Archives de Catégorie: Critiques de cinéma

Les films et leur critique

Mud – Sur les rives du Mississippi

Après le très acclamé Take Shelter, Jeff Nichols était forcément attendu au tournant. Son film suivant, Mud, confirme le talent du jeune cinéaste pour créer des personnages denses et rugueux et des atmosphères tendues et mystérieuses. Isolés dans leur vision du monde, les héros de Nichols mènent une lutte constante contre les autres, quitte à se perdre eux-mêmes.

Synopsis : Ellis et Neckbone, 14 ans, découvrent lors d’une de leurs escapades quotidiennes, un homme réfugié sur une île du Mississippi, et qui habite dans un bateau échoué dans les arbres.

Mud - Sur les rives du Mississippi - critiqueAu coeur de l’histoire, il y a Ellis, un jeune garçon de 14 ans. Dans Mud, tout se construit suivant un schéma simple : chaque personnage secondaire est dans une situation qui fait écho à celle d’Ellis, la vie s’organisant autour de deux relations essentielles, le mentor et la femme aimée.

Mud est un film de garçons et un film d’enfants. Ellis trouve en Mud un nouveau mentor, puisque la vie de son père est en train de se désagréger. Son ami Neckbone est éduqué par son oncle Galen, qui lui enseigne comment se débrouiller et draguer les filles, mais Ellis est sans doute son véritable modèle.

Mud et le père d’Ellis sont eux aussi de grands enfants (on pourrait ajouter Galen), perdus dans une vie qui ne correspond pas à leurs attentes. Mud compte sur le vieux Tom Blankenship, son père d’adoption, quand il est dans le pétrin. Le père d’Ellis ne semble avoir personne pour le soutenir devant ses rêves brisés.

Et puis il y a les femmes. Galen ne sait visiblement pas s’y prendre, malgré son "mode d’emploi" qu’il prête à Ellis et Neckbone. Tom voit son épouse lui échapper, Ellis essaie de conquérir le coeur de May Pearl et Mud se bat pour retrouver sa belle.

A chaque fois, l’amour des femmes semble incertain, superficiel, inconstant. Alors, Mud, Ellis et son père, frustrés, trahis, laissent éclater leur rage et leur violence. Tout ici se répète et se répond, les attentes de ces garçons idéalistes et forcément déçus, le comportement de ces filles incapables de folie, refusant de se donner entièrement et d’échapper à la raison, qui cherchent ailleurs, quelque chose de mieux, quelqu’un de mieux.

Le défi d’Ellis : sauver le rêve, sauver l’innocence, sauver l’amour. Alors, une seule solution, continuer à se battre, croire en Mud puisqu’il continue à se battre.

Au bout du Mississippi, il ne reste que la désillusion, les espoirs reposent au fond du fleuve. A la fin de son film, Jeff Nichols essaie bien de dire, contre tout ce qu’il a montré jusque là, que l’amour est possible, qu’on peut parfois se fier aux sentiments d’une femme. Trop tard, le film semble être un miroir brisé dans lequel chaque personnage serait le reflet d’une même angoisse, celle d’un garçon encore naïf qui rêve d’amour et qui devra, inéluctablement, perdre de sa pureté, ne trouvant personne autour de lui digne de sa confiance, ni un mentor capable de lui montrer le chemin, ni une femme prête à tous les sacrifices pour construire avec lui, au-delà de toute considération pragmatique, un amour au-dessus de tout, une raison de vivre, un alter ego.

Mud est un film ample construit comme un classique imposant du cinéma américain, lorgnant du côté de Terrence Malick, lui empruntant son mysticisme, sa foi en quelque chose de plus grand que l’homme. La tension monte petit à petit jusqu’à exploser dans deux très belles séquences, une course contre la montre et une étouffante fusillade. Au bout du compte, la quête d’absolu est un échec, il n’en reste que des artifices, une nouvelle maison, un nouvel horizon, autant de façons de fuir, de réinventer l’espoir. Jeff Nichols devrait sans doute être plus percutant pour que son film soit un chef d’oeuvre. Il n’en reste pas moins le portrait hypnotisant d’une innocence progressivement perdue. D’un idéal qui s’échappe.

Note : 7/10

Mud – Sur les rives du Mississippi (titre original : Mud)
Un film de Jeff Nichols avec Matthew McConaughey, Tye Sheridan, Reese Witherspoon, Jacob Lofland, Sarah Paulson, Ray McKinnon, Sam Shepard et Michael Shannon
Drame – USA – 2h10 – Sorti le 1er mai 2013

Trance

Après 127 heures, Danny Boyle nous revient avec un thriller qui s’intéresse, comme souvent chez le cinéaste britannique, à des hommes soumis à des situations psychologiques extrêmes. Dommage alors que cette plongée dans l’inconscient et les souvenirs enfouis soit si maladroite, complexe en surface mais finalement assez creuse.

Synopsis : Commissaire-priseur, Simon participe au vol d’un tableau célèbre. Après un violent coup sur la tête, Simon n’a plus aucun souvenir de l’endroit où il a caché le tableau.

Trance - critiqueIl peut être douloureux d’imaginer à quel point Trance aurait pu être un bon film. Après Steven Soderbergh dans Effets secondaires, c’est Danny Boyle qui s’intéresse aux manipulations psychologiques, avec au bout du compte toujours la même question essentielle : qui manipule qui?

En jouant avec l’hypnose et la mémoire, en faisant de la boîte crânienne la prison de souvenirs cruciaux, le réalisateur britannique semble avoir voulu faire du cerveau de Simon le terrain de jeu principal de son intrigue. Malheureusement, le film ne réussit pas complètement son pari : certes le spectateur avance à l’aveuglette, mais le puzzle s’emboîte plutôt mal et l’esprit de Simon n’est que bloqué ou débloqué, jamais vraiment flottant, sauf peut-être quand le film s’emmêle les pinceaux en compliquant artificiellement le jeu un peu trop simpliste du "ce n’est pas vrai, ça s’est passé dans ta tête."

Comme si Danny Boyle, incapable de se perdre dans les méandres d’une conscience, essayait de cacher son impuissance par une structure narrative alambiquée. Malheureusement, on progresse peu dans ce thriller faussement labyrinthique et il faut attendre la fin pour qu’on nous donne en bloc les clés pour comprendre les motivations de chacun.

Les révélations finales s’avèrent bien décevantes. L’histoire de Trance, une fois remise dans l’ordre, nous apparaît aussi improbable que bidon. De thriller psychologique, le film se transforme finalement en un mélodrame grotesque avec vengeance extravagante et instinct meurtrier sorti de nulle part.

On retient cependant une idée passionnante qui n’est pas sans rappeler l’"Inception" de Christopher Nolan, et on apprécie l’ambigüité des trois personnages principaux. C’est sans doute là que Boyle réussit le mieux son coup : le spectateur ne sait jamais lequel est le héros, lequel est bon ou mauvais. Derrière les faux-semblants, chacun est seul et corrompu, aucune cause n’est juste, personne n’est à sauver, ce qui laisse au film une grande liberté de manœuvre pour se dénouer.

Tout ceci ne sauve malheureusement pas un scénario prometteur mais très mal construit : la manipulation est ici un jeu de masques grossier aux enjeux grand-guignolesques.

Note : 4/10

Trance
Un film de Danny Boyle avec James McAvoy, Rosario Dawson et Vincent Cassel
Thriller – Royaume-Uni – 1h35 – Sorti le 8 mai 2013

Iron Man 3

Quand Shane Black, le fameux scénariste de L’Arme fatale et de Last Action Hero et réalisateur de l’enthousiasmant Kiss Kiss Bang Bang prend les commandes d’Iron Man, on est en droit d’attendre quelques étincelles. Malheureusement, on n’aura le droit qu’à un énième épisode-clone, divertissant mais sans singularité. Beaucoup de savoir-faire mais bien peu d’émotions.

Synopsis : Quand son ancien garde du corps est blessé dans une attaque terroriste, Tony Stark, de plus en plus obsédé par son costume de superhéros, décide de s’impliquer personnellement.

Iron Man 3 - critique"Tony Stark, l’industriel flamboyant qui est aussi Iron Man, est confronté cette fois à un ennemi qui va attaquer sur tous les fronts. Lorsque son univers personnel est détruit, Stark se lance dans une quête acharnée pour retrouver les coupables. Plus que jamais, son courage va être mis à l’épreuve, à chaque instant."

Difficile de faire un synopsis officiel plus bateau. En le lisant, on se dit qu’on va voir une énième aventure de superhéros avec tous les passages obligés du genre : un ennemi plus redoutable que les anciens, un superhéros attaqué de manière plus intime, de l’"acharnement", du "courage"…

Iron Man 3 respecte son cahier des charges, profitant une fois encore du charme et de l’humour naturel de Robert Downey Jr. pour divertir son public. Une mise en scène politique rappelle les Batman de Christopher Nolan, mais malgré un tour de passe-passe réussi, les terroristes ne nous convainquent pas vraiment. Un instant, Shane Black interroge les circonstances du progrès scientifique, posant brièvement la question des moyens et des fins avant de revenir bien vite au classique schéma manichéen du film d’aventure américain.

Si la scène d’action finale est un poncif du genre, on retient bien plus volontiers la séquence de destruction de la maison de Tony Stark. Alors, un quart d’heure durant, on est happé par le suspense et l’adrénaline. Pour le reste, un Iron Man de plus, un Marvel de plus, un superjusticier de plus. Rien de bien mémorable.

Note : 3/10

Iron Man 3
Un film de Shane Black avec Robert Downey Jr., Gwyneth Paltrow, Don Cheadle, Ben Kingsley, Guy Pearce, James Badge Dale, Rebecca Hall et Jon Favreau
Science-fiction, Action – USA – 2h11 – Sorti le 24 avril 2013

La Cage Dorée

La Cage Dorée a remporté le Prix du Public et le Prix d’interprétation féminine pour Chantal Lauby au Festival du film de comédie de l’Alpe d’Huez. Pourtant, le film présente une galerie de personnages grotesques et stéréotypés, les gags ne fonctionnent que quand Chantal Lauby est de la partie et finalement, le scénario s’épuise à vouloir préserver tout le monde.

Synopsis : Dans la petite loge d’un bel immeuble parisien, les Ribeiro rendent tant de services que le jour où ils peuvent enfin rentrer au Portugal, personne ne veut les laisser partir.

La Cage Dorée - critiqueSi la comédie de Ruben Alves mise tout sur la bonne humeur, elle se construit surtout autour des clichés habituels et les personnages tombent constamment dans la caricature.

On ne croit jamais aux histoires d’amour, ni à celle entre Paula et Charles (il faut dire que Paula a mauvais caractère d’un bout à l’autre du récit et que Charles est très fade en gendre idéal), ni à celle entre Pedro et sa petite amie bourgeoise, finalement balancée en un plan convenu.

Et si la comédie dans son ensemble joue la carte de la tendresse, difficile pourtant de s’attacher aux personnages secondaires : l’entourage de Maria et José est souvent infect et on n’a qu’une envie, leur conseiller de fuir au plus vite.

Mais non, les bons sentiments auront bien sûr raison, envers et contre tout, jusqu’à dégouliner dans une fin improbable où tout le monde est beau et gentil. Avant ça, La Cage Dorée aura eu le temps de nous montrer le bonheur simple du labeur : le boulot représente toute la vie de ce couple sympathique, honnête et travailleur. Signe des temps, voilà le triste idéal proposé par ce film : quand Maria et José doivent prendre du repos, ils s’ennuient; quand Paula et Charles sont dans un endroit paradisiaque, ils bossent; quand le patron de José manipule son employé, on l’excuse aisément parce que quand même, le travail c’est important.

Que reste-t-il? Chantal Lauby, qui tire son épingle du jeu et mène presque toutes les scènes où l’on rit vraiment. Pour le reste, le premier film de Ruben Alves porte bien son nom quand on l’applique à ce cher travail : une cage qui rapporte de l’argent, et qu’on finit par aimer (voire par placer au dessus de tout), comme victime d’un syndrome de Stockholm.

Note : 2/10

La Cage Dorée
Un film de Ruben Alves avec Rita Blanco, Joaquim de Almeida, Roland Giraud, Chantal Lauby, Barbara Cabrita, Lannick Gautry, Maria Vieira, Jacqueline Corado et Jean-Pierre Martins
Comédie – France, Portugal – 1h30 – Sorti le 24 avril 2013

Hannah Arendt

Hannah Arendt, et derrière elle la cinéaste allemande Margarethe Von Trotta, réfléchissent à l’histoire de leur pays et à la fameuse ‘banalité du mal’. Contre l’indifférence et la soumission à l’autorité, le film suit le combat d’une femme brillante et indépendante, orgueilleuse aussi, et se fait le témoin (un peu passif) d’une pensée qui se forme, qui s’affirme, qui jamais ne se ferme.

Synopsis : 1961. La philosophe juive allemande Hannah Arendt va à Jérusalem pour couvrir le procès d’Adolf Eichmann, responsable de la déportation de millions de juifs.

Hannah Arendt - critiqueEn ne racontant que les quelques mois autour du procès Eichmann (quelques flashbacks mis à part), Margarethe Von Trotta décide de se concentrer sur un point très précis de la philosophie d’Hannah Arendt, celui qui reste sans doute le plus largement connu, "la banalité du mal".

Le film commence alors que la philosophe jouit déjà d’une grande renommée, notamment pour son étude du totalitarisme. Il ne s’agit donc pas, comme dans un biopic classique, de savoir comment cette femme est entrée dans l’histoire, mais plutôt de saisir une idée qui naît, une réflexion qui se structure, une pensée qui se défend.

La réalisatrice allemande épouse le point de vue de son personnage, soulignant son intelligence et son indépendance d’esprit, sans pour autant masquer sa nécessaire arrogance (comment sinon accepter d’avoir raison contre tout le monde?) et sans passer à côté des dilemmes éthiques auxquels elle se confronte. L’opinion d’Hannah Arendt était controversée, et le film aurait sans doute gagné à donner encore un peu plus de relief aux possibles erreurs de la philosophe.

Peut-on étudier un génocide à froid comme on étudierait n’importe quel phénomène scientifique? Le déroulé d’une pensée théorique, aussi rigoureuse soit-elle, peut-il vraiment rendre compte d’une situation qui dépasse l’entendement? Peut-on réellement donner une part de responsabilité aux (dirigeants) juifs, dans une situation désespérée et déshumanisante où les juifs devaient se battre comme des animaux pour leur survie? Certes, la corruption a existé comme partout, mais l’héroïsme aussi : est-ce vraiment là qu’il faut chercher l’une des causes de l’horreur de la Shoah? Le régime hitlérien et son aboutissement ultime, les camps de concentration, visaient à priver les victimes de toute dignité, de tout ce qui faisait d’eux des êtres humains.

Il est d’autant plus effrayant que les responsables de la Shoah soient non pas des assassins, des tortionnaires ou des grands méchants, mais des "nobodies", des êtres insignifiants, des bureaucrates, des bons citoyens qui respectent la loi et leur pays (la réalisatrice allemande décide d’ailleurs de ne montrer Eichmann que par des images d’archives : choix important, car la banalité d’un tel homme ne peut pas être "jouée" sans perdre de son essence). Hannah Arendt a fait là l’une des découvertes les plus essentielles du XXème siècle : les hommes "normaux" qui ont été responsables de ces horreurs n’en sont pas moins coupables, mais chaque homme doit être vigilant, car le mal est banal, il est là en chacun de nous si nous baissons notre garde.

Hannah Arendt démontre qu’Eichmann n’était pas forcément cruel ou même antisémite : il a accompli froidement son travail, comme il aurait fait n’importe quelle autre tâche. Il s’est simplement révélé incapable de penser. En ne pensant pas, il s’est montré dépourvu de ce qui fait l’essence même d’un être humain, et il s’est rendu coupable des pires atrocités.

Le film de Margarethe Von Trotta parle exactement de cela : de la pensée qui résiste à tout contrôle, qui passe par dessus les a priori, qui lutte en dépit de l’adversité, au nom de ce qui lui apparaît être la vérité. Il est souvent très difficile de faire sortir sa pensée du cadre dans lequel elle évolue, créé par l’éducation, la société, l’histoire, les conventions, les bonnes manières, ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, l’idée qui nous est inculquée depuis toujours de ce qui est bien et de ce qui est mal, de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas.

Le film s’intéresse à la démarche d’une philosophe qui choisit de réfléchir (et de vivre) en dehors des carcans imposés, comme le montre d’ailleurs la liberté dans laquelle évolue son couple. Hannah Arendt était une femme qui vivait sans se soucier de l’opinion des autres, sans se soucier non plus des modèles sociaux dominants. Une femme de pensée, non pas au service du confort des autres, mais au service de la vérité, aussi difficile soit-elle à entendre.

On sait gré au film de s’emparer d’un sujet délicat et peu évident, non pas simplement celui de la banalité du mal, mais celui plus large de la pensée philosophique. De nous plonger au cœur d’un débat passionnant, sans concession pour l’action ou pour le romanesque. Il ne s’agit pas ici de raconter les péripéties, les aventures ou les sentiments d’une femme, mais de surtout livrer à l’image un combat d’idées, de faire le portrait d’une femme en dessinant ses convictions plutôt que son quotidien.

