circonstances, au-delà de la vie. Oui, l’amour.
The Wrestler semblait, rien qu’en apparence, fuir ce modèle et chercher au contraire un naturalisme cru, presque social. Pourtant, le lutteur cherchait encore l’absolu. La rédemption. L’absolu dans l’individu, dans la gloire personnelle. La perfection de l’instant, juste pour soi, juste pour tous les autres, reconnaissants. Si difficile à déchiffrer, cet absolu-là auquel était arrivé Darren Aronofsky, c’était l’absolu le plus trivial. Simplement la vie.
Et puis, l’absolu esthétique. Black Swan. La perfection de la beauté. Il y a eu la vérité parfaite, le bonheur parfait, l’amour parfait, la vie parfaite. Il restait l’art parfait, sans aucun doute.
Quête d’absolu, donc quête de perfection. Cette quête, tous les personnages Aronofskyien s’y sont brûlé les ailes. Tous ont fini seuls, presque heureux d’avoir touché le fond du désespoir. Le fond, c’est déjà un absolu. Les dernières images des films d’Aronofsky sont toujours terribles, et pourtant, elles sont implacables, c’est comme si dans la brutalité sans concession de l’échec, il y avait forcément la résolution du problème qui avait obsédé le personnage.
Black Swan est comme un condensé de l’oeuvre encore jeune du cinéaste. Il reprend à The Wrestler cette manière frontale, presque documentaire, de filmer le corps et les déplacements de Nina. Comme The Wrestler, Black Swan est un film sur le spectacle, sur la torture du corps. C’est un film profondément charnel qui ne s’attache qu’à un personnage et reste collé à lui tout du long. Après le catch, spectacle soi-disant grossier, Aronofsky parle du ballet, art majeur. Comme pour mieux signifier le peu d’espace qu’il y a entre ces deux types de représentations chorégraphiées qui font naître la beauté de la souffrance et traitent avec mépris les injures du temps qui passe. Dans les deux cas, les artistes/sportifs, toujours interprètes, y consacrent leur vie, y cherchant la perfection et la gloire.

Mais The Wrestler était d’un réalisme froid. Dans le ton de l’histoire, Aronofsky n’y reprend que la monstruosité du personnage principal. Pour le reste, pour la réalité qui se déforme peu à peu jusqu’à agresser Nina, il faudra chercher dans Pi (la schizophrénie) et surtout dans Requiem for a dream. Les frigidaires ne bougent plus tous seuls mais les miroirs, déjà là dans les deux premiers films du cinéastes, deviennent omniprésents, milieu de la danse et obsession de l’image obligent. C’est aussi dans ces deux premiers films qu’on retrouve la magie du montage nerveux et des plans hallucinants qui contredisent, dans Black Swan, la caméra à l’épaule empruntée à The Wrestler. Aronofsky fait ici une synthèse de ses dernières réalisations et saupoudre son exploration documentaire d’effets chocs propres à la fiction la plus manipulatrice. Quant à la beauté baroque qui explose ici et là et place le film hors des frontières du temps, notamment dans les spectacles, elle semble venir tout droit de The Fountain.
La virtuosité visuelle d’Aronofsky, le mélange improbable, semble tenir sur un fil, toujours proche du déséquilibre, toujours au bord du précipice. Pourtant, le funambule parvient de l’autre côté avec une légèreté effrayante au regard du gouffre qu’il avait sous les pieds.
Black Swan est une adaptation très libre du Lac des cygnes qui fait forcément penser aux Chaussons rouges (de Powell et Pressburger). Une danseuse en quête de perfection se perd à force de s’identifier au personnage qu’elle interprète. Sauf qu’ici, il n’y a même pas d’histoire d’amour pour rompre la solitude de Nina. D’un bout à l’autre, elle est seule et cherche l’autre, qui la renvoie toujours à elle. Black Swan, c’est la recherche de l’autre, sans jamais le trouver, sans jamais voir personne à part soi-même. La mère de Nina est le spectre de ce qu’elle pourrait devenir, danseuse ratée et triste, qui vit par procuration. Beth est ce qu’elle deviendra bien avant, quand son tour sera passé. Et Lily, c’est celle qu’elle était avant d’être choisie, ou celle qu’elle devrait être pour être le cygne noir, ou celle qu’elle voudrait être, ou encore celle qu’elle est et qu’elle refoule. Toujours elle. Dans les autres, on ne voit jamais que soi. Constat effarant.

Le film frôle constamment le fantastique et ne s’y perd jamais, la vision de Black Swan est éprouvante, stimulante, d’une beauté époustouflante. Les nerfs du spectateur sont mis à très rude épreuve et on peut regretter la manière très frontale, très évidente, avec laquelle Aronofsky traite son sujet. Tout est affaire de symboles connus, la perte de soi, la peur du double qui mange et vole notre vie (Docteur Jekyll et Mister Hyde), la crainte de ne pas être à la hauteur, les désirs refoulés. Pourtant, le spectateur est prisonnier de Nina, il devient elle, se perd en elle, ressent sa folie comme si c’était la sienne. Aronofsky est maître dans l’art de rendre le vertige palpable, déjà dans Pi, nous ressentions les angoisses existentielles de Max, déjà dans Requiem for a dream, nous étions lobotomisés devant notre poste de télévision, attendant anxieusement les pilules amincissantes dont nous avions besoin. Ici, nous sommes Nina. Natalie Portman a visiblement elle aussi connu cette métamorphose : elle explose dans ce qui est à ce jour son plus grand rôle.
Et le film, diamant brut qui nous paraissait un peu monolithique, projette des reflets inattendus. La pulsion sexuelle, son lien avec l’art, avec l’autre, l’abandon de soi, le désir masochiste, le besoin d’être dominé. Le poids des parents, et la position paradoxale de l’enfant, entre désir d’être surprotégé et volonté d’émancipation. Ici, la mère a essayé de façonner sa fille. Elle a beau se poser en victime, elle est simplement coupable. Les modèles deviennent tous dangereux : la mère, Beth, le metteur en scène, Lily, le personnage du Lac des cygnes.
Comment trouver son identité propre parmi les autres? Parmi le reflet des autres?
Il nous faut encore parler de la technique qui, même parfaite, ne crée jamais de l’art. L’art n’est pas de la technique. L’art peut se permettre d’être imparfait, approximatif. L’art, c’est la grâce, le déséquilibre, la maîtrise qui nous échappe et qui se transforme en vie. C’est quand la forme perd de son importance. C’est la passion, la perte de contrôle. C’est l’orgasme.
Nina cherche la perfection. Mais la perfection, c’est la mort. L’homme est heureusement imparfait. Black Swan, parfois trop explicite, est un film légèrement imparfait. Un film tout noir et blanc. Qui brille.
Note : 9/10
Black Swan
Un film de Darren Aronofsky avec Natalie Portman, Mila Kunis, Vincent Cassel et Winona Ryder
Drame – USA – 1h43 – Sorti le 9 février 2011
Oscar 2011, Golden Globe 2011 et Bafta 2011 de la meilleure actrice pour Natalie Portman, Prix Marcello Mastroianni du meilleur jeune espoir au Festival de Venise 2010 pour Mila Kunis


