Archives de Catégorie: Films sortis en 2011

Les films sortis en France en 2011

L’Ordre et la morale

La prise d’otages de 1988 à Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, n’est pas un événement très connu de ceux qui étaient encore trop jeunes à l’époque pour suivre l’actualité. Mathieu Kassovitz avait 20 ans. Il revient sur ce sombre épisode de notre histoire contemporaine avec un talent dont on ne le savait plus capable : c’est rythmé, percutant et profondément intéressant.

Synopsis : Avril 1988, Île d’Ouvéa, Nouvelle-Calédonie. 30 gendarmes retenus en otage par un groupe d’indépendantistes Kanak. 300 militaires envoyés depuis la France pour rétablir l’ordre. Et Philippe Legorjus, capitaine du GIGN, seul pour essayer de faire triompher le dialogue…

L'Ordre et la morale

Etonnant. Depuis son chef d’oeuvre, La Haine, Mathieu Kassovitz n’avait plus jamais réussi un seul bon film. 15 ans plus tard, le réalisateur revient au cinéma subjectif et engagé. L’Ordre et la morale est un film intense, intelligent, parfois suffoquant.

Les scènes d’action sont haletantes, les dilemmes moraux sont passionnants de simplicité dans leur énoncé et de complexité dans les choix qu’ils amènent. Que peuvent faire l’engagement d’un individu, la confiance entre deux hommes, face à l’ampleur des enjeux politiques nationaux ou internationaux? Que peut le dialogue dans certaines situations inextricables où l’utilisation de la force est tellement plus simple et naturelle à l’homme?

Que peuvent les discours quand ils se heurtent à la réalité? L’Ordre et la morale aurait pu être un blockbuster manichéen de plus, mais les interrogations éthiques et politiques foisonnent et la réalisation nous colle au corps. Une belle surprise.

Note : 7/10

L’Ordre et la morale
Un film de Mathieu Kassovitz avec Mathieu Kassovitz, Iabe Lapacas et Malik Zidi
Drame, Historique – France – 2h16 – Sorti le 16 novembre 2011

Balada Triste

15 nominations aux Goyas, 2 prix à la Mostra de Venise, Balada Triste n’est pas passé inaperçu. Le cinéma de Alex de la Iglesia grossit les traits jusqu’à déformer les situations et hypertrophier les personnages. Poussé à l’extrême, ce cinéma donne Balada Triste.

Synopsis : Sous la dictature de Franco, Javier, fils d’un clown mort au champ de bataille, devient le clown triste d’un cirque peuplé de personnages invraisemblables et marginaux. Il y tombe immédiatement amoureux de Natalia, une acrobate dont est déjà épris Sergio.

On est parfois éblouis, parfois agacés, on hésite entre grandiose et boursouflure. Balada triste est un film gigantesque, grand-guignolesque, déraisonnablement ambitieux, dégoulinant d’emphase. Un monstre difforme et merveilleux. La réalisation baroque de Alex de la Iglesia est parfois carrément pachydermique mais le souffle narratif finit par emporter le morceau dans un raz-de-marée de douleurs individuelles et nationale.

Il est si rare qu’un tel pari soit tenté, et si surprenant que le résultat trouve malgré tout sa cohérence, qu’on finit par se laisser convaincre, admiratifs devant tant de pur cinéma, écrasés aussi par ce film-rouleau compresseur. La force vitale de Balada Triste est déchirante. Rarement un film aura tant hurlé la détresse et la beauté qui l’animent.

Note : 6/10

Balada Triste (titre original : Balada triste de trompeta)
Un film de Alex de la Iglesia avec Carlos Areces, Antonio de la Torre et Carolina Bang
Drame – Espagne, France – 1h47 – Sorti le 22 juin 2011
Lion d’argent du meilleur réalisateur et Prix Osella pour le meilleur scénario au Festival de Venise 2010

Contagion

En pleine boulimie créative, Steven Soderbergh livre 3 films coup sur coup : Contagion, Piégée et Magic Mike. Le premier, avec un casting digne d’Ocean’s Eleven et un pitch de blockbuster, déjoue toutes les attentes : il s’agit d’un film ingrat, peu aimable. C’est pourtant là que se trouve sa singularité.

Synopsis : L’histoire d’une pandémie dévastatrice qui explose à l’échelle du globe…

Contagion est un film-mystère. Visiblement, Soderbergh survole ses personnages et leurs situations particulières. Son propos semble être ailleurs, dans le grand tout dont il se fait l’observateur minutieux. Oui, mais que veut-il nous dire?

Certains y verront un pamphlet pour l’hygiène (pourtant, ici comme ailleurs, seul le hasard décide, on ne peut compter que sur la chance et l’isolation, programme peu réjouissant), d’autres pourront s’amuser de voir que le danger vient d’Asie. Les occidentaux sont en péril, victimes d’une mondialisation qui globalise tous les maux.

Mais ces sujets intéressent peu le cinéaste. Le film devrait être un récit apocalyptique digne de 28 jours plus tard. Pourtant, le blockbuster n’en est pas un. Et si tout simplement Soderbergh maitrîsait mieux que personne l’art du contrepied? Avec un casting et un budget dignes d’Ocean’s Eleven, le réalisateur de Solaris et de Bubble livre le film qu’on n’attend pas. Il passe consciemment à côté de la tragédie annoncée pour étudier froidement les mécanismes scientifiques, politiques et humains liés à une pandémie.

C’est cette manière de présenter des faits et rien que des faits qui donne paradoxalement sa valeur à Contagion. Le scénario, à force de multiplier les points de vue et d’éviter soigneusement de trop s’attacher aux histoires personnelles, ne permet aucune narration captivante. La surprise du film, c’est qu’il n’y aura pas de surprise. Soderbergh veut raconter le réel, il s’efface derrière son sujet et se transforme en reporter. Contagion est un film d’investigation. Finalement, la question cruciale n’est pas "où ça va?" mais "d’où ça vient?". Contagion est un film en trompe-l’oeil, qui n’a de cesse de passer pour ce qu’il n’est pas.

Ce qu’il est, voilà exactement ce qui continue de nous interroger une fois le déroulé du film terminé. Contagion est une oeuvre qui nous demande de l’interroger. Pourquoi ce film? Qu’est-ce que cet objet, plus théorique que saisissant?

Si jamais Contagion doit donner quelque chose à penser en dehors de son propre statut, alors il ne s’agit sans doute ni d’hygiène, ni de politique. Cela est affaire de contexte. Non, il s’agit de fragilité. D’une humanité pleine de certitudes, d’organisations, de mécanismes, de procédures, de protections. Et d’une humanité qui pourtant n’est rien d’autre qu’une ligne incertaine dans le cours du temps. Pas moins vulnérable que ne l’étaient les dinosaures.

