Archives Mensuelles: mai 2011

93 la belle rebelle

Un film de Jean-Pierre Thorn
Documentaire – France – 1h13 – Sorti le 26 janvier 2011
Synopsis : Un demi-siècle de résistance musicale flamboyante en Seine-Saint-Denis.

93 la belle rebelle93 la belle rebelle soulève des problématiques passionnantes sur les banlieues : leur paysage architectural instable, l’envie de trouver sa place dans la société, le besoin de révolte des laissés-pour-compte, l’incompréhension de gouvernements répressifs. Et le formidable bouillonnement artistique qui permet à ces jeunes oubliés de prendre la parole et d’affirmer leur existence.

93 la belle rebelle retrace l’histoire de la musique de Seine-Saint-Denis, depuis le rock’n roll des années 60 jusqu’au slam des années 2000. A chaque fois, une même démarche : essayer d’échapper à l’exclusion, à la vie d’usine, au quotidien fauché, aux perspectives lugubres.

Si le sujet est crucial, la manière qu’a Jean-Pierre Thorn de le traiter est décevante. On a l’impression d’être devant un reportage d’Envoyé Spécial, entre témoignages inégaux et réflexion inaboutie. Le plaisir vient alors de la bande sonore, qui témoigne mieux que tout de l’élan vital qui anime ces parents pauvres du développement urbain.

93 la belle rebelle explore de nombreuses pistes intéressantes mais le film est globalement trop modeste pour marquer les esprits.

Note : 2/10

Pirates des Caraïbes : La Fontaine de jouvence

Un film de Rob Marshall avec Johnny Depp, Penélope Cruz et Geoffrey Rush
Aventure, Fantastique – USA – 2h20 – Sorti le 18 mai 2011
Titre original : Pirates of the Caribbean: On Stranger Tides
Synopsis : Le capitaine Jack Sparrow retrouve une femme qu’il a connue autrefois. Elle l’entraîne dans un périple à la recherche de la fontaine de jouvence, en compagnie du terrible pirate Barbe-Noire…

Pirates des Caraïbes : la Fontaine de JouvenceLa franchise Pirates des Caraïbes, c’est beaucoup de grand spectacle et d’effets spéciaux et pas grand chose d’intéressant à se mettre sous la dent. Rob Marshall, c’est un réalisateur sans personnalité, un fabricant de films-produits souvent mauvais, le dernier en date étant la désastreuse comédie musicale Nine.

Alors quand Rob Marshall reprend en main Pirates des Caraïbes, on est face à du cinéma sans auteur, un truc-machin impersonnel dans lequel seule compte la poudre aux yeux (maintenant présentée dans une 3D absolument inutile) et les aventures insipides menées tambour battant.

On sort de la projection sans bien savoir ce qu’on a vu. C’est l’histoire de pirates qui se battent pour trouver quelque chose, et puis c’est tout. Penelope Cruz est aussi transparente que l’était Keira Knightley dans les premiers opus, avec un personnage encore moins intéressant.

On s’endort pendant la première moitié du film, puis notre attention est tirée du néant grâce à l’apparition des sirènes et on finit par suivre péniblement la fin de l’aventure juste pour l’histoire de Syrena.

Pirates des Caraïbes 4 est un film très long et quand il se termine on est presque soulagés. Et désolés d’apprendre qu’un 5ème opus est déjà en préparation.

Note : 1/10

Fast and Furious 5

Un film de Justin Lin avec Vin Diesel, Paul Walker, Dwayne Johnson
Action, Thriller – USA – 2h10 – Sorti le 4 mai 2011
Synopsis : Brian et Dom se lancent dans un dernier coup à Rio pour avoir les moyens de retrouver leur liberté.

Fast and Furious 5Les répliques sont exactement ce qu’on attend qu’elles soient : ridicules, stéréotypées, dites avec le plus grand sérieux du monde, entre sarcasme et beau gosse attitude. L’intrigue est construite de poncifs et de personnages monolithiques, les rebondissements sont souvent évidents.

Et pourtant, l’essentiel n’est pas là. Justin Lin ne dérogera pas aux règles du film d’action et de testostérone, mais le simplisme du propos lui permet de se concentrer sur des scènes d’action extraordinaires. Le montage est parfait, pas trop rapide comme c’est souvent le cas dans ce genre de films, il permet une lisibilité totale des courses-poursuites. Celle sur les toits de Rio est particulièrement enthousiasmante, tout comme le sont les fusillades dans la ville ou l’hallucinante scène du train, au début du film. Le clou du spectacle vient quand même à la fin : on assiste alors à l’un des meilleurs braquage de coffre-fort du cinéma d’action, tellement musclé qu’il en devient presque subtil.