Hannah Arendt réussit à être très stimulant intellectuellement, à ouvrir la discussion. On pourra toujours reprocher au film d’être très classique dans sa forme (parfois jusqu’à la caricature, comme dans ces flashbacks avec Heidegger, plutôt ratés), d’être loin de révolutionner le cinéma et de ne pas toujours prendre le recul nécessaire avec son personnage-titre. Mais après Un spécialiste, portrait d’un criminel ordinaire, documentaire d’Eyal Sivan composé d’images d’archives du procès Eichmann, Margarethe Von Trotta s’empare du sujet dans une fiction qui le rend à la fois plus ludique et plus vivant. On sort du film convaincus que rien n’est plus enthousiasmant (et fondamentalement important) que la pensée à l’œuvre.

Note : 6/10

Hannah Arendt
Un film de Margarethe Von Trotta avec Barbara Sukowa et Axel Milberg
Drame, Biopic – Allemagne, France – 1h53 – Sorti le 24 avril 2013

Stoker

Premier film américain pour le réalisateur sud-coréen Park Chan-Wook. Le majeure partie du film est la mise en place glaçante d’un thriller familial qui lorgne du côté de Hitchcock. Certes, le tout n’est pas complètement abouti, mais on prend un plaisir franchement coupable à goûter cette fable amorale, perverse et jouissive, sur la libération progressive des instincts enfouis.

Synopsis : Après la mort de son père dans un étrange accident de voiture, India, une adolescente, voit un oncle dont elle ignorait l’existence, venir s’installer avec elle et sa mère.

Stoker - critiqueLes vampires sont inquiétants, dangereux, effrayants et… terriblement séduisants. Depuis le Nosferatu de Murnau, qui malgré son visage repoussant, réveillait le désir de la jeune femme d’Hutter, jusqu’à Edward Cullen, le héros de Twilight, qui provoque chez Bella une passion irrésistible, ces créatures de la nuit ont toujours symbolisé les pulsions sexuelles enfouies, les tentations interdites.

Le thème du vampire fut popularisé par le roman Dracula, écrit à la fin du XIXème siècle par… Bram Stoker. Park Chan-Wook, dont le dernier long métrage, Thirst, suivait justement le parcours d’un vampire, n’a pas choisi le titre de son premier film américain par hasard : sous ses faux airs de drame familial, Stoker est une histoire de vampire déguisée.

Pas étonnant que ce thème intéresse le réalisateur d’Old Boy, lui qui a toujours été inspiré par les relations ambigües, les attirances malsaines et les explosions de violence qu’on ne peut pas refouler.

Dans Stoker, ce qui frappe d’abord, c’est l’esthétique glaciale. Tout est d’une beauté froide fascinante et menaçante, l’oncle Charlie bien sûr, mais aussi les acteurs, Nicole Kidman, Mia Wasikowska et Matthew Goode filmés de manière à mettre en valeur leur visage parfait, leur regard perçant, l’harmonie quasi surnaturelle de leurs traits. Leurs gestes sont élégants, leurs déplacements sont majestueux. Jusqu’à la maison et le jardin de la famille Stoker, tout ce qui les entoure paraît trop propre, trop symétrique, revêtu d’une étrangeté magnétique.

C’est que la mise en scène est au diapason : les plans coulent avec assurance et délicatesse, les cadres sont imposants, les mouvements de la caméra sont hypnotisants et hyper maîtrisés. Park Chan-Wook livre un film d’une folle beauté plastique. L’image est en papier glacé, sublime jusqu’à nous étouffer. Dans le thriller qui s’installe, le réalisateur coréen sait nous donner l’impression que le piège se referme petit à petit, tel un chant de sirènes, d’autant plus envoûtant qu’on avance vers elles. Captivés, nous devenons vite captifs.

Une étrangeté magnétique

Certains plans sont remarquables. La tension sexuelle est palpable dans une magnifique séquence de piano (sur un morceau composé par Philip Glass). Les scènes de repas sont terribles d’humour noir et de cruauté. Et la chasse est une très belle idée, dont l’importance est cruciale pour l’intrigue.

Pourtant, le scénario manque un peu d’inventivité et les révélations finales nous sont offertes d’un coup d’un seul, ce qui minimise forcément leur portée. C’est le talent du réalisateur d’avoir néanmoins réussi à nous tenir en haleine d’un bout à l’autre. A nous charmer presque malgré nous par cette histoire plus décevante que prévue dans sa construction un peu mécanique.

On aime cependant la perversion du cinéaste, son goût pour le malsain, la manière dont il joue avec nos repères et nos attentes. A tel point qu’on aurait préféré une autre fin, plus immorale, plus séduisante encore.

Envie de sang, envie de sexe.

Stoker est un film qui réveille nos envies les plus inavouables. Envie de sang, envie de sexe. L’essence même de l’attraction qu’exercent depuis plus d’un siècle les vampires qui peuplent notre imaginaire. Park Chan-Wook présente une lecture plus animale et moins fantastique du mythe. Quelque part en nous réside un vampire, qu’on essaie de tenir en laisse, et qui pourrait bien un jour se réveiller.

Note : 6/10

Stoker
Un film de Park Chan-Wook avec Mia Wasikowska , Matthew Goode et Nicole Kidman
Thriller, Drame – USA, Royaume-Uni – 1h40 – Sorti le 1er mai 2013

Survivre

Présenté par l’Islande pour l’Oscar du meilleur film étranger (mais non retenu dans la sélection), Survivre raconte l’histoire vraie d’un naufragé qui trouva la force de nager 7 heures durant dans l’eau glacée. Au-delà du fait divers, le film peine à trouver quelque chose à dire sur l’exploit qu’il relate. Limitée à une sage description des événements, l’aventure n’a que peu d’intérêts.

Synopsis : Hiver 1984, un chalutier sombre au large des côtes islandaises. Les membres de l’équipage périssent tous en quelques minutes. Tous sauf un.

Survivre - critiqueSurvivre se compose de trois parties très distinctes : d’abord une chronique naturaliste du quotidien des pêcheurs islandais, ensuite le cœur du film-catastrophe, un homme seul face à l’océan, et pour finir une sorte de drame documentaire sur les conséquences d’un tel exploit.

Le problème, c’est qu’aucune des parties n’a véritablement d’enjeu, puisqu’on sait toujours où elles nous mènent. Quand les marins se préparent au départ, on attend le naufrage. Quand Gulli essaie de survivre, on sait qu’il va s’en sortir. Et quand les curieux et les scientifiques s’emparent de son miracle, alors on attend qu’il rentre chez lui et retrouve sa vie.

Le récit manque de rebondissements et de sinuosités, il semble que tout soit déjà écrit d’avance. Le film de Baltasar Kormákur ressemble plus à un document-hommage qu’à une œuvre de fiction sur le sujet. Le mimétisme semble interdire les partis pris, la volonté d’être juste avant tout empêche le film d’aller plus loin que les faits.

On suit les aventures de Gulli avec attention mais sans excitation. L’histoire manque de relief, d’émotion, de pistes de réflexion. Finalement, ce n’est même pas la volonté farouche de l’homme qui lui a permis de survivre, mais avant tout le fait que son corps présentait des caractéristiques exceptionnelles. Conclusion étrange et pas franchement enthousiasmante.

Note : 3/10

Survivre (titre original : Djúpid)
Un film de Baltasar Kormákur avec Ólafur Darri Ólafsson et Jóhann G. Jóhannsson
Drame – Islande – 1h33 – Sorti le 24 avril 2013

Les Gamins

Anthony Marciano co-écrivait les spectacles de Max Boublil, le voici aux commandes de son premier film, dont le co-scénariste et la tête d’affiche n’est autre que Max Boublil. Mais c’est surtout la participation au projet d’Alain Chabat, en pleine forme, qui donne au film le peps qui aurait pu lui manquer. Le résultat est drôle mais finalement bien policé et jamais surprenant.

Synopsis : Tout juste fiancé, Thomas rencontre son futur beau-père, marié depuis 30 ans et convaincu d’être passé à côté de sa vie. Il pousse Thomas à tout plaquer à ses côtés.

Les Gamins - critiqueL’atout des Gamins, c’est qu’on rit souvent, et de bon coeur. Il y a pas mal de petites bonnes idées, les phrases en suspens de Suzanne, l’insupportable Mimi Zozo, l’iranien incompréhensible, le gamin bourgeois dealer, et quelques séquences particulièrement réussies, notamment dans la maison des parents de Lola, au début du film quand les personnages nous sont présentés, et à la fin, quand la surprise tourne à la catastrophe.

Sur le fond par contre, l’intrigue est cousue de fil blanc et se perd peu à peu dans un propos convenu et consensuel à mourir. Souvent très peu crédible, l’histoire utilise des artifices assez grotesques pour nous conduire là où il faut. On veut nous faire croire que tout est compatible, la vie rangée et les rêves de gamin. Quand le scénario arrive dans une impasse, le film tourne à la farce (ou au conte de fée) et tout devient possible.

Anthony Marciano se sort de l’ambivalence de son propos par un coup de baguette magique. Les Gamins, parfois jouissif mais jamais complètement à l’aise avec ce qu’il raconte, est un film qui fait bien attention à ne pas aller trop loin. Pour pouvoir mieux retrouver les rails du parcours initiatique et de la happy end. Dommage, la comédie est drôle, mais ni très originale, ni très intéressante.

Note : 5/10

Les Gamins
Un film de Anthony Marciano avec Alain Chabat, Max Boublil, Sandrine Kiberlain et Mélanie Bernier
Comédie – France – 1h35 – Sorti le 17 avril 2013

Promised Land

Après le fade Restless, Gus Van Sant revient avec un film écologiste sur le très controversé gaz de schiste. On craignait le pire, on est très agréablement surpris par ce film modeste et très réussi. Une œuvre étonnante d’une belle humanité, au tempo doux et prenant, dont les enjeux sont d’autant plus puissants qu’ils se révèlent progressivement.

Synopsis : Steve, représentant d’un grand groupe énergétique, se rend dans une petite ville pour proposer aux habitants de forer leurs terres en échange d’une forte somme d’argent…

Promised Land - critiqueGus Van Sant s’attaque aux dilemmes de l’exploitation du gaz de schiste dans un thriller écologiste apparemment très simple et très classique.

Steve Butler arrive dans une petite ville des États-Unis. D’abord présomptueux, il apprend peu à peu à connaître les "bouseux", jusqu’à s’attacher plus que prévu à une jeune enseignante du coin. Changer de point de vue, apprendre de l’autre, s’attacher à des valeurs fondamentales comme la simplicité et la communauté, prendre soin des hommes et des femmes qui nous entourent : Steve suit un parcours initiatique ordinaire.

L’intrigue est d’abord très banale, les personnages sont connus, la problématique de la petite ville agricole qui se meurt est loin d’être nouvelle. Et pourtant, Gus Van Sant trouve le rythme idéal pour raconter son histoire (et le bon point de vue, celui de l’employé de la compagnie énergétique) : on s’intéresse vraiment au combat de Steve, aux espoirs et aux résistances qu’il soulève.

Surtout, tout ici est universel, et le spectateur s’interroge à tous les niveaux : l’exploitation du gaz de schiste est-elle vraiment dangereuse, et dans quelle mesure? Que ferait-on à la place de Steve? Il n’arrête pas de répéter qu’il n’est pas le méchant de l’histoire… Est-il le méchant? Sa position est-elle défendable? Ou au moins, son métier l’est-il? Et que ferait-on à la place des fermiers? Signerait-on oui ou non ce contrat, avec tous les risques et toutes les promesses qui y sont associés?

Il y a dans Promised Land de la douceur et des doutes, tous les choix nous sont laissés possibles. Les questions éthiques se multiplient, jusqu’à interroger le sens de la démocratie, le risque de la manipulation (de masse) et la nécessité de la vérité.

Promised Land est un film malin et sensible, d’une grande intelligence : derrière le drame social type, des questionnements intimes et politiques essentiels sont décrits avec pudeur et réalisme. Et quand le scénario se renverse et nous surprend (vraiment), on est franchement heureux de voir que toutes les cartes n’étaient pas jouées.

Plutôt qu’une voie médiane, le film décide de prendre position. L’ombre de Capra plane sur ce cinéma humaniste et militant. Comme Cary Grant en son temps, Matt Damon incarne ici le héros ordinaire, dont la droiture et l’honnêteté permettent à l’idéal démocratique américain de prendre sens. Le cheminement du personnage est décrit avec beaucoup de finesse et de précision.

Promised Land n’est pas un film naïf, c’est un film engagé. Non pas contre le gaz de schiste, dont finalement le scénario n’évalue pas précisément le danger. Mais pour le peuple, pour la vérité, pour le débat raisonné, contre les jugements hâtifs et les fausses solutions miracles, contre les manipulations des puissants groupes industriels. Contre les idées qu’on nous impose à grands coups de dollars et de marketing. Un beau programme en somme, qui prend vie sur des dilemmes subtils et passionnants : c’est à ce prix qu’on devient plus qu’un individu, un citoyen, et plus qu’une somme d’individus, une communauté.

Note : 7/10

Promised Land
Un film de Gus Van Sant avec Matt Damon, Rosemarie DeWitt, Frances McDormand et John Krasinski
Drame – USA – 1h46 – Sorti le 17 avril 2013
Mention spéciale du Jury au Festival de Berlin 2013

L’Ecume des jours

Défi ambitieux : Michel Gondry adapte L’Ecume des jours. Malheureusement, le cinéaste écrase l’histoire d’amour sous des montagnes d’effets visuels, de constructions amusantes et d’idées saugrenues. Les mots perdent de leur pouvoir d’évocation, l’histoire est vidée de toute émotion spontanée. On a une envie impérieuse de relire le merveilleux roman de Boris Vian.

Synopsis : L’histoire surréelle et poétique d’un jeune homme idéaliste et inventif, Colin, qui rencontre Chloé, une jeune femme semblant être l’incarnation d’un blues de Duke Ellington.

L'Ecume des jours - critiqueA lire L’Ecume des jours, on se dit que l’adapter au cinéma est impossible. Le roman de Boris Vian est tout entier construit de mots, de néologismes, de calembours, de jeux phonétiques et grammaticaux, de mots-valises et de doubles sens. Tout entier composé comme un air de jazz, s’appuyant sur des rythmes éthérés et des images abstraites.

Les mots créent le monde de Colin et de Chloé, ils définissent les contours instables des pièces et des rues, ils construisent un univers au fonctionnement singulier. Dans cet autre espace-temps, les repères se troublent, rien ne nous est vraiment compréhensible : la science-fiction impose des codes incongrus, le vocabulaire fait sa loi, le signifiant et le signifié se brouillent pour donner aux choses les plus anodines une étrangeté merveilleuse ou inquiétante.

Alors comment mettre en image cette pyramide de mots, comment rendre à l’écran le style relâché et minutieux de Vian? Plus que tout, la littérature permet de jouer sur un grand nombre de mots sans que ce jeu n’envahisse ou n’étouffe l’intrigue. Dans le livre, on trouve des pages entières sans "trucages" : Boris Vian accumule les inventions tout en laissant respirer son récit. Son Ecume des jours est dense et léger, les pages coulent sans accroc tandis que quelques mots imposent leur étrangeté.

Au cinéma, pour qu’une astuce soit visible, elle doit occuper un ou plusieurs plans, elle doit prendre sa place, prendre le temps d’exister, s’introduire dans un rythme. Le spectateur du film ne peut pas relire une phrase trois fois, puis dévorer la suite d’une traite. Si un plan l’arrête, l’histoire en souffre. Tandis qu’il s’amuse d’une trouvaille, il quitte un peu les personnages. L’univers plastique du récit est omniprésent : l’image, les décors, les costumes, la lumière donnent autant d’informations supplémentaires pour compléter notre perception de spectateur. Encore faut-il laisser un peu d’espace à notre imaginaire.

Et c’est justement là que Michel Gondry échoue. Alors que Boris Vian s’adressait directement à notre imagination, alors qu’il nous laissait assez de place pour être complices de l’œuvre, pour l’assister dans son délire et y ajouter le nôtre, Gondry, en voulant traduire à l’image la majorité des mots de Vian et en voulant y ajouter son propre univers (il est vrai cohérent avec celui de l’écrivain), occupe plus d’espace qu’il n’y en a à l’écran. Ce n’est plus un film, c’est un rouleau-compresseur d’idées, d’astuces visuelles, de fantaisies et de breloques.

Le pianocktail

Le trop-plein semble être le maître-mot du film, jusqu’à l’indigestion. Dès les premières images, les bricolages colonisent l’écran tandis que les dialogues et les situations paraissent forcés : chaque phrase est un clin d’œil, chaque geste est une folie, comme s’il fallait tout rentrer dans le plan, comme s’il avait fallu respecter un cahier-décharge manifestement surchargé.

Dans cette entreprise d’hyper-remplissage, rien n’est laissé au hasard. La distribution pléthorique étouffe encre un peu plus le récit : même les plus petits rôles sont l’occasion de croiser une star, Alain Chabat, Vincent Rottiers, Natacha Régnier, Laurent Laffite ou le réalisateur lui-même apparaissent simplement le temps d’un coucou, comme si chaque détail devait nous interpeler.