Quand on y réfléchit bien, Contagion est peut-être bien plus inquiétant qu’un film de Romero. Contagion ne fait pas appel à nos peurs irrationnelles d’enfants. Contagion est certes un film catastrophe sans âme. Mais la catastrophe n’en est que plus pure. Contagion ne romance pas, il parle de logique, de réalité, d’actualité. Un virus comme la grippe aviaire est d’autant plus terrifiant qu’on s’en est sortis. Car entre la réalité et les zombies, il y a un abîme. Mais entre un vrai virus qu’on arrive à maîtriser et ce même virus qui nous anéantit, il n’y a qu’une légère différence de scénario. Un petit concours de circonstances qui pourrait faire basculer la réalité toute entière dans l’oubli. Contagion parle de ça, de cette mécanique qui peut nous sauver, la plupart du temps, ou un jour nous être fatale.

Note : 5/10

Contagion
Un film de Steven Soderbergh avec Marion Cotillard, Matt Damon, Laurence Fishburne, Jude Law, Kate Winslet, Bryan Cranston, Jennifer Ehle et Gwyneth Paltrow
Drame – USA – 1h46 – Sorti le 9 novembre 2011

Les Crimes de Snowtown

L’histoire du serial killer le plus connu d’Australie, John Bunting, sous la forme d’un thriller social qui peu à peu se transforme en quasi-film d’horreur. Dur et intrigant.

Synopsis : Dans une banlieue où règnent chômage et abus sexuels, John Bunting, charismatique, passionnant, débarque dans la vie de Jamie et décide de le prendre sous son aile…

Le film est une illustration percutante de la fameuse banalité du mal dont parlait Hannah Arendt en évoquant les crimes Nazis. Ou comment les individus les plus ordinaires peuvent se rendre coupables des crimes les plus horribles.

Les Crimes de Snowtown commencent comme une chronique socio-politique ultra-naturaliste. Un fait divers dramatique se transforme, dans l’esprit d’une famille, en une lutte acharnée et extrémiste qui finit par prendre pour cible tous ceux qui ne vivent pas une sexualité "traditionnelle". Petit à petit, les mots de John Bunting, dont ils tombent tous amoureux, se font de plus en plus durs, de plus en plus radicaux.

L’homme se construit petit à petit une forte emprise psychologique sur la mère et sur ses fils, et notamment sur Jamie, pour qui il prend la place vacante du père. Bunting a le don de mettre en valeur les gens, de leur donner l’importance qui leur manque tant dans leur quotidien misérable. Il a le don pour les impliquer dans une lutte forcément juste, forcément nécessaire, forcément essentielle. Tel un prédicateur, tel un gourou, il a le don pour les séduire, pour les convaincre, pour déceler autour de lui les âmes fragiles, celles qui ne cherchent qu’à adopter son point de vue.

Une fois qu’il a choisi sa victime, il la mène petit à petit au pire, à l’horreur absolue. Alors, le film se transforme en drame psychologique et horrifique, à la limite du soutenable. Doucement, le film social à la Ken Loach glisse et s’abandonne dans les abîmes de l’enfer, comme ces gens ordinaires qui glissent vers le meurtre, comme cette réalité quotidienne qui se remplit peu à peu d’atrocités commises ou acceptées silencieusement. La banalité du mal.

Après Animal Kingdom, le cinéma australien prouve en 2011 qu’il sait être saisissant, âpre, profondément violent, profondément inquiétant. La réalisation sans concession est parfois fatigante mais le résultat est franchement convaincant.

Note : 6/10

Les Crimes de Snowtown (titre original : Snowtown)
Un film de Justin Kurzel avec Lucas Pittaway, Daniel Henshall, Louise Harris
Drame – Australie – 2h00 – Sorti le 28 décembre 2011
Prix FIPRESCI de la critique internationale (Semaine de la Critique) au Festival de Cannes 2011

Another Earth

Passé relativement inaperçu lors de sa sortie en salles (et pourtant prix du jury à Sundance 2011), Another Earth est une petite perle de science-fiction réaliste, un film simple et puissant qui lit intimement un destin individuel à l’absolu universel, et dont le mystère est d’offrir un possible miroir à l’humanité.

Synopsis : Un soir, une nouvelle planète apparaît dans le ciel. Le même soir, le destin d’une brillante jeune femme est brisé alors qu’elle se trouve impliquée dans un terrible accident…

Another Earth est un film d’une douce simplicité, dans lequel même la brutalité a cette légèreté qui la rend quotidienne. La science-fiction n’est qu’un contexte, un révélateur qui met les personnages face à eux-mêmes et face à l’autre. On pense à Bienvenue à Gattaca et à Never let me go : le traitement est hyper-réaliste, les enjeux sont élémentaires, la science-fiction est un écrin discret et fascinant pour un drame à hauteur d’hommes.

Comme dans Rabbit Hole, les mondes parallèles sont le seul échappatoire possible à une réalité qu’on ne veut pas accepter. Mais Another Earth envoûte, il propose un questionnement sans fin et sans limite sur le cosmos et notre place à nous. Personne ne veut être seul. L’humanité, échouée sur une planète vivante mais solitaire, a toujours regardé vers le ciel. Et si…

Tout le reste du film est puissance évocatrice. Le spectateur peut tout imaginer, doit tout imaginer. Another Earth n’en dit pas beaucoup plus, il nous invite simplement à regarder les étoiles, à nous perdre dans l’immensité mystérieuse et à nous interroger comme nous le faisions, enfants, allongés dans l’herbe. Il y a la vie qui nous entoure, certaine, concrète, absurde, qui peut basculer d’un moment à l’autre, qui tient à si peu de choses. Et il y a l’inconnu, le grand tout derrière ces petits riens, des millions d’étoiles comme autant de miroirs, qui nous renvoient au lointain ailleurs tout autant qu’à l’intime.

Jusqu’au bout, Another Earth nous laisse dans l’expectative. Le film se termine sur l’un des derniers plans les plus marquants de l’histoire du cinéma. En 10 secondes, Mike Cahill raconte un second film. En 10 secondes, l’histoire commence enfin… et se termine. En 10 secondes, les réponses sont données, sans aucune explication. La frustration est immense, le plaisir aussi. Malgré quelques maladresses, Another Earth est un film magnétique, poétique, métaphysique. L’air de rien.

Note : 8/10

Another Earth
Un film de Mike Cahill avec Brit Marling et William Mapother
Science-fiction, Drame – USA – 1h32 – Sorti le 12 octobre 2011
Prix Spécial du Jury au Festival de Sundance 2011

A Dangerous Method

La rencontre entre Freud et Jung, leur amitié et leur rupture, l’opposition de 2 hommes, 2 générations, 2 cultures, 2 démarches, 2 visions du monde et de l’humanité. La naissance d’une science, la femme au centre de tout désir et de toute pensée. Le film discute, serpente dans les arcanes de l’âme, quitte à laisser le spectateur dans la plus grande perplexité.

Synopsis : Sabina Spielrein, jeune femme souffrant d’hystérie, est soignée par le psychanalyste Carl Jung. Elle devient bientôt sa maîtresse en même temps que sa patiente. Leur relation est révélée lorsque Sabina rentre en contact avec Sigmund Freud.

