Archives de Catégorie: ACTU-les meilleurs films au cinéma!

Les films sortis récemment que j’ai envie de mettre en avant!

Mud – Sur les rives du Mississippi

Après le très acclamé Take Shelter, Jeff Nichols était forcément attendu au tournant. Son film suivant, Mud, confirme le talent du jeune cinéaste pour créer des personnages denses et rugueux et des atmosphères tendues et mystérieuses. Isolés dans leur vision du monde, les héros de Nichols mènent une lutte constante contre les autres, quitte à se perdre eux-mêmes.

Synopsis : Ellis et Neckbone, 14 ans, découvrent lors d’une de leurs escapades quotidiennes, un homme réfugié sur une île du Mississippi, et qui habite dans un bateau échoué dans les arbres.

Mud - Sur les rives du Mississippi - critiqueAu coeur de l’histoire, il y a Ellis, un jeune garçon de 14 ans. Dans Mud, tout se construit suivant un schéma simple : chaque personnage secondaire est dans une situation qui fait écho à celle d’Ellis, la vie s’organisant autour de deux relations essentielles, le mentor et la femme aimée.

Mud est un film de garçons et un film d’enfants. Ellis trouve en Mud un nouveau mentor, puisque la vie de son père est en train de se désagréger. Son ami Neckbone est éduqué par son oncle Galen, qui lui enseigne comment se débrouiller et draguer les filles, mais Ellis est sans doute son véritable modèle.

Mud et le père d’Ellis sont eux aussi de grands enfants (on pourrait ajouter Galen), perdus dans une vie qui ne correspond pas à leurs attentes. Mud compte sur le vieux Tom Blankenship, son père d’adoption, quand il est dans le pétrin. Le père d’Ellis ne semble avoir personne pour le soutenir devant ses rêves brisés.

Et puis il y a les femmes. Galen ne sait visiblement pas s’y prendre, malgré son "mode d’emploi" qu’il prête à Ellis et Neckbone. Tom voit son épouse lui échapper, Ellis essaie de conquérir le coeur de May Pearl et Mud se bat pour retrouver sa belle.

A chaque fois, l’amour des femmes semble incertain, superficiel, inconstant. Alors, Mud, Ellis et son père, frustrés, trahis, laissent éclater leur rage et leur violence. Tout ici se répète et se répond, les attentes de ces garçons idéalistes et forcément déçus, le comportement de ces filles incapables de folie, refusant de se donner entièrement et d’échapper à la raison, qui cherchent ailleurs, quelque chose de mieux, quelqu’un de mieux.

Le défi d’Ellis : sauver le rêve, sauver l’innocence, sauver l’amour. Alors, une seule solution, continuer à se battre, croire en Mud puisqu’il continue à se battre.

Au bout du Mississippi, il ne reste que la désillusion, les espoirs reposent au fond du fleuve. A la fin de son film, Jeff Nichols essaie bien de dire, contre tout ce qu’il a montré jusque là, que l’amour est possible, qu’on peut parfois se fier aux sentiments d’une femme. Trop tard, le film semble être un miroir brisé dans lequel chaque personnage serait le reflet d’une même angoisse, celle d’un garçon encore naïf qui rêve d’amour et qui devra, inéluctablement, perdre de sa pureté, ne trouvant personne autour de lui digne de sa confiance, ni un mentor capable de lui montrer le chemin, ni une femme prête à tous les sacrifices pour construire avec lui, au-delà de toute considération pragmatique, un amour au-dessus de tout, une raison de vivre, un alter ego.

Mud est un film ample construit comme un classique imposant du cinéma américain, lorgnant du côté de Terrence Malick, lui empruntant son mysticisme, sa foi en quelque chose de plus grand que l’homme. La tension monte petit à petit jusqu’à exploser dans deux très belles séquences, une course contre la montre et une étouffante fusillade. Au bout du compte, la quête d’absolu est un échec, il n’en reste que des artifices, une nouvelle maison, un nouvel horizon, autant de façons de fuir, de réinventer l’espoir. Jeff Nichols devrait sans doute être plus percutant pour que son film soit un chef d’oeuvre. Il n’en reste pas moins le portrait hypnotisant d’une innocence progressivement perdue. D’un idéal qui s’échappe.

Note : 7/10

Mud – Sur les rives du Mississippi (titre original : Mud)
Un film de Jeff Nichols avec Matthew McConaughey, Tye Sheridan, Reese Witherspoon, Jacob Lofland, Sarah Paulson, Ray McKinnon, Sam Shepard et Michael Shannon
Drame – USA – 2h10 – Sorti le 1er mai 2013

Hannah Arendt

Hannah Arendt, et derrière elle la cinéaste allemande Margarethe Von Trotta, réfléchissent à l’histoire de leur pays et à la fameuse ‘banalité du mal’. Contre l’indifférence et la soumission à l’autorité, le film suit le combat d’une femme brillante et indépendante, orgueilleuse aussi, et se fait le témoin (un peu passif) d’une pensée qui se forme, qui s’affirme, qui jamais ne se ferme.

Synopsis : 1961. La philosophe juive allemande Hannah Arendt va à Jérusalem pour couvrir le procès d’Adolf Eichmann, responsable de la déportation de millions de juifs.

Hannah Arendt - critiqueEn ne racontant que les quelques mois autour du procès Eichmann (quelques flashbacks mis à part), Margarethe Von Trotta décide de se concentrer sur un point très précis de la philosophie d’Hannah Arendt, celui qui reste sans doute le plus largement connu, "la banalité du mal".

Le film commence alors que la philosophe jouit déjà d’une grande renommée, notamment pour son étude du totalitarisme. Il ne s’agit donc pas, comme dans un biopic classique, de savoir comment cette femme est entrée dans l’histoire, mais plutôt de saisir une idée qui naît, une réflexion qui se structure, une pensée qui se défend.

La réalisatrice allemande épouse le point de vue de son personnage, soulignant son intelligence et son indépendance d’esprit, sans pour autant masquer sa nécessaire arrogance (comment sinon accepter d’avoir raison contre tout le monde?) et sans passer à côté des dilemmes éthiques auxquels elle se confronte. L’opinion d’Hannah Arendt était controversée, et le film aurait sans doute gagné à donner encore un peu plus de relief aux possibles erreurs de la philosophe.

Peut-on étudier un génocide à froid comme on étudierait n’importe quel phénomène scientifique? Le déroulé d’une pensée théorique, aussi rigoureuse soit-elle, peut-il vraiment rendre compte d’une situation qui dépasse l’entendement? Peut-on réellement donner une part de responsabilité aux (dirigeants) juifs, dans une situation désespérée et déshumanisante où les juifs devaient se battre comme des animaux pour leur survie? Certes, la corruption a existé comme partout, mais l’héroïsme aussi : est-ce vraiment là qu’il faut chercher l’une des causes de l’horreur de la Shoah? Le régime hitlérien et son aboutissement ultime, les camps de concentration, visaient à priver les victimes de toute dignité, de tout ce qui faisait d’eux des êtres humains.

Il est d’autant plus effrayant que les responsables de la Shoah soient non pas des assassins, des tortionnaires ou des grands méchants, mais des "nobodies", des êtres insignifiants, des bureaucrates, des bons citoyens qui respectent la loi et leur pays (la réalisatrice allemande décide d’ailleurs de ne montrer Eichmann que par des images d’archives : choix important, car la banalité d’un tel homme ne peut pas être "jouée" sans perdre de son essence). Hannah Arendt a fait là l’une des découvertes les plus essentielles du XXème siècle : les hommes "normaux" qui ont été responsables de ces horreurs n’en sont pas moins coupables, mais chaque homme doit être vigilant, car le mal est banal, il est là en chacun de nous si nous baissons notre garde.

Hannah Arendt démontre qu’Eichmann n’était pas forcément cruel ou même antisémite : il a accompli froidement son travail, comme il aurait fait n’importe quelle autre tâche. Il s’est simplement révélé incapable de penser. En ne pensant pas, il s’est montré dépourvu de ce qui fait l’essence même d’un être humain, et il s’est rendu coupable des pires atrocités.

Le film de Margarethe Von Trotta parle exactement de cela : de la pensée qui résiste à tout contrôle, qui passe par dessus les a priori, qui lutte en dépit de l’adversité, au nom de ce qui lui apparaît être la vérité. Il est souvent très difficile de faire sortir sa pensée du cadre dans lequel elle évolue, créé par l’éducation, la société, l’histoire, les conventions, les bonnes manières, ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, l’idée qui nous est inculquée depuis toujours de ce qui est bien et de ce qui est mal, de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas.

Le film s’intéresse à la démarche d’une philosophe qui choisit de réfléchir (et de vivre) en dehors des carcans imposés, comme le montre d’ailleurs la liberté dans laquelle évolue son couple. Hannah Arendt était une femme qui vivait sans se soucier de l’opinion des autres, sans se soucier non plus des modèles sociaux dominants. Une femme de pensée, non pas au service du confort des autres, mais au service de la vérité, aussi difficile soit-elle à entendre.

On sait gré au film de s’emparer d’un sujet délicat et peu évident, non pas simplement celui de la banalité du mal, mais celui plus large de la pensée philosophique. De nous plonger au cœur d’un débat passionnant, sans concession pour l’action ou pour le romanesque. Il ne s’agit pas ici de raconter les péripéties, les aventures ou les sentiments d’une femme, mais de surtout livrer à l’image un combat d’idées, de faire le portrait d’une femme en dessinant ses convictions plutôt que son quotidien.

Hannah Arendt réussit à être très stimulant intellectuellement, à ouvrir la discussion. On pourra toujours reprocher au film d’être très classique dans sa forme (parfois jusqu’à la caricature, comme dans ces flashbacks avec Heidegger, plutôt ratés), d’être loin de révolutionner le cinéma et de ne pas toujours prendre le recul nécessaire avec son personnage-titre. Mais après Un spécialiste, portrait d’un criminel ordinaire, documentaire d’Eyal Sivan composé d’images d’archives du procès Eichmann, Margarethe Von Trotta s’empare du sujet dans une fiction qui le rend à la fois plus ludique et plus vivant. On sort du film convaincus que rien n’est plus enthousiasmant (et fondamentalement important) que la pensée à l’œuvre.

Note : 6/10

Hannah Arendt
Un film de Margarethe Von Trotta avec Barbara Sukowa et Axel Milberg
Drame, Biopic – Allemagne, France – 1h53 – Sorti le 24 avril 2013

Stoker

Premier film américain pour le réalisateur sud-coréen Park Chan-Wook. Le majeure partie du film est la mise en place glaçante d’un thriller familial qui lorgne du côté de Hitchcock. Certes, le tout n’est pas complètement abouti, mais on prend un plaisir franchement coupable à goûter cette fable amorale, perverse et jouissive, sur la libération progressive des instincts enfouis.

Synopsis : Après la mort de son père dans un étrange accident de voiture, India, une adolescente, voit un oncle dont elle ignorait l’existence, venir s’installer avec elle et sa mère.

Stoker - critiqueLes vampires sont inquiétants, dangereux, effrayants et… terriblement séduisants. Depuis le Nosferatu de Murnau, qui malgré son visage repoussant, réveillait le désir de la jeune femme d’Hutter, jusqu’à Edward Cullen, le héros de Twilight, qui provoque chez Bella une passion irrésistible, ces créatures de la nuit ont toujours symbolisé les pulsions sexuelles enfouies, les tentations interdites.

Le thème du vampire fut popularisé par le roman Dracula, écrit à la fin du XIXème siècle par… Bram Stoker. Park Chan-Wook, dont le dernier long métrage, Thirst, suivait justement le parcours d’un vampire, n’a pas choisi le titre de son premier film américain par hasard : sous ses faux airs de drame familial, Stoker est une histoire de vampire déguisée.

Pas étonnant que ce thème intéresse le réalisateur d’Old Boy, lui qui a toujours été inspiré par les relations ambigües, les attirances malsaines et les explosions de violence qu’on ne peut pas refouler.

