Archives Mensuelles: juin 2011
Pater
En compétition officielle au dernier festival de Cannes, Pater était présenté comme l’objet cinématographique le plus bizarre de la sélection. Difficile en effet de définir le genre du film. Alain Cavalier interroge la forme cinématographique et les jeux de masque politiques en frottant l’une à l’autre leur part de vérité et leur part de fiction. Déroutant et étrangement limpide.
Synopsis : Pendant un an ils se sont vus et ils se sont filmés. Le cinéaste et le comédien, le président et son 1er ministre, Alain Cavalier et Vincent Lindon.
Réalité et fiction. L’histoire toute entière est tendue entre ces deux pôles, depuis la Bible et l’Iliade jusqu’aux journaux télévisés de 2011. Qu’est-ce qui s’est vraiment passé et qu’est-ce qui a été romancé? L’art étant d’une certaine manière l’imitation ou la réinterprétation du vrai, l’histoire de l’art est à plus forte raison encore partagée entre ces deux couches d’existence : ce qui est vrai indépendamment de l’homme et ce que l’homme rend vrai par son imagination.
Le cinéma, en ce qu’il reproduit l’image et le son, qu’il permet de raconter une histoire et d’incarner des personnages, rapproche encore plus la fiction de la réalité en immergeant le spectateur dans un univers inventé et en le lui présentant comme absolument vrai.
De nombreux cinéastes ont choisi de casser cette immersion en révélant les artifices du cinéma, en les jetant à la face du spectateur. Ainsi, Jean-Luc Godard jouait avec le son et imposait à son spectateur de se distancier de l’histoire qu’il racontait, notamment dans Made in USA ou Alphaville. Ainsi les personnages de Woody Allen s’adressent parfois directement au spectateur, accentuant le flou qui existe toujours dans les films du cinéaste new-yorkais entre ses personnages et sa vraie personnalité. C’est dans ce dialogue ininterrompu, dans l’histoire de l’humanité, dans l’histoire de l’art et dans l’histoire du cinéma, entre la réalité et la fiction, que vient s’insérer Pater. Alain Cavalier apporte à ce sujet fondamental un nouveau traitement, de nouvelles pistes de réflexion, il ouvre de nouvelles portes et brouille encore un peu plus la frontière infime qui existe entre ce que ce que l’homme crée et ce qui est créé indépendamment de lui. Entre l’histoire telle qu’elle s’écrit et l’histoire telle que nous l’écrivons.
Ainsi, Pater serait une fiction dans laquelle on a laissé des bouts de making of, ou dans laquelle on n’aurait pas pris la peine de cacher les coulisses. Pater raconte alors simultanément deux histoires, celle, fictive, d’un président choisissant un nouveau premier ministre pour porter une mesure sociale ambitieuse et celle, plus réelle (mais filmée et montée, donc forcément fictive aussi) d’un acteur et d’un réalisateur portés par un projet de film politique aux contours flous, évoluant tous deux en plein processus créatif.
Jusqu’à démontrer que ces deux récits ne sont que deux faces d’une seule et même histoire, que la fiction et la réalité ne sont que deux moments d’une même démarche : décoder le monde qui nous entoure. C’est avec une habileté déconcertante que Alain Cavalier montre sans cesse que cette histoire de président et de premier ministre est une comédie, un jeu, une création, sans jamais la rendre moins crédible. Peu importe si on voit les ficelles, tant qu’on accepte d’y croire. A l’heure où les effets spéciaux deviennent de plus en plus performants, pour permettre au spectateur d’être convaincu que tout ce qu’il voit est vrai, Alain Cavalier montre à quel point cette recherche du mimétisme est vaine. Le vrai peut éclater, même quand on nous rappelle tout au long du scénario qu’on est devant un film. Peu importe que l’acteur se transforme en personnage sous nos yeux, peu importe qu’il commente son rôle juste après, peu importe que nous voyons les caméras et les décors, l’essentiel n’est pas là. La peinture n’a pas besoin de ressembler à de la photographie pour transmettre la vérité d’un instant. Le cinéma n’a pas forcément besoin de cacher ses procédés pour emmener le spectateur dans une intrigue.
Le jeu de rôle devient vite troublant : parfois on ne sait plus si c’est l’acteur ou le personnage qui parle, et bien vite on comprend qu’il n’y a plus de différence entre les deux. Vincent Lindon se verrait bien premier ministre, et le premier ministre fictif est avant tout un acteur perdu au milieu d’intrigues politiques. Le cinéma est un jeu de rôle, la politique est un jeu de rôle, la vie est un jeu de rôle. Quand Vincent Lindon, l’homme, se prépare à sortir de chez lui le matin, quand Vincent Lindon, l’acteur, se prépare à livrer une performance devant une caméra, quand l’homme politique met son costume avant de devenir un personnage publique, quand il se prépare pour une intervention médiatique, il s’agit toujours de la même chose : revêtir une carapace, se parer d’un autre soi, plus fort, plus distant, mieux protégé. Jusqu’à ce que cet autre soit forcément nous-même. Car entre réalité et fiction, entre être et paraître, entre l’homme nu et l’homme en costume, il n’y a qu’un film presque transparent, une frontière réelle et fictive, une illusion.
Grand jeu de doubles, la fiction double la réalité, le personnage double l’acteur et l’autre double le soi. Si le cinéma peut concilier vérité et imagination, c’est la politique qui se doit de concilier l’individu et la collectivité, nous et les autres. Pater est un anti-La Conquête, il ne s’agit pas ici de parler des apparences politiciennes comme dans le film de Xavier Durringer, mais d’explorer l’essence même de la politique. Viser le bien commun, lutter pour ses convictions, même quand les citoyens refusent une mesure essentielle de justice sociale. Le salaire maximum est une mesure éthique et évidente mais bien compliquée à faire accepter. La Conquête résumait des faits politiques sans leur donner aucun relief, Pater imagine une nouvelle démarche et n’hésite pas à impliquer son acteur, son réalisateur, son spectateur.
Tous, nous sommes des possibles premiers ministres. Vincent Lindon trouve ça incompréhensible qu’on ne lui demande pas son avis sur la façon de gérer le pays. Alain Cavalier invite chacun de ses spectateurs à se confronter à cette même incompréhension. Tous, nous devons donner notre avis, participer, car tous, nous sommes citoyens, premiers ministres en puissance, que ce soit la puissance du réel ou celle de la pensée. Pater est un appel à l’engagement car tous, nous sommes concernés.
Alain Cavalier propose une réflexion étrange, un film hybride entre le documentaire, le drame politique et le film de potes (ou de famille). C’est dans cette dernière partie que Pater pêche un peu. En voulant explorer un autre double, celui du père, en voulant parler des plaisirs de la vie et notamment de ceux de la table, le film s’alourdit d’idées et d’instants pas vraiment essentiels. Pater, déjà riche, n’avait pas besoin de cette facette qui ralentit à plusieurs reprises le déroulement du jeu. On regrette d’autant plus ces baisses de rythmes qu’elles nuisent légèrement à la fluidité d’un film par ailleurs très accessible malgré l’importance du propos.
Pater se termine en doublant la dernière scène, en confondant une bonne fois pour toute l’intrigue politique et l’intrigue cinématographique. "J’y croyais vraiment et pourtant ce n’est pas la réalité, ce n’est qu’un film" nous dit Alain Cavalier. A quoi Vincent Lindon répond : "c’est la réalité, c’est un film."
Note : 7/10
Pater
Un film de Alain Cavalier avec Vincent Lindon et Alain Cavalier
Comédie dramatique – France – 1h45 – Sorti le 22 juin 2011
Thor
Une légende scandinave, des mortels et des Dieux, Natalie Portman… Kenneth Branagh avait tous les ingrédients pour faire un film intéressant. Raté! Thor ressemble à n’importe quel film bâclé de super-héros : c’est niais, stéréotypé et convenu.
Synopsis : Au royaume d’Asgard, Thor déclenche, par sa témérité, une guerre ancestrale. Banni et envoyé sur Terre par son père Odin, il est condamné à vivre comme un humain.
Thor, c’est deux films en un. Le premier est un drame shakespearien mis au centre d’un combat intergalactique. L’univers du mythe est sympathique, on est bien loin ici du film de super-héros, il s’agit plutôt de luttes légendaires et de space opéra. Le second film ressemble plus à un film de la franchise Marvel, à l’exception près que le héros, au lieu de découvrir ses superpouvoirs suivant le schéma classique, découvre au contraire qu’il n’en a plus.
Malheureusement, cette seconde partie se veut drôle et même si on est bien obligés de se fendre d’un sourire convenu de temps en temps, les personnages sont super plats (pauvre Natalie Portman), les situations mille fois déjà vues et les gags plongent le film dans la farce complaisante : tous les moyens sont bons pour que le spectateur passe un bon moment. Cette partie de l’histoire semble aussi devoir légitimer que derrière la mythologie nordique puisse se cacher le fonctionnement réel de notre univers. Citation d’Arthur C. Clarke à l’appui : "Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie." C’est toujours sympathique et en même temps tellement connu que Kenneth Branagh semble vouloir mettre la science-fiction élémentaire à la portée de la ménagère de 50 ans (la fameuse).
Dommage que dans le premier des deux films (celui dans l’espace), le seul à bénéficier d’une intrigue, les maladresses scénaristiques soient si abondantes et les personnages si stéréotypés. On aurait aimé accrocher plus à cette légende scandinave mais les rouleaux compresseurs hollywoodiens sont passés par là.
Note : 2/10
Thor
Un film de Kenneth Branagh avec Chris Hemsworth, Natalie Portman, Anthony Hopkins, Tom Hiddleston et Stellan Skarsgard
Fantastique – USA – 1h54 – Sorti le 27 avril 2011
Made in USA
Jean-Luc Godard expérimente. L’impérialisme américain, le Vietnam, le Tiers-monde, Mehdi Ben Barka : les années 60 sont décortiquées, tout propos devient forcément politique, le cinéma se met à nu et s’interroge lui-même. Made in USA est follement ambitieux et particulièrement pénible. Intrigant, passionnant, mais englué dans un formalisme qui crée et brouille le sens.
Synopsis : Paula Nelson recherche son fiancé, Richard Politzer, journaliste. Elle le retrouve mort, de mort violente. Elle décide d’enquêter, à la manière d’Humphrey Bogart.
Dans Made in USA, Godard adapte Le Grand Sommeil d’Howard Hawks en remplaçant le détective Humphrey Bogart par la femme des années 60 : Anna Karina. Il y ajoute aussi le contexte politique de sa décennie : il évoque l’affaire Ben Barka, le colonialisme, le capitalisme, l’impérialisme, l’hégémonie américaine, mais aussi l’existentialisme et l’absurde.
Un film absurde, duquel on ne comprend plus bien l’intrigue (qui n’a finalement que peu d’importance), et pourtant de l’absurde essaie de s’échapper un sens véritable : les personnages dissertent et l’intrigue est elle-même entrecoupée de discours politiques. Le sens, ce sont les personnages qui essaient de se le donner, et avant tout Paula Nelson / Anna Karina qui passe beaucoup de temps à s’expliquer à elle-même (ou bien au spectateur) que sa quête poli(cière/tique) donne sens à sa vie. Le sens, c’est aussi le spectateur qui essaie de le donner à un film a priori absurde. Telle est la vie : dépourvue de signification. Et c’est l’homme/spectateur (ou la femme/personnage) qui doivent lutter pour en trouver/donner un.