Avec un scénario sans originalité et sans enjeu, Fast and Furious 5 passe en force et arrive à tenir le spectateur en haleine pendant plus de deux heures. Le temps passe à la vitesse des bolides que conduisent Dom et Brian, on est cloué au siège de cinéma devenu pendant quelques instants celui d’une formule 1. Quelque chose d’un peu magique se passe : c’est parfaitement inintéressant et pourtant, les ficelles sont tellement grosses et assumées qu’il en résulte une certaine finesse. Fast and Furious 5 détruit tout sur son passage.

Note : 5/10

Rusty James

Un film de Francis Ford Coppola avec Matt Dillon, Mickey Rourke et Dennis Hopper
Drame – USA – 1h35 – 1983
Titre original : Rumble Fish
Synopsis : Rusty James est le frère du "Motorcycle Boy", roi déchu des gangs de la ville de Tulsa. Rusty, admiratif de son aîné, aimerait bien reprendre le flambeau…

Rusty JamesDans un monde en noir et blanc, les nuages semblent fuir à toute allure une musique oppressante. Rusty James est coincé entre la prison que représentent ses amis, sa famille, son univers et l’espoir de liberté qui semble attaché aux cieux. Il doit choisir entre poursuivre la chimère de devenir son frère et se décider à être lui-même.

Francis Ford Coppola innove à chaque instant, ses plans obliques enferment encore un peu plus le héros dans un destin écrasant. Les images sont magnifiques et glauques, certains moments touchent au sublime, dès le début quand Rusty James est interpellé alors qu’il joue au billard, ou plus tard lorsque son âme quitte son enveloppe charnelle. Mickey Rourke, Matt Dillon et Dennis Hopper sont d’une densité terrible, les dialogues sont incisifs, ils frôlent le pastiche sans jamais perdre de leur solennité.

Les rares apparitions de la couleur trahissent la dernière chose qui intéresse encore le Motorcycle Boy dans un monde qui a perdu toute sa saveur : les rumble fish, poissons bagarreurs qui essaient de détruire leur propre reflet. Comment se libérer de cette image, de cette légende qui le poursuit partout? C’est la dernière quête du grand frère de Rusty James car l’important n’est pas de mener les autres mais de savoir où les mener. Et si le Motorcycle Boy peut réussir tout ce qu’il entreprend, il ne sait pas quoi entreprendre. Il n’y trouve pas de sens.

Le monde est peuplé de deux sortes de gens : ceux qui sont simplement là et s’en satisfont (comme le personnage de Nicolas Cage ou la petite amie) et ceux qui cherchent une signification. Alors que les premiers peuvent essayer d’être heureux, les seconds sont condamnés : ils errent, comme le Motorcycle Boy, ils tentent d’oublier (comme son père ou sa petite amie), ou bien ils fuient (comme sa mère), essayant de poursuivre les nuages, toujours plus rapides, toujours plus fuyants.

Dans ce drame existentiel déguisé en histoire de gangs adolescents, Rusty James doit choisir entre poursuivre ses rêves de grandeur (mais ce qui est grand rend malheureux) ou rester un être médiocre mais potentiellement heureux.

Les rumble fish sont agressifs parce qu’ils sont enfermés. Dans un espace trop étroit pour eux, ils ne peuvent même plus supporter leur propre image. Impuissant à se libérer de ce que les autres et lui-même attendent de lui, le Motorcycle Boy veut délivrer les poissons de leur reflet en les plongeant dans l’océan. Rusty James ne peut trouver le salut qu’en se libérant lui aussi. De l’image de son frère, de l’image qu’il voudrait avoir de lui-même. De cette ville qui l’étouffe. Fuir lui aussi vers l’océan. Et profiter qu’il soit moins intelligent que son frère pour oublier que tout ceci n’a pas de sens. Et tant pis pour tous ceux qui se demandent à quoi bon : il leur reste toujours la drogue, l’alcool, le désespoir et la mort.

Note : 9/10

Le Gamin au vélo

Un film de Jean-Pierre et Luc Dardenne avec Cécile de France et Thomas Doret
Drame – France, Belgique, Italie – 1h27 – Sorti le 18 mai 2011
Synopsis : Cyril, 12 ans, veut retrouver son père qui l’a placé dans un foyer pour enfants. Il rencontre par hasard Samantha, qui accepte de l’accueillir chez elle le week-end…
Grand Prix du jury au Festival de Cannes 2011

Le Gamin au véloLes frères Dardenne tentent un pari osé : placer au coeur de leur univers cru et réaliste un conte de fée. Après Angèle et Tony en début d’année, déjà une rencontre improbable au milieu de la misère sociale, le cinéma francophone propose ici encore de rassembler deux êtres que tout sépare.