Dans Stoker, ce qui frappe d’abord, c’est l’esthétique glaciale. Tout est d’une beauté froide fascinante et menaçante, l’oncle Charlie bien sûr, mais aussi les acteurs, Nicole Kidman, Mia Wasikowska et Matthew Goode filmés de manière à mettre en valeur leur visage parfait, leur regard perçant, l’harmonie quasi surnaturelle de leurs traits. Leurs gestes sont élégants, leurs déplacements sont majestueux. Jusqu’à la maison et le jardin de la famille Stoker, tout ce qui les entoure paraît trop propre, trop symétrique, revêtu d’une étrangeté magnétique.

C’est que la mise en scène est au diapason : les plans coulent avec assurance et délicatesse, les cadres sont imposants, les mouvements de la caméra sont hypnotisants et hyper maîtrisés. Park Chan-Wook livre un film d’une folle beauté plastique. L’image est en papier glacé, sublime jusqu’à nous étouffer. Dans le thriller qui s’installe, le réalisateur coréen sait nous donner l’impression que le piège se referme petit à petit, tel un chant de sirènes, d’autant plus envoûtant qu’on avance vers elles. Captivés, nous devenons vite captifs.

Une étrangeté magnétique

Certains plans sont remarquables. La tension sexuelle est palpable dans une magnifique séquence de piano (sur un morceau composé par Philip Glass). Les scènes de repas sont terribles d’humour noir et de cruauté. Et la chasse est une très belle idée, dont l’importance est cruciale pour l’intrigue.

Pourtant, le scénario manque un peu d’inventivité et les révélations finales nous sont offertes d’un coup d’un seul, ce qui minimise forcément leur portée. C’est le talent du réalisateur d’avoir néanmoins réussi à nous tenir en haleine d’un bout à l’autre. A nous charmer presque malgré nous par cette histoire plus décevante que prévue dans sa construction un peu mécanique.

On aime cependant la perversion du cinéaste, son goût pour le malsain, la manière dont il joue avec nos repères et nos attentes. A tel point qu’on aurait préféré une autre fin, plus immorale, plus séduisante encore.

Envie de sang, envie de sexe.

Stoker est un film qui réveille nos envies les plus inavouables. Envie de sang, envie de sexe. L’essence même de l’attraction qu’exercent depuis plus d’un siècle les vampires qui peuplent notre imaginaire. Park Chan-Wook présente une lecture plus animale et moins fantastique du mythe. Quelque part en nous réside un vampire, qu’on essaie de tenir en laisse, et qui pourrait bien un jour se réveiller.

Note : 6/10

Stoker
Un film de Park Chan-Wook avec Mia Wasikowska , Matthew Goode et Nicole Kidman
Thriller, Drame – USA, Royaume-Uni – 1h40 – Sorti le 1er mai 2013

Promised Land

Après le fade Restless, Gus Van Sant revient avec un film écologiste sur le très controversé gaz de schiste. On craignait le pire, on est très agréablement surpris par ce film modeste et très réussi. Une œuvre étonnante d’une belle humanité, au tempo doux et prenant, dont les enjeux sont d’autant plus puissants qu’ils se révèlent progressivement.

Synopsis : Steve, représentant d’un grand groupe énergétique, se rend dans une petite ville pour proposer aux habitants de forer leurs terres en échange d’une forte somme d’argent…

Promised Land - critiqueGus Van Sant s’attaque aux dilemmes de l’exploitation du gaz de schiste dans un thriller écologiste apparemment très simple et très classique.

Steve Butler arrive dans une petite ville des États-Unis. D’abord présomptueux, il apprend peu à peu à connaître les "bouseux", jusqu’à s’attacher plus que prévu à une jeune enseignante du coin. Changer de point de vue, apprendre de l’autre, s’attacher à des valeurs fondamentales comme la simplicité et la communauté, prendre soin des hommes et des femmes qui nous entourent : Steve suit un parcours initiatique ordinaire.

L’intrigue est d’abord très banale, les personnages sont connus, la problématique de la petite ville agricole qui se meurt est loin d’être nouvelle. Et pourtant, Gus Van Sant trouve le rythme idéal pour raconter son histoire (et le bon point de vue, celui de l’employé de la compagnie énergétique) : on s’intéresse vraiment au combat de Steve, aux espoirs et aux résistances qu’il soulève.

Surtout, tout ici est universel, et le spectateur s’interroge à tous les niveaux : l’exploitation du gaz de schiste est-elle vraiment dangereuse, et dans quelle mesure? Que ferait-on à la place de Steve? Il n’arrête pas de répéter qu’il n’est pas le méchant de l’histoire… Est-il le méchant? Sa position est-elle défendable? Ou au moins, son métier l’est-il? Et que ferait-on à la place des fermiers? Signerait-on oui ou non ce contrat, avec tous les risques et toutes les promesses qui y sont associés?

Il y a dans Promised Land de la douceur et des doutes, tous les choix nous sont laissés possibles. Les questions éthiques se multiplient, jusqu’à interroger le sens de la démocratie, le risque de la manipulation (de masse) et la nécessité de la vérité.

Promised Land est un film malin et sensible, d’une grande intelligence : derrière le drame social type, des questionnements intimes et politiques essentiels sont décrits avec pudeur et réalisme. Et quand le scénario se renverse et nous surprend (vraiment), on est franchement heureux de voir que toutes les cartes n’étaient pas jouées.

Plutôt qu’une voie médiane, le film décide de prendre position. L’ombre de Capra plane sur ce cinéma humaniste et militant. Comme Cary Grant en son temps, Matt Damon incarne ici le héros ordinaire, dont la droiture et l’honnêteté permettent à l’idéal démocratique américain de prendre sens. Le cheminement du personnage est décrit avec beaucoup de finesse et de précision.

Promised Land n’est pas un film naïf, c’est un film engagé. Non pas contre le gaz de schiste, dont finalement le scénario n’évalue pas précisément le danger. Mais pour le peuple, pour la vérité, pour le débat raisonné, contre les jugements hâtifs et les fausses solutions miracles, contre les manipulations des puissants groupes industriels. Contre les idées qu’on nous impose à grands coups de dollars et de marketing. Un beau programme en somme, qui prend vie sur des dilemmes subtils et passionnants : c’est à ce prix qu’on devient plus qu’un individu, un citoyen, et plus qu’une somme d’individus, une communauté.

Note : 7/10

Promised Land
Un film de Gus Van Sant avec Matt Damon, Rosemarie DeWitt, Frances McDormand et John Krasinski
Drame – USA – 1h46 – Sorti le 17 avril 2013
Mention spéciale du Jury au Festival de Berlin 2013

Mariage à l’anglaise

Premier film pour Dan Mazer, le complice de Sacha Baron Cohen qui l’a aidé à écrire les scénarios de Borat, Brüno et Ali G. Drôle et bien mené, Mariage à l’anglaise surprend par sa façon de respecter les codes du genre tout en s’en affranchissant finalement. La trame est un peu trop connue et pourtant, le conte de fée prend du plomb dans l’aile.

Synopsis : Le mariage de Nat et Josh est idyllique, même si personne ne croit qu’il pourra durer. Surtout quand l’ex-petite amie de Josh et le charmant client américain de Nat s’en mêlent…

Mariage à l'anglaise - critiqueCe qui est intéressant dans Mariage à l’anglaise, c’est cette façon de prendre (a priori) la comédie romantique à l’envers. Certes on est très proche du canevas classique d’une comédie avec Hugh Grant, mais les interrogations seraient plutôt celles d’un Judd Apatow, décrivant tous ces petits riens qui peuvent faire de la vie de couple un enfer.

De fait, le film de Dan Mazer se positionne à mi-chemin entre 4 mariages et un enterrement et 40 ans mode d’emploi, révélant cependant une progression narrative qui n’appartient qu’à lui.

[Mieux vaut avoir vu le film pour lire la suite de la critique].
Signe des temps, la finalité de la comédie romantique n’est peut-être plus vraiment de se rendre compte qu’on s’aime, mais plutôt de se rendre compte qu’on ne s’aime pas. L’horizon n’est pas "ils s’aimèrent et vécurent heureux" mais "ils se séparèrent et vécurent heureux". Le mariage n’est pas forcément amené à durer, tenir un an devient un exploit, le briser est une porte de sortie vers le bonheur.

Aujourd’hui, il est possible de lutter pour son couple, mais aussi d’accepter qu’on s’est trompés. Mariage à l’anglaise montre finalement quelque chose d’un peu gênant : chacun reste dans sa case, les cadres à la plastique parfaite finissent ensemble, tout comme ceux qui ont une vie moins construite, artistes et bénévoles, moins beaux mais plus charmants, moins classes mais plus naturels et plus vivants.

La dernière image du film oppose bien ces deux modèles de vie : chaque spectateur a sans doute son couple idéal (ou l’envers des deux médailles, représenté par les deux couples de parents), d’une part la réussite, l’élégance, le raffinement, la rigidité et la prétention, de l’autre la sincérité, l’innocence, la chaleur, le ridicule et la désinvolture.

Alors, le mélange des mondes est un échec, chacun reste là où il est. Plus qu’un programme malheureux, il s’agit d’un constat réaliste, peut-être embarrassant.

Tout ceci n’empêche pas le film d’être parfois franchement drôle, certaines séquences sont particulièrement bien écrites, bien jouées et bien rythmées, on pense à la scène des colombes, à celle de la soirée de travail de Nat ou à celle du cadre photo numérique.

On regrette cependant que tous les personnages ne soient pas traités avec le même soin : Guy est franchement fade en monsieur parfait insupportable, Chloe ne trouve que peu de scènes pour se démarquer vraiment.

Navigant entre les clichés et les gags bien menés, Mariage à l’anglaise dit beaucoup sur notre temps. Il est sans doute de plus en plus difficile pour un couple de surmonter les épreuves qui l’attendent. Et pour des êtres aux ambitions différentes de garder intacts leurs sentiments.

Note : 6/10

Mariage à l’anglaise (titre original : I Give It A Year)
Un film de Dan Mazer avec Rose Byrne, Rafe Spall, Simon Baker et Anna Faris
Comédie, Romance – Royaume-Uni – 1h37 – Sorti le 10 avril 2013
Grand Prix du Festival de la Comédie de l’Alpe d’Huez

Les Croods

Après l’épouvantable Les 5 Légendes, DreamWorks revient en forme avec Les Croods, une aventure familiale drôle et touchante. Certes, l’inventivité n’est pas encore au rendez-vous et L’Âge de glace semble avoir beaucoup inspiré Chris Sanders et Kirk DeMicco, mais on ne boude pas notre plaisir devant ce film attachant et bien mené.

Synopsis : Lorsque la caverne où ils vivent depuis toujours est détruite, les Croods se retrouvent obligés d’entreprendre leur premier grand voyage en famille.

Les Croods - critiqueLes Croods est sans aucun doute le meilleur film de DreamWorks depuis Dragons, déjà réalisé par Chris Sanders. Les thématiques sont d’ailleurs les mêmes : de jeunes héros se rebellent contre la peur et les traditions pour rompre le cou aux préjugés et sauver leurs proches.

Loin, très loin de la bêtise des 5 Légendes, là où le bonheur est affaire de foi et d’illusions, Les Croods défend une vision volontariste dans laquelle la vie dépend des choix et des risques pris par chacun.

Contre un père conservateur et ultra-protecteur, Eep préfère prendre sa vie en main. Elle et Guy opposent l’intelligence à la tradition, la vie à la sécurité. Alors qu’aujourd’hui, des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue pour défendre des coutumes ancestrales contre la justice et le progrès, Les Croods rappelle que la vie se nourrit de l’évolution. Plutôt que de voir l’avenir comme une menace, Sanders et DeMicco l’envisagent comme une source d’espoir et d’aventures, de découvertes et de possibilités multiples.

A ce discours bienvenu s’ajoutent des scènes d’aventure remarquables. Ce sont les différentes courses-poursuites qui nous tiennent le plus en haleine, portées par une réalisation dynamique et un graphisme réussi. Les idées foisonnent dans cette jungle d’autrefois et l’humour est au rendez-vous.