On ne s’y trompera pas, "Ou cette vie n’est rien, ou bien il faut qu’elle soit tout". Ou ce film n’est rien, ou bien il faut qu’il soit tout. Ou bien on se laisse envahir par l’absence de sens, et on oublie Made in USA immédiatement, comme on oubliera notre vie seulement quelques jours après notre mort. Ou bien ce film doit être tout, romanesque, politique, métaphysique, comme notre vie, en dehors de laquelle il n’existe rien.
"En envisageant de perdre [la vie], plutôt que de la soumettre à l’absurde, j’installe au cœur même de mon existence relative, une référence absolue, celle de la morale…". Voilà le véritable sujet du film. Made in USA est une cacophonie, sonore et visuelle, un tourbillon brouillon qu’on a beaucoup de mal à suivre et à comprendre, comme la vie. Une complète absurdité, comme la très belle scène du bar, digne du théâtre de Bekcett. Là, on disserte sur le sens des choses, et avant toute chose sur celui des mots, qui sont les seuls à pouvoir donner sens et qui mènent pourtant forcément à l’absurde si on les utilise complètement. Et malgré tout, au lieu de se laisser faire, au lieu de se laisser emmener par les flots de l’absurdité, on peut choisir de donner un sens à notre vie, une morale. Alors que notre existence, toute divine qu’elle puisse éventuellement être, est relative (absurde), ce que nous créons, nous, les êtres humains, la morale, est absolu. Formidable pouvoir des hommes qui ont la toute-puissance de se donner un sens. La politique revient alors au galop.
Pour traduire la vie telle qu’elle est, c’est-à-dire désorganisée, dépourvue de signification linéaire ou arbitraire, Godard brouille son film tant qu’il peut. Déjà par le travail sonore, typique de son cinéma : les personnages s’éloignent de la caméra et le son devient inaudible; des sons parasites (avions, automobiles, sonneries de téléphone) viennent couvrir le sens des mots, le sens de l’histoire; les personnages ont souvent des accents terribles; les phrases les plus solennelles sont prononcées par un magnétophone enrayé et le sens (sans doute profond et politique) se transforme en une purée inaudible. Pourtant, si le monde selon Godard n’a aucun sens, le sens lutte de toute ses forces pour nous parvenir. Une histoire de détective. De la politique. Des grandes phrases de réflexion.
Tout ça essaie d’émerger, pèle-mêle. Mais la vie étouffe le sens. Là où Godard échoue peut-être, c’est que finalement, dans Made in USA, la forme étouffe le fond, la figure de style étouffe le sens, l’expérimentation étouffe la vérité. A force de distancier le spectateur de l’intrigue, à force de mettre à nu les mécanismes du cinéma, le réalisateur suisse offre un film artificiel et laborieux. A moins que trouver un sens à la vie ne soit justement un labeur. A moins que l’objectif de Godard soit de forcer le spectateur à lutter avec le film pour le comprendre et, quand il en a enfin saisi le propos, le forcer à lutter avec la vie pour la comprendre. Godard veut sans doute faire ressentir au spectateur l’absurdité de la vie et la nécessité de se donner soi-même un sens, un absolu, une morale. La nécessité de se battre avec la cacophonie ambiante pour se créer quelque chose de supérieur. Comme Paula Nelson le fait dans Made in USA, comme le spectateur doit le faire devant le film. Le propos est admirable, la manière de le dire très audacieuse mais sans doute trop ardue.
A trop brouiller les sons (jusqu’à ce que ça en devienne vraiment pénible), à trop brouiller le sens, Godard risque de faire croire qu’il n’y en a pas. Ce serait un comble.
Note : 6/10
Made in USA
Un film de Jean-Luc Godard avec Anna Karina, Jean-Pierre Léaud et Laszlo Szabo
Thriller – France – 1h30 – 1966
Ma part du gâteau
Deux ans après la crise économique la plus grave depuis 1929, Cédric Klapisch livre un film d’actualité qui se propose de dénoncer le monde désincarné de la finance. Mais à force de grossir le trait, c’est le film lui-même qui se trouve désincarné.
Synopsis : France, ouvrière au chômage suite à la fermeture de son usine, devient femme de ménage à Paris pour Steve, un trader sans scrupule qui surfe sur l’argent et la réussite.
Cédric Klapisch a toujours été intéressé par les problématiques sociétales et la description des moeurs de son époque. Parmi tous les sujets compris dans ce vaste programme, la jeunesse, pour laquelle L’Auberge espagnole et Les Poupées russes répondaient au Péril jeune. Un autre sujet que le réalisateur avait traité au tout début de sa carrière était le monde du travail et de l’entreprise, avec le très pertinent Riens du tout, qui opposait déjà le nouveau patron d’un grand magasin à la ribambelle d’employés qui travaillaient dedans. A l’époque, la mode managériale était au team building, aux incitations à mieux gérer le personnel pour le rendre plus heureux, plus concerné et partant, plus efficace.
Aujourd’hui, quand on pense management, entreprises ou économie, on pense délocalisation, crise et bourse. La finance a imposé sa marque sur la vie socio-économique et Klapisch, comme il l’avait fait avec L’Auberge espagnole pour Le Péril jeune, répond donc à un autre de ses premiers films, Riens du tout, avec Ma part du gâteau. Confrontation entre les "managers" d’aujourd’hui, ou en tout cas certains de ces managers, des financiers qui cherchent simplement à trouver des "leverages", des leviers financiers, pour augmenter le profit, et les ouvriers qui subissent cette politique insensée.
Une sorte de Pretty Woman (la chanson est d’ailleurs utilisée) amer car le financier est un requin sans coeur et la femme du peuple est une mère de famille dépressive et terre à terre. Sauf que si Klapisch faisait auparavant des portraits de nos moeurs drôles et réalistes, utilisant la parodie avec parcimonie et pertinence, aujourd’hui il dessine des clichés bêtes et méchants.
France (au prénom métaphorique) est une gentille fille un peu idiote, qui ne comprend rien à son monde mais qui comprend les hommes, les femmes et les enfants. Steve est un success man intelligent, purement égoïste, un peu idiot aussi en ce qu’il ne comprend pas les réactions basiques des gens autour de lui. Un homme qui a perdu le sens des réalités, certes, mais jusqu’à être méchant dans tous les compartiments de sa vie. Le salaud intégral. Avec les femmes, les enfants, les collègues. Pas de famille, pas d’amis, un homme si dégueulasse que la critique ne peut plus prendre : elle devient trop évidente et Steve, à force de représenter le monde individualiste de la finance, ne ressemble plus à personne de la vraie vie. Il n’est plus qu’une vignette, une idée, tellement stéréotypée que le débat est forcément faussé.
A partir de là, le film n’est ni subtil ni particulièrement intéressant et avance sur les chemins balisés de la romance improbable. Pour entreprendre, à dix minutes de la fin, un virage à 180 degrés pour le moins surprenant. Ma part du gâteau adopte alors un autre ton, une autre histoire, presque un autre genre. L’atmosphère devient flottante, le spectateur se réveille un peu et se demande où va aller le film. Le problème, c’est que Klapisch se posait visiblement la même question. Ayant avancé son film dans un terrain moins connu mais plus instable, il abandonne son histoire en plein milieu, visiblement incapable de l’amener plus loin, de lui donner un sens ou une résonance.
Le spectateur devra se débrouiller avec ça, un dénouement qui ne dénoue rien mais qui ne laisse aucun noeud non plus, une fin molle, sans saveur, sans esprit, bâclée comme par aveu d’impuissance. Ma part du gâteau était peut-être un film ambitieux, ce devait être une chronique sociale bien dans son temps, mais Klapisch ne sait plus faire ça. Son film ne pose pas de question, ne donne pas de réponse. Finalement, il n’y a pas d’enjeu et on en ressort sans rien avoir à se mettre sous la dent. Seulement du vent. Un divertissement qui se donne des airs.
Note : 2/10
Ma part du gâteau
Un film de Cédric Klapisch avec Karin Viard, Gilles Lellouche et Audrey Lamy
Comédie dramatique – France – 1h49 – Sorti le 16 mars 2011
Pourquoi tu pleures ?
Film de clôture de la Semaine de la critique du Festival de Cannes 2011, Pourquoi tu pleures ? s’annonçait comme un premier film sincère et décalé. Malheureusement, l’originalité se transforme en brouhaha, la fraicheur en artifice. Le scénario fait du surplace, Benjamin Biolay pleure et le spectateur, incrédule, s’ennuie.
Synopsis : A quelques jours de son mariage, un jeune homme un peu perdu se retrouve confronté à des décisions cruciales, entre sa fiancée qui a disparu et la fille qu’il vient de rencontrer…
Le sujet est éternel : mariage ou liberté? amour durable ou passion d’un instant? Et le postulat de départ pour traiter ces questions est plutôt intéressant : à quatre jours de son mariage, le futur marié rencontre une femme qu’il pourrait aimer, alors que sa promise est injoignable.
L’homme aime sa future épouse, elle a beau l’agacer de temps en temps, il est amoureux d’elle. Mais de là à fermer la porte à toutes les autres amours qui pourraient surgir… De là à renoncer à toutes les histoires qu’il pourrait vivre, à toutes les passions qui pourraient l’assaillir… Ce sont ces histoires, ce sont ces passions dont on se rappelle toujours comme les moments les plus excitants de notre vie. S’engager avec une femme, une seule, se lier à elle pour toujours, c’est décider de ne plus vivre ces moments fulgurants de la rencontre et de la découverte amoureuse.
Et puis surtout, est-ce la bonne? Cette autre femme à peine rencontrée, Léa, c’est la possibilité d’un autre amour, incertain, différent, d’une autre vie à côté de laquelle il va falloir passer. Pourquoi ne pas tout recommencer pour elle, qu’il aime déjà presque, qu’il aimera s’il laisse une chance à leur amour d’exister? Comment être sûr que l’amour qu’il a déjà acquis n’est pas inférieur à l’amour qu’il pourrait conquérir?
Le traitement de l’histoire donne au chaos intérieur du personnage des résonances partout autour de lui : sa famille est désarticulée et conflictuelle, ses amis sont totalement paumés, sa belle-famille est envahissante et inquiétante, sa future femme est doucement dingue.
C’est ce ton si volontairement bordélique qui perd le film. A chaque personnage qui apparaît, à chaque réplique lancée, à chaque situation incongrue, on ressent avec trop d’insistance le désir de la réalisatrice de faire un film décalé. Tout devient alors artificiel, les relations entre les personnages sonnent faux, leurs réactions laissent le spectateur incrédule.
Benjamin Biolay interprète un personnage pas très sympathique qui semble découvrir ses proches au cours du film : sa soeur n’est pas mariée, sa fiancée aime le sexe dans des endroits inhabituels, sa mère n’a pas choisi son mariage… Comme s’il avait été absent de sa vie jusqu’au début du film. La seule relation qui reste crédible et tendre, c’est celle qui n’existait pas auparavant, celle qu’il construit avec Léa.