Sauf qu’à force d’interpeler par des petits artifices, L’Ecume des jours version Gondry perd le spectateur dans un déluge de bagatelles. Les personnages deviennent comme les objets, du papier mâché qui s’anime, qui se tord, qui s’oublie.

Alors que Boris Vian nous touchait au cœur, Michel Gondry livre une œuvre distante et indifférente : jamais on n’est heureux ou triste, jamais on ne se soucie vraiment de cette histoire d’amour, tout semble prétexte à jouer, à s’émerveiller, à montrer du doigt.

Comme s’il avait fallu respecter un cahier-décharge manifestement surchargé...

Le réalisateur de La Science des rêves passe totalement à côté des grands thèmes qui font le livre. Dans celui-ci, le travail est fondamentalement mauvais. Colin le dit à plusieurs reprises : il n’aime pas travailler. Il explique à Chloé sa conception des choses quand ils croisent, sur la route de leur voyage de noces, des ouvriers qui galèrent. Les multiples boulots qu’il se trouve obligé de faire dans la dernière partie de l’histoire dessinent un portrait absurde et dégradant du travail.

Chez Gondry, tout ceci est gommé, il ne reste que l’inventivité et la noirceur des différentes tâches décrites par l’écrivain. Si le travail est absurde et injuste, c’est que le monde entier devient absurde et injuste. Le discours est écrasé, essoré de son essence. Il n’en reste que les anecdotes.

De même, le rapport de l’œuvre à l’argent, à la religion, au sexe, aux classes sociales, au bonheur et à la mort, tout ceci est effacé, réduit à des bouts de phrases, à des bouts d’image qui ne trouvent plus leur sens.

Le double langage de Nicolas, son rapport aux femmes et à la politesse, tout ceci est balancé dans des répliques rapides qui passent presque inaperçues. A chaque fois, c’est comme s’il disait une nouvelle vanne : le tout ne prend pas sens, les échos du récit se perdent et semblent se réduire à des plaisanteries vagues. De même, dans les dix dernières minutes du film, Gondry perd de vue la mélancolie grotesque du roman, avec ses chuiches et ses bedons dansant comme s’il s’agissait de déformer le sourire jusqu’à le faire exploser de tristesse.

Chloé et Colin

Quand Colin tue un préposé aux vestiaires, quand le médecin montre une photo de sa femme, quand Isis parle de ses cousines à Nicolas, rien n’est naturel : on sent que Gondry court après des mots, qu’il essaie d’insérer des passages obligés et qu’il perd de vue et l’histoire et le propos.

Au rang des mauvaises idées, la souris campée par un homme en costume : on ne s’attache plus du tout à ce petit personnage poétique, devenu dans les mains de Gondry une fantaisie artificielle de plus, une marionnette sans âme. Ensuite, la représentation de Chick en simple drogué. Chez Vian, le personnage nous inquiétait, nous fascinait, trouvait en nous des échos multiples. A l’écran, son comportement et ses motivations deviennent triviaux. La lecture de Gondry est trop évidente, trop simpliste. Ce n’est plus le travail qui est responsable de son licenciement, c’est son addiction : contresens malheureux.

Et puis il y a tout ce qui était merveilleux et sans doute inadaptable, et que le film affadit : les vitrines morbides, le nouage d’une cravate, la course effrénée de Colin dans une ville qui s’effondre, l’inquiétant quartier où vit le médecin, l’enfer bureaucratique auquel se confronte Chick quand il se fait licencier. Quand Colin lit les mauvaises nouvelles du lendemain, le cœur du lecteur s’arrête. Celui-ci pose son livre un instant, il prend son temps et s’absorbe dans la mélancolie. Au cinéma, tout s’enchaîne, on n’a ni le temps ni l’espace de la moindre émotion.

 L’amitié est pervertie par le réalisateur : dans l’église, Alise veut coiffer Chloé sur le poteau et se marier à sa place.

Même l’amitié est pervertie par le réalisateur : dans l’église, Alise veut coiffer Chloé sur le poteau et se marier à sa place (quelle mauvais ajout!), les caresses d’Alise et Colin à la fin ne sont plus forcément innocentes (entre deux plans, une ellipse laisse un sous-entendu peu subtil et absent chez Vian), sans même parler du coup d’œil de Chloé à la scène. Là encore, Michel Gondry surinterprète le roman et le banalise.

Très vite, il ne reste du livre qu’une forme envahissante. Le fond est passé à la moulinette du remplissage et de la facilité d’interprétation, jusqu’à ce qu’il en ressorte dépourvu de tout sentiment. L’histoire de Chloé et de Colin n’est plus une romance tragique, ce n’est plus un blues à pleurer, seulement un bricolage baroque à faire tourner la tête. L’image a beau perdre sa couleur, être rognée sur les coins, Gondry est un grand gamin qui s’amuse avec son support, il n’est jamais un conteur.

Et pourtant… Après l’ampleur de la déception, il nous faut parler des réussites du film. Les jolies scènes de patinoire et la conférence de Jean-Sol Partre sont franchement convaincantes. La voiture de noces permet joliment à Chloé et Colin de rester dans leur monde. Mieux, Gouffé vit dans la télévision. Le couloir de la maison est un surprenant wagonnet. Les rayons de soleil sont autant de cordes pour jouer de la musique. Le biglemoi déforme les jambes (et c’est franchement réjouissant). Le chantier des Halles devient le lieu féérique d’un rendez-vous amoureux.

Le chantier des Halles devient le lieu féérique d’un rendez-vous amoureux.

Il y a aussi Romain Duris, candide, instinctif, heureux, inquiet, désespéré, il y a Omar Sy et son sourire communicatif, il y a Gad Elmaleh, passionné et paumé. Tous les trois pourraient être attachants si la mise en scène ne les réduisait pas à être les faire-valoirs du décor.

Surtout, il y a ces magnifiques séquences d’écriture du livre, dans un atelier absurde où chaque secrétaire n’en connaît qu’une phrase et la tape inlassablement à la machine. Chaque travailleur accomplit un travail mécanique, dépourvu de sens, fidèle en cela à l’esprit de l’œuvre de Vian. Déshumanisés, les ouvriers recréent pourtant, dans la somme de leurs tâches insensées, un tout qui trouve sa signification. A-t-on vraiment besoin de telles fourmis ouvrières, abruties par des machines qu’il faut saisir au vol, pour créer du sens?

Par ces jolies scènes, Gondry rappelle qu’on ne peut s’affranchir du livre, qu’il est la Lettre, la matrice de son travail. Pourtant, s’il y a une façon d’envisager le film pour lui rendre sa singularité, c’est bien de le déconnecter totalement du roman qu’il adapte.

Imaginons maintenant qu’on regarde L’Ecume des jours de Michel Gondry, vierges de tout, sans attente et sans envie. Alors on découvrirait un film très imparfait mais parfaitement unique, une œuvre énorme et difforme, un rêve de démiurge, un cauchemar de vie grouillante et d’idées mal rangées, un univers touffu, un pur ovni de cinéma, trop désiré, trop comblé, trop terminé.

Le film de Gondry n’est pas une écume, c’est un raz-de-marée. Dans le roman, de la vie qui passe, il ne reste qu’un triste souvenir. Pas de telle subtilité dans l’adaptation cinématographique. Au bout de deux heures d’une projection qui ne ressemble à rien de connu, le spectateur est submergé, lessivé, KO. En dehors de toute littérature, l’expérience mérite sans doute d’être vécue.

Note : 4/10

L’Ecume des jours
Un film de Michel Gondry avec Romain Duris, Audrey Tautou, Gad Elmaleh, Omar Sy, Aïssa Maïga, Charlotte Le Bon, Sacha Bourdo, Philippe Torreton, Zinedine Soualem et Alain Chabat
Romance, Drame, Fantastique – France – 2h05 – Sorti le 24 avril 2013

Mariage à l’anglaise

Premier film pour Dan Mazer, le complice de Sacha Baron Cohen qui l’a aidé à écrire les scénarios de Borat, Brüno et Ali G. Drôle et bien mené, Mariage à l’anglaise surprend par sa façon de respecter les codes du genre tout en s’en affranchissant finalement. La trame est un peu trop connue et pourtant, le conte de fée prend du plomb dans l’aile.

Synopsis : Le mariage de Nat et Josh est idyllique, même si personne ne croit qu’il pourra durer. Surtout quand l’ex-petite amie de Josh et le charmant client américain de Nat s’en mêlent…

Mariage à l'anglaise - critiqueCe qui est intéressant dans Mariage à l’anglaise, c’est cette façon de prendre (a priori) la comédie romantique à l’envers. Certes on est très proche du canevas classique d’une comédie avec Hugh Grant, mais les interrogations seraient plutôt celles d’un Judd Apatow, décrivant tous ces petits riens qui peuvent faire de la vie de couple un enfer.

De fait, le film de Dan Mazer se positionne à mi-chemin entre 4 mariages et un enterrement et 40 ans mode d’emploi, révélant cependant une progression narrative qui n’appartient qu’à lui.

[Mieux vaut avoir vu le film pour lire la suite de la critique].
Signe des temps, la finalité de la comédie romantique n’est peut-être plus vraiment de se rendre compte qu’on s’aime, mais plutôt de se rendre compte qu’on ne s’aime pas. L’horizon n’est pas "ils s’aimèrent et vécurent heureux" mais "ils se séparèrent et vécurent heureux". Le mariage n’est pas forcément amené à durer, tenir un an devient un exploit, le briser est une porte de sortie vers le bonheur.

Aujourd’hui, il est possible de lutter pour son couple, mais aussi d’accepter qu’on s’est trompés. Mariage à l’anglaise montre finalement quelque chose d’un peu gênant : chacun reste dans sa case, les cadres à la plastique parfaite finissent ensemble, tout comme ceux qui ont une vie moins construite, artistes et bénévoles, moins beaux mais plus charmants, moins classes mais plus naturels et plus vivants.

La dernière image du film oppose bien ces deux modèles de vie : chaque spectateur a sans doute son couple idéal (ou l’envers des deux médailles, représenté par les deux couples de parents), d’une part la réussite, l’élégance, le raffinement, la rigidité et la prétention, de l’autre la sincérité, l’innocence, la chaleur, le ridicule et la désinvolture.

Alors, le mélange des mondes est un échec, chacun reste là où il est. Plus qu’un programme malheureux, il s’agit d’un constat réaliste, peut-être embarrassant.

Tout ceci n’empêche pas le film d’être parfois franchement drôle, certaines séquences sont particulièrement bien écrites, bien jouées et bien rythmées, on pense à la scène des colombes, à celle de la soirée de travail de Nat ou à celle du cadre photo numérique.

On regrette cependant que tous les personnages ne soient pas traités avec le même soin : Guy est franchement fade en monsieur parfait insupportable, Chloe ne trouve que peu de scènes pour se démarquer vraiment.

Navigant entre les clichés et les gags bien menés, Mariage à l’anglaise dit beaucoup sur notre temps. Il est sans doute de plus en plus difficile pour un couple de surmonter les épreuves qui l’attendent. Et pour des êtres aux ambitions différentes de garder intacts leurs sentiments.

Note : 6/10

Mariage à l’anglaise (titre original : I Give It A Year)
Un film de Dan Mazer avec Rose Byrne, Rafe Spall, Simon Baker et Anna Faris
Comédie, Romance – Royaume-Uni – 1h37 – Sorti le 10 avril 2013
Grand Prix du Festival de la Comédie de l’Alpe d’Huez

La Belle endormie

Déjà Mar adentro, Million dollar baby, ou plus récemment Amour ou Quelques jours en septembre abordaient la fin de vie et le droit de mourir. Marco Bellocchio s’empare du sujet dans un film choral intéressant mais mal construit. Les différentes histoires font du surplace mais le film est sauvé par quelques très jolies scènes et par une large exploration de son sujet.

Synopsis : En 2008, l’Italie se déchire autour du sort d’Eluana Englaro, une jeune femme plongée dans le coma depuis 17 ans. Le destin de quelques personnages liés à cette affaire.

La Belle endormie - critiqueEluana Englaro, une jeune femme dans le coma depuis 17 ans, déchaîne les passions en Italie. Faut-il arrêter les appareils qui la maintiennent en vie et ainsi mettre fin à ses jours, comme le voudrait son père et comme la loi l’y autorise désormais, ou faut-il au contraire s’acharner, dans l’attente d’un éventuel miracle?

Alors que d’ici un ou deux jours, la jeune femme devrait être "débranchée", quatre personnes sont confrontées aux douloureuses question de la valeur de la vie et de la liberté de vivre et de mourir.

A chaque fois, un couple se crée, composé d’une part d’une femme entre la vie et la mort et de l’autre, d’une personne extérieure qui veut la sauver.

Rosa est comme Eluana, plongée dans un état végétatif, incapable de décider pour elle-même. La mère de Rosa, une célèbre actrice, lutte de toutes ses forces pour la vie de sa fille, quitte à se refuser à elle-même le droit de vivre. Maria ne connaît pas Eluana, mais elle joue auprès d’elle le même rôle que la comédienne auprès de sa fille. Farouchement opposées à laisser partir ces êtres dans le coma, les deux femmes partagent aussi des convictions religieuses radicales qui touchent souvent au fanatisme.

Quand Maria, entourée de centaines de croyants, passe ses journées à prier pour qu’Eluana soit maintenue en vie, quand la grande actrice, qui reconnait d’ailleurs vouloir être une sainte, fait des allers-retours dans son couloir en récitant de plus en plus fort l’Ave Maria, on est pris de vertige face à des attitudes aussi irrationnelles qu’inquiétantes.

De l’autre côté du prisme, la femme d’Uliano, très malade, est encore consciente, elle peut donc dire si elle préfère continuer ou arrêter de souffrir. Elle dépend cependant de son mari : il est le seul à pouvoir décider de respecter ou non sa volonté. Rossa n’est pas aux portes de la mort, mais son addiction à la drogue la condamne à une vie dont elle ne veut pas. Pallido a-t-il le droit de l’empêcher de mourir? Dans ces deux histoires, il n’est pas question de Dieu, simplement de choix, de morale et d’amour.

Qu’est-il possible de faire pour les autres? Vaut-il mieux les accompagner vers la mort ou vers la vie? Les réponses dépendent bien sûr des contextes. Soulignant l’absurdité de l’acharnement thérapeutique, La Belle endormie rappelle que la vie est un bien précieux mais que la liberté de choisir est essentielle. Et si Pallido peut essayer d’empêcher Rossa de se tuer, elle sera finalement la seule à pouvoir décider si elle veut vivre ou mourir. Refuser ce choix à des personnes qui n’ont pas les capacités physiques de faire ce qu’elles veulent, c’est leur refuser leur statut d’être humain.

Dans cet enchevêtrement de problématiques similaires, le film alterne les tons, entre la farce politique et le drame bourgeois, entre la romance post-adolescente et le conte moral. Malheureusement, les quatre histoires sont toutes bancales. Le segment d’Isabelle Huppert fait du surplace, tout entier construit autour d’un acte prévisible. Les personnages tournent en rond et rien n’avance. L’histoire d’amour de Maria et Roberto est un peu inconsistante, en dépit d’une très jolie scène de rencontre. La maladie du frère de Roberto est inutile et artificielle. Les pérégrinations d’Uliano sont un peu statiques et répétitives. Quant à Rossa et Pallido, leur histoire est finalement très sommaire.

C’est à la fin du film qu’on trouve les plus belles séquences, comme si Marco Bellocchio arrivait enfin à donner du sens et de l’épaisseur à ses récits. La dernière scène entre Rossa et le docteur, alors que celui-ci s’est endormi, est un très joli moment de cinéma. Quant à la dernière séquence du film, entre un père et sa fille, elle clôt avec subtilité un débat loin d’être apaisé.

Dommage qu’avant ces dix dernières minutes, La Belle endormie ait eu tant de mal à trouver son rythme et son unité. Trop brouillon, le film n’arrive pas vraiment à trouver sa direction. Beaucoup de choses semblent toujours superflues, à commencer par l’histoire portée par Isabelle Huppert.

Note : 5/10

La Belle endormie (titre original : La Bella Addormentata)
Un film de Marco Bellocchio avec Toni Servillo, Isabelle Huppert et Alba Rohrwacher
Drame – Italie, France – 1h50 – Sorti le 10 avril 2013
Prix Marcello Mastroianni du meilleur jeune espoir au Festival de Venise 2012 : Fabrizio Falco

The Grandmaster

The Grandmaster s’inspire de la vie d’Ip Man. Les autres personnages sont tous fictifs, ils sont là pour raconter un âge d’or de l’histoire des arts martiaux. Pourtant, le récit n’est qu’un jeu de marionnettes, il ne laisse aucune empreinte sur le spectateur. Et derrière la pyrotechnie, derrière les masques et les postures convenus, le film manque cruellement de substance.

Synopsis : Chine, 1936. le Grand maître Baosen, à la tête de l’Ordre des Arts Martiaux Chinois, cherche son successeur. Ip Man affronte alors les grand maîtres du Sud…

The Grandmaster - critiqueWong Kar-Wai veut retracer dans un même mouvement l’histoire du kung-fu, l’histoire de la Chine et l’histoire d’un homme, Ip Man. L’ambition est énorme, l’échec est à sa mesure. Rien de neuf n’émerge vraiment de ce film ultra-référencé, dont la plupart des séquences, personnages et dialogues ont déjà été vus des dizaines de fois dans un film d’arts martiaux asiatique ou dans un western spaghetti.