Quelque part entre L’Âge de glace (les personnages et les péripéties se ressemblent beaucoup) et Les Pierrafeu, le film manque certes d’originalité pour pouvoir se ranger à côté des chefs d’œuvre de Pixar. Mais le divertissement est entraînant, drôle et intelligent. C’est déjà beaucoup.

Note : 6/10

Les Croods (titre original : The Croods)
Un film de Chris Sanders et Kirk DeMicco avec les voix de Nicolas Cage, Ryan Reynolds et Emma Stone
Film d’animation – USA – 1h32 – Sorti le 10 avril 2013

The Place Beyond the Pines

Comme dans Blue Valentine, Derek Cianfrance s’engouffre dans une histoire presque banale et la sublime. De beaux personnages profondément seuls, quelques scènes magnifiques, des cadres majestueux, une tension qui ne faiblit quasiment jamais et un défi scénaristique inattendu : entre ombres et lumières, The Place Beyond the Pines laisse une empreinte singulière.

Synopsis : Cascadeur à moto dans un spectacle itinérant, Luke découvre que Romina, avec qui il avait eu une aventure, a eu un fils de lui. Bien qu’elle ait refait sa vie, il décide de rester.

The Place Beyond the Pines - critiqueDepuis Blue Valentine, on savait que Derek Cianfrance était un jeune réalisateur à suivre. Confirmation avec The Place beyond the pines, dans un registre assez différent (le thriller remplace la pure romance) même si on reconnaît la patte du cinéaste (élégance et sobriété, goût prononcé pour le mélodrame, solennité du quotidien) et même s’il s’accompagne du même acteur, Ryan Gosling.

Blue Valentine reposait entièrement sur la confrontation de deux amoureux. The Place beyond the pines multiplie les tête-à-tête, les plaçant au centre de son intrigue comme autant de lignes de forces prêtes à déchirer ou apaiser le récit. La plupart des séquences concernées sont des moments de grâce ou de tension admirables.

Cela commence quand Romina vient voir Luke. Le charme opère immédiatement. Eva Mendes, sans fard, crève l’écran. Ryan Gosling est fidèle à lui-même, attachant et mystérieux. Un peu plus tard, Luke parcourt la forêt à toute vitesse sur sa moto. La caméra, enchaînée au bolide, rend palpable l’adrénaline de l’instant et l’imminence du danger. Quelques regards échangés à 100 à l’heure, le début d’une amitié.

Quelques minutes encore, et Luke s’oppose à Kofi dans un brusque déchaînement de violence qui n’est pas sans rappeler certaines séquences de Drive. Un bébé pleure, Luke le calme d’une étreinte hors du temps, moment de cinéma étonnant et mystique.

Ensuite, ce sera au tour d’Avery de rencontrer Romina seul à seul, devant chez elle, dans un tête-à-tête émouvant, en tout point opposé à celui qu’elle avait vécu avec le père de son enfant. Comme s’il était le reflet inversé de celui-ci, Avery reproduira aussi, cerné par les arbres, le duel motorisé de Luke et de Robin. Après qu’il ait suivi la voiture du policier Deluca en forêt, les regards se croisent dans les rétroviseurs. Là encore, le dénouement sera très différent : quand Luke entamait une amitié, Avery y entérine une animosité.

Et le jeu de miroir entre Luke et Avery ne s’arrête pas là. Les deux tête-à-tête les plus marquants du film (entre les deux hommes d’abord, entre Jason et AJ beaucoup plus tard) se répondent avec évidence, mettant les personnages dans des situations inversées, jusqu’à la conclusion, toujours symétrique.

C’est le duel opposant Luke et Avery, au milieu du film, qui constitue le principal coup de force de The Place beyond the pines. Cette magnifique scène de cinéma, intense et sensible, est le noeud de l’intrigue, un retournement percutant de nos certitudes de spectateur. Tout se joue là, jusqu’au pari narratif terriblement enthousiasmant que le réalisateur lui-même compare à Psychose. On glisse alors d’un univers à l’autre, d’un enjeu à son apparent opposé, même si tout est profondément similaire de l’un à l’autre, comme le film ne cessera de le souligner par ces fameux dédoublements de scènes évoqués plus haut. La valse des points de vue rend la vie des personnages tour à tour intime et étrangère, profondément intrigante.

Et puis il y a le duel final. Tout aboutit à ce dernier tête-à-tête qui interroge le destin : sommes-nous prisonniers de notre histoire, devons-nous sans cesse reproduire les mêmes schémas, la vengeance est-elle forcément aveugle?

Un bébé pleure, Luke le calme d’une étreinte hors du temps, moment de cinéma étonnant et mystique.

Certes, le triptyque est inégal et il manque parfois un peu d’originalité. De ces trois récits d’anti-superhéros, le premier est le plus sensible, le plus humain, le plus brut aussi. Difficile pour les suivants d’être à la hauteur de cette petite perle romantique. Le second acte rapproche le film du polar classique, et ce sont les frottements avec le premier segment qui lui donnent son piment. Quant à la troisième partie, bien qu’on ne l’attende pas forcément, elle nous paraît un peu forcée, un peu trop logique pour nous enthousiasmer autant que la première. Néanmoins, la tension monte petit à petit jusqu’à atteindre son paroxysme dans une séquence intense, digne d’une tragédie grecque.

Un souffle mythologique parcourt d’ailleurs l’intrigue de The Place beyond the pines. Entre hérédité et transmission, la relation père-fils ou son absence conditionnent la vie des héros du film. Qu’ils aient été élevés sans père ou écrasés par son aura, les personnages semblent toujours construire leur existence par rapport à lui, pour répondre à ses attentes ou pour forcer son attention. D’où le cycle répétitif et évolutif des générations, qui ne fonctionne que sur deux moteurs : reproduire le même (être fidèle à l’héritage paternel) ou se différencier (et s’opposer).

Difficile alors de ne pas penser à James Gray. Si Blue Valentine était un peu le Two Lovers de Derek Cianfrance, son dernier film évoque forcément La Nuit nous appartient, avec ses problématiques filiales et policières, ses héros maudits et cette ampleur de film noir brillant.

La spécificité de The Place beyond the Pines, c’est d’être tout entier articulé autour de tête-à-tête mémorables. Et de révéler ainsi comment deux hommes que tout oppose peuvent être profondément semblables. Et comment deux vies, deux trajectoires peuvent un jour se percuter pour ne plus jamais être étrangères l’une à l’autre. Si le film ose encore croire en l’homme et en ses décisions, il semble tout de même très difficile d’échapper au poids de son passé.

Les personnages interprétés par Ryan Gosling et Bradley Cooper deviennent alors indissociables, comme les deux faces d’une même pièce. Et si les chances ne sont pas les mêmes, c’est que cette pièce est irrémédiablement truquée.

Note : 8/10

The Place Beyond the Pines
Un film de Derek Cianfrance avec Ryan Gosling, Bradley Cooper, Eva Mendes et Rose Byrne
Thriller, Drame – USA – 2h20 – Sorti le 20 mars 2013

Cloud Atlas

Comme s’ils observaient la vie sur Terre depuis les confins du cosmos, Tykwer et les Wachowski décrivent un monde peuplé d’âmes en transit, passant d’un individu à l’autre, d’une époque à l’autre, dans une quête mystique qui définit l’humanité. Cette mise en image d’un concept métaphysique est intensément fascinante et captivante. Du cinéma grandiose et décomplexé.

Synopsis : Les destins connectés d’un notaire en 1849, d’un musicien en 1936, d’une journaliste en 1973, d’un éditeur en 2012, d’une serveuse clonée en 2144 et d’un berger après la Chute.

Cloud Atlas - critiqueL’extrême ambition de Cloud Atlas est d’exposer, grâce au cinéma, une théorie qui mêle métempsychose et transcendance, dans une formidable explosion de romanesque et de spectaculaire. Le film ne ressemble à presque rien d’existant, seul The Fountain de Darren Arnofsky présentait un projet un peu comparable.

En mêlant 6 époques, en choisissant une narration alternée dans laquelle les unes répondent aux autres, en faisant le pari quasi-systématique de donner à une dizaine d’acteurs autant de rôles que d’époques traversées par le film, les Wachowski et Tom Tykwer dressent une cartographie métaphysique de la réincarnation et du lien qui unit les âmes avec une évidence vertigineuse.

Pourtant, si le spectateur comprend presque inconsciemment que ces différentes aventures entrelacées sont profondément connectées entre elles, il lui faudra un véritable travail après la fin de la projection pour s’approprier un peu mieux les relations entre les âmes et leur évolution.

Chaque acteur incarne différents personnages mais une seule conscience qui évolue avec le temps dans un cheminement moral qui dépasse le cadre d’une simple vie humaine. Tous les parcours sont possibles, chaque décision d’un être se répercute, non pas seulement sur le monde, mais aussi sur lui-même : elle le prédispose pour ses choix à venir, dans cette vie ou dans la suivante.

La trajectoire complexe des âmes à travers les époques

[Mieux vaut avoir vu le film pour lire la suite de la critique].
Tom Hanks est d’abord un médecin véreux qui n’hésite pas à assassiner par cupidité. A son apparition suivante, il est le tenancier d’un hôtel, toujours intéressé par le profit qu’il peut tirer d’une situation. Mais il choisit tout de même de protéger son client, même s’il demande pour cela une compensation. On imagine qu’en 1973, l’argent n’est pas non plus étranger à sa position de chimiste impliqué dans un scandale nucléaire. Pourtant, sa rencontre avec Halle Berry (qu’il avait sans doute déjà aperçue en 1849 alors qu’elle était une indigène) remet sa vie en question. Par amour, il se range du côté du bien.

L’appât du gain (et de la gloire) motive toujours son personnage en 2012, et celui-ci n’hésite pas à tuer, comme il en avait déjà eu l’intention dans une vie antérieure. Mais d’un être calculateur et perfide, il est devenu une brute instinctive qui agit au grand jour. L’écrivain nous apparaît plus nuancé et plus courageux que le docteur qu’il avait été, bien que le côté sombre de son âme le conduise à un meurtre (exécuté d’ailleurs devant une incarnation discrète de son âme sœur, qu’il n’a pas eu le temps de côtoyer). On peut imaginer que cet amour pour l’argent l’a conduit à devenir un acteur vedette en 2144. Le parcours de son âme se termine alors qu’il est le héros de la dernière période du film. Toujours tenté par le démon niché en lui, Zachry retrouve la femme qu’il avait aimée en 1973. A son contact, et malgré sa lâcheté initiale et le goût du meurtre qui ne le quitte pas, il devient bon, sauve son âme sœur et se sauve lui-même.

Cloud Atlas, film d'aventures

Tom Hanks incarne donc sans cesse un personnage violent, souvent mû par la tentation (du meurtre et de l’argent notamment). Son âme semble lutter au cours des époques contre son avidité, aidée en cela par son amour "éternel" pour Halle Berry. Alors qu’il essayait d’assassiner Jim Sturgess dans la première partie du film, il est devenu son beau-frère dans la dernière, mais il n’arrive pas à dépasser sa peur pour lui sauver la vie et "effacer" son meurtre originel. Il devra encore lutter durant toute cette aventure, avec l’aide de Halle Berry, pour trouver la paix.

Halle Berry incarne une âme en lutte constante pour sa survie. Jeune femme noire effrayée par la violence de l’esclavage en 1849, elle est une juive en danger dans l’Ecosse de 1936, alors que le fascisme se déploie. En 1973, elle est une journaliste qu’on essaie de supprimer, tandis qu’elle lutte au sein de la rébellion (en tant que vieux médecin) en 2144. Elle doit enfin, dans la période finale du film, entrer en contact avec des hommes d’ailleurs si elle ne veut pas mourir, victime d’une radioactivité trop importante.

Avec le temps, elle est de plus en plus engagée pour aider la communauté à combattre les injustices ou simplement à survivre. Séduite par Tom Hanks dès qu’elle le rencontre, elle crée d’autres liens qui résistent aux époques : elle est aidée par deux fois par Doona Bae (clandestine mexicaine en 1973 et clone en 2144) et trois fois par Keith David (ami de son père en 1973, chef de la rébellion en 2144 et prescient dans la dernière période).