On s’attache alors à ces moments volés qui échappent à la sophistication factice d’un scénario qui tourne en rond. Rien n’avance, le personnage ressasse toujours les mêmes angoisses qui auraient pu faire un joli court-métrage mais qui ennuient dès que le premier quart d’heure est passé. Pour remplir son film, Katia Lewkowicz s’amuse à introduire une tripotée de personnages bizarres mais jamais naturels et donc jamais attachants. L’agacement du futur marié, entouré de déséquilibrés, devient trop vite évident, et s’il y a une question qu’on ne se pose paradoxalement jamais, c’est de savoir pourquoi il pleure.
Seule Léa surnage dans cet enfer d’altérités. C’est de ce côté de Pourquoi tu pleures ?, dans l’attente finale que la jeune femme subit, que se trouve la véritable angoisse : un autre amour était possible. Dommage que le film, trop occupé à se donner des faux airs d’originalité, noie dans les larmes la détresse fondamentale qui anime son personnage : choisir un amour, c’est renoncer à tous les inconnus qu’on aurait pu aimer.
Note : 3/10
Pourquoi tu pleures ?
Un film de Katia Lewkowicz avec Benjamin Biolay, Emmanuelle Devos, Nicole Garcia, Valérie Donzelli, Sarah Adler et Hanna Laslo
Comédie dramatique, Romance – France – 1h39 – Sorti le 15 juin 2011
Moi, Michel G, Milliardaire, Maître du monde
A l’heure où l’homme politique est avant tout un people, à l’heure où le business dirige la politique, Stéphane Kazandjian s’intéresse à la vie privée d’un businessman : Michel Ganiant, machine à gagner (des sous). Faux documentaire, vraie satire, Moi, Michel G… dépeint notre monde libéral avec un humour convenu, pas mal de maîtrise et beaucoup de perplexité.
Synopsis : Michel Ganiant, businessman à succès, symbole d’un capitalisme décomplexé, accepte de se laisser filmer dans sa vie privée, alors qu’il va réaliser le "coup" de sa carrière.
Pour ce qui est de la comédie, le film de Stéphane Kazandjian n’est jamais vraiment drôle. Mais certaines répliques, bien que convenues, font franchement sourire. Là où Moi, Michel G, Milliardaire, Maître du monde est plus intéressant, c’est dans la satire qu’il propose de l’ultralibéralisme contemporain.
La description est à peine exagérée et les mécanismes financiers sont plutôt bien expliqués, ce qui transforme assez pertinemment le faux documentaire en fiction éducative. Les discours sont à peine simplifiés, le fonctionnement de notre capitalisme sauvage est plutôt bien retranscrit.
Et si le film est engagé contre cet univers où la seule valeur fondamentale est l’argent, il se garde de tirer des conclusions hâtives ou trop évidentes. Michel Ganiant est un salop mais on ne peut s’empêcher d’envier son mode de vie tout autant que son dynamisme, sa propension à toujours repartir de l’avant, à toujours gagner. Et sa sincérité.
Très loin du trader caricatural de Ma part du gâteau, l’homme d’affaire de Kazandjian est souvent sympathique, accueillant et même plaisantin. Il n’est pas le connard intégral sans ami et sans famille que voulait nous décrire Cédric Klapisch. Michel Ganiant est entouré, charmeur et enthousiaste. Il domine le monde.
Et plutôt que de détruire ce genre de personnage, Moi, Michel G… remet plutôt en question le système dans lequel nous vivons et qui fait de Michel Ganiant un modèle de réussite et de l’argent la clé qui permet d’accéder à tout : amour, gloire et beauté. Michel Ganiant est un opportuniste, un homme qui s’est parfaitement adapté au système. Mais comment notre société peut-elle pousser les hommes à devenir ainsi?
Le film se termine en thriller financier plutôt habile et clôt son propos de manière convaincante. Le divertissement est un peu léger mais le sujet est bien maîtrisé et la critique est aussi grossière dans la forme que subtile dans le fond.
Note : 5/10
Moi, Michel G, Milliardaire, Maître du monde
Un film de Stéphane Kazandjian avec François-Xavier Demaison, Laurent Lafitte et Laurence Arne
Comédie – France – 1h27 – Sorti le 27 avril 2011
Beginners
Oliver, le personnage principal, dessine ses états d’âme. Mike Mills, le réalisateur, filme les siens dans une romance en partie autobiographique. Les bonnes idées de mise en scène n’empêchent pas l’histoire d’amour d’être fade et de sonner faux. Sous ses airs intimistes, Beginners peine à sortir des sentiers battus du cinéma indépendant US.
Synopsis : Oliver voit son père, Hal, mourir après avoir révélé son homosexualité à 75 ans. Seul et déprimé, il doit alors s’occuper d’un chien philosophe et fait la rencontre d’Anna…
Il y a dans la vie deux choses qui lui donnent un sens avec évidence : l’amour et la mort. Beginners se propose de nous parler des deux dans un montage alterné entre deux histoires a priori sans lien si ce n’est qu’elles arrivent au même personnage, à quelques mois d’intervalle.
D’un côté, Oliver voit peu à peu mourir son père, atteint d’un cancer incurable. De l’autre, il rencontre Anna, une jeune actrice pétillante et solitaire. Dans l’amour, il y a la mort, et vice-versa. Oliver est hanté par la mort de tous ses amours passées. Et il ne supporte pas de devoir laisser partir son père, qu’il aime.
Deux histoires qui sont donc amenées à s’appeler l’une l’autre, à se donner un sens mutuel. Ce fameux sens de la vie. Pourtant, si le sujet est intéressant, le traitement inégal ne permet pas au spectateur d’adhérer pleinement à ce parcours initiatique d’un homme débutant qui apprend à vivre, à aimer et à devoir mourir.
Le père d’Oliver profite du décès de sa femme pour révéler enfin son homosexualité, à 75 ans. Il décide de vivre sa nouvelle vie à fond, cherche l’amour et le bonheur passionnel qui lui a toujours été refusé. Christopher Plummer est léger et vivant, son personnage est attachant.
Mais Anna, la femme qu’Oliver rencontre, est un personnage dont on ne saura rien. Le mystère traité comme un stéréotype se transforme en vide. La femme énigmatique est en fait d’une triste banalité. Et l’histoire d’amour se met vite à patiner et à ennuyer.
Beginners répond au cahier des charges classique du film indépendant américain : introspectif, à la recherche des autres et de soi. Ewan McGregor promène tout du long sa tête perdue et malheureuse, à la manière du héros typique de ce genre de film. Beginners est traversé par quelques bonnes idées, dont certaines ont déjà été vues ailleurs (dans Garden State ou dans (500) jours ensemble) et dont la meilleure est sans conteste le chien sous-titré, idée drôle et tendre, utilisée avec pertinence et parcimonie.
Mais comme dans la plupart de ces films labellisés indépendants, la petite musique est déjà connue et la poésie a par conséquent quelque chose de factice, de construit. La recette fonctionne mais reste visible. Et la véritable poésie, étrangère à tout savoir-faire, s’échappe quand on croit la saisir.
Note : 4/10
Beginners
Un film de Mike Mills avec Ewan McGregor, Mélanie Laurent, Christopher Plummer
Comédie dramatique, Romance – USA – 1h44 – Sorti le 15 juin 2011
La Liste de Schindler
Récompensé par 7 oscars, La Liste de Schindler est sans doute la représentation cinématographique la plus connue de la Shoah. Certes, Steven Spielberg utilise toutes les ficelles dramatiques de la fiction mais ce faisant, il respecte consciencieusement l’essence de la réalité historique et crée une oeuvre marquante et majeure pour le devoir de mémoire.
Synopsis : 1939, la Pologne est sous le joug nazi. Opportuniste, l’industriel Oskar Schindler suit les troupes allemandes et monte une affaire prospère en recrutant des travailleurs juifs. Mais il ne peut rester indifférent à la sauvagerie du nazisme…
La Liste de Schindler est un film exceptionnel à bien des égards. D’abord, il s’agit d’une fiction réaliste sur la Shoah. Quelque part entre le documentaire (Nuit et Brouillard, Shoah) et la fable (La Vie est belle, Train de vie), la fiction dramatique s’expose à un défi majeur, autant éthique que technique : reconstituer ce qui ne peut pas être imaginé, montrer ce qui ne peut pas être montré. Non pas utiliser le vrai (les archives, les témoignages) pour le faire connaître, non pas utiliser le faux pour créer une métaphore, mais bien utiliser le faux pour montrer le vrai.
Et Steven Spielberg ne fait pas les choses à moitié : il montre, comme le fera plus tard Polanski dans Le Pianiste, l’intérieur d’un ghetto polonais (ici Cracovie), mais il décide aussi de montrer l’intérieur des camps de concentration, il décide de montrer, sous un jour romanesque, l’horreur de l’arrivée dans les camps et de la proximité de la mort. A ce titre, la scène des douches, très polémique, joue avec les peurs les plus profondes du spectateur et essaie de lui communiquer une expérience sensible de la terreur vécue en entrant dans une chambre à gaz, mais aussi de la terreur de ne pas savoir, d’être un animal traqué qui va peut-être mourir, d’une seconde à l’autre. Semi-échec forcément, puisque Spielberg veut nous faire ressentir ce qu’on ne peut pas ressentir, l’enfer sur Terre. Il essaie de nous communiquer une expérience inaccessible, de par sa radicalité et son inhumanité. Semi-réussite aussi puisque l’émotion est vraiment là et que si le spectateur est loin d’avoir ressenti ne serait-ce qu’un centième de la détresse des déportés, il a approché la chose, il a saisi une part de l’inhumanité. Et Steven Spielberg sauve sa séquence du suspense gratuit en montrant, juste après, ceux qui ont été sélectionné dans l’autre file. La caméra suit leur chemin qui se finit irrémédiablement sur les crématoires, sur la mort affreuse symbolisée par la fumée qui sort de la cheminée. Spielberg, contrairement à Claude Lanzmann dans Shoah, ne cherche pas à parler de la mort. Il ne fait pas de faute historique, il montre qu’elle était là, juste à côté, mais il filme d’abord la survie, toutes les occasions de mourir, toutes les morts, et toujours, de moins en moins nombreux, ceux qui survivent à côté.
La Liste de Schindler se concentre sur deux problématiques. La première, c’est la prise de conscience. Oskar Schindler, industriel égoïste, ne comprend pas. Il veut faire du profit, quitte à exploiter des juifs par opportunisme. Bientôt confronté à la réalité de la Shoah, il décide d’agir, d’abord par petites touches, puis complètement, changeant ses desseins pour mettre sa vie au service du sauvetage de quelques juifs. La deuxième problématique, c’est l’individu. L’importance capitale de l’individu. 6 millions de juifs ont été tués, c’est un nombre énorme, une masse derrière laquelle se cachent pourtant 6 millions de destins différents, 6 millions d’individualités, et chacune est une vie humaine, une humanité différente de toutes les autres. "Celui qui sauve une vie sauve l’humanité entière" dit incessamment le film, citant le Talmud. Spielberg utilise sobrement et intelligemment la couleur pour montrer que la prise de conscience de Schindler vient de sa prise de conscience de l’individualité, et donc de l’humanité des victimes. La scène de saccage du ghetto est un grand moment de cinéma, et la petite fille en rouge colore pertinemment le film pour montrer que l’important, plus que tout, c’est l’homme, l’individu.