Chaque plan du film est stylisé à l’extrême. Le temps se dilate dans des ralentis d’abord séduisants puis répétitifs, l’image a un grain étrange qui rappelle les documents d’époque et place encore un peu plus le film dans le cours solennel de l’Histoire.

Mais à force de vouloir rendre chaque instant mythique, Wong Kar-Wai tombe dans deux écueils rédhibitoires. D’abord, l’histoire est opaque au possible. Très difficile de s’y retrouver dans ces batailles entre Nord et Sud, entre maîtres et disciples, entre criminels et vengeurs. Les motivations des personnages sont tout à fait sibyllines, et ce qui est d’abord énigmatique devient vite agaçant. Les sauts temporels paraissent aléatoires, le scénario semble se déployer sans logique et sans enjeu, si ce n’est celui de multiplier les scènes de combat.

Des personnages sont inexploités, introduits puis abandonnés, sans qu’on ne comprenne vraiment ni leur place dans le récit, ni l’intérêt de leur histoire. L’économie de mots et les regards mystérieux finissent par se caricaturer eux-mêmes, les visages sont stylisés jusqu’à n’être plus que des figures de style.

Le deuxième écueil est alors inévitable : jamais on n’éprouve aucune empathie pour ces personnages-figurines. Même l’histoire d’amour nous est indifférente, et ce malgré quelques plans magnifiques. Les non-dits sont poussés si loin qu’ils sont vidés de leur substance : les héros n’ont en fait rien à se dire. Le trop-plein de subtilité cache le néant : finalement, il n’y a rien d’autre que des codes, d’honneur, de vengeance, d’orgueil, d’amour.

Et quand le rideau se ferme, la philosophie du kung-fu paraît vaine et dépassée, une pure forme dénuée de sens. Sans histoire, sans émotion, sans vie, The Grandmaster est un film abstrait où le climat (la neige, la pluie) n’est là que pour mieux glorifier le combat, un feu d’artifice d’images ahurissantes et de lieux communs, qui ne ravira sans doute que les amateurs d’arts martiaux. Pour les autres, les mêmes chorégraphies semblent s’enchaîner sans but et sans folie. Sans amour et sans âme.

Note : 2/10

The Grandmaster (titre original : Yut doi jung si)
Un film de Wong Kar-Wai avec Tony Leung, Zhang Ziyi, Chang Chen
Action, Arts martiaux – Chine – 2h02 – Sorti le 17 avril 2013

Le Temps de l’aventure

Une banale histoire d’adultère parsemée de quelques échappées cocasses et émouvantes. L’atout numéro 1 du Temps de l’aventure : Emmanuelle Devos, qui mange l’écran. La principale souffrance du film : en dehors d’Emmanuelle Devos, rien ni personne n’arrive vraiment à exister.

Synopsis : Une journée. Un train. Deux inconnus. Des échanges de regards, le cœur qui bat. Le regarder partir, le perdre à tout jamais ou s’offrir au temps de l’aventure ? Et si la vie d’Alix basculait…

Le Temps de l'aventure - critiqueCe qui rend Le Temps de l’aventure si particulier, c’est que Jérôme Bonnell semble sans cesse hésiter entre la solennité d’un coup de foudre et l’absurdité du quotidien. Les scènes les plus lourdes alternent avec des moments d’étrange légèreté, le burlesque chasse le drame quelques instants puis celui-ci revient, encore plus déterminé.

C’est notamment dans les parenthèses de solitude qu’Alix vit ses instants les plus fragiles. Une rencontre surréaliste avec sa sœur donne de l’air et de l’humour au récit. Un poteau ou une audition font le reste.

Mais quand Alix est avec Douglas, l’ombre du bonhomme pèse sur l’histoire, d’autant plus imposante que Gabriel Byrne parle anglais, qu’il est là pour un enterrement et qu’il a toujours le visage très fermé. Ce qui est particulièrement dommage, c’est que les deux univers du film, la romance et l’égarement, n’arrivent pas à s’interpénétrer, à l’exception notable de la séquence où Alix arrive devant l’église. Alors, la gêne et la surprise se mêlent dans un moment d’humour tendre renforcé encore par la présence embarrassante de Rodolphe.

Cette petite magie de l’instant se perd bientôt dans les formes convenues de l’aventure adultère, d’autant plus agaçante qu’il y a trop d’égoïsme (trop d’inconsistance, trop d’inconséquence) dans l’attitude d’Alix pour qu’on arrive à s’accrocher à son histoire. Tromper n’est pas un jeu.

Emmanuelle Devos est parfaite, délicate et instable, Gabriel Byrne est artificiel, trop calme, trop neutre. Le film se termine sur une ouverture qu’on imagine être un casse-tête déchirant pour chacun des protagonistes, et surtout pour Alix.

La romance du Temps de l’aventure se construit d’un bout à l’autre de motifs très ordinaires. On doit bien admettre cependant que le film est souvent juste et qu’il trouve, par moments, une savoureuse absurdité, comme si loin de l’amour, quand nous sommes abandonnés à nous-mêmes, plus rien n’avait vraiment de sens.

Note : 5/10

Le Temps de l’aventure
Un film de Jérôme Bonnell avec Emmanuelle Devos, Gabriel Byrne et Gilles Privat
Romance, Comédie dramatique – France – 1h45 – Sorti le 10 avril 2013

Les Croods

Après l’épouvantable Les 5 Légendes, DreamWorks revient en forme avec Les Croods, une aventure familiale drôle et touchante. Certes, l’inventivité n’est pas encore au rendez-vous et L’Âge de glace semble avoir beaucoup inspiré Chris Sanders et Kirk DeMicco, mais on ne boude pas notre plaisir devant ce film attachant et bien mené.

Synopsis : Lorsque la caverne où ils vivent depuis toujours est détruite, les Croods se retrouvent obligés d’entreprendre leur premier grand voyage en famille.

Les Croods - critiqueLes Croods est sans aucun doute le meilleur film de DreamWorks depuis Dragons, déjà réalisé par Chris Sanders. Les thématiques sont d’ailleurs les mêmes : de jeunes héros se rebellent contre la peur et les traditions pour rompre le cou aux préjugés et sauver leurs proches.

Loin, très loin de la bêtise des 5 Légendes, là où le bonheur est affaire de foi et d’illusions, Les Croods défend une vision volontariste dans laquelle la vie dépend des choix et des risques pris par chacun.

Contre un père conservateur et ultra-protecteur, Eep préfère prendre sa vie en main. Elle et Guy opposent l’intelligence à la tradition, la vie à la sécurité. Alors qu’aujourd’hui, des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue pour défendre des coutumes ancestrales contre la justice et le progrès, Les Croods rappelle que la vie se nourrit de l’évolution. Plutôt que de voir l’avenir comme une menace, Sanders et DeMicco l’envisagent comme une source d’espoir et d’aventures, de découvertes et de possibilités multiples.

A ce discours bienvenu s’ajoutent des scènes d’aventure remarquables. Ce sont les différentes courses-poursuites qui nous tiennent le plus en haleine, portées par une réalisation dynamique et un graphisme réussi. Les idées foisonnent dans cette jungle d’autrefois et l’humour est au rendez-vous.

Quelque part entre L’Âge de glace (les personnages et les péripéties se ressemblent beaucoup) et Les Pierrafeu, le film manque certes d’originalité pour pouvoir se ranger à côté des chefs d’œuvre de Pixar. Mais le divertissement est entraînant, drôle et intelligent. C’est déjà beaucoup.

Note : 6/10

Les Croods (titre original : The Croods)
Un film de Chris Sanders et Kirk DeMicco avec les voix de Nicolas Cage, Ryan Reynolds et Emma Stone
Film d’animation – USA – 1h32 – Sorti le 10 avril 2013

Macadam Cowboy

Alors que Dustin Hoffman réalise son premier film (Quartet), revenons à l’une des œuvres majeures qui marqua sa brillante carrière d’acteur. Macadam Cowboy fut le premier film classé X à obtenir l’Oscar du meilleur film. Dans cet anti-western, Joe Buck va vers l’est pour essayer de vivre grâce aux femmes. Le rêve américain perverti n’est plus alors que désillusion…

Synopsis : Joe Buck quitte le Texas pour New York, où il espère se faire entretenir par des femmes riches. A la place, il y rencontre Ratso, un petit italien chétif, boiteux et tuberculeux.

Macadam Cowboy - critiqueUn jeune texan naïf arrive à New York, sûr de faire fortune en tant que gigolo. Son périple se construit de déceptions et d’humiliations. Victime d’un passé douloureux, Joe Buck est d’abord d’un optimisme sans faille, avec sa gueule d’ange et son accoutrement de cow-boy, il se fait l’héritier des mythes américains : rien ne lui est impossible, le monde lui appartient.

Quand ses espoirs se confrontent à la dure réalité, ses difficiles expériences passées reviennent dans son esprit, comme pour démontrer le cycle infernal et multiforme de l’hostilité, qu’elle se développe à la campagne ou bien en ville. Ces souvenirs refoulés remontent jusqu’au spectateur sous la forme de flashbacks morcelés, nous communiquant ainsi l’ampleur du traumatisme.

Rarement la ville n’a été aussi cruelle au cinéma. Dans cette métropole indifférente et individualiste, les plus faibles ne survivent pas. Mais au bout de la marginalité, Joe Buck va gagner quelque chose de très rare dans ce monde: une amitié. La très belle musique ajoute à la mélancolie de l’ensemble et prépare un dénouement d’autant plus triste qu’il laisse flotter un léger optimisme.

John Schlesinger arrive à nous attacher à ses antihéros tout en détruisant le mythe du cow-boy américain. La séquence de fête psychédélique montre que les époques changent. La marche du temps ne se conforme à aucun idéal, elle détruit le passé et réinvente sans cesse le présent. Macadam Cowboy est à ce titre l’un des grands repères du Nouvel Hollywood : il s’affranchit des codes du cinéma classique pour s’attaquer à des sujets complexes et tabous. Quitte à livrer une histoire iconoclaste, parfaitement unique et profondément bouleversante.

Note : 8/10

Macadam Cowboy (titre original : Midnight Cowboy)
Un film de John Schlesinger avec Dustin Hoffman, Jon Voight
Comédie dramatique – USA – 1969 – 1h53
Oscars 1970 du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario adapté, Baftas 1970 du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur scénario, du meilleur montage et de la révélation de l’année (pour Jon Voight)

Quartet

Petit événement : Dustin Hoffman réalise son premier film à 75 ans. Malheureusement, Quartet est une comédie engoncée, aussi insolente que la mère-grand des contes de fée. L’entreprise est trop sage, elle manque d’audace et d’impertinence. Beaucoup de bons sentiments et finalement peu d’émotion.

Synopsis : Dans une maison de retraite pour musiciens et chanteurs d’opéra, l’arrivée de la diva Jean Horton perturbe les pensionnaires, surtout son ex-mari qu’elle n’a pas vu depuis 15 ans.

Quartet - critiqueQuartet est un film sur une maison de retraite accueillant des vieux musiciens et chanteurs d’opéra, réalisé par Dustin Hoffman, 75 ans. Tout cela semble annoncer quelque chose de très policé, et malheureusement, c’est effectivement le cas.

Certes, Quartet nous dit qu’il n’y a pas d’âge pour tomber amoureux, pour pardonner, pour renaître, pour chanter, pour profiter de la vie, et pour mettre en scène son premier long métrage. Mais le feel good movie sent fort la naphtaline, non pas par son sujet guindé ou par son vénérable casting, mais par la raideur de son scénario et la mollesse de sa mise en scène.

Dustin Hoffman ne prend aucun risque, il semble faire ses gammes dans une comédie "so british" d’un classique à tomber par terre (et rester grabataire). On rit avec un dentier.

L’intrigue est souvent forcée et maladroite : les personnages changent d’avis radicalement, et trop vite. Il suffit d’une nuit à Reginald pour pardonner ce qu’il pensait impardonnable, et d’une autre nuit à Jean pour envisager ce qu’elle disait inenvisageable.

On sent les efforts d’Hoffman pour donner du souffle à son film : chaque scène dans le quotidien de Beecham House est un joyeux bordel, les dialogues fusent et l’énergie déborde, à l’opposé de l’idée qu’on se fait généralement d’une maison de retraite. Pourtant, cet enthousiasme ne paraît pas toujours naturel, et on comprend trop bien la volonté du réalisateur de donner une seconde jeunesse à ses personnages. De même, on est peu convaincu par l’acte de transmission de l’ancienne à la jeune génération, montré de façon trop illustrative.

Malgré les meilleures intentions qui soient, Quartet est trop académique, donc poussiéreux. C’est lors du générique de fin que Dustin Hoffman s’approche le plus de son objectif, quand des vieilles photos nous montrent les acteurs du film au sommet de leur gloire. Alors, l’émotion nous effleure : certes ils sont encore capables de porter une œuvre de cinéma avec talent, mais personne ne peut rien contre les ravages du temps.

Note : 3/10

Quartet
Un film de Dustin Hoffman avec Maggie Smith, Tom Courtenay, Billy Connolly, Pauline Collins, Michael Gambon et Sheridan Smith
Comédie – Royaume-Uni – 1h38 – Sorti le 3 avril 2013

La Jetée

Roman-photo, poème métaphysique, La Jetée est le film culte qui inspira Terry Gilliam pour son excellent L’Armée des 12 singes. En quelques mots et quelques images, Chris Marker raconte la destinée de l’humanité et l’existence d’un homme. Et livre une réflexion intense et très troublante sur la condition des hommes, englués dans le passage du temps.

Synopsis : Paris, après la fin de la 3ème Guerre Mondiale. La surface de la Terre est devenue inhabitable. Dans les sous-sols, les scientifiques essaient d’établir un corridor temporel pour "appeler le passé et l’avenir au secours du présent"…

La Jetée - critiqueLa Jetée fait partie de ces rares courts métrages qui sont restés dans la postérité comme des œuvres de cinéma à part entière (on pense notamment au Chien andalou de Buñuel ou au Nuit et Brouillard de Resnais). Il s’agit d’un film très simple et follement complexe, d’un récit narratif et d’un essai expérimental.

Comme si Chris Marker avait réussi à confondre en un même objet ce qui d’habitude s’oppose. Alors, La Jetée, est-ce vraiment du cinéma, ou bien simplement de la photographie? Le film rappelle qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre l’un et l’autre, et si l’illusion du mouvement est habituellement le fait de la vitesse de projection des images fixes, elle est ici le fruit de notre imagination.

Les photos nous sont présentées une à une, très loin du fameux 24 images par seconde. On a bien le temps de voir que ce sont des photos, que rien ne bouge. Et pourtant, la voix off accompagne les images de sorte que notre esprit comble les trous, rajoute le mouvement qui manque, donne aux images la fluidité qui en ferait un film.

Le montage est habile, parfois en coupe sèche, parfois en fondus enchaînés poétiques. S’il n’y a que des fragments de réalité, c’est que La Jetée est un film sur la mémoire, et que celle-ci ne nous permet jamais d’accéder à la continuité du passé. Ce qui différencie essentiellement les souvenirs des événements tels qu’ils ont eu lieu, c’est l’écoulement du temps, que l’esprit ne sait pas recréer. Alors, à partir de photographies sensibles du passé, il imagine, il utilise sa raison pour recoller les images multiples qui forment les souvenirs.

Le film de Marker fonctionne comme la mémoire, il demande à notre esprit de travailler à partir de quelques images qui font office de souvenirs et d’un monologue qui fait office de pensée. Il nous demande de nous rappeler, et nous donne les éléments qui nous manquent pour nous approprier la vie d’un étranger.

Si l’homme du film ne fait que divaguer d’un souvenir à l’autre, il n’arrive à se superposer vraiment avec ce qu’il vit que dans une très courte séquence, magnifique de poésie, quand enfin le cinéma reprend le dessus sur l’image figée et offre au héros malheureux le temps si fragile et si précieux de l’amour.

Car c’est bien cela le sujet du film, le temps qui passe et qui ne revient pas. Alors, il reste la science-fiction, et Chris Marker nous invite à une expérience métaphysique du voyage temporel. Le passé, le présent et le futur entrent en collision dans une œuvre poétique qui parle avant tout d’amour, de mort, de guerre, et des destins enchevêtrés de l’individu et de l’humanité.

Et quand, au-delà des couloirs temporels, le passé et le futur se rejoignent enfin, quand on assiste au rendez-vous funeste programmé depuis toujours, alors le sens de la vie se réduit tragiquement à la mort. Et on est devant l’une des fins les plus déchirantes de l’histoire du cinéma, que Terry Gilliam reprendra dans son magnifique L’Armée des 12 singes.

Au-delà de cette passionnante fable post-apocalyptique et des fascinants recours du futur pour survivre (un double futur, le premier hanté par les spectres d’Auschwitz et d’Hiroshima, le second habité par des hommes qui ressemblent à des âmes), c’est donc l’absurde tragédie de la vie de chaque être humain qui nous est contée. Car comment survivre, comment aimer, comment même envisager l’avenir quand depuis très jeunes, nous sommes forcément obsédés par notre propre mort?