Cyril veut avant tout retrouver son père, visiblement le dernier lien qui le raccroche encore à la société. Tout son amour semble s’être concentré sur ce papa irresponsable qui pourrait être le Bruno de L’Enfant, devenu 10 ans plus tard Guy Catoul, toujours sous les traits de Jérémie Rénier.

Quant à Samantha, on ne saura pas grand chose d’elle, si ce n’est qu’elle est coiffeuse et qu’elle a pour seule attache visible un ami avec lequel elle partage un peu sa vie.

Les frères Dardenne décident de ne pas donner de raison à l’attachement de Samantha pour Cyril. L’important, c’est qu’elle décide de faire ce qu’elle fait, c’est qu’elle décide de soutenir et d’aimer Cyril. C’est sur ce point précis que les réalisateurs belges veulent faire croire à l’incroyable : la générosité pour elle-même, l’amour simplement parce qu’il est là et même s’il n’a aucune raison d’être.

Mais le spectateur n’y croit pas. Dès la première apparition de Samantha, on se demande par quel artifice Cécile de France va rester dans l’histoire. Ses choix, sa volonté inébranlable, donnent au personnage une sorte d’inconsistance comme s’il avait attendu le début du film pour exister et trouver un combat à défendre. En ignorant le passé de Samantha, les frères Dardenne veulent insister sur les actes de cette femme mais ils la privent de toute existence propre. On se trouve alors devant l’impossibilité de partager la foi des réalisateurs, on passe le film à essayer de comprendre les motivations de Samantha.

C’est d’autant plus gênant que l’histoire est attachante et rythmée, et qu’on aimerait y adhérer. La fin du film, véritable réquisitoire contre la vengeance, est magnifique. Un instant reste flottant, comme si le film hésitait entre la tragédie et la lumière. Le choix de la lumière donne à la dernière séquence une force redoutable.

Jean-Pierre et Luc Dardenne ont changé leurs habitudes : ils ont utilisé de la musique, ils ont romancé leur chronique sociale, ils ont choisi d’y croire. Malheureusement, le postulat initial du conte de fée ne convainc jamais. Cyril est un très beau personnage mais Samantha est un songe.

Note : 5/10

Bon à Tirer (B.A.T.)

Un film de Bobby et Peter Farrelly avec Owen Wilson et Jason Sudeikis
Comédie – USA – 1h45 – Sorti le 27 avril 2011
Titre original : Hall Pass
Synopsis : Rick et Fred, mariés mais obsédés par les autres femmes, se voient accorder par leur épouse un "bon à tirer", 7 jours hors mariage pour faire tout ce qu’ils veulent…

Bon à TirerLe nouveau film des Frères Farrelly est bourré d’idées, plus ou moins bonnes. Le film propose quelques situations franchement amusantes. Quand Rick et Fred parlent à coeur ouvert de leurs fantasmes sexuels sans se douter qu’ils sont filmés et regardés par leur femme et leurs amis atterrés, quand ils photographient mentalement les courbes d’une jeune inconnue, quand ils prennent des leçons de drague en discothèque (scène particulièrement réussie), le spectateur s’amuse d’une société puritaine dans laquelle la frustration est omniprésente.

D’autres séquences manquent cruellement d’inventivité, certains gags sont ennuyeux et parfois même affligeants. Quand les compères prennent du space cake ou quand leurs femmes se font draguer, les lieux communs s’enchaînent grossièrement.

On compatit cependant au destin de Rick et de Fred, coincés entre leurs obligations familiales et leurs désirs impies. Le film est au départ une critique assez juste du mode de vie bien-pensant et hypocrite qui pousse l’homme et la femme à se mentir pour préserver les apparences. Mais après avoir décrit la guerre des sexes qui naît d’un schéma de vie étriqué, les réalisateurs de Mary à tout prix reculent et dressent l’éloge du mariage, de la famille, de la fidélité, du renoncement, voire de la virginité. Tout ce beau programme, présenté finalement comme un moindre mal, devient vite réactionnaire. Le mensonge apparait comme une nécessité et le bonheur est réduit à un consensus silencieux dans lequel chacun continue à fantasmer en secret.

Dans Bon à Tirer, les hommes sont des branleurs qui gagnent de l’argent et les femmes des mères de famille modèles ou des pin-up. Quand les frères Farrelly sont moralisateurs, on rit parfois mais au final, on est surtout effrayé par le modèle américain, conservateur et fier de l’être.

Note : 3/10

La Conquête

Un film de Xavier Durringer avec Denis Podalydès, Florence Pernel et Bernard Le Coq
Comédie – France – 1h45 – Sorti le 18 mai 2011
Synopsis : L’histoire de la conquête du pouvoir présidentiel par Nicolas Sarkozy depuis son arrivée au ministère de l’intérieur en 2002 jusqu’au jour de l’élection de 2007.