A Dangerous Method - critiqueA Dangerous Method est un film sobre et élégant, peut-être trop sobre et trop élégant. La caméra de Cronenberg s’efface derrière l’ampleur de son sujet. Le réalisateur reste le plus neutre possible, présentant chaque personnage face à ses dilemmes, face à ses souffrances, face à ses limites.

Entre la géniale lucidité prétentieuse de Sigmund Freud et la faiblesse toute humaine d’un Carl Jung qui dérive lentement vers le mysticisme, entre la rigueur scientifique et morale du premier et les convictions presque religieuses du second, le spectateur assiste à l’évolution des idées, aux avancées de la pensée humaine et à ses retours en arrière.

L’histoire de la psychanalyse balbutie à l’écran. Freud cherche un héritier qui pourra continuer son travail, poursuivre sa quête, Jung essaie comme il peut de tuer le père malgré toute l’admiration qu’il lui porte, dans une démarche de pure psychanalyse. Autour d’eux, Sabina Spielrein s’intéresse aux pulsions, Otto Gross veut les libérer totalement. A l’écran, la lutte entre la morale traditionnelle et ces pulsions créatrices, destructrices, essentielles, devient le moteur déroutant et sensuel d’une intrigue au plus profond de l’homme.

Le film est alors un grand débat, une discussion psycho-philosophique de 1h40, une joute verbale passionnante dans laquelle le spectateur s’interroge, se remet en question, et finit par se perdre.

David Cronenberg utilise une méthode d’objectivité effectivement dangereuse mais particulièrement stimulante. Les opinions se contredisent, s’affrontent, se détruisent, il n’y a ni répit, ni conclusion satisfaisante. A Dangerous Method risque de laisser les spectateurs perplexes, orphelins d’une idée maîtresse à laquelle se raccrocher. C’est un film sans thèse, un film d’exploration complexe et tortueux (à l’image de la psychanalyse elle-même) qui dissémine de très nombreux points cruciaux de réflexion et se termine sur lui-même, laissant au cours de l’Histoire le soin de rendre raison ou tort aux personnages et à leurs idées.

Note : 7/10

A Dangerous Method
Un film de David Cronenberg avec Keira Knightley, Michael Fassbender, Viggo Mortensen, Vincent Cassel
Drame psychologique – Royaume-Uni, Allemagne, Canada – 1h39 – Sorti le 21 décembre 2011

La Délicatesse

Quand un écrivain adapte lui-même son roman au cinéma, on se demande toujours s’il saura s’approprier avec bonheur les nouveaux moyens mis à sa disposition. David Foenkinos échoue : son film est mou, boiteux, superficiel. On rit un peu et on oublie vite.

Synopsis : Après la mort de son mari, Nathalie, jeune et belle, se jette à corps perdu dans le travail. Elle se ferme à la vie jusqu’au jour où elle embrasse sans raison Markus…

LLa Délicatesse - critiqueLes trente premières minutes accumulent tous les clichés du coup de foudre amoureux et du drame qui survient. On pense beaucoup aux Adoptés de Mélanie Laurent, sans pourtant l’ambition de mise en scène. Ici, la réalisation et la photographie sont plates, la folie est calculée, les postures sont calibrées, les réactions sont artificielles, tout est travaillé au millimètre comme dans un catalogue Ikéa.

Quand l’histoire de la Belle et la Bête commence vraiment, on rit à quelques situations, à quelques bons mots, mais on reste en surface de cette romance de papier glacé. François Damiens est certes sympathique mais son personnage n’arrive pas à se sortir de son paradoxe originel : Markus est un grand bêta, trop gauche pour comprendre les autres, trop banal pour s’être fait remarquer par quiconque, professionnellement ou socialement, trop ahuri pour se fagoter correctement, trop médiocre pour avoir du goût. Pourtant, pour que l’histoire soit romantique, il va falloir qu’il se révèle au fur et à mesure. Mais qu’a-t-il à révéler? Son intelligence et sa sensibilité apparaissent soudainement dans le dernier tiers du film, sans trouver de cohérence avec le personnage tel qu’il a été décrit depuis le début.

Seul Bruno Todeschini tire véritablement son épingle du jeu grâce à un second rôle drôle, pathétique et attachant. L’entreprise qu’il dirige est d’ailleurs l’objet des meilleurs moments du film. La dernière demi-heure de La Délicatesse est interminable, l’histoire s’étire et s’étire sans avoir plus rien à nous dire. C’est bancal et finalement assez énervant. Un début poncif, un dénouement poussif : il n’y avait décidément pas grand chose de délicat là-dedans.

Note : 2/10

La Délicatesse
Un film de David Foenkinos et Stéphane Foenkinos avec Audrey Tautou, François Damiens, Bruno Todeschini
Romance – France – 1h48 – Sorti le 21 décembre 2011

Le Havre

Quelques mois avant l’élection présidentielle française, Aki Kaurismäki vient tourner au Havre et nous parle d’un jeune sans-papiers et de l’absurdité d’une société qui traque des enfants innocents. On pense un peu aux Mains en l’air de Romain Goupil mais le réalisateur finlandais fait de la poésie plutôt que de la politique. Le résultat est un monde désuet et charmant.

Synopsis : Marcel, ex-écrivain, vit une vie simple de cireur de chaussures au Havre. La soudaine maladie de sa compagne et sa rencontre avec un jeune sans-papiers bouleversent son quotidien.

Le Havre - critiqueDrôle de coïncidence : Aki Kaurismäki n’est pas le seul réalisateur étranger à avoir sorti un film tourné au Havre en 2011. Les belges Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy ont aussi parcouru la ville dans une romance décalée et burlesque, La Fée. Le lieu n’est pas le seul point commun aux deux films : la mise en scène de héros simples et seuls, leur lutte contre la mécanique d’une société déshumanisée, la poésie de l’absurdité, le minimalisme des dialogues, des attitudes et des intrigues, tout cela les rapproche, tout cela dresse du Havre un portrait étrange, entre misère affective et rencontres essentielles. C’est une ville où les marginaux vivent, se croisent, se perdent, se cherchent, et trouvent quelque part, au détour d’un vague regard, d’une situation éphémère, le bonheur modeste auxquel ils aspirent.

Chez Kaurismäki cependant, les personnages s’affirment, la lutte est solidaire, la poésie est politisée, les répliques sont élégantes, les attitudes sont dignes, les intrigues sont importantes. L’humour est presque invisible, et pourtant il surgit partout, dans les mots, dans les visages, dans la composition des plans. C’est un burlesque étouffé, mis sous cloche. Dans La Fée, le doux ridicule est immédiat, le rire aussi. Dans Le Havre, c’est la société qui est ridicule. Les hommes qui y évoluent sont contraints à la distance pour garder leur intégrité. On s’amuse de leurs adresses plus que de leurs maladresses, de leur pudeur plus que de leur décalage. Chacun prononce son texte fort et distinctement, comme s’il voulait être sûr d’être compris. Chacun s’exprime frontalement, presque absent de lui-même, comme s’il essayait de cacher son émotion.