La complainte finale de Schindler rappelle encore ce motif, essentiel : il aurait peut-être pu sauver dix juifs de plus, cinq juifs de plus, un juif de plus, un seul et ça aurait déjà été une énorme victoire supplémentaire, aussi importante que de sauver l’humanité toute entière. La Liste de Schindler est une liste de noms, une liste d’êtres humains. Chaque nom, chaque être, chaque vie vaut plus que tout.
Parfaitement documenté (on pense à la reconstitution du ghetto, à celle d’Auschwitz, aux trains de la mort, au signe fait par les paysans polonais, au processus d’entrée dans les douches des camps, à la police juive, à la barbarie allemande), La Liste de Schindler bénéficie d’une superbe image en noir et blanc qui souligne la volonté documentaire de Spielberg. La musique d’influence klezmer est poignante et illustre le drame en même temps que la survie du peuple juif, de sa culture, de son identité. Ralph Fiennes campe avec talent un personnage fort, un véritable nazi, intelligent, fin et pourtant complètement stupide, grossier et barbare jusqu’à l’absurdité. Il représente l’horreur nazie, la mort qui peut tomber sur les juifs, de partout, à tout moment, aux hasards de la volonté d’allemands aussi persuadés de l’infériorité juive (et refusant toutes les évidences contraires) qu’heureux de jouir d’un pouvoir illimité, se prenant pour des êtres supérieurs, des Dieux sadiques dont dépendent la vie et la mort.
Le film de Spielberg est énorme, entièrement habité par l’existence du peuple juif, la survie de ceux qu’on a essayé d’exterminer, qu’on a essayé de transformer en simple légende, comme le dit le SS Amon Goeth dans le film. La Liste de Schindler se termine sur la nécessité de la création de l’Etat d’Israël, la nécessité d’un foyer juif, d’une nation pour ce peuple sans Terre, peuple martyr, peuple détruit, peuple chassé, qui a besoin d’un lieu à lui pour se reconstruire.
La Liste de Schindler est un film énorme et pourtant, malgré l’attention portée par le réalisateur aux noms des survivants (jusqu’à faire défiler ceux-ci sur la tombe de Schindler à la fin du film), peu d’individualités ressortent de la masse des survivants juifs. C’est sans doute le plus grand échec d’un film qui traite pourtant avant tout de la valeur inestimable de la vie et des destins individuels. 3 heures n’étaient sans doute pas suffisantes pour l’ampleur et l’ambition du projet.
Steven Spielberg réalise cependant un film de référence sur la Shoah. Un film qui dit beaucoup de choses. Et si le réalisateur s’est laissé aller à sa tendance naturelle à la morale, effaçant quelques aspérités du personnage ou de l’intrigue pour mieux appuyer son propos (sans pour autant dénaturer l’histoire ou cacher les pires mesquineries dont est capable l’être humain), c’est qu’il ne livre pas qu’un document : La Liste de Schindler est un acte de mémoire mais aussi un pamphlet pour une certaine idée de l’humanité dans laquelle chaque individu compte par dessus tout, dans laquelle chaque individu donne de sa vie pour les autres individus. C’est aussi un pamphlet en l’honneur du peuple juif et de son identité, ineffaçables.
Note : 8/10
La Liste de Schindler (titre original : Schindler’s List)
Un film de Steven Spielberg avec Liam Neeson, Ben Kingsley et Ralph Fiennes
Drame, historique – USA – 3h15 – 1993
Oscars 1994 du meilleur film, du meilleur réalisateur (Steven Spielberg), du meilleur scénario adapté, de la meilleure photographie, de la meilleure musique, des meilleurs décors et du meilleur montage, Golden Globes 1994 du meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur scénario, 7 BAFTA 1994 dont meilleur film et meilleur réalisateur.
Rabbit Hole
Après Moulin Rouge et The Hours, Nicole Kidman décroche avec Rabbit Hole sa 3ème nomination pour l’oscar de la meilleure actrice. Et on ne peut pas nier qu’on a plaisir à la revoir dans un vrai rôle de cinéma. Il manque pourtant un petit grain de folie ou de passion pour rendre le drame palpable. Le scénario, trop lisse, accouche d’un film un peu pâle.
Synopsis : 8 mois après la mort de leur fils, Howie et Becca essaient de s’en sortir, lui grâce à des groupes de soutien, elle en effaçant les souvenirs les plus envahissants.
On reconnait ici la sensibilité de John Cameron Mitchell. Comme dans Shortbus, il parle de la solitude, de la difficulté à communiquer, à rencontrer l’autre, à soulager l’autre. Il y a dans les deux récits la même sobriété, la même douceur, la même amertume, l’envie de trouver une solution, par exemple au sein de groupes de partage.
Mais dans Rabbit Hole, le réalisateur s’est contenté d’une histoire très classique (le deuil pour deux parents de leur petit garçon renversé par une voiture huit mois plus tôt) et s’est presque effacé derrière.
Si le film est touchant par moments, il reste trop refermé sur lui-même pour trouver le spectateur. Comme le couple dont il raconte l’hisoire, Rabbit Hole semble bloqué dans un mutisme agaçant qui ne nous permet pas d’adhérer à un scénario par ailleurs assez banal.
Il manque la folie communicative, la dérision et l’exubérance de Shortbus pour que Rabbit Hole soit vraiment une expérience forte. En leur absence, il ne reste qu’un mélo certes habile, mais ordinaire.
La plus belle surprise du film est la petite bande dessinée qui lui donne son nom. Elle est amenée dans le film avec finesse, tout comme le personnage qui la crée. Et si l’idée qu’elle représente n’a rien de foncièrement original ni de forcément vrai comme le fait croire le film (les univers parallèles trouvent ici une justification scientifique erronée, à savoir le caractère infini de l’univers, qui n’est clairement pas démontré par la science), elle offre à la mère endeuillée l’espoir d’un ailleurs où elle est heureuse, et au spectateur une illustration assez jolie d’une idée aussi poétique que pas totalement impossible.
Il manque cependant à ce film sur le deuil le petit plus qui en ferait un film différent, peut-être une présence accrue de son auteur. En l’état, on ne peut que rêver à un univers parallèle où Rabbit Hole serait un grand film.
Note : 4/10
Rabbit Hole
Un film de John Cameron Mitchell avec Nicole Kidman, Aaron Eckhart et Dianne Wiest
Drame – USA- 1h32 – Sorti le 13 avril 2011
Little Big Man
Après Le Lauréat et Macadam Cowboy, Little Big Man est le film qui achève de faire de Dustin Hoffman une icône du renouveau du cinéma américain des années 70. Ce western sans héros égratigne les mythes du far west américain dans une succession de scénettes inégales, entre indignation et résignation.
Synopsis : Agé de 121 ans, Jack Crabb se souvient de son passé au temps de la conquête de l’ouest, entre son éducation par des cheyennes et son retour parmi les blancs.
Little Big Man est un western iconoclaste qui ridiculise l’idéal américain de la conquête de l’ouest. D’une part, le film dénonce le génocide des indiens en montrant le massacre des hommes, des femmes et des enfants par des blancs imbus de leur puissance et avides de domination et de violence. D’autre part, il détruit le mythe du cow-boy : celui-ci est parfois un alcoolique paranoïaque, parfois un vantard, parfois un imbécile sûr de lui.
Les dévots ne sont que des hypocrites soumis à des besoins sexuels d’autant plus omniprésents qu’ils se les interdisent. La prostituée a perdu son grand coeur, il ne lui reste que ses désirs lubriques, toujours plus puissants. Et les dévots et les prostituées ne sont d’ailleurs que les deux faces d’une même pièce. Quant à la famille protectrice, elle s’effondre vite devant la loi du chacun pour soi, tout comme l’esprit d’entreprise : le self-made man est en fait un voleur.
Dans cet univers mensonger, Jack Crabb passe par toutes les phases. D’enfant blanc orphelin il devient jeune guerrier indien plein de courage, de là il se transforme tour à tour en jeune religieux modèle, en charlatan professionnel, en légende de la gâchette, en commerçant marié, en soldat américain, en papa indien et même en mâle dominant d’une famille de quatre soeurs sexuellement insatisfaites.
L’histoire de Jack Crabb, c’est l’histoire de l’Amérique revisitée et mise à mal. De nombreux symboles constitutifs de l’identité américaine sont tournés en dérision : le conquérant d’un nouveau monde, le libre entrepreneur, l’homme bon et religieux, le guerrier intelligent et solitaire. Jack Crabb est tous ces hommes à la fois et pourtant il ne sera jamais meilleur que quand il sera cheyenne. Little Big Man est un film grave et pourtant léger, souvent drôle. L’indignation, partout présente, se transforme souvent en résignation devant un monde et des hommes qui ne tournent pas ronds. Little Big Man prend le parti qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer.
La succession de vignettes est aussi la limite du film : les multiples vies de Jack transforment son histoire en un pot-pourri d’expériences drôles mais finalement anecdotiques. Little Big Man a une fâcheuse tendance à tourner ici et là au film à sketches. Pourtant, de ces aventures se dégagent quelques personnages forts (le chef cheyenne, l’ennemi de Jack qui fait tout à l’envers, le charlatan qui perd une partie de son corps à chaque nouvelle apparition) et quelques moments marquants (l’horrible massacre de la famille cheyenne de Jack, l’attaque du convoi et de sa femme par des indiens ou encore le "départ" raté du chef et la vie qui s’obstine). Et un fort étonnement devant ce qui fut sans doute la réalité de l’ouest : des mesquineries, des violences et des antihéros qui ont été sanctifiés avec le temps. Un univers brutal et insensé mis forcément en regard du XXème siècle, l’histoire étant contée par un Jack Crabb de 121 ans et le film ayant été tourné pendant la guerre du Viêt-Nam.
Note : 5/10
Little Big Man
Un film d’Arthur Penn avec Dustin Hoffman, Faye Dunaway, Martin Balsam et Chef Dan George
Western – USA – 2h19 – 1970
Sucker Punch
Zack Snyder a toujours livré des trips visuels hallucinants. C’est encore le cas ici, mais on regrette le scénario passionnant de Watchmen. La narration sophistiquée de Sucker Punch est vite répétitive et le propos, démesurément ambitieux, sonne pourtant creux.
Synopsis : Enfermée contre son gré, Babydoll pousse quatre autres jeunes filles à s’unir pour échapper à leurs ravisseurs, au prix d’une guerre contre des créatures fantastiques.
Le talent plastique de Zack Snyder n’est plus à démontrer. L’esthétique de l’image de Sucker Punch est grandiose, entraînée par une bande son rock bien choisie : le film offre alors quelques clips visuellement détonants.
Dans ce monde hostile et glauque, seule son imagination permet encore à l’héroïne Babydoll de lutter. Zack Snyder propose alors un trip mystique dans l’imaginaire de la jeune fille grâce à un pot-pourri d’heroic fantasy, de mythologie japonaise et de jeu vidéo.
Là où ça cloche, c’est que le scénario semble être simplement un prétexte pour filmer des scènes de combat certes hallucinantes, mais sans grand enjeu narratif. On assiste donc la plupart du temps à un spectacle pas désagréable mais souvent écervelé et bientôt répétitif, la faute aux codes du jeu vidéo, complètement respectés.