Note : 9/10

La Jetée
Un film de Chris Marker avec Jean Négroni, Helene Chatelain, Davos Hanich
Science-fiction – France – 28 minutes – 1962
Prix Jean-Vigo 1963

La Maison de la radio

En construisant artificiellement son film comme une succession d’instants qui formeraient une même journée, en recréant une unité temps qui n’existe pas vraiment, Nicolas Philibert essaie de donner du lien à son documentaire. Si certaines séquences sont touchantes, l’ensemble n’est malheureusement qu’une accumulation sans véritable horizon. Et le temps finit par se faire long.

Synopsis : Une plongée au cœur de Radio France, à la découverte des mystères et des coulisses d’un média dont la matière même, le son, demeure invisible.

La Maison de la radio - critiqueD’abord, le projet est saisissant. Nicolas Philibert pourrait parcourir ainsi n’importe quelle grande entreprise, dévoilant une micro-société étonnante et diverse. Mais en s’intéressant à La Maison de la radio, le réalisateur décide de montrer à l’image ce qui n’est pas sensé être vu : les coulisses du son.

Il y a donc un double projet et les différentes séquences du film peuvent intéresser pour ce qu’elles nous montrent spécifiquement sur les dessous de la radio, ou pour ce qu’elles disent plus généralement sur le fonctionnement d’une grande institution.

Dans ce florilège de moments de vie et d’émissions, le travail sur le son est admirable, tandis que le jeu du montage frotte les uns aux autres les mondes et les ambiances très variés qui cohabitent au sein d’un même bâtiment. Souvent, les coupes sont très brutales, interrompant un questionnement, une grande déclaration ou un chant lyrique au moment crucial pour relancer l’intérêt sur le calme d’un bureau ou sur le travail minutieux d’un ingénieur du son. Ces reprises sont souvent la source de confrontations étonnantes et absurdes.

De tous ces petits bouts d’existence s’échappent beaucoup de tendresse et d’humour, et quelques moments de passion ou de grâce (dans un discours qui s’emballe ou dans une prestation sonore qui nous enchante).

Pourtant, le projet est vite confronté à la limite même de son procédé. Car qu’apprend-on de ce portrait habile et méticuleux? Pas grand chose. Souvent, les instants filmés fonctionnent pour eux-mêmes, pour le petit plaisir fugitif qu’ils nous donnent. Une sorte de complicité se crée parfois entre le spectateur et le réalisateur, entre le spectateur et tel ou tel intervenant. Mais l’ensemble ne prend pas sens.

Le film de Nicolas Philibert se déploie sur le mode de l’énumération : il semble qu’il y ait beaucoup de choses à montrer mais rien à en dire vraiment. Et bientôt, La Maison de la radio commence à se répéter, à traîner franchement en longueur. Sur un film court, on aurait pu comprendre d’être face à une entreprise purement descriptive. Mais au bout d’1h40, les anecdotes succédant aux anecdotes, le spectateur est lassé.

On est face à un beau projet de cinéma qui n’a pourtant pas trouvé son but. Le film manque cruellement de sens, il ne nous apprend ni ne défend rien. Philibert construit un objet tendre et franchement vain, construit d’étincelles et d’insignifiance.

Note : 4/10

La Maison de la radio
Un film de Nicolas Philibert
Documentaire – France – 1h43 – Sorti le 3 avril 2013

Le Monde fantastique d’Oz

Après sa trilogie Spider-Man et son amusant film d’horreur Jusqu’en enfer, Sam Raimi change d’univers et s’attaque à la "magie Disney". Après 20 premières minutes plutôt attendrissantes, Le Monde fantastique d’Oz nous embarque dans une aventure plutôt bien conduite mais très banale.

Synopsis : Quand Oscar Diggs, un obscur magicien, est propulsé du Kansas au luxuriant Pays d’Oz, les habitants du pays le prennent pour le Grand Magicien sensé les sauver.

Le Monde fantastique d'Oz - critiquePréquelle au grand classique de 1939, Le Monde fantastique d’Oz se propose de nous raconter la jeunesse du magicien d’Oz, et comment ce charlatan du Texas est devenu le mythe d’un pays féérique.

Pour cela, Sam Raimi s’inspire d’abord de l’âge d’or hollywoodien. Le noir et blanc et le format 4/3 du début, accompagnés d’une 3D anachronique, sont l’écrin d’une aventure à l’ancienne.

Comme dans Le Magicien d’Oz, quand le héros atteint le pays d’Oz, le monde devient coloré. En 2013, le format carré s’étire aussi pour laisser place au cinémascope. La 3D devient plus évidente (jusqu’à parfois transformer les prises de vue en manège quasi interactif), le son prend du relief et les effets spéciaux finissent le travail. Les techniques modernes s’emparent de l’aventure naïve pour créer un blockbuster finalement peu original, ne s’écartant pas des multiples adaptations hollywoodiennes récentes de contes de fées traditionnels.

On retient tout de même ces 20 premières minutes nostalgiques. Quand la flamme d’un cracheur de feu envahit les bandes noires latérales de la toile, donnant l’illusion, par le jeu d’un cinémascope déguisé en format 4/3, que le spectacle sort des limites de l’écran, alors le cinéma retrouve quelques instants sa magie primitive (le scénario du film jouera lui aussi sur cette magie primitive pour trouver sa conclusion).

Et le personnage de Theodora nous intrigue dès son apparition : il y aurait là un mystère à développer mais malheureusement, la suite du film impose un comportement stéréotypé à cette sorcière plus complexe et nuancée que ne le sont les autres protagonistes de l’histoire.

C’est sans doute cette banalisation des enjeux propres à Oz qui déçoit au fur et à mesure. Les personnages et les gags sont très communs. Et en fin de compte, le film se termine en une bataille ordinaire entre le bien et le mal dans laquelle le héros se trouve enfin et découvre les qualités qui sont en lui. Pas très enthousiasmant.

Note : 3/10

Le Monde fantastique d’Oz (titre original : Oz: The Great and Powerful)
Un film de Sam Raimi avec James Franco, Mila Kunis, Rachel Weisz et Michelle Williams
Fantastique, Aventure – USA – 2h07 – Sorti le 13 mars 2013

Les Amants passagers

Après le dérangeant La Piel que habito, Almodovar revient à la légèreté de ses débuts avec une comédie soi-disant débridée. Sauf que tout sonne faux. Comme si une petite voix répétait en boucle au cours du film : "c’est débridé c’est débridé c’est débridé…". Artificiel, pompeux et terriblement creux, Les Amants passagers est un avion sans pilote, condamné au crash.

Synopsis : Des personnages hauts en couleurs pensent vivre leurs dernières heures à bord d’un avion à destination de Mexico. Chacun en profite pour faire des aveux inattendus.

Les Amants passagers - critiqueAlmodovar revient à la pure comédie avec Les Amants passagers, dans lequel il convoque de nombreux habitués de son cinéma pour des numéros d’acteur qui se veulent ébouriffants.

Sauf que dans cet avion en toc, la farce tourne à vide. Chaque personnage a sa petite histoire à réciter, son petit problème à résoudre, qui vient toujours comme un cheveu sur la soupe. Comme si le réalisateur espagnol n’avait décidément rien à raconter et comptait entièrement sur des personnages hauts en couleur.

On sent le scénariste essayant sagement de fabriquer, pour chacun des personnages de l’avion, une petite anecdote bien à lui, des petits enjeux qui viendraient pimenter l’ensemble. Et le film n’est que ça : une succession d’intrigues secondaires jamais intéressantes qui ne trouvent aucune résonance les unes avec les autres.

L’action se perd dix minutes durant dans les rues d’Espagne pour nous conter des événements périphériques d’une banalité à faire peur. Quand cette aventure devient un cul-de-sac, Les Amants Passagers remonte à bord et s’intéresse arbitrairement à un autre protagoniste, à une autre histoire qui tournera court comme la précédente. L’enchaînement révèle un cruel manque d’idées et de cohérence.

On lit ici et là que le cinéaste aurait voulu faire de la situation de l’avion de son film une métaphore de celle de son pays. Vu sous cet angle, on est devant un objet lourdingue et grossier et on se dit que décidément Almodovar n’avait rien à en dire.

Jamais drôle, jamais profond, jamais prenant, Les Amants passagers est un calvaire de 90 minutes. Les récits ne mènent nulle part et finalement, on s’en fout. Ils pourraient tous se crasher, untel pourrait mourir, untel et untel pourraient tomber amoureux ou coucher ensemble qu’on aurait toujours qu’une envie : que ça finisse au plus vite.

Quant aux gags et aux personnages en eux-mêmes, ils sont d’une vacuité impressionnante. On dirait qu’Almodovar parodie son propre cinéma. L’outrance est artificielle, les répliques "osées" sont faibles et consensuelles, et les homosexuels du film sont tellement too much qu’ils deviennent vite agaçants et caricaturaux.

On retient quand même un plan : la caméra parcourt doucement l’espace lugubre d’un aéroport abandonné tandis que seule la bande sonore nous avertit d’un atterrissage compliqué.

Le reste est une accumulation de clichés et d’anecdotes artificielles, sans début, sans fin, sans but, sans inspiration, d’une pauvreté embarrassante, comme l’annonçait déjà la scène d’ouverture entre Penélope Cruz et Antonio Banderas, d’une banalité consternante. Le pire film de Pedro Almodovar.

Note : 0/10

Les Amants Passagers (titre original : Los Amantes pasajeros)
Un film de Pedro Almodóvar avec Javier Cámara, Carlos Areces, Raúl Arévalo et Lola Dueñas
Comédie – Espagne – 1h30 – Sorti le 27 mars 2013

Effets secondaires

Après Contagion, Soderbergh semble décidément s’intéresser aux dangers sanitaires bien qu’ici, il lorgne plutôt du côté de Hitchcock et de son obsession du faux coupable. Intrigant, surprenant puis décevant, le film explore encore l’angoisse qui structure l’œuvre récente du cinéaste : le manque de maîtrise qu’on a sur notre vie, qui peut à tout moment nous échapper.

Synopsis : Jon Banks est un psychiatre ambitieux. Quand Emilie, une jeune femme, le consulte pour dépression, il lui prescrit un nouveau médicament. Sans s’inquiéter des effets secondaires…

Effets secondaires - critiqueMieux vaut voir le film sans rien en savoir. Alors, on se laisse embarquer dans une affaire rocambolesque qui nous tient constamment en haleine. Le thriller n’hésite pas à changer de tête en cours de route. D’abord sombre et inquiétant (à la limite du fantastique), Effets secondaires se transforme peu à peu en un film policier complexe dans lequel la manipulation joue un rôle majeur.

Alors que les rebondissements du scénario se multiplient, on est d’abord surpris, enthousiasmés, puis un peu sceptiques devant cette histoire qui finit par manquer de crédibilité sur certains points. Si le début de l’intrigue est franchement captivant, la suite est moins réussie : le casse-tête est plutôt habile mais le réalisateur finit par en faire trop. Et l’argument de départ, sur le pouvoir de ces fameuses pilules et le brouillard autour de la notion de responsabilité, se dilue peu à peu pour que les questions passionnantes qui étaient soulevées se révèlent être un leurre. Il ne reste alors que des considérations plus évidentes sur les côtés sombres de la nature humaine.

Un temps proche de La Chasse, quand Jon Banks, piégé, doit affronter l’irrationalité de la vindicte populaire, Effets secondaires suit brièvement le chemin de la paranoïa avant de rappeler beaucoup le Passion de De Palma, sorti quelques semaines auparavant.

On doit reconnaître à Soderbergh que son film, plus sobre et plus maîtrisé, est aussi beaucoup moins bancal. Et que son scénario est beaucoup plus astucieux. Il n’en reste pas moins que l’aspect sensuel de l’affaire est clairement de trop. Et que le réalisateur se fourvoie dans une fin improbable et insatisfaisante. Les dernières manipulations de Jon Banks réussissent trop facilement et plongent le film dans la série B.

Comme dans Contagion, comme dans Magic Mike, comme dans Piégée, Soderbergh orchestre un happy end inattendu. Parfois, ce genre de dénouement peut donner au film une dimension supplémentaire, ici il n’en fait qu’un objet fermé, fini, révolu. Le script affichait d’abord des ambitions intéressantes, il se termine en une aventure anecdotique, une sorte de curieuse leçon de vie où la morale est sauve.

Pourtant, comme dans ses trois films précédents, Steven Soderbergh s’intéresse encore une fois à un personnage soumis à une mécanique qui le dépasse. Et comme dans ces films, et dans un genre cinématographique encore différent (le thriller après le film catastrophe, la romance et le film d’action), le héros arrive finalement à décrypter la mécanique qui lui est imposée et à s’en extraire.

Les films de Soderbergh s’enchaînent, apparemment très différents les uns des autres, alors qu’ils ne sont finalement que des variations de la même oeuvre. Comme s’il s’agissait pour le réalisateur américain d’épuiser un même motif qui l’obsède et qui s’impose à son travail, lui qui semble se contraindre à fabriquer à la chaîne des films qui répondent toujours à la même mécanique d’ensemble.

C’est ce qui rend ses derniers projets à la fois anodins (on sent qu’ils ont été réalisés presque machinalement) et fascinants : derrière la mécanique de ces films trop maitrisés se cache toujours la détresse de ne pas pouvoir tout contrôler. Un virus, un complot, une pilule, un mensonge, autant de façons d’être impuissant, autant de moyens d’utiliser l’autre, de le manipuler.

Alors, si les héros de Soderbergh arrivent toujours à reprendre le contrôle, ce n’est sans doute pas étranger au fait que ses films soient si calibrés. Et si le réalisateur ne cesse d’annoncer sa retraite, c’est probablement qu’il aimerait lui aussi, comme ses personnages, se libérer de cette mécanique souveraine qu’il s’est imposée et qu’il ne maîtrise plus.

Note : 5/10

Effets secondaires (titre original : Side Effects)
Un film de Steven Soderbergh avec Rooney Mara, Jude Law, Catherine Zeta-Jones, Channing Tatum et Vinessa Shaw
Thriller – USA – 1h46 – Sorti le 3 avril 2013

Stories We Tell

En trompant le spectateur dans une docufiction subtile, Sarah Polley démontre qu’une histoire vraie racontée est d’abord une histoire réinventée, recréée de toute pièce. Voulant saisir la Vérité qui semble toujours s’échapper, la réalisatrice découvre un obstacle de taille : le mensonge de sa mère. On regrette beaucoup de ne sentir face à ça ni révolte, ni indignation.

Synopsis : Sarah Polley a perdu sa mère à 11 ans. Cherchant à mieux cerner la personnalité de cette femme qu’elle a peu connue, elle découvre un gigantesque secret de famille.

Stories We Tell - critiqueLoin d’elle interrogeait la permanence de l’amour. Dans Stories We Tell, Sarah Polley ausculte le passé de sa famille en essayant notamment de mettre à jour la personnalité de sa mère, aujourd’hui disparue. Qui était Diane Polley? Que sont devenues ses amours, vingt ans après sa mort?

Pour répondre à ces questions, la réalisatrice n’a à sa disposition que les histoires racontées par l’entourage de sa mère. Or, comment s’approcher au plus près de la vérité quand chacun raconte suivant son point de vue, convaincu que les choses se sont passées telles qu’il les a vécues, telles qu’il s’en souvient et telles qu’il les raconte? Entre les fautes de jugement qu’on a pu faire sur le moment, les erreurs ou les parti-pris d’interprétation, l’imprécision des souvenirs et les approximations du langage, il existe une multitude de façons de perdre l’histoire en route, de la détourner, d’en créer une autre, plus ou moins vraie, plus ou moins faussée.

Sarah Polley frotte entre eux les différents points de vue comment on frotterait des pierres, dans le but de faire jaillir une flamme, la vérité. Confrontée à son impuissance, à l’impossibilité même d’être parfaitement juste, la réalisatrice canadienne décide alors elle aussi de raconter son histoire.

Son film mélangera les interventions "propres" de ses proches à des bouts de making of, filmés en caméra amateur, comme si un spectateur s’était glissé dans la pièce où était tourné le documentaire et en avait rapporté quelques images volées. Michael Polley raconte ses souvenirs parfois de manière directe, parfois à travers la lecture d’un texte qu’il a écrit et qui les relate, brouillant ce qui relève de la mémoire et ce qui relève du récit. De même, les images d’archives sont mêlées à des reconstitutions jouées par des acteurs et filmées en super 8, comme s’il s’agissait de recréer aujourd’hui les images manquantes du passé. Ainsi, Sarah Polley donne sa pleine expression cinématographique à son projet : accéder aujourd’hui à un passé dont il ne reste plus de trace objective, rendre vie par les histoires que nous racontons à des événements qui n’existent plus.

Alors, elle invente les vidéos qui n’ont pas été filmées, jusqu’à ce que les vraies images d’archives et les fausses deviennent difficiles à discerner. Entre documentaire et fiction, entre investigation et reconstitution, la frontière devient floue, comme elle l’est toujours dans un récit entre véracité et imagination, comme elle l’est toujours dans l’autre entre sincérité et mensonge.