Et pourtant, tout le monde est fragile et tout le monde se protège et essaie de protéger l’autre. Ici, on se fait une arme de l’absurdité, on lutte contre les politiques insensées, contre les situations inhumaines. On s’enrichit de l’autre, d’autant plus si l’autre est un sans-papiers, d’autant plus si l’autre est interdit.

Certes, le point de vue candide et la bonté artificielle des personnages peuvent agacer. Certes, l’humour et la politique sont un peu trop simples pour vraiment apporter quelque chose au débat. Mais Kaurismäki ne débat pas, il rêve. Le Havre est une douce utopie : ici, les gens se soucient des autres et s’entraident. Le film, en résistance contre une mondialisation sans âme, regarde un peu trop vers le passé, à la recherche de l’ombre de Jacques Tati. Le tout est par conséquent un brin réactionnaire, mais résolument humaniste.

Note : 6/10

Le Havre
Un film de Aki Kaurismäki avec André Wilms, Kati Outinen, Jean-Pierre Darroussin et Blondin Miguel
Comédie dramatique – France, Finlande, Allemagne – 1h33 – Sorti le 21 décembre 2011
Prix Louis-Delluc 2011 et Prix Fipresci de la critique international au Festival de Cannes 2011

17 filles

A l’origine du film, un fait divers réel survenu aux USA en 2008. Les réalisatrices adaptent cette histoire à la ville dont elles viennent, Lorient, filmée comme un lieu de douce dépression quotidienne et de désillusion. 17 filles parle un peu d’espoirs déçus, d’utopie ratée. Mais il reste coincé dans le non-événement qu’il raconte et devient, à son image, purement anecdotique.

Synopsis : Dans une petite ville au bord de l’océan, 17 adolescentes d’un même lycée décident de tomber enceintes en même temps, dans l’incompréhension générale des adultes.

17 filles - critique17 filles est un film un peu perdu entre le fait divers curieux, la chronique adolescente naturaliste et le mysticisme d’un acte de vie collectif. En choisissant de rester très objectives par rapport à leur sujet, en évitant d’adopter un point de vue marqué, en refusant tout jugement, les réalisatrices donnent au film une teinte presque documentaire.

Tous les adultes qu’elles mettent en scène sont perdus, impuissants face à ce phénomène qu’ils ne comprennent pas. Les jeunes filles, elles, semblent portées par une utopie qui leur permettrait d’échapper à un destin écrit d’avance et peu glorieux. Échapper au monde adulte en le court-circuitant, en devenant adulte avant de l’être.

17 filles pourrait alors être le portrait d’une opposition fondamentale et paradoxale : celle qui existe entre une jeunesse qui croit encore que tout est possible et des adultes résignés, bloqués dans des vies qu’ils n’ont pas voulues et dont ils ne souhaitent même plus sortir. Des adultes qui ont pourtant été jeunes, une jeunesse qui se débat pour ne pas être condamnée à se résigner à son tour.

Pourtant, le récit se fait trop souvent journal intime pour pouvoir être une analyse vraiment crédible d’un phénomène social saisissant. Et le réalisme social lui-même empêche 17 filles de s’élever vers des hauteurs plus éthérées. Du coup, on reste bloqué dans l’anecdote, dans la curiosité sans relief. 17 filles ont décidé de tomber enceintes en même temps, dans un même lycée. Il y avait certes l’espoir d’une utopie collective, il y avait certes l’espoir d’une aventure spirituelle. Mais comme les adolescentes, le spectateur est fatalement déçu, frustré. Finalement, le film n’est que ça : la mise en image d’un fait divers amusant.

Note : 4/10

17 filles
Un film de Muriel Coulin et Delphine Coulin avec Louise Grinberg, Juliette Darche, Roxane Duran, Esther Garrel, Yara Pilartz, Solène Rigot, Noémie Lvovsky et Florence Thomassin
France – Comédie dramatique – 1h27 – Sorti le 14 décembre 2011

Hugo Cabret

Hugo Cabret. Une fresque forcément féérique, forcément grandiose. Scorsese nous parle de Méliès dans un conte pour enfants en 3D. Que demander de plus? Eh bien, tout simplement une âme. Hugo Cabret est un film d’horloger, un film de faiseur virtuose, un film d’illusionniste. Un film qui fait semblant.

Synopsis : Paris, années 30. Le jeune Hugo est un orphelin de douze ans qui vit dans une gare. De son père, il ne lui reste qu’un étrange automate dont il cherche la clé…

Hugo Cabret - critiqueEn 2011, certains réalisateurs très cinéphiles livrèrent au public quelques grands hommages à l’histoire du cinéma. J.J. Abrams eut ainsi l’ambition, avec son Super 8, de nous refaire un film de science-fiction enchanteur et familial comme il en existait dans les années 80 autour de réalisateurs comme Steven Spielberg ou Robert Zemeckis. Michel Hazanavicius remonta le temps bien plus encore en nous offrant un film muet comme il s’en faisait dans les années 20, arrivant pourtant à insuffler à The Artist une âme neuve et un souffle d’aujourd’hui.

Martin Scorsese ferma la marche en évoquant les touts débuts du septième art en un hommage très appuyé à l’immense Georges Méliés. Le cinéaste met alors en scène sa fascination pour les balbutiements de la technique cinématographique, quand le cinéma était avant tout un tour de magie, une mécanique enchanteresse, un rêve sur grand écran.

Pour raconter cette épopée, Scorsese choisit de tourner son film en numérique et en 3D, comme pour rappeler qu’il n’y a pas dans sa démarche une quelconque glorification du passé au dépend du présent : le réalisateur de Taxi Driver aime toujours autant le cinéma et ses nouvelles façons d’émerveiller les spectateurs. Il est aussi amoureux des effets spéciaux faits main des premiers temps que de l’immersion 3D qui foisonne sur nos écrans depuis deux ans et la sortie d’Avatar.

Hugo Cabret est donc un retour aux sources, une déclaration d’amour au cinéma et à son histoire. Le seul souvenir qui reste à Hugo de son père est un automate cassé que celui-ci essayait patiemment de réparer. Le petit garçon est persuadé que s’il parvient à redonner sa splendeur à l’automate, il pourra reprendre contact avec son père disparu. Hugo Cabret pense que ramener son automate à la vie pourrait briser sa solitude et lui révéler des contrées insoupçonnées, bref il cherche l’âme derrière la mécanique.

Le spectateur aussi cherche l’âme derrière la mécanique, l’art derrière la technique. Hugo Cabret est un film parfaitement maîtrisé, une machine d’entertainment savamment orchestrée. Les images sont belles, l’univers, à mi-chemin entre Jean-Pierre Jeunet et Tim Burton, est accrocheur, l’histoire avance comme une grande aventure de l’enfance, chaque personnage rencontré doit être tout autant fascinant que menaçant, chaque lieu doit comporter sa magie et ses dangers, la quête éternelle de l’orphelin pour trouver une famille prend des allures mythiques quand les dessins de Méliès s’envolent dans la chambre, laissant échapper toute l’essence du cinéma qu’on avait essayé d’oublier au fond d’une armoire.