Jim Broadbent est un être médiocre, mou et inconstant qui s’affirme peu à peu. Capitaine de navire raciste et violent (mais qui change d’avis et épargne la vie d’un marin noir) en 1849, il est un compositeur jaloux et mesquin en 1936. Toujours lâche et égoïste en 2012, il y connaît pourtant sa pire aventure, ce qui le pousse peu à peu à s’affirmer, à se prendre en main et à devenir sympathique. Il réapparait ensuite dans la peau d’un musicien coréen puis dans celle d’un prescient.

Il sera aidé deux fois dans son parcours par Jim Sturgess, quand celui-ci (alors Adam Ewing) l’empêche de tuer un marin en 1849 et quand il le défend (dans la peau d’un supporter écossais) contre les nurses en 2012. Presque toujours lié à l’art, Jim Broadbent vit à deux reprises une relation compliquée avec Ben Whishaw qui cause à chaque fois sa perte. Celui-ci s’éprend de lui en tant que compositeur en 1936, histoire qui finit dans un bain de sang. Ils ont également eu une aventure en 2012 alors que Ben Whishaw est la femme de son frère, ce qui lui vaudra d’être enfermé dans une maison de retraite. Un lieu sera aussi associé à ses déboires : en effet, la maison de son tragique destin en 1936 continuera à le hanter : il y sera prisonnier en 2012.

Cloud Atlas, farce grotesque

Jim Sturgess est une âme qui se bat pour les autres et pour la liberté. Il acquiert cette vocation dès sa première aventure, alors qu’il réchappe de peu à un meurtre et qu’il prend conscience de l’horreur de l’esclavage. En 2012, c’est en tant que supporter écossais qu’il sauve quatre vieux qui essaient de s’enfuir de leur maison de retraite. Il est ensuite Hae-Joo Chang, résistant contre l’horreur du régime, luttant pour la libération des clones, quitte à avoir une relation d’amour interdite (comme il avait déjà eu une relation d’amitié jugée contre-nature en 1849). Dans la dernière époque, il est le beau-frère de Zachry, il lutte pour essayer de sauver son fils de la barbarie des Kona.

Tout comme Tom Hanks, il vit une histoire d’amour qui traverse les âges. Sa motivation pour survivre en 1849 est de retrouver sa douce Tilda, qui n’est autre que Doona Bae. Celle-ci décidera alors de l’aider dans sa quête de justice antiesclavagiste. Le même duo est associé en 2144 : Jim Sturgess sauve Doona Bae qui l’aidera dans son combat, tandis qu’ils tomberont amoureux. Notons par ailleurs qu’en 1973, lorsque Luisa Rey regarde un portrait des parents de Megan, la nièce de Sixsmith, le couple est encore une fois formé par Jim Sturgess et Doona Bae, comme l’évocation d’une autre époque où ils se sont aimés mais dont le film ne parle pas.

Doona Bae est justement une âme de potentialités, elle a besoin des autres pour se révéler et défendre la justice. Femme d’Adam Ewing en 1849, elle est en 1973 une clandestine mexicaine qui va aider Luisa Rey. Simple clone en 2144, elle devient porte-voix de la rébellion grâce à l’action de Jim Sturgess. Sa parole reste sacrée dans la période finale du film : la tribu sauvage l’a élevée au rang de déesse. C’est toujours par le regard des autres qu’elle s’affirme, passant petit à petit du statut de femme soutenant son mari à celui de divinité.

Cloud Atlas, film de science-fiction

Ben Whishaw ne trouve pas sa place dans la société. Constamment marginal et frustré, il finit souvent mal. Simple moussaillon en 1849, il est en 1936 un musicien prometteur dont l’homosexualité n’est pas acceptée et dont le talent n’est pas reconnu, ce qui le pousse à des décisions tragiques, et ce en dépit du soutien de son amour. Vendeur de disque en 1973, il est le garant de sa propre mémoire. Belle-soeur de Cavendish en 2012, il a eu une histoire avec lui (il avait déjà succombé au charme de Jim Broadbent en 1936) mais il vit une existence frustrée et sans bonheur. En tant que membre de la tribu primitive en 106 après la Chute, il poursuivra son destin tragique. Il est néanmoins le compositeur de la symphonie Cloud Atlas, un sextet qui lie le film.

Hugo Weaving sera un personnage constamment mauvais, de plus en plus actif et donc de plus en plus inquiétant. Toujours du côté du régime et de l’oppression, il est un beau-père esclavagiste en 1849, un nazi qui a rompu son amour pour une juive en 1936, un tueur à gages au service d’intérêts financiers inhumains en 1973, une nurse despotique en 2012, un soldat du régime en 2144, et carrément l’incarnation du mal présent en Zachry en 106 après la Chute. Il s’oppose par deux fois (en 1849 et en 2144) aux vues progressistes et égalitaires de Jim Sturgess et de Doona Bae (qui est d’abord sa fille, mais qui le tue en 1973, avant qu’il ne se venge et essaie de l’éliminer en 2144).

Hugh Grant représente à chaque fois une autorité violente et sans scrupule, un homme de pouvoir qui est toujours soutenu par son entourage et légitimé par sa communauté. Révérend raciste en 1849, il désapprouve l’amour "interdit" de deux hommes en 1936, avant d’être un dirigeant d’entreprise à la tête d’un complot nucléaire, puis un riche homme qui possède une maison de retraite et abuse de son pouvoir pour y faire enfermer ceux qui le gênent (en 2012). Il est en 2144 le manager du restaurant qui emploie des clones, et il est le chef de la tribu cannibale Kona dans la dernière époque. Représentant l’Eglise, le système éducatif, la finance, la bourgeoisie, le régime totalitaire ou la sauvagerie, son âme semble toujours chercher le pouvoir et profiter au maximum de sa position, sans s’encombrer d’aucune considération éthique. Il agit toujours suivant la loi du plus fort.

James D’Arcy, qui a la particularité de représenter deux fois la même personne à des époques différentes (et non pas deux incarnations d’une même âme), est un homme faible et influençable, qui peut facilement défendre les causes justes s’il est un peu guidé. Amant de Ben Wishaw en 1936, il est incapable de le sauver mais il aura la charge de transmettre sa symphonie. En 1973, devenu vieux, il est celui qui informe Halle Berry du scandale nucléaire grâce aux documents qu’il a accumulés. S’il ne fait qu’obéir aux règles en 2012 (en tant que gardien de la maison de retraite) et en 2144 (en tant qu’archiviste), sa rencontre avec Doona Bae le met sur la voie de la vérité. Pas plus qu’il n’a pu sauver Ben Wishaw en 1936, il ne peut aider Sonmi en 2144, mais il aura la tâche de conserver et de répandre son message. Pas de doute qu’il croit à son récit et qu’il occupera une nouvelle fois la fonction qu’il a souvent remplie : celle de passeur. Son rôle est la transmission de documents du passé pour ceux qui resteront après lui.

Cloud Atlas, thriller d'espionnage

Keith David n’est qu’un esclave discipliné en 1849. Toujours bon petit soldat en 1973, il retournera cependant sa veste au contact de Luisa Rey pour essayer de mettre à jour un complot. En 2144, il est devenu le chef des rebelles, et il sera un prescient important après la Chute. De plus en plus affirmé, de plus en plus conscient de ses responsabilités et de ses qualités, Keith David prend de l’ampleur au fur et à mesure pour lutter contre l’injustice. D’être dominé, il devient responsable du combat contre le régime autoritaire de 2144.

Le film comporte encore quelques autres personnages multiples (notamment Susan Sarandon et Zhou Xun), mais ce descriptif des âmes habitées par les acteurs principaux du film permet déjà de mieux appréhender la philosophie de Cloud Atlas et les évolutions possibles des différentes consciences. Si chacun a des prédispositions naturelles, ses choix au cours d’une vie ont des conséquences sur toutes ses vies suivantes. Une simple décision peut bouleverser le destin d’une âme et trouver de nombreux échos, dans la vie concernée ou dans les vies ultérieures, mais aussi dans la vie présente ou future des autres âmes.

Ainsi, les âmes peuvent suivre une progression logique et s’affirmer au fur et à mesure des existences (Doona Bae, Halle Berry, Keith David), évoluer radicalement grâce à des décisions qui les transforment (décisions prises au cours d’une vie : Jim Broadbent; ou à travers la succession des vies : Tom Hanks), ou bien reproduire inlassablement le même schéma (Hugh Grant, Hugo Weaving, Jim Sturgess). Rien n’est prédéterminé, chacun fait ses choix, qui modifient ou confirment sa trajectoire.

D’une âme à l’autre : les liens mystiques et la transmission

Si les âmes sont parfois liées au-delà d’une simple vie (par l’amour : Tom Hanks et Halle Berry, Jim Sturgess et Doona Bae…; par l’entraide : Hugo Weaving et Hugh Grant, Keith David et Halle Berry, Jim Broadbent et Jim Sturgess, Halle Berry et Doona Bae…; par l’antagonisme : Hugo Weaving et Doona Bae, Jim Sturgess et Hugo Weaving, Halle Berry et Hugh Grant…), d’autres liens peuvent être créés à travers le temps et dans le monde physique.

Cloud Atlas, film post-apocalyptique

Ainsi, le héros de chaque histoire est une âme différente, et il est à chaque fois sous l’influence des témoignages du héros qui le précède dans le temps. En 1936, Ben Whishaw-Robert Frobisher lit le journal écrit par Jim Sturgess-Adam Ewing en 1849. En 1973, Halle Berry-Luisa Rey lit la correspondance épistolaire de Frobisher et elle écoute la symphonie qu’il a composée. En 2012, Jim Broadbent-Timothy Cavendish lit le roman adapté du combat de Luisa Rey. En 2144, Doona Bae-Sonmi regarde le film adapté des aventures de Cavendish. Et en 106 après la Chute, Zachry écoute les préceptes de Sonmi qu’il prend pour une déesse.

L’individu sur lequel tout repose n’est donc pas forcément celui dont l’âme a déjà accompli de grandes choses. Dans Cloud Atlas, le progrès de l’humanité passe avant tout par la transmission, par le cours normal du temps, par ce que chacun découvre de ceux qui l’ont précédé et par les enseignements qu’ils lui ont laissés. Bien plus que le cheminement des âmes, c’est donc avant tout par ce que chacun accomplit au cours de sa vie et par ce qu’il donne aux générations futures que le monde évolue et que l’héroïsme se transmet. Chaque âme apprend au moins autant de la vie des autres âmes qui l’ont précédée dans le temps que de ses propres vies antérieures.

Certes chaque personnage principal est marqué d’une tâche de naissance en forme de comète qui semble indiquer qu’il est prédisposé à changer le monde. Oui, mais il n’y arriverait jamais sans les récits des autres hommes qui ont vécu et lutté avant lui. Si les âmes évoluent au cours de leurs transmigrations, si elles reconnaissent des âmes sœurs ou des âmes ennemies, elles se nourrissent surtout des autres âmes dont elles croisent la route (ou la mémoire) au cours de chaque vie.

Six intrigues et six époques : similitudes et spécificités

Si les âmes suivent un parcours fait d’embûches et de révélations, l’humanité dans son ensemble peut aussi progresser ou régresser. Dans Cloud Atlas, cette progression se fait en spirale : chaque époque répète les schémas de la précédente tout en se différenciant chaque fois un peu plus des origines. Les personnages sont toujours engagés dans des luttes similaires et pourtant ils changent à chaque fois le monde, lui donnant sa propre trajectoire.

Et en effet, les six histoires suivent un même plan d’ensemble. Chaque époque est le théâtre d’une aventure unique et pourtant, les résonances d’une intrigue à l’autre sont multiples. Il s’agit toujours pour le héros de lutter contre une double oppression, individuelle et collective, les deux pouvant être liées ou indépendantes. Ainsi, les héros doivent combattre tour à tour l’esclavagisme, l’homophobie (le Nazisme est aussi évoqué dans le second segment), le capitalisme féroce, les privations de liberté exercées par une maison de retraite, le régime futuriste coréen et des dérèglements environnementaux dangereux pour l’homme.