On passe donc d’un niveau à un autre sans avoir bien compris l’utilité réelle de ces combats si ce n’est récupérer les objets et terminer le jeu. Les différentes couches narratives, qui font penser à Brazil, sont intéressantes mais n’ont que trop peu d’interaction les unes avec les autres, si ce n’est lors de la mission qui échoue, dans laquelle enfin le film se permet de télescoper les différentes réalités de manière jouissive.
Et le scénario se termine sur des révélations inégales. Le monde imaginaire aurait des répercussions sur la réalité (pourquoi pas) mais surtout la réalité serait elle-même comprise dans l’imaginaire, comme l’indique l’apparition finale du sage en conducteur de bus. Et là, on n’est pas du tout convaincu. Plus habile : l’héroïne ne serait pas celle qu’on croit. Pourquoi pas. Vu la construction du film et le manque de profondeur des personnages secondaires, on se demande quand même si les autres filles ont l’étoffe nécessaire pour que ce dernier twist soit crédible. La réponse est encore une fois non.
Les idées sont sacrifiées sur l’autel de l’esthétique et Sucker Punch est un film joli, qui voudrait dire beaucoup mais qui ne dit finalement pas grand chose. Reste le spectacle, pop, geek, death et sexy.
Note : 3/10
Sucker Punch
Un film de Zack Snyder avec Emily Browning, Abbie Cornish et Jena Malone
Fantastique – USA – 1h50 – Sorti le 30 mars 2011
Priest
Patchwork d’influences hétéroclites, entre roman graphique, comic, manga, western, film d’arts matiaux asiatiques et univers post-apocalyptique, Priest a bien du mal à se trouver une personnalité propre. Résultat : un film pas désagréable mais sans saveur particulière.
Synopsis : Dans un monde ravagé par des siècles de guerre entre l’homme et les vampires, un prêtre guerrier se retourne contre l’Eglise afin de sauver la vie de sa nièce.
Priest évolue entre les univers très codifiés de la fiction post-apocalyptique et du western. Le ton solennel pourrait virer à la parodie mais le rythme imposé et la musique omniprésente font frisonner le spectateur plus d’une fois.
Les combats (et le principe des prêtres) sont calqués sur ceux d’Equilibrium, le scénario n’est pas très inventif, les familiers sont une bonne idée qu’on aurait aimé voir plus développée. Quant à l’Eglise toute-puissante, elle permet au film cette jolie phrase "A quoi bon la foi si c’est un mensonge?".
Le véritable sujet de Priest semble être le mal-être des prêtres devenus inutiles. Ces personnages doivent paradoxalement attendre ce qu’ils redoutent le plus, le retour des vampires, pour espérer retrouver une vie digne d’intérêt. Leur inadaptation au monde normal fait forcément penser à celle des jeunes soldats qui reviennent de guerre, traumatisés à vie et rejetés par la société qu’ils ont défendue.
Malgré ces quelques idées, Priest est un film simpliste et baroque, qui aime à cultiver les clichés qui marchent (voix graves, hommes invincibles, bêtes féroces et rapides, répliques minimalistes qui semblent venir tout droit d’un western spaghetti).
Et ça fonctionne effectivement : le spectateur est remué dans son fauteuil et suit sans s’ennuyer les aventures de ce preux chevalier. Pour autant, il manque à Priest consistance et spécificité pour ne pas être vite oublié.
Note : 2/10
Priest
Un film de Scott Charles Stewart avec Paul Bettany, Karl Urban, Cam Gigandet et Maggie Q
Fantastique – USA – 1h27 – Sorti le 11 mai 2011
Une Séparation
Ours d’or du dernier festival de Berlin, Une Séparation nous montre encore une fois la vitalité du cinéma iranien. Le traitement naturaliste met en valeur une histoire simple et captivante, dans laquelle le quotidien déraille et oppose deux familles très différentes, confrontées à leurs priorités et à leur intégrité.
Synopsis : Quitté par son épouse, Nader engage une jeune femme pour s’occuper de son père malade. Il ignore alors qu’elle est enceinte et a accepté ce travail sans l’accord de son mari…
Le cinéma iranien nous a déjà donné récemment quelques films haletants, entre captation de la réalité crue du quotidien de ce pays sous joug islamiste et thriller à suspens.
Dans Les Chats persans comme dans Téhéran, les personnages se débattaient contre la société, constamment en danger, constamment sous pression. C’est cette même pression que l’on retrouve dans Une séparation. Là encore, l’enquête se fond dans le drame, il s’agit de sauver sa peau mais aussi d’avancer en tant qu’être humain. Chaque personnage est confronté à des choix impossibles (comme la jeune fille à la fin du film), à l’étau qui se resserre autour de lui. Le cinéma iranien est là encore sous le signe de la menace constante, qui guette chaque homme, chaque femme, chaque enfant.
Pourtant, au contraire des Chats persans et de Téhéran, Une Séparation n’est pas vraiment un film politique. Certes, on peut y voir la situation de la femme iranienne, certes on peut y découvrir les inégalités et les difficultés sociales de ce pays. Mais le film ne prend pas parti, pour ou contre le gouvernement, pour ou contre l’omniprésence de la religion, pour ou contre les traditions en cours en Iran.
Une Séparation ne fait que montrer, et si cela suffit à éveiller l’indignation du spectateur occidental, le film en lui-même ne porte pas de jugement sur les convictions éthiques et religieuses des uns et des autres. Il dresse cependant le portrait d’une société en plein échec économique : cette menace qui sourd à chaque coin de rue est le résultat de la situation précaire de chacun. Les iraniens marchent sur un fil. Dans Téhéran comme dans Une séparation, quand ce fil casse, l’engrenage infernal se met en marche et broie les hommes.
Le drame central d’Une Séparation est beaucoup plus intime que politique, les problématiques humaines touchent à l’universel, très loin des difficultés propres à l’Iran. Le vrai sujet de Asghar Farhadi, ce n’est pas la société iranienne, c’est l’être humain. La vraie force du film est au-delà de tout contexte géopolitique. Il s’agit d’un drame accidentel, quand le quotidien dévie légèrement de sa trajectoire et se transforme inopinément en enfer.
Alors le drame n’est plus seul : il tire derrière lui une multitude d’autres petits drames qui n’attendaient que celui-ci pour éclater. La situation se complexifie, ses nombreuses ramifications rendent le problème inextricable. Il y a l’envie de fuir le pays, les difficultés conjugales d’un couple en mal de communication, la maladie d’un père qui devient un légume, une adolescente qui souffre en silence, les difficultés financières d’un autre couple, les convictions religieuses d’une femme, le sentiment de persécution d’un homme en échec social, une femme qui ment à son mari pour l’aider et une petite fille qui a besoin qu’on s’occupe d’elle.
Et au final, l’incompréhension, les non-dits, les mensonges, la souffrance, la violence.
Asghar Farhadi réussit deux petits miracles dans son film : d’abord, montrer avec sincérité les raisons de chacun sans jamais les opposer. Ne jamais oublier de prendre en considération les dilemmes et les souffrances de chaque personnage, tour à tour juste et injuste. Ensuite, laisser constamment le spectateur dans le doute. On croit tout savoir et pourtant on est balloté par les réactions et les révélations des personnages. Comme eux, le spectateur n’a accès qu’à un fragment de vérité. Ce n’est qu’à mesure que l’affaire avance que l’on découvre ce que chacun cache. On se retrouve alors à soutenir successivement un camp puis l’autre, comprenant peu à peu qu’il n’y a pas forcément de solution juste.
On pourrait voir Une Séparation comme la confrontation de deux femmes, l’une émancipée et l’autre soumise, la confrontation de deux modèles, l’un progressiste et l’autre religieux et traditionaliste, la confrontation de deux strates de la société iranienne, l’une pauvre et souffrante et l’autre cultivée et malheureuse. Mais il s’agit avant tout d’un drame intime et universel, d’un drame social, générationnel et conjugal. Une histoire d’hommes et de femmes luttant avec leurs convictions et celles des autres. Une belle histoire, peut-être un peu simple, mais captivante.
L’attente qui clôture le film rappelle à quel point chaque choix est crucial. A chaque difficulté, il s’agit de choisir comment réagir. Dans ce film, les personnages font tous, à un moment ou à un autre, un choix discutable. Et au bout du compte, une séparation, c’est toujours l’histoire de difficultés qu’un couple n’a pas su surmonter.
Note : 7/10
Une Séparation (titre original : Jodaeiye Nader az Simin)
Un film de Asghar Farhadi avec Leila Hatami, Peyman Moadi, Shahab Hosseini et Sareh Bayat
Drame – Iran – 2h03 – Sorti le 8 juin 2011
Ours d’or et Ours d’argent de l’interprétation masculine et féminine au Festival de Berlin 2011.
Conte d’automne
Un film de Eric Rohmer avec Béatrice Romand, Marie Rivière et Alain Libolt
Comédie dramatique – France – 1h50 – 1998
Synopsis : Magali, viticultrice de quarante cinq-ans, se sent isolée. Une de ses amies, Isabelle, lui cherche à son insu un mari. Quant a Rosine, la petite amie de son fils, elle veut lui presenter son ancien amant.
Parmi les Contes des quatre saisons de Rohmer, le dernier d’entre eux, Conte d’automne, rappelle le premier, Conte de printemps, dans lequel déjà des personnages essayaient de former des couples entre les gens qu’ils aimaient, amis ou parents. Ainsi, la jeune Rosine de Conte d’automne, convaincue de son stratagème, rappelle forcément la Natacha capricieuse de Conte de printemps.
Dans les deux films, l’un des personnages est professeur de philosophie. Pourtant, la philosophie était beaucoup plus apparente dans les deux premiers contes de la série (de printemps et d’hiver) que dans les deux suivants. Conte d’automne est même le film le moins ambitieux des quatre, sans doute le plus trivial et le moins réussi.
Ici, il s’agit simplement de trouver un homme à Magali, et ses deux meilleures amies vont, chacune de leur côté, essayer de lui proposer un prétendant, après l’avoir d’abord séduit elles-mêmes. Deux femmes séduisent deux hommes dans le but de les donner à leur amie commune. L’intrigue, simpliste, manque de mordant et d’intérêt, le film manque cruellement de rythme et son discours sonne creux.
Les chemins du coeur sont parfois influençables, parfois non, sans que l’on ne puisse vraiment savoir pourquoi. La mécanique des sentiments reste un mystère. Un mystère qu’on aurait aimé trouver plus énigmatique. Malheureusement, Conte d’automne est un film doux mais atone.
Note : 2/10
X-Men : Le Commencement
Un film de Matthew Vaughn avec James McAvoy, Michael Fassbender et Kevin Bacon
Science-fiction – USA – 2h10 – Sorti le 1er juin 2011
Titre original : X-Men: First Class
Synopsis : L’histoire de Charles Xavier et Erik Lehnsherr avant qu’ils ne deviennent le Professeur X et Magneto, à l’époque où l’humanité découvrit l’existence des mutants.
Les problématiques des X-Men sont toujours passionnantes. En voulant raconter comment tout a commencé, ce préquel est forcément traversé d’interrogations cruciales : l’homme peut-il accepter la différence? Quelles sont les solutions quand on est différent? Y a-t-il moyen de se défendre sans être agressif? Peut-on résoudre les conflits sans recourir à la vengeance?