Jusqu’à se demander : la vérité est-elle accessible? Ce qui choque le plus dans Stories We Tell, c’est que la vie entière de Sarah Polley et de ses proches est construite sur un mensonge et que pourtant, personne ne juge Diane Polley, personne ne semble s’offusquer vraiment de ce secret qui aurait pu ne jamais être révélé. La vérité est inestimable, d’où le travail de la réalisatrice. Pourtant, la révélation abasourdissante à laquelle on assiste semble n’ébranler les personnages qu’en surface. N’y a-t-il rien de plus grave que ce qu’a fait Diane, refusant à ses proches la connaissance de faits qui fondamentalement les concernent?

Pas évident de recréer le passé

Exposer les raisons qui expliquent ce geste ne peut en aucun cas l’excuser. Et si Stories We Tell est un récit habile qui pose, par son fond et par sa forme, de nombreuses questions, on reste interloqués devant cette manière de traiter un mensonge énorme comme une quasi-banalité, comme un aléa bien compréhensible de l’existence. On ne sent pas assez l’onde de choc, on ne sent pas assez d’impuissance ni de frustration, mais plutôt de la résignation, une sorte d’attitude fataliste face à ce passé inaccessible et face aux mensonges ineffaçables.

Parce que la vérité a été dissimulée, déguisée, presque effacée, Sarah Polley n’a que son imagination et la dialectique de son film pour se réapproprier son identité. L’affaire est si grave qu’on voudrait que le film adopte une position nette sur le sujet. Pourtant, on emporte avec le générique de fin la désagréable impression que Stories We Tell expose la partialité des points de vue et le mensonge comme des difficultés comparables et nécessaires sur le chemin de la vérité.

Assez intelligemment, la réalisatrice décrit et interroge les obstacles qui se posent devant quiconque essaie de comprendre ce qu’il n’a pas vécu, mais elle tourne autour du pot, semblant refuser de donner son point de vue sur la question. Incapable de vraiment se positionner sur le mensonge de sa mère, Sarah Polley livre un film dont le propos manque finalement de clarté.

Quand la vie de plusieurs personnes se construit sur un mensonge, quand on décide pour les autres de les priver de la vérité, alors le sens des choses s’évapore, il ne reste que détresse et absurdité. Sur un sujet si essentiel, Stories We Tell manque de gravité.

Note : 5/10

Stories We Tell
Un film de Sarah Polley avec Rebecca Jenkins, Peter Evans, Alex Hatz, Michael Polley, Sarah Polley et Harry Gulkin
Documentaire, Comédie dramatique – Canada – 1h48 – Sorti le 27 mars 2013

Queen of Montreuil

Un phoque, une robe rose bonbon, une grue qui surmonte Montreuil, une urne funéraire, autant d’éléments improbables pour cette fable de crise économique, perchée entre le réalisme cru et les coïncidences rocambolesques. Mais à vouloir absolument superposer les vignettes cocasses, Queen of Montreuil sonne malheureusement assez creux.

Synopsis : Agathe, qui vient de perdre brutalement son mari, ne sait pas quoi faire de ses cendres. L’arrivée inopinée chez elle de deux islandais pourrait l’aider à surmonter le deuil…

Queen of Montreuil - critiqueUne jeune femme en deuil rencontre deux islandais, un jeune homme et sa mère bloqués à Paris, et décide de les héberger. En quelques jours, la mère se fait employer en tant que conductrice de grue. Tout dans Queen of Montreuil est aussi simple que cela, les choses se font et se défont ainsi, sans autre raison que l’envie et l’intuition du moment.

Les bizarreries s’accumulent pour dresser un portrait léger et vivant d’une petite communauté de gens qui vivent les uns avec les autres, dans l’absurdité de l’instant. Tout ici doit être loufoque, et tant pis si les personnages finissent par manquer de consistance à force de frivolité.

Alors certes, tous ces seconds rôles farfelus sont parfois drôles et attachants, mais ils ne se différencient pas vraiment les uns des autres, ils répondent tous à la même logique d’insouciance et de folie douce, jusqu’à ce que la fantaisie de l’ensemble paraisse forcée.

L’ouvrier de la grue, la maitresse du mari, le gardien de zoo, le fétichiste des robes, tous entrent et sortent de l’histoire sans rien y changer vraiment, chacun compose sa partition anecdotique, créant une vignette qui n’a pour fonction que d’ajouter encore un peu d’étrangeté dans le scénario.

Caruso et Ulfur sont des personnages creux, ils introduisent dans la vie d’Agathe de nouveaux éléments incongrus, un arbre généalogique (autour duquel se crée un délire très artificiel) ou un phoque (plus réussi). Et puis il y a Anna, dont l’énergie un peu exagérée nous séduit autant qu’elle nous agace. C’est aussi le cas de Florence Loiret-Caille : parfois son air à côté de la plaque nous touche vraiment, d’autres fois elle en fait un peu trop.

Le projet entier semble paradoxalement manquer d’authenticité. A force d’accumuler un tas de petits éléments disparates et saugrenus, le film fait décalé mais ne l’est pas vraiment. Pour quelques moments drôles et tendres (notamment ceux impliquant le voisin fauché), on reste le plus souvent sceptique devant cette comédie désordonnée et un peu longuette.

Note : 3/10

Queen of Montreuil
Un film de Solveig Anspach avec Florence Loiret-Caille, Didda Jonsdottir et Úlfur Ægisson
Comédie – France – 1h27 – Sorti le 20 mars 2013

The Place Beyond the Pines

Comme dans Blue Valentine, Derek Cianfrance s’engouffre dans une histoire presque banale et la sublime. De beaux personnages profondément seuls, quelques scènes magnifiques, des cadres majestueux, une tension qui ne faiblit quasiment jamais et un défi scénaristique inattendu : entre ombres et lumières, The Place Beyond the Pines laisse une empreinte singulière.

Synopsis : Cascadeur à moto dans un spectacle itinérant, Luke découvre que Romina, avec qui il avait eu une aventure, a eu un fils de lui. Bien qu’elle ait refait sa vie, il décide de rester.

The Place Beyond the Pines - critiqueDepuis Blue Valentine, on savait que Derek Cianfrance était un jeune réalisateur à suivre. Confirmation avec The Place beyond the pines, dans un registre assez différent (le thriller remplace la pure romance) même si on reconnaît la patte du cinéaste (élégance et sobriété, goût prononcé pour le mélodrame, solennité du quotidien) et même s’il s’accompagne du même acteur, Ryan Gosling.

Blue Valentine reposait entièrement sur la confrontation de deux amoureux. The Place beyond the pines multiplie les tête-à-tête, les plaçant au centre de son intrigue comme autant de lignes de forces prêtes à déchirer ou apaiser le récit. La plupart des séquences concernées sont des moments de grâce ou de tension admirables.

Cela commence quand Romina vient voir Luke. Le charme opère immédiatement. Eva Mendes, sans fard, crève l’écran. Ryan Gosling est fidèle à lui-même, attachant et mystérieux. Un peu plus tard, Luke parcourt la forêt à toute vitesse sur sa moto. La caméra, enchaînée au bolide, rend palpable l’adrénaline de l’instant et l’imminence du danger. Quelques regards échangés à 100 à l’heure, le début d’une amitié.

Quelques minutes encore, et Luke s’oppose à Kofi dans un brusque déchaînement de violence qui n’est pas sans rappeler certaines séquences de Drive. Un bébé pleure, Luke le calme d’une étreinte hors du temps, moment de cinéma étonnant et mystique.

Ensuite, ce sera au tour d’Avery de rencontrer Romina seul à seul, devant chez elle, dans un tête-à-tête émouvant, en tout point opposé à celui qu’elle avait vécu avec le père de son enfant. Comme s’il était le reflet inversé de celui-ci, Avery reproduira aussi, cerné par les arbres, le duel motorisé de Luke et de Robin. Après qu’il ait suivi la voiture du policier Deluca en forêt, les regards se croisent dans les rétroviseurs. Là encore, le dénouement sera très différent : quand Luke entamait une amitié, Avery y entérine une animosité.

Et le jeu de miroir entre Luke et Avery ne s’arrête pas là. Les deux tête-à-tête les plus marquants du film (entre les deux hommes d’abord, entre Jason et AJ beaucoup plus tard) se répondent avec évidence, mettant les personnages dans des situations inversées, jusqu’à la conclusion, toujours symétrique.

C’est le duel opposant Luke et Avery, au milieu du film, qui constitue le principal coup de force de The Place beyond the pines. Cette magnifique scène de cinéma, intense et sensible, est le noeud de l’intrigue, un retournement percutant de nos certitudes de spectateur. Tout se joue là, jusqu’au pari narratif terriblement enthousiasmant que le réalisateur lui-même compare à Psychose. On glisse alors d’un univers à l’autre, d’un enjeu à son apparent opposé, même si tout est profondément similaire de l’un à l’autre, comme le film ne cessera de le souligner par ces fameux dédoublements de scènes évoqués plus haut. La valse des points de vue rend la vie des personnages tour à tour intime et étrangère, profondément intrigante.

Et puis il y a le duel final. Tout aboutit à ce dernier tête-à-tête qui interroge le destin : sommes-nous prisonniers de notre histoire, devons-nous sans cesse reproduire les mêmes schémas, la vengeance est-elle forcément aveugle?

Un bébé pleure, Luke le calme d’une étreinte hors du temps, moment de cinéma étonnant et mystique.

Certes, le triptyque est inégal et il manque parfois un peu d’originalité. De ces trois récits d’anti-superhéros, le premier est le plus sensible, le plus humain, le plus brut aussi. Difficile pour les suivants d’être à la hauteur de cette petite perle romantique. Le second acte rapproche le film du polar classique, et ce sont les frottements avec le premier segment qui lui donnent son piment. Quant à la troisième partie, bien qu’on ne l’attende pas forcément, elle nous paraît un peu forcée, un peu trop logique pour nous enthousiasmer autant que la première. Néanmoins, la tension monte petit à petit jusqu’à atteindre son paroxysme dans une séquence intense, digne d’une tragédie grecque.

Un souffle mythologique parcourt d’ailleurs l’intrigue de The Place beyond the pines. Entre hérédité et transmission, la relation père-fils ou son absence conditionnent la vie des héros du film. Qu’ils aient été élevés sans père ou écrasés par son aura, les personnages semblent toujours construire leur existence par rapport à lui, pour répondre à ses attentes ou pour forcer son attention. D’où le cycle répétitif et évolutif des générations, qui ne fonctionne que sur deux moteurs : reproduire le même (être fidèle à l’héritage paternel) ou se différencier (et s’opposer).

Difficile alors de ne pas penser à James Gray. Si Blue Valentine était un peu le Two Lovers de Derek Cianfrance, son dernier film évoque forcément La Nuit nous appartient, avec ses problématiques filiales et policières, ses héros maudits et cette ampleur de film noir brillant.

La spécificité de The Place beyond the Pines, c’est d’être tout entier articulé autour de tête-à-tête mémorables. Et de révéler ainsi comment deux hommes que tout oppose peuvent être profondément semblables. Et comment deux vies, deux trajectoires peuvent un jour se percuter pour ne plus jamais être étrangères l’une à l’autre. Si le film ose encore croire en l’homme et en ses décisions, il semble tout de même très difficile d’échapper au poids de son passé.

Les personnages interprétés par Ryan Gosling et Bradley Cooper deviennent alors indissociables, comme les deux faces d’une même pièce. Et si les chances ne sont pas les mêmes, c’est que cette pièce est irrémédiablement truquée.

Note : 8/10

The Place Beyond the Pines
Un film de Derek Cianfrance avec Ryan Gosling, Bradley Cooper, Eva Mendes et Rose Byrne
Thriller, Drame – USA – 2h20 – Sorti le 20 mars 2013

40 ans : mode d’emploi

Dans 40 ans : mode d’emploi, Judd Apatow ausculte les difficultés d’un couple embourbé dans la vie, devenu déjà "vieux" alors qu’il n’a que 40 ans. Le film est une succession de gags plutôt réussis mais rarement novateurs. Il manque quelque chose à cette comédie pour être plus qu’un amusant numéro de plus sur l’American way of life.

Synopsis : La vie de famille de Pete et Debbie, mariés, deux enfants, alors qu’ils découvrent la crise de la quarantaine.

40 ans : mode d'emploi - critiqueIl n’y a pas vraiment d’intrigue ni d’enjeu dramatique dans 40 ans : mode d’emploi. Pas de début, pas de fin, pas de problème à résoudre et très peu d’évolution des personnages. Il s’agit plutôt d’une mosaïque de moments mis les uns à côté des autres pour dessiner le portrait d’un âge, la quarantaine, et d’un mode de vie, la famille.

Dans ce long film à sketches, les seconds rôles ont la part belle car ils sont tous les héros de l’une des petites histoires qui composent l’ensemble. Il y a Sadie et Charlotte, les filles du couple, dont les rapports sont devenus complexes depuis que Sadie est une adolescente. Il y a Desi et Jodie, les vendeuses qui travaillent dans le magasin de Debbie : entre la bombe sexuelle successful et la petite mollassonne complexée, les relations ne sont pas non plus au beau fixe. Et puis il y a les pères du couple : d’un côté, Larry, trop présent, le parasite par excellence, et de l’autre son opposé, Oliver, trop absent, un riche médecin qui a pourtant coupé les ponts avec sa première famille il y a des années.

Et puis il y a Ronnie, le pote glandeur, Jason, le coach-gourou, Catherine, la mère d’élève cinglée (on retrouve Melissa McCarthy, qui nous avait déjà bien fait rire dans Mes meilleures amies) et Graham Parker (le vrai), une ancienne gloire de la musique qui aura bien du mal à permettre au label de Pete de prospérer (on doit noter les nombreuses références musicales du film, souvent excellentes).

Et puis il y a Debbie et Pete, qui se disputent encore et encore au sujet des enfants, de l’argent, du sexe, de leur âge, de leurs goûts musicaux (peut-être le sujet le plus pertinent du film) ou de leur régime alimentaire. Un tas de petites choses du quotidien qu’il faut régler pour arriver à se supporter, précondition à l’amour.
Le film semble constamment hésiter entre une méchanceté un peu cynique et des bons sentiments très consensuels. Il adopte un entre-deux artificiel, essayant de faire émerger d’un enchaînement de gags plus ou moins réussis la vérité d’une vie de couple.

Globalement, le rythme est plutôt bon et les différentes péripéties rendent les personnages attachants. Entre farce amusante et film de mœurs mélancolique, entre les stéréotypes d’usage et quelques moments très vrais, 40 ans : mode d’emploi semble hésiter entre décrire et parodier la réalité. Dans la grande tradition des comédies de remariage américaines, le film défend le couple envers et contre tout (et c’est plutôt réjouissant) : malgré tout, c’est là que se trouve le bonheur, là que se trouve le lieu le plus sûr pour se protéger des autres, toujours étrangers.

Mais jamais Apatow ne propose vraiment quelque chose de nouveau : on a plutôt le droit à une compilation habile de situations déjà vues et bien menées. Comme souvent dans ce genre de comédies américaines, tout converge vers une grande fête en plein air. Malheureusement, celle-ci n’a pas le mordant espéré, et le film se termine un peu en queue de poisson, laissant l’impression qu’il aurait pu prendre fin une demi-heure plus tôt ou plus tard sans que rien ne soit fondamentalement différent.

Trop inspiré par les sitcoms et leur mécanique rodée, Judd Apatow manque un peu d’inventivité pour vraiment nous séduire. Et comme en vérité, tout ce qui pourrait être subversif est vite écarté dans un sourire attendri, 40 ans : mode d’emploi se révèle finalement un peu trop lisse.

Note : 4/10

40 ans : mode d’emploi (titre original : This is 40)
Un film de Judd Apatow avec Paul Rudd, Leslie Mann, John Lithgow, Megan Fox, Maude Apatow, Iris Apatow, Chris O’Dowd, Jason Segel, Melissa McCarthy, Graham Parker et Charlyne Yi
Comédie – USA – 2h14 – Sorti le 13 mars 2013

Camille Claudel 1915

Le titre déjà en dit long : en ne s’intéressant qu’à l’une des 30 années de l’internement de la sculptrice, Bruno Dumont veut filmer le vide, une vie de néant, une femme qui s’absente peu à peu d’elle-même. Pénible et très austère, son film ne vaut que par Binoche, dont le regard appelle l’abîme. Jamais touché, le spectateur reste extérieur à ce drame morne et presque mort.

Synopsis : Hiver 1915. Internée par sa famille dans un asile du sud de la France, Camille Claudel vit recluse, dans l’attente d’une visite de son frère, Paul Claudel.

Camille Claudel 1915 - critiqueCamille Claudel est enfermée contre son gré dans un hôpital psychiatrique. Elle n’a aucun moyen de s’échapper : elle ne peut qu’espérer que sa famille change d’avis et la libère. Le film se concentre sur quelques jours dans la vie de la sculptrice, alors qu’elle est déjà cloîtrée depuis peu et qu’elle le restera encore 28 ans, jusqu’à sa mort.

Durant ces journées de vide intense (qui sont vouées à devoir se répéter indéfiniment), Camille Claudel attend son frère comme les héros de Beckett attendent Godot. Tous ses espoirs, toute sa volonté, ses rires et ses larmes, toute sa vie sont dirigées vers cette visite, seul instant de rupture dans ce quotidien de monotonie et d’ennui.