Cloud Atlas, film d'aventures

A chaque fois, une minorité est menacée, les noirs, les homosexuels, les juifs, les clients-consommateurs, les vieux, les clones, les prescients. Et à chaque fois, le héros doit aussi se battre contre une menace plus personnelle : un docteur essaie d’assassiner Adam Ewing pour s’emparer de son argent, un compositeur veut voler la symphonie de Frobisher, un tueur à gages veut supprimer Luisa Rey pour l’empêcher de fouiner, Cavendish doit fuir un écrivain à qui il doit de l’argent et qui menace de le tuer, Sonmi, étant elle-même un clone, doit fuir la police qui veut l’empêcher de s’émanciper, Zachry est doublement menacé, par le peuple barbare Kona, mais aussi par sa propre conscience qui le met sans cesse en danger.

Chacun est en danger de mort, que ce soit sans s’en rendre compte (Ewing), parce qu’il veut renoncer à la vie (Frobisher) ou parce qu’on essaie clairement de l’éliminer (Rey, Cavendish, Sonmi et Zachry). Tous reçoivent l’appui d’un ami qui réussit à les sauver (l’esclave Autua en 1849, Keith David en 1973, Susan Sarandon en 2012, Halle Berry dans la dernière époque) ou qui échoue (James d’Arcy en 1936, Jim Sturgess en 2144). Enfin, signalons que l’amour est à chaque fois l’une des motivations principales des personnages qui veulent changer le monde.

Pourtant, chaque morceau du film a aussi ses spécificités. Les segments de 1849 et de 2144 sont les récits de prises de conscience. Le héros (Adam Ewing ou Sonmi), menacé dans son intégrité physique, est guidé par un membre hostile au régime vers une élévation morale et vers le combat qu’il finira par mener. Dans l’épisode de 1849, on ne verra jamais le combat en lui-même : Adam Ewing a survécu à la mesquinerie des lâches, il s’en va défendre les opprimés. En 2144 au contraire, le combat ira à son terme. Et si Sonmi se fait arrêter, elle a l’occasion de se confesser et de convaincre une dernière fois du bien-fondé de sa cause. C’est dans cette histoire que la transmission est la plus évidente.

Cloud Atlas, drame psychologique

Les segments de 1936 et de 2012 ont la particularité d’être avant tout le théâtre de combats intérieurs. Ni Frobisher ni Cavendish ne se bat vraiment pour rendre la Terre meilleure ou pour sauver d’autres individus. Certes Frobisher est victime des préjugés dus à son homosexualité, et certes il essaie quand même de révolutionner le monde par l’art. Mais chacun est surtout confronté à ses démons intérieurs. Dépassés par les événements, incapables de lutter (du moins au départ), éloignés de leur amour, ils trouvent chacun une réponse différente à leur désespoir.

Le segment après la Chute est aussi l’occasion pour Zachry de livrer une terrible bataille contre lui-même. Mais son aventure trouve des résonances fortes avec celle de 1973 : alors que dans l’histoire de Luisa Rey, celle-ci déjoue un complot qui pourrait mener à une catastrophe nucléaire, dans le dernier segment, un désastre environnemental a visiblement bien eu lieu. Les radiations continuent à se propager, et s’il n’est plus question de prévenir le grand public de ce qui se trame, il s’agit d’arriver à communiquer avec d’autres êtres humains qui pourraient aider les terriens à ne pas succomber à la menace écologique.

L’enchaînement dans le temps de ces six histoires dessine pour l’humanité une évolution complexe et tourmentée. Il est toujours question de sous-hommes (depuis les noirs du XIXème siècle jusqu’aux tribus sauvages du futur en passant par les vieux et les clones) et de profit sans conscience (du médecin cupide aux gérants de Papa Song, pour qui les hommes sont toujours, au mieux, des marchandises, et au pire, de la nourriture). Quand Hugh Grant veut faire des bénéfices à tout prix en 1973, il mange l’homme et prépare déjà celui qu’il sera en tant que chef Kona. A vouloir toujours plus, les hommes se détruisent, cachant des processus basiques de domination (esclavage, meurtre, séquestration) sous la complexité rassurante de la modernité (capitalisme financier, maisons de retraite, clonage).

Cloud Atlas, survival post-apocalyptique

Un danger guette constamment, celui de tourner en rond : la dernière histoire se passe sur l’île où tout avait débuté en 1849. L’homme est redevenu sauvage, il est ramené là où tout a commencé. Pourtant, le progrès existe : en apprenant chaque fois des générations passées, les héros luttent pour la justice. D’autres hommes ont peut-être appris des erreurs passées. Pas étonnant que Cloud Atlas se termine sur un énième processus de transmission intergénérationnelle : dans le film, c’est là que réside la clé du progrès.

Une œuvre multiforme, originale, palpitante, monstrueusement ambitieuse

Seul un long décodage permet donc d’appréhender l’ambition des réalisateurs. Cloud Atlas est une expérience de cinéma unique, follement enthousiasmante quand enfin le support vidéo est utilisé pour raconter plus qu’une simple histoire déjà bien connue. Le montage permet à l’ensemble de trouver sa cohérence et au spectateur de se passionner pour chaque personnage. Même s’il ne comprend pas tout de suite tous les enjeux, il est constamment mis en tension, désireux d’embrasser instantanément la totalité des intrigues et de connaître immédiatement les différentes suites. Le film arrive presque à le satisfaire dans un déluge d’allers-retours, de sauts narratifs et de ponts visuels très excitants.

Cloud Atlas, une dystopie

Prises une par une, les six aventures sont intéressantes bien qu’assez classiques. Le futur coréen est une dystopie inquiétante qui reprend quelques éléments assez typiques de ce genre d’univers, et dans laquelle on reconnaît les obsessions des réalisateurs de Matrix : les clones accomplissent leur devoir parce qu’on leur dissimule la réalité des choses (comme les êtres humains dans Matrix), les rebelles vivent dans un monde du dessous crasseux et désordonné, l’humanité a besoin d’un messie pour lui révéler la vérité et l’amener à la rébellion, sans parler de la cruauté avec laquelle sont résolues les problématiques énergétiques. Les combats aériens et l’esthétique sombre et séduisante rappellent encore le chef-d’oeuvre des Wachowski.

L’avenir plus lointain est un retour aux sources déjà vu dans l’univers de la science-fiction, mais il s’agit sans doute de l’aventure la plus trépidante et la plus mystérieuse du film. On apprécie aussi beaucoup l’élégante absurdité de l’intrigue de 2012 (dans laquelle l’écrivain interprété par Tom Hanks représente enfin un contre-emploi étonnant pour l’acteur de Forrest Gump) et la recherche d’absolu artistique et sentimental de 1936.

Les deux intrigues les plus communes sont sans doute celles de 1849 et de 1973. L’histoire de Luisa Rey est assez ennuyeuse (une banale affaire de complot écolo-financier) mais elle est sauvée par quelques jolies séquences (un moment d’intimité troublant dans un ascenseur, un duel final sous haute tension et surtout une scène d’accident de voiture à couper le souffle) et par la solennité troublante du personnage de Tom Hanks. Quant à l’aventure d’Adam Ewing, elle est un peu statique, mais elle marque convenablement le point de départ des différents enjeux de Cloud Atlas.
Bien entendu, c’est l’assemblage des six segments qui donne au film son souffle et sa signification et qui en fait une aventure hors norme.

Cloud Atlas, comédie absurde

Certes le film ne comporte rien de profondément novateur dans le fond. Aucun des récits ne surprend vraiment. C’est dans sa forme explosée et dans ce qu’il a à raconter que Cloud Atlas parvient à trouver sa véritable originalité. Dans son utilisation des acteurs, dans l’extraordinaire variété des intrigues et des enjeux, dans la diversité de son propos et dans sa vertigineuse densité romanesque. Entre les aventures grandioses et trépidantes mises en scène par les Wachowski (1849, 2144 et 106 après la Chute) et les drames intimes et torturés menés par Tom Tykwer (1936, 1973 et 2012), Cloud Atlas se déploie comme un monstre de cinéma dont chaque facette enrichit les autres, semblant ainsi réinventer le film choral et lui donner une portée métaphysique inédite.

On pourrait aussi regretter quelques détails qui mettent à mal la crédibilité du système global du film (Doona Bae est présente deux fois en 1973, en tant que clandestine mexicaine et en tant que mère de Megan; les époques 1936, 1973 et 2012 ne sont pas assez éloignées les unes des autres pour qu’une même âme puisse y apparaître deux fois, par exemple Halle Berry, qui a la trentaine en tant que Luisa en 1973, et qui apparait au même âge en tant qu’invitée d’une réception en 2012; comment la réincarnation finale d’Hugo Weaving peut-elle être une simple vision dans l’esprit de Zachry?). On est cependant obligés d’admirer le défi immense relevé par les trois réalisateurs et par leurs techniciens. Jamais les maquillages ne manquent de crédibilité, les images sont souvent d’une beauté époustouflante, certaines séquences entrent immédiatement et pour très longtemps dans nos mémoires de spectateurs. Tout coule de source dans une mosaïque de décors et d’ambiances disparates et pourtant cohérents.

Avec un remarquable brio, les réalisateurs mélangent les genres et les époques. Entre le film d’aventure, le drame psychologique, le thriller d’espionnage, la farce grotesque, la science-fiction lugubre et le survival post-apocalyptique, Tom Tykwer et les Wachowski pourraient se perdre dans des tonalités trop contrastées. Au contraire, leur assemblage ressemble à la vie, et le plus grand miracle de Cloud Atlas est d’être à la fois si varié et si harmonieux.

Note : 9/10

Cloud Atlas
Un film de Lana Wachowski, Andy Wachowski et Tom Tykwer avec Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Hugo Weaving, Jim Sturgess, Ben Whishaw, Doona Bae, Keith David, James d’Arcy, Zhou Xun, David Gyasi, Susan Sarandon et Hugh Grant
Science-fiction, Drame – USA – 2h45 – Sorti le 13 mars 2013

L’Artiste et son modèle

Prix du meilleur réalisateur au Festival de San Sebastian, nominé 13 fois aux Goyas, L’Artiste et son modèle a été acclamé en Espagne. Fernando Trueba livre un joli film sur le sens de l’art et celui de la vie quand celle-ci est bientôt terminée. La rencontre entre Jean Rochefort et Aida Folch est triste et lumineuse.

Synopsis : Été 1943, dans la France occupée. En hébergeant une jeune espagnole échappée d’un camp de réfugiés, un célèbre sculpteur découvre une nouvelle muse et retrouve le goût du travail.

L'Artiste et son modèle - critiqueD’un côté, l’artiste, un vieillard de 80 ans au crépuscule de sa vie, qui semble supplier le temps de lui laisser finir une dernière sculpture, un dernier chef d’œuvre. De l’autre, le modèle, une jeune fille d’à peine 20 ans, pleine d’ardeur et de curiosité, pleine de vie et d’impatience, et qui veut déjà lutter pour que le monde soit plus juste. C’est-à-dire, dans ces temps difficiles de la Seconde guerre mondiale, lutter contre les nazis, aider des juifs et des résistants à passer en Espagne.

Marc Cros est trop vieux. Il ne semble plus intéressé par le commerce des hommes. La guerre est une idiotie à laquelle il ne veut pas se mêler. Le temps se fait de plus en plus rare, il veut l’utiliser pour trouver la forme parfaite, la position d’un corps de femme qui ferait sens.

Certes L’Artiste et son modèle est un joli cours sur l’essence de l’art. Quand Marc explique à Mercè l’émotion qui émane d’un dessin de Rembrandt, quand il lui raconte qu’il cherche une idée, un regard personnel sur ce qu’il voit, quand il s’arrête au pied d’un arbre et en admire la puissance brutale, quand il s’excite aussi, passant de l’art à la vie, du plâtre au réel, dans tous ces moments d’échange, Jean Rochefort, parfait en calme torturé, semble nous définir les contours exigeants de l’œuvre d’art et de l’artiste, entre originalité et recherche d’absolu, entre grâce et souffrance, entre dialogue avec le monde et expression de la singularité du moi.