Et pourtant, toute cette belle mécanique n’a pas d’âme. Car cet univers féérique est un univers de papier glacé, étouffé par une technique trop soignée. Car ces personnages secondaires, "fascinants et menaçants", ne sont que des vignettes, des archétypes-fantômes qui ne font ni rêver, ni trembler, qui ne font que peupler une gare artificielle (seul Sacha Baron Cohen, parce qu’il joue un homme-mécanique, tire parfois son épingle du jeu). Car l’histoire est cousue de fil blanc. A part l’identité de Papa Georges, il n’y a rien à découvrir, rien à révéler. Le film s’amuse à créer de l’aventure et du suspense là où il n’y a finalement qu’une histoire plate, sans idée et sans substance. Evoquer George Méliès est un peu trop facile pour mettre de la magie dans un scénario dépourvu d’imagination.

L’intrigue avance par à-coups, les différentes séquences sont mal liées les unes aux autres, on pourrait presque toutes les supprimer sans que l’histoire ne perde de son sens. C’est que Hugo Cabret est un film très rempli de vide. L’évidence du sujet, la surcharge des décors, la virtuosité de la caméra et de la 3D cachent mal l’absence totale de vraies péripéties, de rebondissements, de propos, d’originalité.

Ne demandez pas à un automate de créer. Demandez-lui plutôt de faire illusion, de reproduire avec brio ce qu’on lui a appris à faire, à refaire, à rerefaire. Ne demandez pas à Hugo Cabret de vous émerveiller. La mécanique est parfaite, les rouages fonctionnent. Mais seuls les enfants qui veulent croire qu’un automate a une âme pourront se laisser surprendre par ce film-machine.

Note : 3/10

Hugo Cabret
Un film de Martin Scorsese avec Asa Butterfield, Chloe Moretz, Ben Kingsley et Sacha Baron Cohen
Film d’aventure – USA – 2h08 – Sorti le 14 décembre 2011
Golden Globe 2012 du meilleur réalisateur pour Martin Scorsese

Des vents contraires

Un mélo tout ce qu’il y a de plus mélo, où chacun lutte comme il peut avec toutes les épreuves tragiques que la vie met devant lui. Une accumulation de personnages mal dessinés, une émotion toute artificielle, des acteurs tristes mais pas convaincants. Deux petites scènes sauvent le film de l’échec total.

Synopsis : La vie de Paul bascule le jour où sa femme Sarah disparait subitement. Après une année de recherches infructueuses, Paul est un homme brisé…

Des vents contraires - critiqueUn matin, Paul se dispute avec sa femme. Le soir, elle ne rentre pas. Un an plus tard, et alors qu’il n’a plus jamais eu de nouvelles de celle qu’il aime, Paul, perdu avec ses deux enfants, retourne dans sa Bretagne natale, auprès d’une famille avec laquelle il a coupé les ponts depuis longtemps. Y a-t-il beaucoup plus à dire sur ce film que ce point de départ d’une intrigue simpliste?

Des vents contraires joue sur le désespoir de Benoît Magimel, sur l’isolement de deux enfants que leur père n’arrive pas à aider, sur des rapports familiaux faits de rancunes, de remords et de non-dits. Tout est réuni pour faire pleurer dans les chaumières mais le mélo est si convenu qu’il ne se suffit pas à lui-même : on nous a rajouté ici et là des sous-intrigues inutiles, des rencontres imprécises, des personnages à peine esquissés. Des vents contraires se veut alors un dur parcours initiatique : Paul devra lutter contre les éléments, comme l’indique pompeusement le titre du film.

Au programme, une jeune femme qui tombe bien artificiellement amoureuse de son professeur de conduite, une policière bienveillante et agaçante tant son personnage est mou et caricatural, une vieille dame qui apparaît dans des scènes absolument inutiles et ennuyeuses, un Bouli Lanners qui fait triple-emploi avec les deux personnages précédents, dans le rôle du type brave et simple que la vie n’a pas ménagé. Seul Ramzy Bedia tire son épingle du jeu dans une petite histoire plantée au milieu du film, sans aucun rapport avec lui, et qui aurait pu faire l’objet d’un intéressant court métrage sur l’adage : "l’enfer est pavé de bonnes intentions."

Quant aux rôles principaux, le gamin joue tellement mal la tristesse et la colère qu’on a souvent l’impression qu’il va finir par poignarder sa famille et que le film va tourner à l’épouvante. Pas de commentaire sur la figure pathétique du gentil con interprété par Antoine Duléry. Il reste Benoît Magimel qui traverse ce film de rien sans arriver à peser dessus, une marionnette de tristesse péniblement articulée par… des vents contraires.

C’est à la fin du film qu’on trouve enfin une scène réussie, lorsque Paul revient de Paris et retrouve ses enfants. Au loin, les corps se débattent, les attitudes parlent enfin au-delà des évidences. Le mélo prend de l’ampleur pour la première fois. Mais le film est déjà fini. Et on en garde bien peu de choses.

Note : 2/10

Des vents contraires
Un film de Jalil Lespert avec Benoît Magimel, Isabelle Carré, Antoine Duléry, Ramzy Bedia, Bouli Lanners, Marie-Ange Casta, Lubna Azabal, Aurore Clément, Hugo Fernandes, Cassiopée Mayance, Audrey Tautou, Daniel Duval
Drame – France – 1h31 – Sorti le 14 décembre 2011

Mission : Impossible – Protocole fantôme

Ici, les scènes d’action les plus vertigineuses s’enchaînent sans laisser de répit au spectateur. Problème : le scénario, aux forts relents de Guerre Froide, ne nous emmène jamais qu’en territoire archi-connu. Un film rempli de cascades et d’adrénaline, mais sans caractère.

Synopsis : Impliquée dans l’attentat terroriste du Kremlin, l’agence Mission Impossible est totalement discréditée. Ethan Hunt, isolé, doit trouver le moyen de blanchir l’agence.

Mission : Impossible - Protocole fantôme - critiqueCe n’est pas par son scénario que Mission impossible 4 fera vibrer le spectateur. Les figures imposées s’enchaînent, les agents secrets nous protègent d’une menace atomique orchestrée par un fou qui pense que la guerre nucléaire permettra un renouveau bénéfique à l’humanité (non, ne vous amusez pas à compter le nombre de films d’espionnage avec ce pitch-là, cela peut se révéler interminable).

Il y a bien un petit moment récurrent qui nous fait vibrer à chaque épisode de la franchise : l’utilisation de masques pour se faire passer pour telle ou telle autre personne. Ici, petite variation sur ce thème de l’usurpation d’identité avec une petite scène bien sentie qui se déroule simultanément dans deux appartements adjacents d’un hôtel. Assez Jouissif.

Au-delà de ça, l’histoire est à mourir d’ennui, mais l’action est omniprésente et certaines séquences sont à couper le souffle. Si la destruction du Kremlin au début du film est impressionnante mais un peu mécanique, d’autres séquences sont vraiment saisissantes, lorsque Ethan fuit de l’hôpital, lorsqu’il course un bandit dans une tempête de sable étouffante ou lorsqu’il exécute les cascades les plus improbables dans une usine de fabrication de voitures.