La ConquêteUn film sur le président de la république en exercice, voilà un projet plus périlleux qu’audacieux. Muselé par le devoir de ne pas calomnier, de ne pas donner trop de sympathie ni d’antipathie pour le personnage, de ne pas faire un film de gauche ou un film de droite, de ne pas trop inventer, de ne pas trop faire de conjectures hasardeuses, Xavier Durringer livre un film aseptisé qui ne retrace rien de plus que ce qu’on sait déjà.

La Conquête n’est alors qu’un compte-rendu des différentes unes parues dans les médias entre 2002 et 2007 sur Nicolas Sarkozy : Ministère de l’intérieur, Ministère du budget, présidence de l’UMP, "la France qui se lève tôt", les "racailles" et bien sûr Clearstream et Cécilia.

Sarkozy n’avait sans doute pas besoin d’un film pour l’humaniser, lui qui s’est déjà depuis longtemps attelé à la tâche de démythifier les fonctions suprêmes de l’état, lui l’homme ambitieux et énergique, prêt à tout pour gagner le jeu d’échec politique qui lui est proposé. En laissant les convictions de côté, La Conquête ne parle que de l’homme et joue le jeu politique qu’il essaie de dénoncer : la peopolisation aux dépens des idées.

A la façon de Moi, Michel G, Milliardaire, Maître du monde, La Conquête veut décrire les mécanismes du pouvoir (financier dans le film de Stéphane Kazandjian, politique dans celui-ci). Mais ici, l’exercice tourne trop à la reconstitution scolaire pour que les bons mots et les jeux d’acteurs ne paraissent pas artificiels.

La Conquête n’apprendra pas grand chose au spectateur d’aujourd’hui et, plus grave, pas grand chose au spectateur de demain. La Conquête est un film sans point de vue, sans engagement. Décidément, faire un film sur Nicolas Sarkozy était une fausse bonne idée.

Note : 2/10

The Tree of Life

Un film de Terrence Malick avec Brad Pitt, Jessica Chastain et Sean Penn
Drame – USA – 2h18 – Sorti le 17 mai 2011
Synopsis : Jack grandit entre un père autoritaire et une mère aimante. La naissance de ses deux frères et un événement tragique viennent troubler son équilibre précaire…
Palme d’or au Festival de Cannes 2011

The Tree of LifeD’abord il y a le drame. Plus jamais la vie ne pourra être comme avant, car au milieu de la vie, il y a la mort, et la douleur incomparable qu’elle laisse à ceux qui doivent continuer. Tant qu’il n’y a que la vie, l’homme ne se pose qu’une question : comment? Comment vivre, comment se nourrir, comment se réchauffer, comment être heureux?

C’est parce qu’il y a la mort, à cause d’elle ou grâce à elle, que l’homme doit se poser une seconde question : pourquoi? Pourquoi vivre, pourquoi se nourrir, pourquoi se réchauffer, pourquoi être heureux? La démarche de Terrence Malick devient alors évidente : il part d’un drame quotidien, la mort d’un enfant, et pour répondre au mystère et à la détresse engendrés par cette disparition, il décide de filmer non pas l’histoire de l’humanité, comme l’avait fait Kubrick dans 2001, L’Odyssée de l’espace, mais l’histoire de l’univers tout entier.

La vie de cette famille se trouve alors replacée dans son contexte le plus global, la marche du temps depuis la naissance de l’univers (le Big Bang) jusqu’à la naissance de Jack. Et dans ce voyage mystique depuis les origines, déjà deux attitudes semblent devoir se partager le monde : la violence et la contemplation. Il s’agit de dominer ou d’être dominé, de se battre ou d’accepter, d’attaquer ou de se défendre, d’être coupable ou victime. Il s’agit de choisir entre ce que le film appelle la voie de la nature et la voie de la grâce. Car l’univers entier semble fonctionner suivant cette dialectique. L’amour, violent ou apaisé, n’est que le résultat de cette lutte qui s’opère en chacun de nous.

Jack la ressent en lui d’autant plus fortement que ses parents ont chacun choisi l’une de ces deux voies. Entre la méchanceté supposée d’un père torturé et la naïveté simple d’une mère lumineuse, Jack représente une humanité déchirée entre le besoin de comprendre, de maîtriser, et celui d’admirer, de s’extasier.

Le film lui-même est tendu entre ces deux nécessités. D’un côté, une caméra virevoltante, lègère comme elle ne l’a jamais été chez le réalisateur. Toujours contemplative de l’absolue beauté de la nature (et de celle des créations humaines), mais beaucoup plus mobile. Le regard du réalisateur, unique, transmet un émerveillement sans borne pour la force mystique qui semble se cacher derrière les actes les plus évidents de la vie quotidienne. Le talent terrifiant de Terrence Malick, c’est d’arriver à imposer, dans un contre-champs auquel le spectateur n’aura jamais accès, une présence fantastique, quasi-divine, comme si les personnages n’étaient jamais seuls, comme si le hasard ne pouvait pas exister, comme si le Big Bang, la course des planètes, l’apparition et la disparition de la vie et l’existence de Jack procédaient d’un même tout indivisible.