Mais le film est surtout l’histoire d’un adieu à la vie. Arrivé au bout du chemin, Marc connaît un dernier soubresaut grâce à sa rencontre avec Mercè. Elle le ramène un peu au monde qui souffre, aux hommes qui luttent. Elle est engagée, sensible, naïve, elle est vivante et lui communique un dernier souffle. Lui n’est déjà plus là, désimpliqué, résigné, replié sur lui-même. L’Artiste et son modèle est l’histoire d’une dernière rencontre, d’un dernier partage, d’un dernier amour sans doute, des bouts de transmission, des restes d’émotions. La vie semble s’agiter une dernière fois avant de partir. Dommage que le film manque d’originalité et de mordant pour nous transmettre vraiment ce dernier éclat d’existence. Un rien figée, la mise en scène de Fernando Trueba semble avoir déjà passé la ligne.

Si l’art a rarement été aussi bien expliqué au cinéma (peut-être parfois de manière un peu didactique), le plus fascinant ici est la représentation délicate du mouvement de la vie, happée par la mort, quand certains s’en vont, se transformant en souvenirs, tandis que d’autres commencent à peine leur histoire. Dans un très beau noir et blanc nostalgique, le film s’affirme comme le portrait d’un passé qui s’éteint. Alors la flamme vacille, l’espoir se meurt, il n’y a plus rien à accomplir qui ne soit déjà derrière nous.

Note : 6/10

L’Artiste et son modèle (titre original : El artista y la modelo)
Un film de Fernando Trueba avec Jean Rochefort, Aida Folch et Claudia Cardinale
Drame – Espagne – 1h45 – Sorti le 13 mars 2012

Spring Breakers

Sans doute mal marketé, le film décevra forcément ceux qui sont venus voir une comédie trash à la Projet X. Spring Breakers est une fable instable, un objet expérimental, une oeuvre moderne et fascinante. Les images et la narration jouent avec les codes pour mieux les pervertir et créer le portrait séduisant et inquiétant d’une époque où nécessairement, tout doit être possible.

Synopsis : Pour financer leur Spring Break, quatre filles sexys et fauchées décident de braquer un fast-food. La semaine de folie peut alors débuter et les conduire aussi loin que possible…

Spring Breakers - critiqueSpring Breakers est un film étonnant, un film à part qui saisit avec une folle énergie l’état d’esprit d’une époque et celui d’une jeunesse qui n’a plus rien à rêver.

Les genres explosent dans ce condensé de cinéma. Les motifs les plus divers s’entrechoquent pour créer une œuvre unique et déroutante. Spring Breakers est d’abord un teen movie déchiré (on pense un peu à Thirteen de Catherine Hardwicke), un American Pie sans parents, sans frustration, sans naïveté. Plus d’enfance, plus d’innocence, simplement de l’envie et du plaisir…

Du film de moeurs, Spring Breakers glisse doucement vers le documentaire. Souvent Harmony Korine ne s’intéresse plus aux personnages, il filme un contexte, des jeunes vivant l’excès de fun comme un ersatz de bonheur. Des corps magnifiques sautant, dansant, se trémoussant, buvant, courant, riant, criant, chantant. L’image est belle, presque écœurante, ce pourrait être une émission sur MTV, une publicité pour une île paradisiaque ou pour des vacances de débauche où tous les plaisirs sont permis. Ce pourrait être un clip de rap, l’image un peu folle d’une existence consacrée au luxe et à l’extase.

La société de consommation est une société qui donne le rêve et l’illusion de la puissance. Les 4 adolescentes ont le sentiment d’invincibilité et d’omniscience qui caractérise notre temps. Internet, les réseaux sociaux, les jeux vidéos, les blockbusters, les hyperpuissances, tout est toujours plus, énorme, gigantesque, tout est toujours là, présent, vite dépassé, vite obsolète. Tout peut être su et contrôlé, instantané, réel, possible. Il n’y a plus de fantasme, il n’y a que du réalisable, du concret. Alors ces 4 filles recherchent une réalité qui se surpasse elle-même, qui les sublime, qui donne un sens à ce méli-mélo du vide.

Il y a une beauté pop électrisante dans ce déluge de modernité. Ce n’est pas simplement superficiel et de mauvais goût. Une esthétique rose et jaune se crée, les images trouvent leur cohérence et dégagent une forme de beau et de vrai. Certes, c’est aussi de la laideur et du mensonge, mais toute séduction a sa part d’ombre. La musique du film, très réussie, donne encore un peu plus de peps à cette aventure du tout-plaisir. Et quand Spring Breakers frôle le film érotique, l’attirance et la répulsion, le désir et la peur se mêlent en un jeu de vice et de perversité.

Alors le film peut devenir inquiétant, se muer en thriller ou en film d’action, quitte à passer tout près du cinéma d’épouvante. Quelque chose est fondamentalement déréglé, les anges se brûlent les ailes dans un too much déraisonné et envoûtant. On entend : "Money is American Dream" et on pense à Cogan, Killing Them Soflty, où Brad Pitt disait: "L’Amérique n’est pas un pays, c’est juste un business".

Les adolescentes chantent innocemment dans des bouteilles d'alcool

Depuis la première scène de braquage jusqu’aux états d’âmes des jeunes filles, la réalisation de Harmony Korine impressionne. On se souvient aussi d’une scène magnifique qui pourrait résumer tout le film : après avoir "tripé" sur Britney Spears, après avoir chanté innocemment dans des bouteilles d’alcool, les adolescentes reconstituent le hold-up qu’elles ont commis avec une violence et une excitation qui nous laissent KO.

Mais ce qui marque le plus, c’est l’extrême habileté de la narration. Les constants aller-retours entre les scènes présentes et celles qui suivront donnent au récit une façon d’avancer par à-coups aussi stimulante que déconcertante. Le futur envahit sans cesse le moment présent jusqu’à brouiller les pistes : tout ce qui se passe à l’écran est à la fois flash-back et flash-forward, action déjà révolue et vision anticipée de ce qui se prépare. Jusqu’à donner l’impression diffuse et ahurissante que tout est là, ramassé en un seul instant, que tout est lié et indissociable, le portrait épileptique et pourtant figé d’un temps, d’un âge, de 4 adolescences dont la rébellion n’est qu’une forme exagérée de ce que promeut le système : le besoin de tout avoir, de tout voir, de tout accomplir, le besoin extrême de posséder le monde, de le croquer jusqu’à l’indigestion.

Le film finit alors par tourner au pur fantasme, requestionnant tout ce qui nous a été montré. Qu’est-ce qui est vrai? Qu’est-ce qui, dans le film, n’est que le songe de 4 filles bloquées dans leur petite ville alors que leurs amis vont au fameux Spring Break tant désiré? Entre naturalisme et hallucination, entre anges et démons, entre vide et trop-plein, entre vulgarité et fulgurances, entre splendeur et laideur, entre mysticisme et pragmatisme aigu, entre innocence et culpabilité, le film fusionne les contraires pour mieux exploser les repères. Cette vie d’entertainment à la sauce MTV est si grossière, si brute qu’elle acquière un charme et une grâce qui touchent au merveilleux. Tout ici est si absurde que peu à peu les images prennent sens.

Les adolescentes semblent aussi chercher une spiritualité pour se sauver d’un quotidien insensé

Le film se fait récit initiatique : à travers le plaisir pur, les adolescentes semblent aussi chercher une spiritualité pour se sauver d’un quotidien insensé. La religion et le sexe ne suffisent plus, il y a cette bulle pleine de riens qui flotte dans nos têtes et dont il nous faut tout ce qu’elle contient. Le projet de Spring Breakers est de crever cette bulle, de célébrer et de détruire le néant.

Derrière le film-caméléon se cache un conte moral moderne d’une étonnante lucidité. Après avoir été au bout d’elles-mêmes, les jeunes filles ont le choix : se perdre ou s’en aller. Chacune à son tour va revenir à la réalité. Avec la volonté (peut-être sincère, qui sait?) d’enfin s’améliorer, de trouver du sens un peu plus loin du vide.

Note : 8/10

Spring Breakers
Un film de Harmony Korine avec James Franco, Vanessa Hudgens, Selena Gomez, Ashley Benson et Rachel Korine
Drame, Thriller – USA – 1h32 – Sorti le 6 mars 2013

Au bout du conte

Quand le prince de Cendrillon devient le petit chaperon rouge… Jaoui et Bacri examinent toute l’influence des fables sur nos comportements et nos vies bien réelles. Dur de démêler le vrai du faux, les convictions fondées qui nous permettent d’avancer des croyances qui nous figent. Au bout du conte se déploie dans cette incertitude en une merveille d’humour et d’intelligence.

Synopsis : Il était une fois…. une jeune fille qui croyait au grand amour ; une femme qui rêvait d’être comédienne ; un jeune homme qui croyait en son talent ; son père qui ne croyait en rien.

Au bout du conte - critiqueLe dernier film d’Agnès Jaoui s’intéresse aux croyances, à toutes ces petites légendes qui nous influencent forcément un minimum, que l’on soit un mystique assumé ou un rationaliste affirmé. Comment en serait-il autrement? Certes il y a la religion, mais pas seulement. Tous nous sommes éduqués dans un nuage de fables et de récits merveilleux. Du Père Noël à Cendrillon, nous apprenons à croire ou à remettre en question, souvent même à croire puis à remettre en question les mêmes choses.

Les histoires nous entourent, qu’elles soient mythologiques, littéraires ou bien le simple fruit du récit d’un proche. Entre les souvenirs, les ouï-dires, les rêves et les fantasmes, il s’agit toujours de croire, d’interpréter, d’essayer de démêler le vrai du faux.

Au bout du conte repose sur 4 personnages, du plus cartésien à la plus fantasque, chacun se débattant avec son propre monde et les quelques proches qui le peuplent.

Il y a d’abord Pierre (Jean-Pierre Bacri n’innove pas vraiment mais il est comme toujours excellent, peut-être plus drôle encore que d’habitude), le pur rationnel dont la vie prend une tournure inattendue quand il se met à se soucier malgré lui de la prédiction d’une voyante. Il a beau n’y attacher aucune crédibilité, il n’arrive pas à ne pas y penser. Victime d’un conte qu’il sait faux, il sombre petit à petit et se remet en cause. Autour de lui, deux femmes qui l’ont aimé mais qui n’arrivent pas à percer la carapace.

Ensuite il y a Sandro, le fils de Pierre, qui ne croit pas… en lui. Pas vraiment misanthrope comme son père, il souffre pourtant d’une difficulté à communiquer similaire. Il se débat tout du long pour dire des choses importantes aux gens qui l’entourent (notamment les musiciens de son orchestre, sans doute les personnages les plus sincères du film), le plus souvent sans y arriver.

Marianne a voulu l’indépendance. Tout comme Pierre, elle se rend compte au cours du film qu’il n’est pas si agréable d’être seul. Elle est entourée d’un ex-mari encore amoureux et d’une petite fille victime d’une subite foi religieuse, comme l’expression d’un malaise et d’une insécurité. Marianne est aussi un personnage faible qui croit à toutes sortes de choses, sa croyance la plus encrée étant celle de sa propre incapacité à se débrouiller. Elle aussi victime d’idées fausses, elle voit son personnage perdre peu à peu en importance.

Enfin, il y a sa nièce, Laura, interprétée par une Agathe Bonitzer lunaire et magnétique. Il y a chez l’actrice une douce bizarrerie qui donne à ses personnages une singularité touchante. Laura croit à tout, ce qui revient un peu à ne croire en rien. A force de vouloir vivre dans un conte de fée, elle en brise toutes les règles et réduit le merveilleux à son bonheur égoïste. Elle est la fausse héroïne du film, l’anti-modèle, le fantasme superficiel. Son monde se compose de chimères : sa mère n’a pas d’âge, son père n’existe que par ce qu’en disent les journaux, l’homme qui la fascine est un archétype du vide et de ses beaux atours.

D’un côté du spectre (le côté Bacri), des solitaires qui peinent à créer des liens véritables avec les autres, à l’autre bout (le côté Bonitzer), des gens séduisants, très entourés, qui ne se soucient que d’eux-même et de leur image. Ce qui les intéresse, ce n’est pas ce qu’ils croient, mais ce que croient les autres. Leur système de pensée s’accorde ensuite à leurs désirs dans le seul but de renforcer leur confort égoïste.