Le clou du spectacle se passe sur la tour Burj Khalifa de Dubaï, la plus haute du monde, quand Tom Cruise se transforme en homme-araignée dans une scène parfaitement rythmée où l’action, la tension et l’humour sont particulièrement bien dosés.

Du pur entertainment, plutôt de qualité, mais même si cet opus est sans doute le plus enthousiasmant de la série, on reste sceptique devant les lourdeurs et la répétitivité d’une histoire faite de poncifs et de retournements toujours attendus. Mission : Impressionnante – Scénario fantôme.

Note : 4/10

Mission : Impossible – Protocole fantôme (titre original : Mission: Impossible – Ghost Protocol)
Un film de Brad Bird avec Tom Cruise, Jeremy Renner, Simon Pegg et Paula Patton
Action, Thriller – USA – 2h13 – Sorti le 14 décembre 2011

Shame

Après Hunger, un premier film remarquable, formellement ahurissant et fondamentalement marquant, Steve McQueen revient avec Shame, avec toujours Michael Fassbender dans le rôle principal. Si le réalisateur n’a rien perdu de son sens esthétique, son second film, parfois envoutant, manque finalement de finesse sur le fond. Hypnotisant et décevant.

Synopsis : Brandon vit seul et travaille beaucoup. Sa seule passion : le sexe. Quand sa sœur Sissy s’installe dans son appartement, Brandon a de plus en plus de mal à dissimuler sa vraie vie…

Shame - critiquePas étonnant que Shame soit une petite merveille visuelle, la description métallique d’un monde hostile, le portrait presque clinique d’un homme extérieur à lui-même. Steve McQueen vient de l’art contemporain et la premier choc procuré par ses films est forcément plastique.

Depuis l’appartement de Brandon, trop propre trop vide, jusqu’à l’univers feutré de son bureau, depuis les bars glaciaux qu’il fréquente le soir avec ses "amis-collègues" jusqu’aux rues fantomatiques dans lesquelles il se livre à ses pulsions, tout est étranger, tout est autre, tout est agressif. Le New York de McQueen n’est pas franchement menaçant, il est pire que ça, froidement indifférent. Le visage de Michael Fassbender, trop parfait, trop fermé, y participe pleinement : il est l’archétype du citadin de la mégapole, amical, séduisant, absent de soi et du monde.

Pourtant, le tour de force du réalisateur est de nous attacher âme et corps à cet homme dont le seul désir, la seule nécessité, le seul bonheur, est la pure satisfaction sexuelle. Le sexe pour le sexe, et surtout pour rien d’autre. Pas d’amour, pas d’attaches, pas de sentiments. Tout ça ne fait que diminuer l’intensité du plaisir, jusqu’à le tuer complètement. Pour Brandon, la jouissance physique est forcément vicieuse, malsaine, interdite. Elle ne peut se satisfaire de la normalité. Il s’agit avant tout de jouir pour jouir, c’est tout.

D’abord, McQueen ne nous enferme pas dans le jugement. Nous sommes aux côtés de Brandon, nous ressentons son envie, sa frustration, son addiction. Et bien sûr, son isolement. Dans un monde où l’humain n’est plus qu’un outil au travail, une ombre dans la rue, un rival ou une proie dans la vie nocturne, le plaisir pur est tout ce qu’il reste à un homme seul et qui ne se bat plus, qui a pris son parti d’être seul.

Dans cette mécanique existentielle répétitive, les corps ne se lassent pas, seules les âmes se fatiguent. Sissy, la soeur fragile et exubérante de Brandon, est le grain de sable qui vient enrayer l’horlogerie. Dans une des plus belles séquences du film, Brandon fuit son appartement et court dans les rues de New York, comme pour se libérer comme il peut de ses pulsions, de ses démons. Sans aucun doute, il ne lui reste qu’un seul interdit "moral", un seul impératif qui passe au-dessus de son désir, et celui-ci s’est installé chez lui, se colle à lui jusqu’à enflammer cette avidité de sexe qu’il ne sait pas, qu’il ne peut pas contrôler.

Peu à peu pourtant, le film se montre de plus en plus sévère avec Brandon. Son mal-être le condamne et condamne sa manière de vivre, un point de vue presque puritain se lit dans l’explosion de rage et de libertinage à la fin du film. Alors, le sexe à outrance semble entraîner irrémédiablement le dégoût de soi. On regrette l’intransigeance du cinéaste autant que le côté un peu superficiel de son film.

Certes, tout est beau, impeccablement beau, certes le sujet même du film est le vide existentiel, mais Shame est un peu trop rempli de rien pour vraiment dire beaucoup. Le film se vit alors comme une expérience immersive mais fugace. Quand on sort de la salle, on est écrasé par une désagréable lourdeur morale. Sous ce poids, il ne nous reste qu’une impression creuse.

Note : 5/10

Shame
Un film de Steve McQueen avec Michael Fassbender, Carey Mulligan et James Badge Dale
Drame – Royaume-Uni – 1h39 – Sorti le 7 décembre 2011
Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine au Festival de Venise 2011 pour Michael Fassbender

Le Chat Potté

Le Chat Potté est un spin-off de Shrek dont on se serait bien passé. Suite au succès du personnage apparu dans Shrek 2, DreamWorks n’a pas résisté à l’envie d’imaginer la vie passée de ce nouveau héros. Mais l’imagination fait cruellement défaut à ce film qui ressemble à tant d’autres avant lui.

Synopsis : Avant sa rencontre avec Shrek, le Chat Potté essayait de s’emparer de la fameuse Oie aux Œufs d’Or pour sauver la ville où il avait grandi et se racheter.

Le Chat Potté - critiqueLe Chat Potté a finalement bien peu de singularités pour se distinguer du typique justicier hors-la-loi. Son personnage de séducteur au grand coeur et à l’humour ravageur, son histoire entre prestige et trahisons, depuis l’orphelinat jusqu’au rejet fatal de la société, son aventure aux allures de western latin, rien ne démarque réellement ce Zorro félin de tout ce qu’on a déjà vu, revu, rerevu.

Certes, l’univers extravagant se permet des fantaisies amusantes, mais jamais surprenantes quand on a déjà vu les quatre épisodes de Shrek. Depuis la première apparition de son ogre star, Dreamworks n’a jamais réussi à se renouveler. Même le délire est en fait parfaitement calibré.

L’intrigue n’a finalement qu’un seul enjeu : alors cet oeuf, gentil ou méchant? Quelques blagues efficaces mais convenues, quelques péripéties sans intérêt, et nous voici devant un dénouement mou et trivial. Un film de plus. J’ai déjà presque oublié que je l’ai vu.