A l’opposé de cette mise en image libérée et presque en apesanteur, le propos est lourd, écrasé par le poids de la condition humaine. Jack, devenu adulte, est poursuivi par les démons de son enfance et par ceux de l’humanité. The Tree of life, avec un tel nom, ne pouvait être qu’un film sur l’essence de nos origines. Pour comprendre qui nous sommes et pourquoi nous sommes. Chaque embranchement est fondamentalement lié au tronc et aux racines. Et s’il s’agit un peu de l’enfance, il s’agit aussi de l’humanité et de l’univers, forcément. Ces questions que nous posent la mort, seule la mort semble en mesure de les résoudre.

The Tree of life se termine sur une séquence qui explicite maladroitement la philosophie panthéiste que l’on avait ressenti durant tout le film. L’image finale est malheureusement un lieu commun sans intérêt, à mille lieux du génie terrifiant de Kubrick et de son foetus cosmique.

Terrence Malick filme formidablement, son lyrisme appuyé sert à merveille sa réflexion sur la place de l’homme dans l’étendue de l’existence, les dilemmes qu’il met devant ses personnages sont fondamentaux. Et pourtant, sa philosophie s’embourbe quand il essaie de réconcilier beauté et compréhension du monde. Au début du film, on nous explique qu’il y a deux voies, celle de la nature et celle de la grâce. C’est parce que Terrence Malick ne s’en tient pas à ce programme annoncé, c’est parce qu’il essaie finalement de réconcilier nature et grâce qu’il échoue. La réflexion s’effondre sur elle-même, rattrapée par une foi démesurée.

Note : 6/10

L’Étrangère

Un film de Feo Aladag avec Sibel Kekilli et Settar Tanrıöğen
Drame – Allemagne – 1h59 – Sorti le 20 avril 2011
Synopsis : Pour fuir son mari violent, Umay, jeune femme allemande d’origine turque, retourne à Berlin vivre dans sa famille, mais celle-ci refuse de la soutenir.
Prix du meilleur film et de la meilleure actrice (Sibel Kekilli) au Festival de Tribeca 2010

L'EtrangèreL’Etrangère a toutes les qualités d’un drame social poignant : des acteurs excellents (mention spéciale à Sibel Kekilli, tour à tour déchirée et lumineuse), un scénario édifiant, une mise en scène sobre au service d’une histoire forte. Les personnages sont extraordinaires de vérité, Feo Aladag refuse de condamner qui que ce soit, elle montre chacun se débattre avec ses principes et ses douleurs et tenter d’évoluer à travers ses contradictions.

L’impossible choix entre sa vie et sa famille, entre la tradition et le bonheur, met le spectateur dans la même impasse que le personnage. L’Etrangère est un combat contre les autres et surtout contre soi pour suivre son propre chemin, pour ne pas céder aux sirènes obscurantistes de coutumes terribles.

Le propos était si bien illustré qu’une telle fin n’était peut-être pas nécessaire. Si le film se termine sur un moment de tension rare et sur une véritable audace scénaristique, les raisons qui poussent les personnages, pourtant si claires jusque là, nous deviennent incompréhensibles. Un peu comme si des croyants certes traditionalistes mais plutôt intégrés, sympathiques et pas du tout extrémistes se transformaient tout à coup en Talibans. On reste alors partagé entre surprise et incrédulité, la conclusion du film semble contredire ce que nous avions compris des personnages, leurs actes et leurs mots jusque là. On regrette aussi le flash-forward qui commence le film et qui joue un peu maladroitement avec les attentes du spectateur.

Le dernier épisode du film est certes marquant, mais on se demande un peu s’il n’est pas là simplement pour marquer. On sort de la salle sceptique mais décontenancé, signe que Feo Aladag a quand même réussi son coup.

Note du film : 7/10

La Solitude des nombres premiers

Un film de Saverio Costanzo avec Alba Rohrwacher et Luca Marinelli
Drame – Italie, Allemagne, France – 1h58 – Sorti le 4 mai 2011
Titre original : La Solitudine Dei Numeri Primi
Synopsis : 1984, 1991, 1998, 2007 dans la vie de Mattia et d’Alice. Deux enfances difficiles, bouleversées par un terrible événement qui marquera à jamais leur existence.