Alors oui, la croyance irrationnelle est une absurdité et pourtant, difficile de ne pas être victime de mirages tant le monde est peuplé de mythes faciles et séduisants et tant il est aisé de prêter foi à ce qui semble combler notre ignorance. Mais la vérité réside du côté de la sincérité et des convictions réfléchies. La foi est souvent un masque pour justifier des désirs mal assumés.

Et si l’amour est aussi un fantasme, être sincère permet de lui donner corps. Au bout du conte s’en prend notamment à la fidélité sexuelle, considérée comme un mensonge rassurant. Le film renvoie dos à dos la solitude-indépendance et l’amour des contes de fée. Le couple oui, l’amour libre aussi, voici le programme défendu par Agnès Jaoui. Quant aux croyances, elles sont superficielles. Ceux qui croient essaient de se protéger en créant des cathédrales de mensonges. Pierre lui-même, le non-croyant par excellence, ne croit-il pas, à ce moment-là de sa vie, pour se protéger des autres qui l’envahissent? N’arrête-t-il pas de croire justement quand il arrive à s’ouvrir?

Au bout du conte est un film follement intelligent, une comédie remarquablement construite et pertinente, drôle et rafraichissante. Ses deux principales armes : des dialogues extrêmement bien écrits et des acteurs tous excellents. On n’a pas autant ri intelligemment au cinéma depuis longtemps.

Jaoui et Bacri sont au meilleur d’eux-mêmes. Certes leur cinéma ne se révolutionne pas mais il se précise. Et au bout du conte, ils se font les observateurs tendres et attentifs d’une humanité d’autant plus fragile qu’elle se cramponne à des mythes.

Note : 8/10

Au bout du conte
Un film d’Agnès Jaoui avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Agathe Bonitzer, Valérie Crouzet, Arthur Dupont, Dominique Valadié, Benjamin Biolay et Laurent Poitrenaux
Comédie – France – 1h52 – Sorti le 6 mars 2013

La Demora

Après l’époustouflant La Zona (meilleur premier film à Venise 2007) et le perturbant Desierto Adentro, le très prometteur cinéaste mexicain Rodrigo Pla livre un troisième film d’une étonnante simplicité. Jamais austère, La Demora est le récit réaliste d’une lutte intérieure : écrasée entre le quotidien et le devoir, entre l’individualisme et l’amour, Maria doit choisir.

Synopsis : Maria s’occupe seule de ses trois enfants et de son père Augustin qui perd peu à peu la mémoire. Le jour où l’on refuse à Augustin son entrée en maison de retraite, Maria sombre…

La Demora - critiqueAprès deux grands films de pure fiction, deux drames terrifiants à l’ampleur dévastatrice, après avoir attaqué les politiques sécuritaires et la religion, Rodrigo Pla livre un troisième film étonnamment sobre. Après l’anticipation et la tragédie, après l’évocation d’un avenir sombre et d’un passé douloureux, le réalisateur mexicain décide d’ausculter le présent et de filmer un drame naturaliste, un quotidien misérable sans grand discours politique et sans péripétie romanesque. L’une des forces du film est d’ailleurs de ne pas décrire un monde marginal et très pauvre. Simplement une famille moyenne en lutte, et dont les difficultés paraissent peu à peu devenir insurmontables pour Maria.

Rodrigo Pla a toujours le même sens aigu du récit et du rythme : il arrive à nous passionner pour sa fable et pour le destin de ses personnages. Jamais La Demora ne paraît long ou complaisant, jamais il ne tombe dans le syndrome des films sociaux sud-américains bloqués dans une posture contemplative (on pense aux Acacias, à Ultimo Elvis et autres Jours de pêche en Patagonie). Au contraire, le film passe presque trop vite, plié en deux mouvements dont l’équilibre est savamment dosé : d’abord la détresse et la solitude de Maria, puis celles d’Agustin, deux très beaux personnages de cinéma.

Personne n’existe par lui-même, tous nous avons besoin des autres. Maria a besoin d’être aidée par la société, Agustin a besoin de sa famille pour continuer à vivre. On dit qu’on peut mesurer l’avancée d’une société à la solidarité dont elle fait preuve avec les personnes dépendantes, notamment les personnes âgées.  Quand elle pousse les individus à s’isoler et à ne plus se soucier de leurs proches, alors quelque chose ne tourne pas rond.

Si la première partie de La Demora dresse le portrait d’une situation sans bonheur et sans solution, la seconde touche quelque chose de plus fondamental sur l’être humain, la solitude existentielle et les ravages de la vieillesse. Alors une douleur discrète s’installe en nous, une tristesse aigüe pour la situation d’Agustin et pour notre condition d’être humain amené, forcément un jour, à ne plus être qu’une ombre de nous-mêmes. Encore soi, mais déjà perdu dans un monde méconnaissable, devenu confus à mesure des ans qui s’écoulent et qui brouillent notre mémoire et notre intelligence. Destin obligé pour les gens qu’on aime avant que ce ne soit le nôtre.

Dans ce brouillard psychologique, Agustin est conscient d’être un poids, conscient d’être devenu un obstacle au bien-être de ses proches. Il est conscient de ce qui lui arrive et il fait le pari de la confiance. Non pas par peur des autres, pas non plus vraiment par fierté mais parce qu’il ne veut pas griller la chance que tout s’arrange, parce qu’il ne veut pas croire que la pression est si grande qu’il n’est plus qu’un déchet qu’on abandonne au bord de la route.

Alors Rodrigo Pla filme avec pudeur et sensibilité la façon dont l’amour l’emporte sur les doutes. Il n’y a aucun romantisme, aucun pathos dans la caméra du cinéaste mexicain. Ce n’est pas simplement la culpabilité qui assaille Maria, c’est la puissance de sentiments qui avaient été recouverts par les difficultés quotidiennes et qui rejaillissent pour éclairer le drame d’une lumière inattendue.

En trois films, Rodrigo Pla explore à chaque fois combien l’individu et la communauté sont indissociables, et comment l’absence de solidarité et l’indifférence mènent au pire. Ici, aucun problème ne se résout et pourtant, l’homme retrouve son humanité, pré-requis indispensable pour avancer.

Note : 7/10

La Demora
Un film de Rodrigo Pla avec Roxana Blanco, Carlos Vallarino et Julieta Gentile
Drame – Uruguay, Mexique, France – 1h24 – Sorti le 20 février 2012

Des Abeilles et des Hommes

Les abeilles succombent en masse depuis une quinzaine d’années. Pourquoi sont-elles essentielles à la biodiversité? Pourquoi sont-elles peu à peu décimées? Quel est le rôle de l’homme et quels sont les risques pour l’homme? Sans jamais se montrer moralisateur, Des Abeilles et des hommes donne une vision globale du problème. Intéressant et instructif.

Synopsis : Entre 50 et 90% des abeilles ont disparu depuis quinze ans. Situation très préoccupante : 80 % des espèces végétales ont besoin des abeilles pour être fécondées…

Des Abeilles et des Hommes - critiqueDes Abeilles et des Hommes est un documentaire ludique et souvent fascinant qui explore des problématiques scientifiques et politico-économiques pour nous sensibiliser à la folle complexité du monde des abeilles et au danger que l’être humain fait porter sur elles et, par ricochet, sur lui-même. Markus Imhoof propose une approche complète à travers un triple point de vue riche et cohérent.

D’abord, il s’agit de voir, d’admirer les phénomènes naturels à leur échelle. Des très gros plans sur les guêpes et leurs activités nous permettent de saisir la beauté et l’harmonie qui se dégagent de leurs danses et de leurs activités frénétiques. Appréhender la vie au microscope à travers des mouvements de caméra fluides et impressionnants, digne d’un cinéma de fiction dynamique et grand public.

Ensuite, il s’agit de comprendre. Le film explique les mécanismes qui rendent l’abeille si utile à la biodiversité et à l’homme. La contribution de l’insecte à l’économie semble elle aussi énorme. Il s’agit surtout de mieux saisir un monde où l’animal à considérer pourrait être la ruche plutôt que l’abeille. De décrire le fonctionnement d’une intelligence distribuée qui est parfaitement étrangère à nos mécanismes d’êtres humains.

Enfin, le film s’engage. L’abeille est certes formidablement utile à l’économie, mais quand l’homme se sert de cette espèce comme d’un outil de production, quand les abeilles disparaissent à grande vitesse sous l’effet d’une exploitation agricole qui essaie de redéfinir et de s’approprier les mécanismes du vivant, alors le danger guette. Qui de l’homme ou de l’abeille est le meilleur pollinisateur, demande ironiquement le film?

Après les images de grâce de la nature telle qu’elle fonctionne par elle-même, le réalisateur suisse nous livre des images d’horreur. Des Abeilles et des Hommes devient un film inquiétant, le vivant une matière comme une autre. Les abeilles sont affaiblies, massacrées, des milliers de corps sont broyés. Le film enchaîne les visions insoutenables. Les mots décrivent sobrement des mécanismes, les images accusent, puis les mots reprennent leur valeur et évoquent le danger à venir pour l’espèce humaine.

Voir, comprendre, s’engager. Des Abeilles et des Hommes remplit parfaitement sa fonction. On aimerait souvent que le film aille plus loin, qu’il décrive mieux les mécanismes naturels et scientifiques d’une part, politiques et économiques d’autre part, qui sont à l’œuvre. On a l’impression de tout parcourir en surface.

Des Abeilles et des Hommes est donc à prendre comme une bonne introduction au sujet : un film qui éveille les consciences sur un thème délicat (la sensibilité humaine n’est pas très engagée quand il s’agit de défendre des insectes), intéressant et, Markus Imhoof arrive à nous en convaincre, crucial.

Note : 6/10

Des Abeilles et des Hommes (titre original : More than Honey)
Un film de Markus Imhoof avec la voix de Charles Berling
Documentaire – Suisse – 1h28 – Sorti le 20 février 2013

Les Chevaux de Dieu

En ce début 2013 est sorti Zero Dark Thirty, qui traitait de la lutte anti-terroriste vue du point de vue des américains. Les Chevaux de Dieu forme un diptyque passionnant avec le film de Kathryn Bigelow. Nabil Ayouch fait le portrait tendre et violent, tour à tour bouillant et oppressant de ceux qui vivent et qui meurent de l’autre côté du miroir.

Synopsis : Yassine vit dans un bidonville au Maroc, entre une mère expansive, un père dépressif, un frère presque autiste et un autre, Hamid, petit caïd du quartier.

Les Chevaux de Dieu - critiqueLes Chevaux de Dieu suit le parcours de deux frères d’un bidonville marocain. Le film est construit en trois parties, l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte.

Les deux premiers tiers du film sont franchement enthousiasmants. La caméra bouge beaucoup, le montage est vif, la vie bouillonnante, festive et dangereuse, est saisie avec beaucoup de vérité et de fraîcheur. Jamais misérabiliste, Les Chevaux de Dieu présente des enfants qui se débrouillent dans un univers violent, agressif et ardemment vivant, très loin de nos mondes policés et sécurisés.

La répétition du même début pour commencer les deux premiers mouvements (un match de foot qui tourne au pugilat) permet de lier l’enfance à l’adolescence. L’innocence est encore là mais quelque chose bascule et prépare déjà le destin des deux frères et de leurs camarades.

La dernière partie du film parle d’engagement extrémiste et de martyrs. Cela devrait être une surprise, l’avenir inattendu de gamins qui tournent mal, mais le film fait le choix très discutable de nous annoncer le programme dès le générique de début, par le biais d’un dialogue qui n’interviendra que dans les dernières minutes de l’histoire.

Nabil Ayouch a sans doute voulu prévenir immédiatement le spectateur du véritable sujet de son film, ne pas jouer avec la tragédie pour accentuer le suspense mais ce faisant, il fige dès le départ les trajectoires des personnages, et le spectateur, averti trop tôt, analyse chaque événement comme une raison possible. Il se demande à chaque instant comment ces vies vont basculer au lieu de se laisser porter par deux premiers tiers de film très réussis et sans aucun rapport immédiat avec l’islamisme.