Et au-delà des problématiques humaines, une grande question sur l’évolution de l’humanité. Qui seront les prochains, quelle sera l’espèce qui supplantera l’homme dans la chaîne de la vie? Et comment l’homme pourra-t-il réagir à ce moment-là? L’homo sapiens est-il destiné à devenir l’homme de Néandertal du futur, espèce disparue et sans doute massacrée?
Les questions sont passionnantes mais pas très novatrices. X-Men : Le Commencement ne fait que reprendre les thématiques de la série sans y ajouter grand chose.
Le film est cependant agréable à suivre, on a plaisir à voir ces héros que nous connaissons bien dans leur jeunesse. La chute de Magnéto, happé par les forces du mal, est moins subtilement rendue que celle d’Anakin Skywalker dans l’épisode 3 de Star Wars, La Revanche des Sith. Bien que les personnages soient souvent intéressants, leur évolution est simpliste et attendue. On sent un peu trop le cheminement des scénaristes pour amener la situation initiale des X-Men à celle qu’on connaît.
Matthew Vaughn, en passant des antihéros de Layer Cake et Kick-Ass aux vrais superhéros, a un peu perdu de sa folie et de son dynamisme. X-Men : Le Commencement est plutôt un bon divertissement, les dilemmes qu’il présente sont intellectuellement stimulants, mais il manque un peu d’originalité ou de sincérité pour qu’il soit plus que ça. Même les scènes les plus étonnantes (comme l’arrêt des missiles dans le ciel de Cuba) manquent d’un petit quelque chose pour nous couper vraiment le souffle. On s’amuse mais on n’y croit jamais vraiment.
Note : 4/10
Thirst, Ceci est mon sang
Un film de Park Chan-Wook avec Song Kang-Ho, Kim Ok-vin et Kim Hae-Sook
Fantastique – Corée du Sud – 2h13 – Sorti le 30 septembre 2009
Titre original : Bak-Jwi
Synopsis : Sang-hyun, jeune prêtre coréen, se porte volontaire pour tester un vaccin expérimental. Une transfusion sanguine le transforme en vampire…
Prix du jury au Festival de Cannes 2009.
Comme toujours chez Park Chan-Wook, les images sont d’une beauté à couper le souffle. La virtuosité n’éclate pas seulement dans la composition des plans ou dans le choix de la lumière. Le rythme du film, parfaitement maîtrisé, déroute et fascine. Le scénario se ralentit et s’accélère, tourne sur lui-même et suit des trajets sinueux et apparemment impromptus à la manière des montagnes russes.
Le spectateur, sans cesse surpris, se laisse emporté (et parfois mené en bateau) dans cet univers original qui s’approprie le mythe du vampire pour en faire quelque chose de radicalement nouveau.
Toujours une histoire d’amour, mais la victime est loin d’être une jeune femme blanche et innocente, et le vampire est un prêtre qui cherche à donner un sens à sa vie et à faire le bien autour de lui.
L’inversion du mythe n’est cependant pas si simple : la foi est mise à rude épreuve tandis que pureté et perversion deviennent indissociables et finissent par proposer un portrait plutôt juste de l’humanité, menacée par l’absurdité. Le film est alors l’histoire d’un combat, un combat pour retrouver sa part d’humanité, un combat pour ne pas se résigner, un combat pour se prouver qu’on n’est jamais obligés de rien, qu’on peut toujours décider. Le choix est au centre du chemin de croix de ce prêtre qui pourrait se laisser aller à être simplement un vampire.
Et ce combat contre l’état qui nous est imposé n’est pas seulement nécessaire quand on est devenu un monstre. Thirst est alors une parabole sur la responsabilité de l’individu, toujours maître de son parcours, même quand il croit que la société ou la vie ne lui donne pas le choix. La conclusion du film souligne encore le poids fondamental des décisions éthiques auxquelles chaque être humain se doit de faire face.
La narration est parfois embrouillée mais toujours enthousiasmante, les images les plus extraordinaires se succèdent (comme le vampire se nourrissant grâce aux perfusions de patients d’un hôpital) et certaines séquences sont simplement merveilleuses. Quand Sang-hyun saute d’un immeuble à l’autre avec Tae-ju dans ses bras, le choix de la plongée nous permet de partager avec la jeune fille la magie de l’instant.
Thirst donne un sacré coup de jeune aux histoires de vampires. C’est beau, c’est ambigu, c’est drôle, c’est grave et c’est intelligent. C’est incroyable et pourtant parfaitement crédible. C’est du cinéma libre et touffu, et ça fait un bien fou.
Note : 8/10
Le Chat du rabbin
Un film de Joann Sfar et Antoine Delesvaux avec les voix de François Morel, Maurice Bénichou et Hafsia Herzi
Film d’animation – France – 1h40 – Sorti le 1er juin 2011
Synopsis : Alger, années 1920. Le rabbin Sfar vit avec sa fille Zlabya, un perroquet bruyant et un chat espiègle qui dévore le perroquet et se met à parler.
Joann Sfar a décidé de faire une adaptation de sa merveilleuse bande dessinée Le Chat du rabbin en reprenant et mélangeant les intrigues des 5 volumes de la BD.
Les bouquins étaient extraordinaires d’intelligence et d’espièglerie, le film bénéficie donc forcément de ces atouts. Le conte philosophique est drôle, enlevé, l’esprit juif le plus universaliste et séduisant souffle sur les aventures de ce félin malicieux. Toute la culture juive est là, le besoin de sans cesse commenter, de sans cesse réfléchir, de sans cesse remettre en question, la musique klezmer se mélange aux tonalités séfarades d’Enrico Macias, certes il y a l’intolérance propre à la religion, mais il y a surtout la liberté, le dialogue des cultures, la compréhension de l’autre et le refus de tout préjugé et de toute discrimination.
Joann Sfar célèbre le meilleur de la religion en général et du judaïsme en particulier. Les juifs et les noirs sont le symbole des oppressés. Jérusalem, la ville-miracle, devra être la ville des juifs noirs, des falachas, c’est-à-dire de tous ceux qui ont souffert, de tous les hommes libres. Si cette Jerusalem-là est malheureusement une chimère, Le Chat du rabbin disserte beaucoup, montre qu’aucun homme (et aucun chat) n’est dépourvu d’intolérance mais qu’entre les obscurantismes de toutes les religions, il y a la place pour un monde meilleur où chaque culture se nourrit des autres.
Etait-il vraiment utile d’adapter la bande dessinée au cinéma? C’est sur ce point-ci qu’on a quelques doutes. Pour les besoins du grand écran, le dessin de Joann Sfar s’assagit. La multiplication des intrigues prises dans les cinq volumes donne un film touffu qui manque un peu d’unité. Les intrigues n’ont pas le temps nécessaire pour être bien développées, chacune semble vite expédiée pour laisser la place à la suivante et le film prend bientôt l’aspect d’un catalogue.
L’esprit de contradiction, de fête et de dérision du judaïsme est bien là et le film est plaisant. Mais en voulant tout dire, il a tendance à s’éparpiller. On peut alors espérer qu’il donnera envie aux spectateurs de lire la BD.
Note : 6/10
Austin Powers
Un film de Jay Roach avec Mike Myers et Liz Hurley
Comédie – USA, Allemagne – 1h35 – 1997
Synopsis : En 1967, Austin Powers est photographe de mode le jour et agent secret la nuit. Il se fait cryogéniser jusqu’en 1997 pour combattre son ennemi, le docteur Denfert.
Humour décalé, comique de répétition, comique visuel… : Jay Roach n’hésite pas à épuiser chaque gag autant que possible, et si au début on résiste, on finit par se laisser avoir, à la manière de Miss Kensington, par le charme désuet de l’agent secret.
Le ridicule se transforme en liberté, la grossièreté en insolence et la lourdeur en fausse naïveté. On finit par craquer et à regretter d’être les enfants de notre époque, si sérieuse, si coincée, si frustrée. La folie des années 60 explose partout dans le film, dans ses couleurs tapageuses, dans sa musique inoubliable et dans les moeurs de son personnage excentrique.
Austin Powers, pour qui tout était facile, est maintenant confronté à un temps où tout est devenu une lutte, le travail, le sexe, les sentiments.
La parodie des films d’espionnage est correcte (on doit bien avouer qu’on rit pas mal), l’intrigue tient sur un timbre poste, les personnages sont des caricatures mais derrière la bonne humeur convenue, Austin Powers arrive à saisir une vérité bien triste : dans les années 90 (et encore aujourd’hui), il n’y a plus d’idéal, plus d’improvisation, plus d’enthousiasme. La foi en la possibilité de construire un avenir meilleur a disparu. Les couleurs vives ont laissé la place aux convenances. Le monde est devenu morne et semble se satisfaire de la nostalgie d’un âge d’or révolu.
Quand Jay Roach essaie de nous rassurer en parlant d’une société responsable, il ne convainc personne. La vraie réussite d’Austin Powers, c’est d’être avant tout un hommage passionné aux sixties.
Note : 5/10
Le Complexe du castor
Un film de Jodie Foster avec Mel Gibson, Jodie Foster, Anton Yelchin et Jennifer Lawrence
Drame – USA – 1h31 – Sorti le 25 mai 2011
Synopsis : Walter sombre dans la dépression, sa femme décide de l’éloigner pour protéger leurs enfants. Mais quand Walter trouve par hasard une marionnette de castor, il reprend soudainement goût à la vie.
Le Complexe du Castor semble vouloir marcher derrière les pas d’un chef d’oeuvre du cinéma américain : American Beauty. Dans une banlieue parfaite et morne, Walter et Meredith vivent une vie parfaite et morne, partagée entre leur travail et leurs enfants, dont le plus grand est en pleine remise en question adolescente. Le Complexe du Castor, comme American Beauty, est l’histoire d’une renaissance, celle d’un homme qui trouve enfin la force d’être celui qu’il a envie d’être, en dépit des conséquences et du risque évident de bousiller son confort et sa famille.
Les similitudes ne s’arrêtent pas là : une voix off ironique accompagne le spectateur dans l’histoire tandis qu’une romance se fait jour entre deux lycéens qui portent en eux les douleurs de leur famille et qui essaient tant bien que mal de trouver et d’exprimer la beauté du monde.
Mais Le Complexe du castor n’est pas du tout un thriller, Jodie Foster n’a pas le génie de Sam Mendes et son film n’arrive pas à changer de ton avec la maestria d’American Beauty.
Cependant, Le Complexe du castor a quelques atouts cachés. Plus qu’une histoire de famille, c’est l’histoire d’une folie. C’est sur ce terrain glissant et un peu terrifiant que le film trouve sa spécificité et son véritable intérêt. Entre les plans consensuels de disputes et de réconciliations familiales, l’épouvante s’installe doucement, accompagnée d’un léger humour noir.
Derrière un pitch plutôt courageux se cache une tragédie familiale trop classique. Mais derrière cette tragédie familiale se cache un film sombre et effrayant. Walter reprend pied à mesure qu’il sombre. La frontière illusoire entre esprit sain et folie vole en éclat. Et le regard des autres, toujours plus menaçant, enferme chacun dans sa propre logique individuelle. Le Complexe du castor, dans ses meilleurs moments, arrive à mesurer le gouffre qui nous sépare de ceux qu’on aime, de celui qu’on essaie d’être pour les autres et de celui qu’on voudrait être pour nous-mêmes.