La Solitude des nombres premiersTrois films viennent successivement en tête quand on pense à La Solitude des nombres premiers. D’abord, la forme narrative évoque immanquablement 21 grammes : nous sommes en face d’un drame-puzzle qui brouille la chronologie en même temps que les émotions des personnages. Ensuite, la période centrale du film, l’adolescence, rappelle Naissance des pieuvres, quand deux adolescentes se perdent dans une fascination mutuelle, entre fusion et répulsion, entre désir des corps qui muent et angoisse des esprits troublés. Enfin, quand l’intrigue prend forme, quand les époques successives se rappellent les unes aux autres, le fantôme des Amants du cercle polaire surgit : les nombres premiers solitaires, ce sont justement ces amants, deux jeunes enfants différents qui vont devoir se chercher toute leur vie pour arriver à enfin communiquer.

Pourquoi le film de Saverio Costanzo est-il alors légèrement inférieur à tous ses modèles? Sans doute justement parce que les différentes approches se cannibalisent et empêchent le film de développer complètement ses problématiques. La relation entre Alice et Viola, ambigüe et déroutante, aurait mérité un traitement plus poussé ou en tout cas une conclusion plus aboutie qu’un simple hasard sans conséquence.

Le suspense créé par le scénario (qui ne nous donne les origines du mal qu’à la fin du film) semble artificiel. Le spectateur comprend très vite de quoi il peut s’agir, mais l’attente devient interminable, s’accélérant et s’étirant dans un mélange de flashbacks et de montage alterné qui repousse toujours plus loin le climax. Quand celui-ci arrive, le mystère est éventé et les révélations paraissent bien faibles malgré une musique inquiétante et bien choisie.

Beaucoup d’effets et de manières qui diminuent l’impact d’une histoire finalement assez simple. Il reste alors une romance envoutante et pourtant peu crédible et quelques très belles scènes, notamment lors de la rencontre entre Alice et Mattia adolescents. L’ambiance de film d’épouvante, renforcée par des choeurs enfantins doux et menaçants et des ralentis angoissants, donne alors à la romance un ton unique qui rapproche viscéralement l’amour de l’expérience de la mort.

Enfin, il reste les mathématiques et leur poésie, malheureusement sous-exploitée malgré un titre magnifique. Etre un nombre premier, c’est être parfaitement spécifique, c’est n’avoir rien en commun avec les autres nombres. Certains nombres premiers cependant, tout en étant essentiellement uniques et donc différents, ont cette particularité de se suivre, de se rencontrer, de n’être presque pas séparés. Deux solitudes peuvent se rencontrer parce que le monde les a réunis dans un même lieu, dans un même moment. Alors peut-être, avec le temps, avec beaucoup d’effort, elles arriveront à se comprendre, à être ensemble.
L’amour est affaire de solitudes. C’est ce que ce film inégal arrive à saisir par instants.

Note du film : 5/10

Je veux seulement que vous m’aimiez

Un film de Rainer Werner Fassbinder avec Vitus Zeplichal et Elke Aberle
Drame – Allemagne – 1h50 – Produit en 1976 – Sorti le 20 avril 2011
Titre original : Ich will doch nur, dass ihr mich liebt
Synopsis : Peter est attentionné, généreux, mais timide et écrasé par ses parents. Il ne cesse de vouloir acheter aux autres l’amour qui lui a été refusé dans son enfance.

Je veux seulement que vous m'aimiezDans une société glauque et déshumanisée, les êtres, fatalement égoïstes, luttent les uns contre les autres, sans volonté de se connaître, de se comprendre ou de s’aimer. Peter veut réussir sa vie. Mais qu’est-ce que réussir sa vie?

Pouvoir rendre ses parents fiers, devenir "quelqu’un", être admiré par sa femme, s’offrir une vie aussi bien que celle des autres ou en tout cas faire semblant de s’en offrir une. Au bout du compte, toujours le même objectif : réussir, c’est donner aux autres l’illusion qu’on a réussi.
Car dans ce monde de fantômes, on veut seulement être aimé, même pas forcément pour ce qu’on est. Et quitte à devoir acheter l’amour de nos proches.

Quand les rapports affectifs avec nos parents déterminent tous les rapports affectifs que nous aurons dans notre vie, le manque d’amour maternel peut devenir meurtrier. L’illustration du mythe d’Oedipe est poussive et insistante. Le film est plus juste quand il décrit les rapports humains sous l’angle de la domination et de la jalousie, et quand il fait de la vie une lutte désespérée pour gagner des clopinettes, pouvoir rembourser ses meubles et offrir à ses proches un pâle reflet de bonheur. Quand Peter est frappé par la lucidité alors qu’il attend le métro, il ne peut pas s’en sortir. S’il prend le métro, sa vie restera un miroir aux alouettes. S’il ne le prend pas, c’est lui qui devra créer une illusion impossible.