Le projet de Bruno Dumont est de filmer une femme qui ne fait rien, qui n’a rien à faire, de filmer des journées dans lesquelles il ne se passe rien, de filmer des relations sans vie et sans échange. Un film d’attente, un film d’ennui, dans lequel on attend et on s’ennuie.

Certes Juliette Binoche est convaincante, les traits tirés, le visage hagard, se perdant peu à peu dans la folie à laquelle on la condamne, et certes les rôles secondaires, de vrais patients atteints de vraies pathologies, sont tellement vrais que ça en devient un peu gênant. Presque voyeur, le spectateur assiste à une mise en scène embarrassante : une star erre au milieu de malades mentaux, différente et pourtant devenue l’une des leurs, comme un écho à ce qu’a vécu Camille Claudel, elle-même un peu dérangée et pourtant plutôt saine d’esprit, ne méritant sans doute aucunement d’être enfermée là.

Un abîme de détresse devrait s’ouvrir sous nos pieds mais non, nous nous posons plutôt des questions sur la démarche de filmer de véritables patients. Le désir de liberté devrait exploser mais non, nous nous interrogeons plutôt sur le passé à peine évoqué de la sculptrice. Et lorsque le réalisateur se permet une longue digression en suivant les pas du fameux Paul Claudel, on devrait sans doute s’indigner de l’hypocrisie de cet homme qui croit tellement en Dieu qu’il trouve cela normal d’interdire la vie à sa sœur. Mais on se pose plutôt la question de son texte, décidément trop littéraire, et de ce prêtre qui l’accompagne, personnage inexistant, dont le seul rôle à l’image semble être de donner une justification aux confessions monotones de l’écrivain.

On finit par être convaincu qu’il s’agit là de la plus mauvaise partie du film, celle qui dit sans doute le plus, mais de façon si artificielle et pompeuse qu’on préfère presque regarder le paysage.

Alors s’il se passe vraiment quelque chose dans ce film, c’est du côté du pensionnat dans lequel réside Camille Claudel. Là, dans le désespoir, la vie perd son sens. Mais tout ceci est si théorique que le spectateur n’en souffre jamais vraiment. Camille Claudel 1915 est un film abstrait, un jeu d’ombres fugitives. Un exercice de style qui ne s’adresse jamais au cœur, et très peu à l’esprit. Une œuvre glaciale, peu aimable, peu humaine, étrangement neutre. On en garde bien peu de choses.

Note : 2/10

Camille Claudel 1915
Un film de Bruno Dumont avec Juliette Binoche, Jean-Luc Vincent et Robert Leroy
Drame, Biopic – France – 1h35 – Sorti le 13 mars 2013

Shadow Dancer

Bien mis en scène, bien interprété, Shadow Dancer n’en reste pas moins un thriller anecdotique, la faute à une intrigue décevante et à une fin maladroite. La révélation du film, c’est Andrea Riseborough, qui interprète un personnage solide et fragile comme une toile d’araignée.

Synopsis : Collette, jeune veuve de Belfast, est une activiste de l’IRA. Après un attentat avorté et une arrestation, elle doit choisir : passer 25 ans en prison ou espionner sa propre famille.

Shadow Dancer - critiqueLe film est bourré de qualités formelles : la réalisation est froide et élégante, la tension et l’intensité sont au rendez-vous, les acteurs sont impeccables (notamment Andrea Riseborough, la densité de son jeu y est pour beaucoup dans l’atmosphère oppressante du récit). Tout est crédible, les dilemmes sont saisis avec justesse même s’ils ne sont pas nouveaux.

Malheureusement, c’est le scénario qui pêche. Ici, le suspense ressemble à une bulle qui gonfle, qui gonfle sans jamais trouver son point de rupture. Quand le film se termine, on est loin d’être satisfaits. Certes, une petite surprise relance l’enquête et l’intérêt qu’on lui porte, mais il semble manquer l’essentiel, une raison à tout cela, quelque chose pour étancher notre attente. A la place, on aura le droit à un dernier retournement franchement inutile et malvenu. La fin de Shadow Dancer paraît artificielle et sans pertinence par rapport au reste de l’intrigue.

Finalement, le plus gros défaut du film est d’avoir négligé le personnage interprété par Clive Owen. Mac n’est personne, simplement un agent intègre qui lutte pour protéger son indic. Il n’a pas d’autre attribut, sa personnalité est plate, réduite à la fonctionnalité de son rôle.

Pourtant, c’est dans sa relation à Collette que résidait notre principale curiosité et ce qui aurait dû être la ligne de force du film. Le réalisateur sacrifie cette relation pour se concentrer sur le danger qui guette l’héroïne. A la fin du film, James Marsh semble prendre conscience du gâchis : il tente alors une manœuvre grossière et artificielle pour remettre Mac au centre de l’intrigue, mais il est trop tard.

Après un premier quart d’heure prometteur, Shadow Dancer s’embourbe dans le thriller convenu. Quelques fulgurances sauvent le film de l’anonymat.

Note : 4/10

Shadow Dancer
Un film de James Marsh avec Clive Owen, Andrea Riseborough et Gillian Anderson
Thriller, Drame – Irlande, Royaume-Uni, France – 1h42 – Sorti le 6 février 2013

Cloud Atlas

Comme s’ils observaient la vie sur Terre depuis les confins du cosmos, Tykwer et les Wachowski décrivent un monde peuplé d’âmes en transit, passant d’un individu à l’autre, d’une époque à l’autre, dans une quête mystique qui définit l’humanité. Cette mise en image d’un concept métaphysique est intensément fascinante et captivante. Du cinéma grandiose et décomplexé.

Synopsis : Les destins connectés d’un notaire en 1849, d’un musicien en 1936, d’une journaliste en 1973, d’un éditeur en 2012, d’une serveuse clonée en 2144 et d’un berger après la Chute.

Cloud Atlas - critiqueL’extrême ambition de Cloud Atlas est d’exposer, grâce au cinéma, une théorie qui mêle métempsychose et transcendance, dans une formidable explosion de romanesque et de spectaculaire. Le film ne ressemble à presque rien d’existant, seul The Fountain de Darren Arnofsky présentait un projet un peu comparable.

En mêlant 6 époques, en choisissant une narration alternée dans laquelle les unes répondent aux autres, en faisant le pari quasi-systématique de donner à une dizaine d’acteurs autant de rôles que d’époques traversées par le film, les Wachowski et Tom Tykwer dressent une cartographie métaphysique de la réincarnation et du lien qui unit les âmes avec une évidence vertigineuse.

Pourtant, si le spectateur comprend presque inconsciemment que ces différentes aventures entrelacées sont profondément connectées entre elles, il lui faudra un véritable travail après la fin de la projection pour s’approprier un peu mieux les relations entre les âmes et leur évolution.

Chaque acteur incarne différents personnages mais une seule conscience qui évolue avec le temps dans un cheminement moral qui dépasse le cadre d’une simple vie humaine. Tous les parcours sont possibles, chaque décision d’un être se répercute, non pas seulement sur le monde, mais aussi sur lui-même : elle le prédispose pour ses choix à venir, dans cette vie ou dans la suivante.

La trajectoire complexe des âmes à travers les époques

[Mieux vaut avoir vu le film pour lire la suite de la critique].
Tom Hanks est d’abord un médecin véreux qui n’hésite pas à assassiner par cupidité. A son apparition suivante, il est le tenancier d’un hôtel, toujours intéressé par le profit qu’il peut tirer d’une situation. Mais il choisit tout de même de protéger son client, même s’il demande pour cela une compensation. On imagine qu’en 1973, l’argent n’est pas non plus étranger à sa position de chimiste impliqué dans un scandale nucléaire. Pourtant, sa rencontre avec Halle Berry (qu’il avait sans doute déjà aperçue en 1849 alors qu’elle était une indigène) remet sa vie en question. Par amour, il se range du côté du bien.

L’appât du gain (et de la gloire) motive toujours son personnage en 2012, et celui-ci n’hésite pas à tuer, comme il en avait déjà eu l’intention dans une vie antérieure. Mais d’un être calculateur et perfide, il est devenu une brute instinctive qui agit au grand jour. L’écrivain nous apparaît plus nuancé et plus courageux que le docteur qu’il avait été, bien que le côté sombre de son âme le conduise à un meurtre (exécuté d’ailleurs devant une incarnation discrète de son âme sœur, qu’il n’a pas eu le temps de côtoyer). On peut imaginer que cet amour pour l’argent l’a conduit à devenir un acteur vedette en 2144. Le parcours de son âme se termine alors qu’il est le héros de la dernière période du film. Toujours tenté par le démon niché en lui, Zachry retrouve la femme qu’il avait aimée en 1973. A son contact, et malgré sa lâcheté initiale et le goût du meurtre qui ne le quitte pas, il devient bon, sauve son âme sœur et se sauve lui-même.

Cloud Atlas, film d'aventures

Tom Hanks incarne donc sans cesse un personnage violent, souvent mû par la tentation (du meurtre et de l’argent notamment). Son âme semble lutter au cours des époques contre son avidité, aidée en cela par son amour "éternel" pour Halle Berry. Alors qu’il essayait d’assassiner Jim Sturgess dans la première partie du film, il est devenu son beau-frère dans la dernière, mais il n’arrive pas à dépasser sa peur pour lui sauver la vie et "effacer" son meurtre originel. Il devra encore lutter durant toute cette aventure, avec l’aide de Halle Berry, pour trouver la paix.

Halle Berry incarne une âme en lutte constante pour sa survie. Jeune femme noire effrayée par la violence de l’esclavage en 1849, elle est une juive en danger dans l’Ecosse de 1936, alors que le fascisme se déploie. En 1973, elle est une journaliste qu’on essaie de supprimer, tandis qu’elle lutte au sein de la rébellion (en tant que vieux médecin) en 2144. Elle doit enfin, dans la période finale du film, entrer en contact avec des hommes d’ailleurs si elle ne veut pas mourir, victime d’une radioactivité trop importante.

Avec le temps, elle est de plus en plus engagée pour aider la communauté à combattre les injustices ou simplement à survivre. Séduite par Tom Hanks dès qu’elle le rencontre, elle crée d’autres liens qui résistent aux époques : elle est aidée par deux fois par Doona Bae (clandestine mexicaine en 1973 et clone en 2144) et trois fois par Keith David (ami de son père en 1973, chef de la rébellion en 2144 et prescient dans la dernière période).

Jim Broadbent est un être médiocre, mou et inconstant qui s’affirme peu à peu. Capitaine de navire raciste et violent (mais qui change d’avis et épargne la vie d’un marin noir) en 1849, il est un compositeur jaloux et mesquin en 1936. Toujours lâche et égoïste en 2012, il y connaît pourtant sa pire aventure, ce qui le pousse peu à peu à s’affirmer, à se prendre en main et à devenir sympathique. Il réapparait ensuite dans la peau d’un musicien coréen puis dans celle d’un prescient.

Il sera aidé deux fois dans son parcours par Jim Sturgess, quand celui-ci (alors Adam Ewing) l’empêche de tuer un marin en 1849 et quand il le défend (dans la peau d’un supporter écossais) contre les nurses en 2012. Presque toujours lié à l’art, Jim Broadbent vit à deux reprises une relation compliquée avec Ben Whishaw qui cause à chaque fois sa perte. Celui-ci s’éprend de lui en tant que compositeur en 1936, histoire qui finit dans un bain de sang. Ils ont également eu une aventure en 2012 alors que Ben Whishaw est la femme de son frère, ce qui lui vaudra d’être enfermé dans une maison de retraite. Un lieu sera aussi associé à ses déboires : en effet, la maison de son tragique destin en 1936 continuera à le hanter : il y sera prisonnier en 2012.

Cloud Atlas, farce grotesque

Jim Sturgess est une âme qui se bat pour les autres et pour la liberté. Il acquiert cette vocation dès sa première aventure, alors qu’il réchappe de peu à un meurtre et qu’il prend conscience de l’horreur de l’esclavage. En 2012, c’est en tant que supporter écossais qu’il sauve quatre vieux qui essaient de s’enfuir de leur maison de retraite. Il est ensuite Hae-Joo Chang, résistant contre l’horreur du régime, luttant pour la libération des clones, quitte à avoir une relation d’amour interdite (comme il avait déjà eu une relation d’amitié jugée contre-nature en 1849). Dans la dernière époque, il est le beau-frère de Zachry, il lutte pour essayer de sauver son fils de la barbarie des Kona.

Tout comme Tom Hanks, il vit une histoire d’amour qui traverse les âges. Sa motivation pour survivre en 1849 est de retrouver sa douce Tilda, qui n’est autre que Doona Bae. Celle-ci décidera alors de l’aider dans sa quête de justice antiesclavagiste. Le même duo est associé en 2144 : Jim Sturgess sauve Doona Bae qui l’aidera dans son combat, tandis qu’ils tomberont amoureux. Notons par ailleurs qu’en 1973, lorsque Luisa Rey regarde un portrait des parents de Megan, la nièce de Sixsmith, le couple est encore une fois formé par Jim Sturgess et Doona Bae, comme l’évocation d’une autre époque où ils se sont aimés mais dont le film ne parle pas.

Doona Bae est justement une âme de potentialités, elle a besoin des autres pour se révéler et défendre la justice. Femme d’Adam Ewing en 1849, elle est en 1973 une clandestine mexicaine qui va aider Luisa Rey. Simple clone en 2144, elle devient porte-voix de la rébellion grâce à l’action de Jim Sturgess. Sa parole reste sacrée dans la période finale du film : la tribu sauvage l’a élevée au rang de déesse. C’est toujours par le regard des autres qu’elle s’affirme, passant petit à petit du statut de femme soutenant son mari à celui de divinité.

Cloud Atlas, film de science-fiction

Ben Whishaw ne trouve pas sa place dans la société. Constamment marginal et frustré, il finit souvent mal. Simple moussaillon en 1849, il est en 1936 un musicien prometteur dont l’homosexualité n’est pas acceptée et dont le talent n’est pas reconnu, ce qui le pousse à des décisions tragiques, et ce en dépit du soutien de son amour. Vendeur de disque en 1973, il est le garant de sa propre mémoire. Belle-soeur de Cavendish en 2012, il a eu une histoire avec lui (il avait déjà succombé au charme de Jim Broadbent en 1936) mais il vit une existence frustrée et sans bonheur. En tant que membre de la tribu primitive en 106 après la Chute, il poursuivra son destin tragique. Il est néanmoins le compositeur de la symphonie Cloud Atlas, un sextet qui lie le film.

Hugo Weaving sera un personnage constamment mauvais, de plus en plus actif et donc de plus en plus inquiétant. Toujours du côté du régime et de l’oppression, il est un beau-père esclavagiste en 1849, un nazi qui a rompu son amour pour une juive en 1936, un tueur à gages au service d’intérêts financiers inhumains en 1973, une nurse despotique en 2012, un soldat du régime en 2144, et carrément l’incarnation du mal présent en Zachry en 106 après la Chute. Il s’oppose par deux fois (en 1849 et en 2144) aux vues progressistes et égalitaires de Jim Sturgess et de Doona Bae (qui est d’abord sa fille, mais qui le tue en 1973, avant qu’il ne se venge et essaie de l’éliminer en 2144).

Hugh Grant représente à chaque fois une autorité violente et sans scrupule, un homme de pouvoir qui est toujours soutenu par son entourage et légitimé par sa communauté. Révérend raciste en 1849, il désapprouve l’amour "interdit" de deux hommes en 1936, avant d’être un dirigeant d’entreprise à la tête d’un complot nucléaire, puis un riche homme qui possède une maison de retraite et abuse de son pouvoir pour y faire enfermer ceux qui le gênent (en 2012). Il est en 2144 le manager du restaurant qui emploie des clones, et il est le chef de la tribu cannibale Kona dans la dernière époque. Représentant l’Eglise, le système éducatif, la finance, la bourgeoisie, le régime totalitaire ou la sauvagerie, son âme semble toujours chercher le pouvoir et profiter au maximum de sa position, sans s’encombrer d’aucune considération éthique. Il agit toujours suivant la loi du plus fort.

James D’Arcy, qui a la particularité de représenter deux fois la même personne à des époques différentes (et non pas deux incarnations d’une même âme), est un homme faible et influençable, qui peut facilement défendre les causes justes s’il est un peu guidé. Amant de Ben Wishaw en 1936, il est incapable de le sauver mais il aura la charge de transmettre sa symphonie. En 1973, devenu vieux, il est celui qui informe Halle Berry du scandale nucléaire grâce aux documents qu’il a accumulés. S’il ne fait qu’obéir aux règles en 2012 (en tant que gardien de la maison de retraite) et en 2144 (en tant qu’archiviste), sa rencontre avec Doona Bae le met sur la voie de la vérité. Pas plus qu’il n’a pu sauver Ben Wishaw en 1936, il ne peut aider Sonmi en 2144, mais il aura la tâche de conserver et de répandre son message. Pas de doute qu’il croit à son récit et qu’il occupera une nouvelle fois la fonction qu’il a souvent remplie : celle de passeur. Son rôle est la transmission de documents du passé pour ceux qui resteront après lui.