Note : 6/10
La Princesse de Montpensier
Un film de Bertrand Tavernier avec Mélanie Thierry, Lambert Wilson, Grégoire Leprince-Ringuet, Gaspard Ulliel et Raphaël Personnaz
Drame, Romance – France – 2h19 – Sorti le 3 novembre 2010
Synopsis : En 1562, Marie aime le duc de Guise, mais elle est contrainte d’épouser le prince de Montpensier. Le duc d’Anjou, futur Henri III, tombe aussi sous son charme…
César 2011 des meilleurs costumes.
La Princesse de Montpensier tombe corps et âme dans le piège de la reconstitution. Costumes magnifiques, décors grandioses, dialogues ciselés, acteurs prisonniers de leur texte et de l’intrigue, exactitude historique, tout participe à faire du film une accumulation de détails parfaits qui ne prennent jamais vie.
La peinture d’époque est artificielle et engoncée, un vrai souffle romanesque manque à cette histoire d’amours contrariées et impossibles. La princesse de Montpensier elle-même, figée dans la peinture de moeurs, n’arrive jamais à inspirer la sympathie, le spectateur voit les personnages se débattre avec une indifférence qui se mue parfois en ennui.
Pourtant, la nouvelle de Madame de Lafayette est loin d’être inintéressante, elle met en scène les mouvements du coeur avec richesse, conviction et désenchantement. Dans le film de Bertrand Tavernier, on ne sent que la richesse, pompeuse et immobile. Il manque à cette Princesse de Montpensier un parti-pris du réalisateur : ancien, moderne, tragique ou même léger. Cette adaptation-là est simplement scolaire.
Note : 2/10
Tomboy
Un film de Céline Sciamma avec Zoé Héran, Malonn Lévana et Jeanne Disson
Drame – France – 1h22 – Sorti le 20 avril 2011
Synopsis : Laure a 10 ans. Laure est un garçon manqué. Arrivée dans un nouveau quartier, elle fait croire à Lisa et sa bande qu’elle est un garçon, sans penser aux conséquences…
Céline Sciamma a un regard extraordinairement juste. Après Naissance des pieuvres, dans lequel deux adolescentes vivaient déjà leurs premières ambigüités sexuelles, Tomboy recule de 5 ans dans l’âge de ses protagonistes pour arriver à la fin de l’enfance.
A cet âge-là, le désir n’est pas encore lubrique mais les histoires d’amour sont déjà bien présentes. L’enfance est un âge-laboratoire, le moment de toutes les expériences et celui de toutes les interrogations. Laure préfèrerait être Michaël. Il n’y a pas de jugement dans la caméra de la réalisatrice, simplement de la curiosité, de la tendresse et un soupçon de peur. Car le suspense est bien présent : Laure va-t-elle être démasquée? Et puisqu’après tout cela ne fait pas trop de doute, comment cela va-t-il se passer? Comment va-t-elle survivre à ce mensonge? Chaque minute, le secret semble sur le point d’exploser, et chaque minute la vie continue, douce, insouciante comme l’idée qu’on se fait de l’enfance, et pourtant terriblement grave, comme ce qu’est réellement l’enfance.
Ici, la révélation peut être dramatique, car les enfants ne sont ni compréhensifs, ni généreux, ni désintéressés. Le film, d’un naturalisme impressionnant, vole quelques kilomètres au-dessus du Dernier été de la Boyita, avec lequel il partage la thématique de l’ambigüité sexuelle de l’enfance. Qu’est-ce qui va finalement nous déterminer à être des hommes ou des femmes? A aimer des hommes ou des femmes? A avoir des goûts d’hommes ou de femmes? Certains êtres échappent-ils au poids de la société pour imposer leur propre personnalité, au-delà de cette frontière floue entre les garçons et les filles, à laquelle les conservateurs et autres adeptes de l’ordre tiennent plus que tout?
Si cette ambigüité est formidablement saisie, le film souffre cependant de la légèreté documentaire de son histoire. Le récit, aussi habile soit-il, reste sage et conventionnel et a du mal à décoller vraiment, à s’émanciper de son ambiance de film d’auteur. Les éclats lumineux sont un peu trop rares, comme ce moment merveilleux où les deux jeunes filles dansent sur la musique éclatante de Para One. On retrouve alors le mysticisme de Naissance des pieuvres, qui rendait palpable l’univers inconnu et inaccessible dans lequel le désir trouve son origine et, peut-être, sa justification. Mais le plus souvent, Tomboy, énergique mais sans musique, reste collé au sol, sans arriver à transcender la réalité qu’il décrit.
La description est d’une justesse sidérante. Céline Sciamma est une cinéaste au talent solaire. Naissance des pieuvres transcendait son sujet. On regrette donc forcément que Tomboy ait si souvent les pieds bien accrochés sur terre.
Note : 6/10
Source Code
Un film de Duncan Jones avec Jake Gyllenhaal, Michelle Monaghan et Vera Farmiga
Science-fiction – USA, France – 1h33 – Sorti le 20 avril 2011
Synopsis : Quand Colter se réveille dans un train, il n’a aucun souvenir d’être monté dedans. Une jeune femme qu’il n’a jamais vu semble pourtant bien le connaître. Mais il ne sait pas encore qu’il est coincé dans un passé proche qu’il va revivre encore et encore avec pour mission de déjouer un attentat terroriste…
Le procédé des 8 minutes qui se répètent encore et encore fonctionne particulièrement bien dans ce thriller SF assez bien foutu. L’enquête policière est rendue convaincante par l’exploration en profondeur, non pas des mêmes lieux, mais du même instant, de ces derniers moments avant que la bombe n’explose.
Si la construction en boucle nous permet d’accrocher facilement au thriller, c’est l’idée SF qui fascine, et notamment le fait que chaque excursion dans le passé présente une situation légèrement différente des précédentes. L’écart est infime, Christina est toujours en face du héros à chacun de ses réveils successifs, du café sera renversé sur sa chaussure et le contrôleur ne manquera pas de passer. Mais la position de Christina n’est jamais exactement la même. Sa réaction à la première attitude de Colter ne dépend pas que de celle-ci : on sent bien que d’un passé à l’autre, elle réagira différemment, simplement parce que ce n’est pas le même passé.
Parce que deux déroulements d’un même moment ne peuvent jamais être identiques. A partir d’une situation donnée (le début des 8 minutes), on ne pourra jamais avoir deux fois le même futur. Le présent ne détermine jamais l’avenir car le fonctionnement de l’univers et du temps n’est pas mécanique mais quantique. Une instant A ne mène pas à un instant B, mais à une infinité d’instants différents associés chacun à une probabilité infime d’exister. Qu’est-ce qui nous amène à l’instant B1 ou à l’instant B2? Personne ne peut le dire, le processus se construit à partir d’une combinaison subtile du hasard et de nos choix, jamais il n’est prédéterminé.
L’explication qui permet de comprendre ce qui se passe dans Source Code n’est pas assez claire, elle est trop vite expédiée et rappelle trop la série B. C’est bien dommage car c’est pas loin d’être passionnant. Le cerveau d’un homme mort conserve une mémoire rémanente de 8 minutes, comme une ampoule qui vient de s’éteindre. Grâce à cette mémoire, on peut connecter le cerveau d’un homme vivant sur celui d’un mort et lui faire revivre les 8 dernières minutes de sa vie. Mais non pas les 8 minutes telles qu’elles ont existé. Le Source Code est un passé virtuel recréé à partir des derniers souvenirs du mort. On part d’un instant donné et le passé se redéroule différemment, forcément, parce que l’homme infiltré agit différemment et change les choses, mais surtout parce que le futur ne pourrait jamais être identique, même à partir d’une situation tout à fait identique. Les probabilités sont recalculées et le calcul quantique crée un monde différent.
Reste la résolution de l’histoire, qui laisse dubitatif. Contre toute logique, Colter Stevens est convaincu qu’il peut changer le passé (alors qu’on lui explique en long et en large qu’il ne revit pas le passé qui a eu lieu mais un autre passé qui n’existe que dans le Source Code). Non seulement il est convaincu de quelque chose d’incohérent, mais le film lui donne raison, passant à travers le fait qu’un cerveau débranché aura bien du mal à continuer à vivre dans un univers, même parallèle. Car la vie de Colter dans l’univers créé par le source code est déterminée par le cerveau qui existe dans la réalité première, comme le montre tout le film. C’est pourquoi il ne devrait pas y avoir possibilité de vivre simplement dans le monde parallèle et pas dans le monde premier.
Source Code préfère faire la concession d’une happy end improbable, ajoutant à tout ceci un discours confus sur le destin avec la présence finale de ce monument auquel Colter rêvait déjà. Quitte à contredire toute la construction du film qui repose sur le fait que rien n’est déterminé à l’avance.
On gardera cependant cette jolie image des personnages reflétés plusieurs fois, chaque fois différemment, dans un monument courbe qui rappelle que l’univers fonctionne non pas de manière newtonienne mais de manière quantique. Qui rappelle les différentes possibilités, toutes équiprobables, qui peuplent notre futur. Et la multitude des mondes et vies parallèles qui peuvent y être associés.
Après L’Agence et Rabbit Hole, la question des autres vies possibles est décidément au coeur des préoccupations de ces dernières semaines cinématographiques. Source Code a un atout indéniable : c’est le seul film qui met en avant les particularités quantiques de notre univers pour expliquer que de situations et choix identiques naissent forcément des mondes uniques et imprévisibles.
Note : 7/10
La Défense Lincoln
Un film de Brad Furman avec Matthew McConaughey, Marisa Tomei, Ryan Phillippe
Thriller – USA – 1h58 – Sorti le 25 mai 2011
Titre original : The Lincoln Lawyer
Synopsis : Michael est un avocat qui n’hésite pas à défendre des criminels. Une affaire apparemment en or se présente quand un playboy de Beverly Hills accusé de meurtre fait appel à lui…
Entre gros plans et mouvements de caméra rapides et hachés, la réalisation du film essaie de donner au spectateur une double sensation d’urgence et de proximité avec les personnages. Le résultat est accrochant mais un peu survitaminé pour un scénario aux consonances plutôt juridiques.
L’enrobage rapproche alors La Défense Lincoln de la série télévisée et souligne la banalité d’une intrigue sérieuse mais classique. Les rebondissements sont là juste quand il faut pour soutenir l’attention du spectateur, les réseaux familiaux du héros et du tueur permettent de comprendre immédiatement ces personnages que nous connaissons déjà, que nous avons déjà rencontrés dans des dizaines de films et de séries auparavant.
La Défense Lincoln est donc un film appliqué et efficace que nous avons déjà vus mais que nous revoyons sans nous ennuyer. Sûr que Brad Furman ne fera pas entrer son film dans l’histoire du cinéma. Demain, on l’aura déjà oublié.