Je veux seulement que vous m’aimiez arrive à communiquer le malaise du verni social. Sous l’apparence de la normalité, les rapports entre les hommes sont monstrueux. Dommage alors que l’histoire, un peu simpliste, ne soit pas aussi captivante que l’atmosphère est oppressante.

Note du film : 5/10

Dark City

Un film de Alex Proyas avec Rufus Sewell, Jennifer Connelly et Kiefer Sutherland
Science-fiction – USA – 1h35 – Sorti le 20 mai 1998
Synopsis : Se réveillant sans aucun souvenir dans une chambre d’hôtel impersonnelle, John Murdoch découvre bientôt qu’il est recherché pour une série de meurtres sadiques.

Dark CityDark City crée un univers noir et glauque magnifique, une prison expressionniste dans laquelle le temps et l’espace sont des mirages. Les personnages y sont enfermés comme des rats de laboratoire, ahuris par la beauté funèbre de la ville qui les entoure.

John Murdoch se réveille, amnésique, dans la peau d’un meurtrier. Ce qui pourrait être un thriller de film noir se transforme petit à petit en conte métaphysique, à la recherche de ce qui fait la spécificité de l’humanité, l’identité et l’unicité de l’individu. Pourquoi les hommes sont-ils différents les uns des autres? Est-ce simplement la succession des souvenirs qui façonne l’être humain et sa personnalité ou bien y a-t-il quelque chose de plus profond, une sorte de principe inné, une âme?

Les expériences se succèdent, Dark City se transforme et toujours, inéluctablement, arrive minuit, l’heure de l’"harmonisation". Dans cette ville existentielle, il n’y a pas de paradis, pas d’issue, seulement la mort. Le libre arbitre est une illusion, les hommes se débattent en vain dans une vie qu’ils n’ont pas choisie, sur un bout d’astre qui file de manière absurde à des millions de kilomètres/heure à travers le vide intersidéral.

Tous les principes de l’existence, ceux que l’on ne remet jamais en question, sont ici mis à nu. Et le seul salut, c’est le mystère de l’être humain, non pas en tant que collectivité, mais en tant que somme d’individus. L’homme peut alors rêver, s’échapper de cette double ronde des astres et des aiguilles pour lui donner un sens, une histoire, une finalité.

Pas de doute que Matrix doit énormément à Dark City, à son univers visuel pré-apocalyptique mais aussi à son propos : on y retrouve des similitudes troublantes comme l’attente messianique, le pouvoir de l’esprit sur la réalité matérielle (ici, l’"harmonisation") ou encore le caractère factice de la réalité, manipulée par des créatures qui ont besoin de l’être humain pour exister.

Dark City est une oeuvre formidablement prenante et intelligente, la photographie est splendide, l’intrigue atteint des hauteurs philosophiques passionnantes. Dark City est un grand film.

Note du film : 9/10

Minuit à Paris

Un film de Woody Allen avec Owen Wilson, Rachel McAdams, Marion Cotillard…
Comédie – USA – 1h34 – Sorti le 11 mai 2011
Titre original : Midnight in Paris
Synopsis : Un jeune couple d’américains se rend pour quelques jours à Paris. La magie de la capitale ne tarde pas à opérer sur le jeune homme.

Minuit à ParisQuand Woody Allen sort un film, on se demande toujours si on va tomber sur un petit moment agréable, un vrai bon film ou une perle. Mettons fin tout de suite au suspense : Minuit à Paris est un film majeur de la filmographie du cinéaste, sans aucun doute le meilleur depuis Match Point.

Et le spectateur parisien sera tout heureux de voir le réalisateur new-yorkais si inspiré par la ville lumière. On attendait de Woody Allen une représentation carte postale fatigante (et sans doute fatiguée) de Paris. Il n’en est rien. En un générique de début qui prend volontairement son temps, le film épuise toute la beauté romantique et pompeuse des monuments parisiens. Oui, il s’agira bien d’une carte postale, mais ce ne sera pas le cadre du film, ce sera son sujet.

Paris est la ville de l’amour, de l’art, du progrès et des poètes maudits. Paris est la ville des marginaux, mais c’est aussi la ville du luxe, la ville-musée que visitent ces riches américains conservateurs, satisfaits du confort pittoresque qui leur est offert dans les hôtels bourgeois. Paris est l’une des capitales de l’occident du XXIème siècle, où règnent la vitesse, l’hypersociabilité, l’hyperconsommation et l’individualisme. Mais Paris est aussi le meilleur endroit pour fuir cet univers.