Note : 1/10

Le Chat Potté (titre original : Puss in Boots)
Un film de Chris Miller avec les voix de Antonio Banderas, Salma Hayek et Zach Galifianakis
Film d’animation – USA – 1h30 – Sorti le 30 novembre 2011

Carnage

Roman Polanski adapte la pièce de Yasmina Reza Le Dieu du Carnage sans lui enlever sa dimension de huis clos théâtral. Le résultat est décevant : la réalisation est précise mais le projet manque cruellement de finesse. L’exercice tourne vite en rond, le spectaculaire l’emporte sur la démonstration et les clichés rendent l’étude de mœurs approximative.

Synopsis : Dans un jardin public, deux enfants de 11 ans se bagarrent et se blessent. Les parents de la "victime" demandent à s’expliquer avec les parents du "coupable"…

Carnage - critiqueD’un côté, un couple bobo plein de suffisance, de l’autre, un ménage riche, traditionnel et sans remord. Deux types de bourgeois se rencontrent, les gauchistes et leur bonne conscience envahissante, les conservateurs et leur pragmatisme amoral.

La nervosité est palpable, le vernis social ne va pas tenir bien longtemps. C’est ce que filme Roman Polanski, le craquèlement progressif du paraître. Les politesses et les bienséances sont vite reléguées au second plan quand chacun se rend compte qu’il est allé trop loin, qu’il s’est trop mis à nu.

En chaque être humain réside un monstre. Caché derrière des codes sociaux plus ou moins rigides, celui-ci peut surgir quand on est poussé à bout. Le carnage est alors inévitable : le décalage trop longtemps imposé entre celui que nous sommes et celui que nous nous efforçons de paraître éclate avec d’autant plus de violence que les frustrations étaient importantes.

Le problème du dernier film de Polanski, c’est que l’évolution des attitudes manque trop souvent de subtilité. D’abord, parce que pour illustrer la perte de contrôle des personnages, le film se complait très vite dans le too much : les rires nerveux sont parfois interminables, les situations pathétiques sont appuyées et répétées d’un personnage à l’autre, les exaspérations sont trop attendues et trop illustratives pour ne pas perdre beaucoup en crédibilité.

Ensuite parce qu’on sait très vite où le scénario veut aller et que celui-ci s’y dirige sans réelle surprise et sans réelle habileté. Bientôt, les échanges tournent en rond, il n’y a plus grand chose à démontrer.

Enfin, et c’est sans doute le principal reproche qu’on peut faire à Carnage, le film se vautre de temps en temps dans des clichés ennuyeux. Après un affrontement gauche-droite pas inintéressant, le pugilat se transforme d’un coup en guerre des sexes très convenue. La description est alors complètement caricaturale : les femmes devenues hystériques se soutiennent contre des hommes qui se proposent whisky et cigare.

Le personnage de John C. Reilly, un type brave et mou qui se métamorphose au milieu de la scène en gros con macho, vogue d’un stéréotype à l’autre sans jamais parvenir à nous intéresser. Pire encore, l’évolution du personnage nous paraît parfaitement invraisemblable. Christoph Waltz joue le cynisme avec assez de talent pour que l’archétype qu’il représente ne perde jamais de sa consistance. Même constat pour Kate Winslet : la femme d’intérieur arrangeante qui se laisse déborder par des émotions trop longtemps contenues est souvent crédible.

C’est tout de même Jodie Foster qui campe le personnage le plus intéressant : Penelope Longstreet représente le principal intérêt du film. Cette femme est d’abord haïssable : remplie de bonne conscience et de bonnes intentions, trop fière de sa supériorité supposée, elle est la seule à ne pas se rendre compte qu’elle est comme les autres. Elle revêt un masque de grandeur d’âme et d’amabilité mais sa position est essentiellement égoïste. Elle semble simplement cacher son intérêt propre derrière l’intérêt général, ses raisons propres derrières la raison universelle.

Et pourtant, malgré ses rancœurs, malgré son arrogance, elle est la seule à faire des efforts, la seule à se battre encore, la seule à vouloir tenir des idéaux, même si elle n’est pas à la hauteur de ce qu’elle prétend. Elle est la seule à ne pas avoir renoncé. Il est bien plus facile d’afficher son cynisme que de se battre pour ce qu’on croit juste. Il est bien plus facile d’assumer sa mauvaise conscience et son égoïsme que d’essayer d’en faire quelque chose de positif, de continuer à lutter pour des principes, même si on n’est pas parfaitement capable de les assumer.

Le fonctionnement du monde repose sur une énorme hypocrisie morale : les appels incessants de l’avocat rappellent que les adultes luttent avec des moyens qui ne correspondent plus du tout aux valeurs qu’ils enseignent à leurs enfants.

Chacun assume maintenant son égoïsme, le chacun pour soi est la règle d’or. L’attitude des gouvernements, celle des entreprises, celle des individus, reposent toujours en grande partie sur l’injustice. Dans une société dans laquelle l’éthique n’est même plus un voeu pieux, à peine une façade superficielle, le vivre-ensemble est un songe, et le monde est voué au carnage. Derrière l’hypocrisie consensuelle, il y a la caméra légèrement mouvante de Polanski qui donne la nausée et rappelle l’ébriété des personnages. Mais qui souligne aussi que les bases de la société sont très branlantes. C’est cette instabilité qui fait l’objet de Carnage. Malheureusement, la mascarade sur laquelle repose le contrat social est dépeinte de manière assez grossière.

Note : 4/10

Carnage
Un film de Roman Polanski avec Jodie Foster, Kate Winslet, Christoph Waltz et John C. Reilly
Comédie dramatique – France, Allemagne, Pologne, Espagne – 1h20 – Sorti le 7 décembre 2011

Arrietty, le petit monde des chapardeurs

Arrietty est le meilleur film du studio Ghibli depuis Le Voyage de Chihiro. Une aventure excitante où le danger se cache derrière le quotidien le plus banal, une fable mystique sur la survie des êtres et des espèces, un conte politique sur une autre manière de concevoir l’économie, et surtout l’histoire d’un amour impossible, simple et déchirante. Un petit chef d’œuvre.

Synopsis : Sous le plancher d’une maison perdue au coeur d’un grand jardin, de minuscules êtres, les chapardeurs, vivent sans se montrer des humains. Jusqu’au jour où Arrietty rencontre Sho…

Arrietty, le petit monde des chapardeurs - critiqueLe Studio Ghibli nous a habitué aux chef d’oeuvre mais Arrietty est pourtant une très belle surprise. D’abord par sa simplicité magique qu’on avait seulement pu voir auparavant chez Ghibli dans Kiki, la petite sorcière. Ensuite par son animation, toujours saisissante. Chaque excursion d’Arrietty dans des lieux ou des objets qui nous sont pourtant familiers devient une aventure trépidante. Un plan résume à lui seul cette merveille : Arrietty gravit le toit de la maison comme on gravit une montagne, elle regarde vers la fenêtre qu’elle essaie d’atteindre, la caméra se met à sa place et remonte lentement la pente du toit qui semble interminable, escarpée, dangereuse. On est pris du vertige de notre nouvelle taille, celle d’Arrietty.