Note : 2/10
Essential Killing
Un film de Jerzy Skolimowski avec Vincent Gallo et Emmanuelle Seigner
Thriller – Pologne, Norvège, Irlande, Hongrie – 1h23 – Sorti le 6 avril 2011
Synopsis : Capturé en Afghanistan par les forces américaines, Mohammed arrive à s’échapper. Traqué sans relâche par l’armée, il fera tout pour assurer sa survie…
Prix spécial du jury et prix d’interprétation masculine (pour Vincent Gallo) au Festival de Venise 2010
Le dispositif est pour le moins minimaliste : un homme dont on ne sait pas grand chose, mais qu’on associe au terrorisme islamique, fuit dans une nature sauvage et glacée, poursuivi par des forces armées apparemment américaines. Le contexte est volontairement flou, ce qui intéresse Jerzy Skolimowski ici, ce n’est pas vraiment la politique internationale mais plutôt une situation humaine radicale qui peut résulter des conflits armés.
Une situation pure et sans concession : l’homme, traqué, veut survivre à tout prix. Il n’hésitera pas à tuer pour cela, redevenant l’animal primitif que chacun dissimule au fond de lui. Il s’agit de meurtres "essentiels" comme le dit le titre du film : l’homme les commet par nécessité absolue, celle de rester en vie et de s’échapper.
L’étude du comportement de l’homme dans une situation extrême, l’homme en dehors de toute organisation sociale, l’homme isolé face à la mort, pourrait être passionnante si le film, prisonnier de sa démarche, ne tournait pas très vite à l’exercice de style. Au bout de 5 minutes, on a compris. On devine alors sans problème le déroulement de l’heure suivante et on s’ennuie ferme.
Les aventures de cet anti-Christ devraient interroger le spectateur sur l’essence de l’homme. Quand tout le formatage social a disparu, il ne reste qu’un être bestial dont le premier impératif est la survie. Mais on s’ennuie trop pour arriver à réfléchir. On ne garde en tête qu’un long calvaire, pour le héros et pour le spectateur, et ce cheval tâché de rouge, dernière image lumineuse qui dit beaucoup sur la précarité et l’absurdité de la condition humaine.
Note : 3/10
Scream 4
Un film de Wes Craven avec Neve Campbell, David Arquette et Courteney Cox
Epouvante – USA – 1h50 – Sorti le 13 avril 2011
Synopsis : 10 ans après les meurtres, Sidney Prescott retourne à Woodsboro pour le lancement de son roman. Malheureusement, le tueur masqué est lui aussi de retour…
Scream 4 reste fidèle à ce qui fait la particularité de la série : mise en abîme, humour teen-movie et coups de couteau.
Après les films d’horreur, les suites et les trilogies, l’auto-parodie se porte sur les remakes. Scream 4 est une suite à la trilogie, mais surtout un remake du premier opus, duquel il est beaucoup plus proche que les deux autres suites.
Les teenagers sont toujours des fondus de films d’horreur mais ceci n’apporte pas grand chose de neuf. D’ailleurs, Wes Craven ne s’y trompe pas, il ne développe pas trop le côté remake (qui répète bien vite les films précédents) et décide de jouer plus largement sur les attentes du spectateur. Ca marche notamment avec les trois débuts successifs : certes les jeunes filles assassinées chez elles, ce n’est pas très original, mais l’enchaînement des scènes d’introduction est pour le moins surprenant.
Le nouveau sujet du film, c’est l’invasion des nouvelles technologies et des nouveaux procédés de communication. Tout est comme avant, mais modernisé. Le film du massacre ne sera plus tourné en studio par la suite, c’est le tueur lui-même qui filme ses crimes. Les informations journalistiques ne devront plus attendre le reportage de Gale, tout est instantanément sur Internet, les adolescents eux-mêmes filment toute leur vie et publient en direct sur leur blog. Et les enquêteurs n’ont plus les 5 minutes de décalage auquel un lourd système de vidéosurveillance les contraignait dans Scream premier du nom : maintenant, on peut mettre des caméras un peu partout et surveiller tout un endroit comme bon nous semble. Quant à la communication, elle est devenue immédiate : la scène où deux filles voient, par leur fenêtre, leur amie se faire massacrer alors qu’elles discutent avec elle par téléphone est particulièrement bien réussie.
Pour le reste, rien de bien novateur si ce n’est qu’il y a beaucoup plus de meurtres que dans les films précédents. Le rythme est plus soutenu et Scream 4, en misant sur la surenchère, pourrait bien être le film le plus tendu de la franchise. On sursaute et on s’amuse donc sans bouder notre plaisir.
Mais la vraie réussite de Scream 4, c’est le scénario, qu’on avait pas vu si bon depuis le premier épisode. L’enquête est déroutante, la fin cohérente et surprenante, le spectateur n’est pas pris pour un con, le thriller est réussi.
Et Wes Craven de conclure sur un constat amer : à une époque où tout le monde filme tout le monde, on n’est pas moins en danger qu’avant. Pire, à une époque de surcommunication et d’instantanéité des relations, on n’est pas moins seuls qu’avant. On ne recherche plus l’amitié de telle ou telle personne. On veut sortir de l’anonymat et devenir la star du réseau. La jeunesse ne veut plus s’attacher à personne, elle veut pouvoir s’attacher à tout le monde. Illusion meurtrière.
Note : 6/10
L’Arbre, le maire et la médiathèque
Un film de Eric Rohmer avec Arielle Dombasle, Fabrice Luchini, Pascal Greggory
Comédie dramatique – France – 1h45 – 1992
Synopsis : Le jeune maire socialiste d’un petit village vendéen ambitionne d’y faire construire un complexe culturel et sportif de grande envergure. Tout irait au mieux dans le meilleur des villages possibles, si…
Avec ce film, Rohmer propose une réflexion politique contemporaine tout en s’amusant des coïncidences et de leurs conséquences sur le cours de l’histoire.
D’abord, il s’agit de Julien, un maire de province qui décide d’un nouveau projet pour sa ville, autant à des fins politiciennes (faire parler de lui) que par conviction profonde. Il s’agit d’aider à la décentralisation en amenant la culture à la campagne. Et pour cela, créer au milieu de sa petite ville une médiathèque ambitieuse avec parking, discothèque et piscine intégrés.
Dans l’oeuvre de Rohmer, certaines conversations se poursuivent de film en film. La place de la campagne et celle de la ville font partie de ces préoccupations qui traversent toute la filmographie du cinéaste, donnant souvent à ses personnages des débats enflammés. Face à Bérénice, sa compagne, Julien défend ardemment la nature, le calme et les relations humaines de la province. Mais Bérénice, une artiste bobo parisienne, fait partie d’une autre gauche, portée par le progrès, l’excitation citadine, l’art et la culture.
Pourtant, face à Marc, l’instituteur du village, Julien est un snob de la ville. Marc est amoureux de la nature, il considère les paysages naturels comme des oeuvres d’art à part entière et il ne veut pas de cette médiathèque qui ne peut que perturber l’harmonie de cet espace préservé qu’est la campagne.
Entre la gauche intello et la gauche écolo, entre l’élitisme déconnecté des uns et le conservatisme populaire des autres, Julien essaie de trouver une troisième voie, progressiste mais proche des gens, promouvant la culture sans sacrifier la nature. Construire les modes de vie de demain s’avère délicat, surtout quand les problématiques d’urbanismes se heurtent à des considérations aussi bien financières que matérielles, fonctionnelles, esthétiques ou même éthiques. Les points de vue et les projets de chacun sont alors discutés avec intelligence et passion.
Mais Rohmer décide ici de prendre du recul sur son propos grâce à une narration qui relativise l’importance de ces débats en soulignant le rôle d’un acteur omniprésent dans la marche politique de l’histoire : le hasard. Le réalisateur s’amuse des causes inattendues (une histoire d’amour, un voyage, un répondeur débranché ou un ballon perdu) et des conséquences imprévisibles qui s’enchaînent en cascade jusqu’à aboutir à des situations aléatoires qui remettent en question tous les efforts d’un personnage qui se débat presque en vain.
L’Arbre, le maire et la médiathèque est une fable intelligente et fraîche sur la difficulté de l’engagement politique, balloté entre des ambitions individuelles, des convictions contradictoires et le poids de l’impondérable.
Note : 8/10
Animal Kingdom
Un film de David Michôd avec Guy Pearce, James Frecheville, Jacki Weaver
Thriller, drame – Australie – 1h52 – Sorti le 27 avril 2011
Synopsis : Dans la banlieue de Melbourne vit une famille de criminels. L’irruption parmi eux de Joshua, un neveu éloigné, offre à la police le moyen de les infiltrer…
Grand prix du jury au Festival de Sundance 2010
Animal Kingdom est un thriller d’une densité tour à tour étouffante et bouleversante. Le spectateur est happé de bout en bout par l’histoire de cette famille de truands, il ne sera relâché que lors du générique final. Le suspense est omniprésent, il n’y a pas de répit dans ce drame shakespearien haletant.
Les personnages sont tous formidables, les interprètes sont habités. La performance est de ne pas faire dans l’esbroufe ni dans la sobriété feinte. Ici, les membres de la famille sont vrais et puissants, Baz Brown en figure paternelle bienveillante, Pope en faux calme autoritaire toujours guetté par la folie, Craig en nerveux hystérique, Darren en garçon sensible perverti par les devoirs familiaux. Janine, en matriarche protectrice, roc de sympathie, de séduction et de perversion déguisée. Chef d’une tribu qu’elle mène d’une main de fer recouverte d’un gant de velours. Et bien sûr Josh.
Dès la séquence d’ouverture, magistrale, le ton est donné. Josh ne sait s’il doit faire face à la situation ou s’évader, s’il doit regarder sa mère qui git près de lui victime d’une overdose ou la télévision, promesse d’un monde normal. Josh, l’air indifférent à toutes les situations qu’il rencontre, avance droit, le regard mi-perdu mi-agressif, il tente de se faufiler dans la vie, de faire les meilleurs choix quand aucun choix ne peut être le bon.
Le film est avant tout le récit de ses hésitations, des possibilités qui s’offrent à lui et des conséquences de ses actes, qu’il ne maitrise pas vraiment. Jamais complaisant, toujours distant, Animal Kingdom arrive pourtant pleinement à communiquer sa dureté au spectateur. L’émotion réussit à transpercer le poids de l’intrigue, des scènes d’une densité extraordinaire se font jour (la fuite de Josh alors que Pope le poursuit et ne peut ouvrir sa portière, la fuite de Josh quand des tueurs viennent pour l’éliminer, la fuite de Craig dans un champ et la séquence finale, qui donne au film son sens, sa cohérence et qui offre au spectateur un dénouement mémorable).
L’utilisation des ralentis et le mixage sonore (les bruits nous parviennent étouffés ou disparaissent complètement, des nappes inquiétantes emplissent l’univers sonore) placent le spectateur dans le double état de stress et d’indifférence qui caractérise les personnages : ils sont habitués à la présence ordinaire de la mort et en même temps, on ne s’y habitue jamais vraiment, on fait semblant, on met entre soi et la réalité un voile protecteur. David Michôd arrive, par sa réalisation élégante, à rendre palpable ce voile, le danger simultanément là et ailleurs, Josh présent et absent en même temps, toujours à la fois acteur et spectateur du drame duquel il ne peut s’échapper.
Animal Kingdom ne s’intéresse pas aux méfaits des criminels. Il s’intéresse à leur vie, à leur banalité. A la banalité d’être traqué. L’intelligence du script et l’opacité naturaliste de l’atmosphère créée donnent toute sa valeur à cette aventure désespérée.
Note : 8/10