C’est en tout cas ce que pense Woody Allen, qui s’amuse comme un fou à emmener le spectateur dans une farce grandiose où tout est carte postale et où pourtant, la vérité surgit, véritable joyau serti d’émotion, d’humour, de remise en question et d’envie de vivre. Minuit à Paris est une ôde à la réflexion, à l’art, à la poésie, aux discussions et aux coeurs enflammés. C’est un film qui révèle l’importance de notre histoire, personnelle et collective, l’importance de l’histoire d’un lieu, qui continue à l’habiter à jamais. Paris aujourd’hui, c’est la superposition de tout ce qu’a été Paris jusqu’à aujourd’hui, comme nous sommes la superposition de tout ce que nous avons été depuis notre naissance et de tout ce qu’ont été les hommes avant nous.

Nous avons plus que jamais besoin de notre passé, non pas pour vivre à reculons mais pour progresser. Minuit à Paris est alors un appel au combat plutôt qu’à la fuite : nous devons faire face, vivre notre présent et l’améliorer de tout nos rêves, qu’ils nous viennent de notre histoire ou de notre imagination.
La fable est d’un optimisme tranquille rare chez le réalisateur, comme si celui-ci avait adhéré au programme moral de Barack Obama : Yes, we can. Owen Wilson reprend parfaitement le flambeau des héros alleniens, Marion Cotillard, charmante comme jamais, livre l’une de ses performances les plus remarquables, et si les dialogues sont trop explicatifs sur la fin, on est pris jusqu’au bout dans le tourbillon d’un scénario d’une rare finesse.

Si le message est magnifique, le moment passé devant le film est magique, romantique et intellectuel. Paris et ses clichés. Et c’est au beau milieu de ces clichés que Woody Allen les transcende et met à jour ce qu’ils dissimulent : une part de vérité et une part de rêve.

Note du film : 8/10

La Ballade de l’impossible – Norwegian wood

Un film de Tran Anh Hung avec Kenichi Matsuyama, Rinko Kikuchi et Kiko Mizuhara
Drame, Romance – Japon – 2h13 – Sorti le 04 mai 2011
Titre original : Noruwei No More

Synopsis : Fin des années 60. Kizuki, le meilleur ami de Watanabe, s’est suicidé. Watanabe s’installe alors à Tokyo où il retrouve Naoko, ancienne petite amie de Kizuki, fragile et repliée sur elle-même.

La Ballade de l'impossible - Norwegian wood

Avec ses longues ellipses et ses longs plans qui captent l’intensité d’une rencontre ou d’une solitude, La Ballade de l’impossible dilate le temps et le montre tel qu’il est : crucial et inégal. Le film pourrait être celui des souvenirs de Watanabe quelques années après les événements. Les moments qui ont compté sont rares, ce sont eux qui ont rempli notre vie et pourtant, on en a forcément trop peu profité. Car entre ces moments, il y a tout le reste, tout ce que le film ne montre pas, tout ce que les souvenirs laissent de côté : le quotidien, la vie qui s’échappe.

Et quand il est trop tard, quand le film se termine, quand on doit passer à la période suivante de notre vie, il ne reste que le regret de n’avoir pas plus vécu ces moments, de n’avoir pas su les retenir, et la mélancolie de devoir les laisser derrière nous, inéluctablement.

Le film de Tran Anh Hung est presque hors du temps, son ambiance fait penser à celle qui se dégageait de Never let me go, douce et pourtant tragique. La Ballade de l’impossible est une réussite quand ses personnages aiment et quand ils souffrent. Certains plans, très simples et très beaux, disent mieux que tout l’amour qui naît et l’amour qui lutte. Et quand le film s’aventure sur le deuil et sur la souffrance incommensurable qui en résulte, il en ressort une ambiance psychédélique, accompagnée par la musique poignante de Jonny Greewood, et notre coeur est traversé de flèches empoisonnées. Comment s’en sortir, comment vivre malgré la perte d’un être aimé? La question semble insoluble.

Si Hatsumi est le seul personnage à n’être amoureuse que d’un seul homme, tous les autres se trouvent face au dilemme fondamental d’aimer plusieurs êtres qui voudraient être aimé exclusivement. Mais ils se trouvent aussi confrontés au puissant paradoxe que représente le sexe. Alors que d’une part, il réalise et magnifie l’amour, d’autre part il s’en dissocie forcément, soit qu’on n’arrive pas à vouloir celui qu’on aime, soit qu’on a besoin de vouloir d’autres femmes et d’autres hommes. Alors l’amour mal assumé glisse lentement vers la douleur ou vers la torture. Entre la romance et la souffrance, le film est parfois maladroit ou trop haché quand il parle de fidélité et d’abstinence. Certains passages semblent alors un peu longs et inutiles.

Mais quand La Ballade de l’impossible revient sur les tensions entre amour et désespoir, entre désir et déception, il arrive à donner corps à la jeunesse qui s’enfuit bien avant qu’on ait eu le temps de la vivre.

Note du film : 6/10

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