La dernière partie de l’intrigue est en effet plus didactique mais elle pose un regard franc et lucide sur la récupération, par les terroristes, de la misère morale de jeunes abandonnés à eux-mêmes. Comme La Désintégration, sorti l’année dernière, Les Chevaux de Dieu donne corps au mal-être qui peut conduire certains hommes aux pires des choix. L’argumentaire et la force de persuasion des leaders extrémistes sont décrits avec beaucoup de justesse et d’intelligence. La mécanique de la haine repose ici sur des relations et des manipulations affectives complexes et profondément humaines.

Certes, on reste un peu sceptique face à un événement extraordinaire qui aide bien le scénario à plonger ses personnages dans le désarroi nécessaire à la dévotion. Autre petit bémol : à partir du troisième acte, le film prend légèrement des airs de démonstration et suit son plan, d’autant plus fidèlement qu’il l’avait annoncé dans les premières secondes du récit.

Mais si Les Chevaux de Dieu donne alors l’impression d’exécuter un programme étouffant et inéluctable, difficile de le lui reprocher tant c’est justement le propre des réseaux terroristes de mettre en place ce genre de programme.

L’austérité de la vie chez les fous de Dieu s’oppose alors au formidable foisonnement qui portait le film jusque là. Avant de rentrer dans le rang de l’extrémisme, Les Chevaux de Dieu dépeint de beaux personnages secondaires (la bande d’amis, la famille de Hamid et Yassine, le garagiste). Le film arrive aussi à trouver la grâce dans quelques séquences formidables (deux amis maîtres du monde sur une moto empruntée, les courses-poursuites après les matchs de foot ou, dans une veine plus tragique, un enfant victime d’un gros traumatisme devant son ami impuissant) et propose deux relations tendres et intenses, l’une entre deux frères, l’autre entre deux amis. C’est l’évolution de ce petit microcosme qui donne au film sa puissance et sa densité.

On s’attache beaucoup à Hamid et Yassine, deux personnages dessinés en profondeur et en nuances. Le film a l’intelligence de ne pas donner d’explication simple ou linéaire. Un tas de petits glissements, de petites misères affectives, de frustrations et de rêves déchus guident les destins imbriqués de ces enfants qui s’aiment, qui se craignent, qui se jalousent et qui s’admirent. Parfois le conte se fait lumineux et peu à peu, l’obscurité prend le dessus.

Note : 7/10

Les Chevaux de Dieu
Un film de Nabil Ayouch avec Abdelhakim Rachid, Abdelilah Rachid et Hamza Souideq
Drame – Maroc, France, Belgique – 1h55 – Sorti le 20 février 2013

Lincoln

Oscar, Golden Globe et Bafta du meilleur acteur. Derrière l’interprétation convaincante de Daniel Day-Lewis, il y a le portrait admiratif et pourtant nuancé d’un homme et d’une légende. Spielberg livre un grand film classique qui donne le sentiment solennel de l’Histoire en marche. Et pose des questions essentielles et complexes, profondément actuelles, sur la démocratie.

Synopsis : Les derniers mois tumultueux du mandat du 16e Président des États-Unis, qui met tout en œuvre pour mettre fin à la Guerre de Sécession, unifier le pays et abolir l’esclavage.

Lincoln - critiqueLincoln est à la fois le portrait d’un homme et d’une icône, le récit d’un combat politique digne d’une épopée et l’analyse minutieuse des mécanismes de la démocratie, de ses formidables possibilités et de ses inquiétantes limites.

Pour dépeindre tout cela, un homme, une page d’histoire et un système politique, pour se placer à la fois sur ces trois niveaux que sont l’intime, le contexte et l’universel, Steven Spielberg utilise ses formidables talents de conteur classique. Sa réalisation majestueuse est l’écrin grandiose à l’intérieur duquel se développent ces sujets essentiels.

Sans s’accorder le moindre recul sur les événements, sans céder aux facilités du second degré ou d’un jugement a posteriori, le réalisateur épouse son propos sans hésiter à montrer toute son admiration pour l’homme, pour la légende et pour l’Histoire. La musique de John Williams, la caméra déférente, l’important espace laissé aux dialogues et aux récits du seizième Président des USA, tout participe à la solennité de l’œuvre. Spielberg filme un mythe et l’assume pleinement. Il raconte un moment charnière de l’Histoire de l’humanité, il analyse un système auquel il croit absolument, son ambition n’est pas d’être iconoclaste mais plutôt de célébrer Lincoln, la fin de l’esclavage et la démocratie. Le classicisme de la mise en scène permet de donner au propos toute l’ampleur et la sincérité voulues.

La formidable réussite de Spielberg est de ne rien sacrifier de cette grandiloquence et de ne pourtant rien cacher des failles de l’homme, de l’Histoire et de l’idéal politique. La force du cinéaste américain, c’est de trouver la voie délicate entre légende et vérité, sans jamais sacrifier l’une à l’autre. Déjà dans La Liste de Schindler ou Munich, Spielberg arrivait à raconter des actes extraordinaires sans tomber dans le spectaculaire mensonger ou simplificateur. Ici encore, l’élan historique emporte le film vers des sommets lyriques tandis que la réalité de chaque instant, de chaque personnage, de chaque situation le retient bien accroché à 1865 et aux dilemmes bien précis de cette époque. Abraham Lincoln est à la fois le mythe et l’homme, le combat pour le XIIIème amendement est à la fois un jalon historique et une bataille parlementaire à moitié truquée, la démocratie est à la fois le système par lequel les hommes deviennent libres et égaux et celui pour lequel il faut toujours faire des calculs, des compromis, des semi-mensonges, restant constamment à la merci des joutes verbales et des retournements d’opinion. Le système par lequel on fait souvent progresser le peuple contre l’avis majoritaire du peuple.

La démocratie,  un système pour lequel il faut toujours faire des calculs, des compromis, des semi-mensonges...

C’est sans doute dans la description de ces mécanismes politiques que le film est le plus impressionnant. Loin d’être un biopic classique, le dernier Spielberg est une étude subtile et passionnante des difficultés et des contradictions de la démocratie. Lincoln ne se concentre que sur les derniers mois de vie de l’homme dont il est sensé raconter l’histoire, et sur les derniers mois de la Guerre de Sécession. Il s’agit donc avant tout de raconter une bataille politique, le dilemme d’un président confronté à des choix vertigineux entre d’une part la fin de l’esclavage et d’autre part la possibilité d’armistice et de réunification des Etats-Unis disloqués. Le personnage de Thaddeus Stevens, joué par un Tommy Lee Jones marquant, nous intéresse particulièrement. Extrémiste pour son temps, Stevens doit favoriser un progrès plus lent qu’il ne le voudrait s’il ne veut pas que celui-ci ne se dérobe carrément. Ici, les idéaux sont essentiels mais il ne faut pas négliger ce que la realpolitik peut leur apporter.

Renier certaines de ses convictions pour permettre à d’autres d’exister politiquement, faire preuve d’astuce pour ne pas dire la vérité sans être obligé de mentir, acheter des députés sans vraiment les acheter, détourner une loi pour en appliquer une autre qui parait essentielle (et pour ce faire reconnaitre à la fois qu’on est en guerre contre un pays étranger et que ce pays étranger est en fait une partie du territoire), les moyens pour arriver à ses fins politiques flirtent constamment avec les limites de l’éthique. Les opposants de Lincoln le considèrent comme un dictateur et le film révèle qu’ils n’ont pas tout à fait tort. Proche d’une vision platonicienne dans laquelle le système idéal serait une monarchie dirigée par un sage, Lincoln voudrait utiliser la démocratie pour lui imposer ses vues et ainsi garantir… les principes fondamentaux de la démocratie elle-même. Ici il s’agit souvent de trahir un système de pensée pour mieux le soutenir. John Wilkes Booth, l’assassin de Lincoln, criera en s’enfuyant : "Ainsi en est-il toujours des tyrans !". La liberté et la justice sont des notions que la politique met à mal. On peut souvent avoir raison, et tort aux yeux de la majorité.

Lincoln voudrait utiliser la démocratie pour lui imposer ses vues et ainsi garantir… la démocratie elle-même

Lincoln joue avec les différents moyens qu’il a à sa disposition pour arriver à ses fins : créer le monde de demain. La fin ne justifie pas les moyens. Ceux qu’utilisent Lincoln sont-ils acceptables? Spielberg a son opinion là-dessus mais il laisse chaque spectateur avec la complexité inouïe des dilemmes politiques qui se posent. A la fin, il reste pour chaque homme des actes et des conséquences. Lincoln, loin d’être un chevalier blanc, peut mourir tranquille et être jugé sur ses actes (objectifs et moyens pour y arriver) et sur leurs conséquences sans avoir à rougir. Pourtant, le sens du progrès semble dépendre de la subtilité, du courage, du charisme, de la détermination et des convictions des leaders plutôt que d’un système politique qui le garantirait. Lincoln est un film qui interroge nos idéaux politiques avec une acuité et une modernité ahurissantes.

Certes les autres dimensions de cette épopée n’atteignent pas ce degré de profondeur. Mais elles permettent au film de ne pas se résumer à un simple essai politique indigeste. Les batailles parlementaires sont des grands moments de cinéma solennel. Spielberg sait distiller le suspense, caractériser ses multiples personnages, arracher un sourire au moment même où le combat devenait irrespirable. La tension est terrible et le récit de cette bataille entre XIIIème amendement et fin de la guerre fait du film un thriller politique tout à fait prenant.

Il reste Lincoln l’homme, la partie intime du drame, le lieu que Spielberg réserve à l’émotion. Fidèle à ses obsessions, le réalisateur d’E.T. et de La Guerre des mondes nous parle des liens filiaux, des difficultés d’un père avec ses fils, des psychoses d’une famille traumatisée par la perte d’un enfant. Les scènes de couple sont un peu déconnectées du reste du film et assez convenues mais elles sont plutôt réussies et nuancent le portrait de Lincoln. Au-delà de la lutte politique, il y a une colère sourde, une culpabilité dévorante, une dureté tragique. Lincoln porte une carapace, il est souvent perdu en lui-même, victime du lot qui guette la plupart des hommes de sa stature : l’égoïsme et la solitude.

Une légende sort de chez elle, et bientôt de l’Histoire.

A ce titre, Spielberg semble sans cesse regarder Lincoln avec des yeux de grand enfant admiratif. Le Président se donne en spectacle, il raconte des histoires édifiantes, il est toujours impressionnant. La caméra met Lincoln en valeur, elle le détache du reste du cadre, elle le distingue, lui laissant surplomber les scènes et les différents lieux qu’il traverse. Et ce faisant, la caméra l’isole. Du début à la fin, Lincoln est seul, en lutte contre ses ennemis confédérés, contre ses ennemis démocrates de l’Union, contre ses alliés républicains, contre les membres de sa famille, contre le temps qui passe trop vite. Dans l’un des derniers plans du film, Spielberg filme solennellement le départ du Président pour le théâtre. Une légende sort de chez elle, et bientôt de l’Histoire. C’est dans un autre théâtre qu’on apprend le drame. Le rideau tombe, fin de l’histoire, fin d’une solitude. Le film passe subtilement à côté du dernier combat armé de la guerre et à côté de l’assassinat du Président. La caméra ne nous montre que ce qui reste, des corps sans vie.

Comme s’il s’agissait de nous dire que l’Histoire est en marche et que l’homme-Président n’en fait déjà plus partie. Le film peut se terminer, les grandes questions qu’il nous propose (le statut des noirs américains, les rapports entre noirs et blancs, le sens de la démocratie) vont encore hanter le monde pour des décennies et des siècles.

Note : 8/10

Lincoln
Un film de Steven Spielberg avec Daniel Day-Lewis, Sally Field, David Strathairn, Joseph Gordon-Levitt, James Spader, Hal Holbrook, Tommy Lee Jones, John Hawkes et Jackie Earle Haley
Drame, Biopic – USA – 2h29 – Sorti le 30 janvier 2013
Oscar 2013, Golden Globe 2013, Bafta 2013 du meilleur acteur pour Daniel Day-Lewis

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