Cloud Atlas, thriller d'espionnage

Keith David n’est qu’un esclave discipliné en 1849. Toujours bon petit soldat en 1973, il retournera cependant sa veste au contact de Luisa Rey pour essayer de mettre à jour un complot. En 2144, il est devenu le chef des rebelles, et il sera un prescient important après la Chute. De plus en plus affirmé, de plus en plus conscient de ses responsabilités et de ses qualités, Keith David prend de l’ampleur au fur et à mesure pour lutter contre l’injustice. D’être dominé, il devient responsable du combat contre le régime autoritaire de 2144.

Le film comporte encore quelques autres personnages multiples (notamment Susan Sarandon et Zhou Xun), mais ce descriptif des âmes habitées par les acteurs principaux du film permet déjà de mieux appréhender la philosophie de Cloud Atlas et les évolutions possibles des différentes consciences. Si chacun a des prédispositions naturelles, ses choix au cours d’une vie ont des conséquences sur toutes ses vies suivantes. Une simple décision peut bouleverser le destin d’une âme et trouver de nombreux échos, dans la vie concernée ou dans les vies ultérieures, mais aussi dans la vie présente ou future des autres âmes.

Ainsi, les âmes peuvent suivre une progression logique et s’affirmer au fur et à mesure des existences (Doona Bae, Halle Berry, Keith David), évoluer radicalement grâce à des décisions qui les transforment (décisions prises au cours d’une vie : Jim Broadbent; ou à travers la succession des vies : Tom Hanks), ou bien reproduire inlassablement le même schéma (Hugh Grant, Hugo Weaving, Jim Sturgess). Rien n’est prédéterminé, chacun fait ses choix, qui modifient ou confirment sa trajectoire.

D’une âme à l’autre : les liens mystiques et la transmission

Si les âmes sont parfois liées au-delà d’une simple vie (par l’amour : Tom Hanks et Halle Berry, Jim Sturgess et Doona Bae…; par l’entraide : Hugo Weaving et Hugh Grant, Keith David et Halle Berry, Jim Broadbent et Jim Sturgess, Halle Berry et Doona Bae…; par l’antagonisme : Hugo Weaving et Doona Bae, Jim Sturgess et Hugo Weaving, Halle Berry et Hugh Grant…), d’autres liens peuvent être créés à travers le temps et dans le monde physique.

Cloud Atlas, film post-apocalyptique

Ainsi, le héros de chaque histoire est une âme différente, et il est à chaque fois sous l’influence des témoignages du héros qui le précède dans le temps. En 1936, Ben Whishaw-Robert Frobisher lit le journal écrit par Jim Sturgess-Adam Ewing en 1849. En 1973, Halle Berry-Luisa Rey lit la correspondance épistolaire de Frobisher et elle écoute la symphonie qu’il a composée. En 2012, Jim Broadbent-Timothy Cavendish lit le roman adapté du combat de Luisa Rey. En 2144, Doona Bae-Sonmi regarde le film adapté des aventures de Cavendish. Et en 106 après la Chute, Zachry écoute les préceptes de Sonmi qu’il prend pour une déesse.

L’individu sur lequel tout repose n’est donc pas forcément celui dont l’âme a déjà accompli de grandes choses. Dans Cloud Atlas, le progrès de l’humanité passe avant tout par la transmission, par le cours normal du temps, par ce que chacun découvre de ceux qui l’ont précédé et par les enseignements qu’ils lui ont laissés. Bien plus que le cheminement des âmes, c’est donc avant tout par ce que chacun accomplit au cours de sa vie et par ce qu’il donne aux générations futures que le monde évolue et que l’héroïsme se transmet. Chaque âme apprend au moins autant de la vie des autres âmes qui l’ont précédée dans le temps que de ses propres vies antérieures.

Certes chaque personnage principal est marqué d’une tâche de naissance en forme de comète qui semble indiquer qu’il est prédisposé à changer le monde. Oui, mais il n’y arriverait jamais sans les récits des autres hommes qui ont vécu et lutté avant lui. Si les âmes évoluent au cours de leurs transmigrations, si elles reconnaissent des âmes sœurs ou des âmes ennemies, elles se nourrissent surtout des autres âmes dont elles croisent la route (ou la mémoire) au cours de chaque vie.

Six intrigues et six époques : similitudes et spécificités

Si les âmes suivent un parcours fait d’embûches et de révélations, l’humanité dans son ensemble peut aussi progresser ou régresser. Dans Cloud Atlas, cette progression se fait en spirale : chaque époque répète les schémas de la précédente tout en se différenciant chaque fois un peu plus des origines. Les personnages sont toujours engagés dans des luttes similaires et pourtant ils changent à chaque fois le monde, lui donnant sa propre trajectoire.

Et en effet, les six histoires suivent un même plan d’ensemble. Chaque époque est le théâtre d’une aventure unique et pourtant, les résonances d’une intrigue à l’autre sont multiples. Il s’agit toujours pour le héros de lutter contre une double oppression, individuelle et collective, les deux pouvant être liées ou indépendantes. Ainsi, les héros doivent combattre tour à tour l’esclavagisme, l’homophobie (le Nazisme est aussi évoqué dans le second segment), le capitalisme féroce, les privations de liberté exercées par une maison de retraite, le régime futuriste coréen et des dérèglements environnementaux dangereux pour l’homme.

Cloud Atlas, film d'aventures

A chaque fois, une minorité est menacée, les noirs, les homosexuels, les juifs, les clients-consommateurs, les vieux, les clones, les prescients. Et à chaque fois, le héros doit aussi se battre contre une menace plus personnelle : un docteur essaie d’assassiner Adam Ewing pour s’emparer de son argent, un compositeur veut voler la symphonie de Frobisher, un tueur à gages veut supprimer Luisa Rey pour l’empêcher de fouiner, Cavendish doit fuir un écrivain à qui il doit de l’argent et qui menace de le tuer, Sonmi, étant elle-même un clone, doit fuir la police qui veut l’empêcher de s’émanciper, Zachry est doublement menacé, par le peuple barbare Kona, mais aussi par sa propre conscience qui le met sans cesse en danger.

Chacun est en danger de mort, que ce soit sans s’en rendre compte (Ewing), parce qu’il veut renoncer à la vie (Frobisher) ou parce qu’on essaie clairement de l’éliminer (Rey, Cavendish, Sonmi et Zachry). Tous reçoivent l’appui d’un ami qui réussit à les sauver (l’esclave Autua en 1849, Keith David en 1973, Susan Sarandon en 2012, Halle Berry dans la dernière époque) ou qui échoue (James d’Arcy en 1936, Jim Sturgess en 2144). Enfin, signalons que l’amour est à chaque fois l’une des motivations principales des personnages qui veulent changer le monde.

Pourtant, chaque morceau du film a aussi ses spécificités. Les segments de 1849 et de 2144 sont les récits de prises de conscience. Le héros (Adam Ewing ou Sonmi), menacé dans son intégrité physique, est guidé par un membre hostile au régime vers une élévation morale et vers le combat qu’il finira par mener. Dans l’épisode de 1849, on ne verra jamais le combat en lui-même : Adam Ewing a survécu à la mesquinerie des lâches, il s’en va défendre les opprimés. En 2144 au contraire, le combat ira à son terme. Et si Sonmi se fait arrêter, elle a l’occasion de se confesser et de convaincre une dernière fois du bien-fondé de sa cause. C’est dans cette histoire que la transmission est la plus évidente.

Cloud Atlas, drame psychologique

Les segments de 1936 et de 2012 ont la particularité d’être avant tout le théâtre de combats intérieurs. Ni Frobisher ni Cavendish ne se bat vraiment pour rendre la Terre meilleure ou pour sauver d’autres individus. Certes Frobisher est victime des préjugés dus à son homosexualité, et certes il essaie quand même de révolutionner le monde par l’art. Mais chacun est surtout confronté à ses démons intérieurs. Dépassés par les événements, incapables de lutter (du moins au départ), éloignés de leur amour, ils trouvent chacun une réponse différente à leur désespoir.

Le segment après la Chute est aussi l’occasion pour Zachry de livrer une terrible bataille contre lui-même. Mais son aventure trouve des résonances fortes avec celle de 1973 : alors que dans l’histoire de Luisa Rey, celle-ci déjoue un complot qui pourrait mener à une catastrophe nucléaire, dans le dernier segment, un désastre environnemental a visiblement bien eu lieu. Les radiations continuent à se propager, et s’il n’est plus question de prévenir le grand public de ce qui se trame, il s’agit d’arriver à communiquer avec d’autres êtres humains qui pourraient aider les terriens à ne pas succomber à la menace écologique.

L’enchaînement dans le temps de ces six histoires dessine pour l’humanité une évolution complexe et tourmentée. Il est toujours question de sous-hommes (depuis les noirs du XIXème siècle jusqu’aux tribus sauvages du futur en passant par les vieux et les clones) et de profit sans conscience (du médecin cupide aux gérants de Papa Song, pour qui les hommes sont toujours, au mieux, des marchandises, et au pire, de la nourriture). Quand Hugh Grant veut faire des bénéfices à tout prix en 1973, il mange l’homme et prépare déjà celui qu’il sera en tant que chef Kona. A vouloir toujours plus, les hommes se détruisent, cachant des processus basiques de domination (esclavage, meurtre, séquestration) sous la complexité rassurante de la modernité (capitalisme financier, maisons de retraite, clonage).

Cloud Atlas, survival post-apocalyptique

Un danger guette constamment, celui de tourner en rond : la dernière histoire se passe sur l’île où tout avait débuté en 1849. L’homme est redevenu sauvage, il est ramené là où tout a commencé. Pourtant, le progrès existe : en apprenant chaque fois des générations passées, les héros luttent pour la justice. D’autres hommes ont peut-être appris des erreurs passées. Pas étonnant que Cloud Atlas se termine sur un énième processus de transmission intergénérationnelle : dans le film, c’est là que réside la clé du progrès.

Une œuvre multiforme, originale, palpitante, monstrueusement ambitieuse

Seul un long décodage permet donc d’appréhender l’ambition des réalisateurs. Cloud Atlas est une expérience de cinéma unique, follement enthousiasmante quand enfin le support vidéo est utilisé pour raconter plus qu’une simple histoire déjà bien connue. Le montage permet à l’ensemble de trouver sa cohérence et au spectateur de se passionner pour chaque personnage. Même s’il ne comprend pas tout de suite tous les enjeux, il est constamment mis en tension, désireux d’embrasser instantanément la totalité des intrigues et de connaître immédiatement les différentes suites. Le film arrive presque à le satisfaire dans un déluge d’allers-retours, de sauts narratifs et de ponts visuels très excitants.

Cloud Atlas, une dystopie

Prises une par une, les six aventures sont intéressantes bien qu’assez classiques. Le futur coréen est une dystopie inquiétante qui reprend quelques éléments assez typiques de ce genre d’univers, et dans laquelle on reconnaît les obsessions des réalisateurs de Matrix : les clones accomplissent leur devoir parce qu’on leur dissimule la réalité des choses (comme les êtres humains dans Matrix), les rebelles vivent dans un monde du dessous crasseux et désordonné, l’humanité a besoin d’un messie pour lui révéler la vérité et l’amener à la rébellion, sans parler de la cruauté avec laquelle sont résolues les problématiques énergétiques. Les combats aériens et l’esthétique sombre et séduisante rappellent encore le chef-d’oeuvre des Wachowski.

L’avenir plus lointain est un retour aux sources déjà vu dans l’univers de la science-fiction, mais il s’agit sans doute de l’aventure la plus trépidante et la plus mystérieuse du film. On apprécie aussi beaucoup l’élégante absurdité de l’intrigue de 2012 (dans laquelle l’écrivain interprété par Tom Hanks représente enfin un contre-emploi étonnant pour l’acteur de Forrest Gump) et la recherche d’absolu artistique et sentimental de 1936.

Les deux intrigues les plus communes sont sans doute celles de 1849 et de 1973. L’histoire de Luisa Rey est assez ennuyeuse (une banale affaire de complot écolo-financier) mais elle est sauvée par quelques jolies séquences (un moment d’intimité troublant dans un ascenseur, un duel final sous haute tension et surtout une scène d’accident de voiture à couper le souffle) et par la solennité troublante du personnage de Tom Hanks. Quant à l’aventure d’Adam Ewing, elle est un peu statique, mais elle marque convenablement le point de départ des différents enjeux de Cloud Atlas.
Bien entendu, c’est l’assemblage des six segments qui donne au film son souffle et sa signification et qui en fait une aventure hors norme.

Cloud Atlas, comédie absurde

Certes le film ne comporte rien de profondément novateur dans le fond. Aucun des récits ne surprend vraiment. C’est dans sa forme explosée et dans ce qu’il a à raconter que Cloud Atlas parvient à trouver sa véritable originalité. Dans son utilisation des acteurs, dans l’extraordinaire variété des intrigues et des enjeux, dans la diversité de son propos et dans sa vertigineuse densité romanesque. Entre les aventures grandioses et trépidantes mises en scène par les Wachowski (1849, 2144 et 106 après la Chute) et les drames intimes et torturés menés par Tom Tykwer (1936, 1973 et 2012), Cloud Atlas se déploie comme un monstre de cinéma dont chaque facette enrichit les autres, semblant ainsi réinventer le film choral et lui donner une portée métaphysique inédite.

On pourrait aussi regretter quelques détails qui mettent à mal la crédibilité du système global du film (Doona Bae est présente deux fois en 1973, en tant que clandestine mexicaine et en tant que mère de Megan; les époques 1936, 1973 et 2012 ne sont pas assez éloignées les unes des autres pour qu’une même âme puisse y apparaître deux fois, par exemple Halle Berry, qui a la trentaine en tant que Luisa en 1973, et qui apparait au même âge en tant qu’invitée d’une réception en 2012; comment la réincarnation finale d’Hugo Weaving peut-elle être une simple vision dans l’esprit de Zachry?). On est cependant obligés d’admirer le défi immense relevé par les trois réalisateurs et par leurs techniciens. Jamais les maquillages ne manquent de crédibilité, les images sont souvent d’une beauté époustouflante, certaines séquences entrent immédiatement et pour très longtemps dans nos mémoires de spectateurs. Tout coule de source dans une mosaïque de décors et d’ambiances disparates et pourtant cohérents.

Avec un remarquable brio, les réalisateurs mélangent les genres et les époques. Entre le film d’aventure, le drame psychologique, le thriller d’espionnage, la farce grotesque, la science-fiction lugubre et le survival post-apocalyptique, Tom Tykwer et les Wachowski pourraient se perdre dans des tonalités trop contrastées. Au contraire, leur assemblage ressemble à la vie, et le plus grand miracle de Cloud Atlas est d’être à la fois si varié et si harmonieux.

Note : 9/10

Cloud Atlas
Un film de Lana Wachowski, Andy Wachowski et Tom Tykwer avec Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Hugo Weaving, Jim Sturgess, Ben Whishaw, Doona Bae, Keith David, James d’Arcy, Zhou Xun, David Gyasi, Susan Sarandon et Hugh Grant
Science-fiction, Drame – USA – 2h45 – Sorti le 13 mars 2013

Passion

5 ans après l’étonnant Redacted, Brian De Palma revient sur nos écrans avec un thriller de manipulation et d’érotisme. Malgré quelques plans réussis et une véritable volonté de perdre le spectateur dans les dédales de la culpabilité, le réalisateur n’arrive pas à renouveler le genre et s’égare dans une histoire assez banale et superficielle.

Synopsis : Isabelle est fascinée par sa supérieure. Cette dernière profite de son ascendant sur elle pour l’entraîner dans un jeu de séduction et de manipulation, de domination et de servitude.

Passion - critiquePassion est un film presque stimulant et pourtant bancal. A l’image de ces plans filmés en angles inclinés, déroutants mais ostentatoires. Sans doute parce que l’histoire n’est pas au niveau et que le spectateur, sceptique d’un bout à l’autre, finit par trop regarder la forme et apercevoir les ficelles.

Les actrices jouent assez mal, les rapports de jalousie et de domination sont trop évidents, le film n’est ni assez sensuel, ni assez malsain (comme si le réalisateur se retenait pour rester tout public) et le suspense est un peu flou. Les multiples retournements de situation ne sont pas tous heureux et donnent parfois l’impression que De Palma s’amuse plus qu’il ne nous raconte une histoire.

Cependant, placer l’intrigue dans le milieu de la publicité est plutôt judicieux et offre quelques bonnes séquences. Et l’utilisation du split screen donne le meilleur moment du film, renforçant avec brio le brouillage des points de vue entrepris par le réalisateur (notamment avec un flou volontaire entre rêves et réalité).

La résolution du thriller bénéficie beaucoup de cette séquence en double écran. Dommage qu’il faille encore subir un chantage, un amour sans crédibilité, un double fantôme et une paranoïa supplémentaire. Le scénario ouvre hâtivement des tiroirs narratifs sans bien les exploiter. Brian De Palma voulait nous proposer un drame hitchcockien mais son histoire est trop banale.

Note : 4/10

Passion
Un film de Brian De Palma avec Rachel McAdams, Noomi Rapace et Karoline Herfurth
Thriller – Allemagne, France – 1h41 – Sorti le 13 février 2013

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