Si la fable est comme toujours écologique, le dialogue entre une jeune fille qui parle de la survie de son espèce et un jeune homme qui parle de sa propre survie est saisissant. Quand Sho parle de sa maladie, Arrietty arrête de défendre les Charpardeurs pour s’intéresser à lui. Le film présente alors un miroir terriblement précis dans lequel l’individu se reflète dans l’espèce toute entière et inversement. La vie d’un individu est tout aussi essentielle que la vie d’un groupe. La survie de l’espèce demande de manière semblable à chaque être de se battre : notre futur est entre nos mains.

Mais les résonances sont encore plus larges : Arrietty est une fable altermondialiste qui, dans un contexte de crise économique, met aux prises ceux qui ont tout, le confort et l’argent (mais pas forcément le bonheur) et ceux qui n’ont rien que leur courage et qui doivent vivre des restes des premiers. Dans cette société injuste où les petits craignent les grands et ne peuvent rien faire face à eux, la chaparde, ou l’emprunt pour reprendre le mot du roman duquel s’inspire le film, est le nouveau modèle économique qui permet de trouver l’équilibre. La mondialisation est basée sur des rapports de force, sur l’incompréhension et sur la peur, des autres et du lendemain. La fable du studio Ghibli, scénarisée par Hayao Miyazaki lui-même, propose de baser la société de demain sur l’emprunt, les prêts, les échanges, la communication. Sur l’utilisation de ce dont on a besoin et non sur la surconsommation maladive. Sur le don de soi et de ce que l’on a à ceux qui en ont la nécessité. C’est seulement à ce prix-là que notre espèce peut survivre, arriver à l’harmonie et qui sait, au bonheur.

Mais Arrietty n’est pas qu’une parabole subtile. C’est un dépaysement. Un univers de couleurs, de lumières, d’une musique nostalgique. C’est surtout une tragédie. L’histoire d’un amour impossible. On ne sait pas si Sho va survivre. On est tout autant dans l’incertitude sur le destin d’Arrietty. Son audace et son énergie ne sont rien à côté du corps imposant (et pourtant malade) de Sho. Les mouvements du garçon semblent étouffés, éteints, et pourtant, pour Arrietty, aux gestes vifs et précis, ils sont un ébranlement complet, un cataclysme. Leurs vies ne tiennent à rien. Mais le plus triste n’est pas là. Leur histoire ne peut avoir lieu. Il est trop grand pour elle. L’amour ne peut pas vaincre toutes les barrières. Leur adieu est déjà l’un des moments les plus déchirants au cinéma en 2011. Arrietty est avant tout l’histoire de deux adolescents qui tombent amoureux. Qui s’aimeront toujours, et qui ne pourront jamais s’aimer.

Note : 8/10

Arrietty, le petit monde des chapardeurs (titre original : Karigurashi no Arrietty)
Un film de Hiromasa Yonebayashi avec les voix de Mirai Shida et Ryunosuke Kamiki
Animation – Japon – 1h34 – Sorti le 12 janvier 2011

L’Art d’aimer

La comédie romantique chorale dans toute sa légèreté, avec l’écriture délicatement maniérée de Mouret et les situations gênées et cocasses qu’il affectionne tant. Le réalisateur, qui a l’habitude de tenir le rôle principal, l’abandonne pour une fois à une pléiade d’acteurs célèbres. Ce faisant, il dilue son intrigue et la portée morale de son étude. Le résultat est plaisant mais inégal.

Synopsis : Au moment où l’on devient amoureux, à cet instant précis, il se produit en nous une musique particulière. Elle est pour chacun différente et peut survenir à des moments inattendus…

L'Art d'aimer - critiqueA la façon d’Eric Rohmer, Emmanuel Mouret raconte, depuis 6 films maintenant, ses propres contes moraux. Pour la première fois, il mêle plusieurs petites histoires (comme Rohmer l’avait fait dans Les Rendez-vous de Paris ou dans 4 aventures de Reinette et Mirabelle), et pour la première fois, il décide d’illustrer des maximes, comme l’avait justement beaucoup fait le réalisateur des Comédies et Proverbes.

Cependant, les personnages rohmériens s’engageaient très souvent dans des discussions morales complexes, évoquant leur vision de l’art, de la politique et de la vie en général. Ceux de Mouret, au contraire, ne parlent que d’amour et de sexualité.

D’abord, une introduction énigmatique et plutôt réussie : l’objet de l’amour est souvent un songe. Ensuite, trois petites histoires indépendantes s’enroulent autour d’une intrigue centrale, elle-même construite autour du personnage d’Isabelle, interprété par Julie Depardieu. Celle-ci va devoir composer avec deux propositions pour le moins inattendues. En refusant la première et en acceptant la seconde, Isabelle va changer sa vie et offrir au spectateur autant de frustration que de satisfaction. Emmanuel Mouret est habile : il nous promet d’abord une expérience libertine assez stimulante et décide finalement de ne pas la développer. Puis il se rattrape en réalisant un autre fantasme : une sorte de Tournez Manège sexuel plutôt excitant.

Alors l’amour, alors le sexe? Cela pourrait se révéler simple si chacun avouait sincèrement ses désirs, si chacun avait l’ouverture nécessaire pour accepter les désirs des autres, comme Zoé, avec qui le rêve devient réalité au début du film. Et pourtant, le rêve, si simple, ne s’accomplit pas. A la place, un jeu de mensonges et d’attirances qui laisse un goût amer.

Les trois autres intrigues amoureuses ont moins d’impact. François Cluzet et Frédérique Bel sont très bons quand ils jouent le jeu éternel de la séduction dans un morceau drôle et léger qui pose la question de savoir s’il vaut mieux être patient ou impulsif pour arriver à ses fins. Philippe Magnan et Ariane Ascaride se testent dans un conte moral un peu bâclé qui rappelle que la sincérité et l’acceptation des désirs de l’autre sont les fondements du bonheur sexuel. Ce constat est pourtant plus ou moins contredit par l’histoire fusionnelle entre Elodie Navarre et Gaspard Ulliel. Ce récit-là est le moins réussi du film, d’abord parce que le développement est plutôt longuet, mais aussi parce que la morale est sans intérêt, faible et approximative.

L’exercice est donc assez inégal mais la liberté de ton de Mouret, l’écriture des dialogues, le maniérisme marivaudien et la fraîcheur des situations rendent ses oeuvres toujours plaisantes à suivre. Le format du film choral dissout cependant le propos et limite l’ambition du réalisateur, et ce en dépit du titre qu’il a choisi.

Note : 5/10

L’Art d’aimer
Un film de Emmanuel Mouret avec François Cluzet, Julie Depardieu, Ariane Ascaride, Pascale Arbillot, Frédérique Bel, Judith Godrèche, Elodie Navarre, Laurent Stocker et Gaspard Ulliel
Romance, Comédie – France – 1h25 – Sorti le 23 novembre 2011

Les Adoptés

Mélanie Laurent passe à la réalisation avec l’évidente envie de faire un film "spécial", un beau film qui lui ressemblerait. Trop appliquée, elle étouffe son histoire d’artifices convenus et finit par donner le sentiment de vouloir faire pleurer à tout prix mais d’avoir peu à raconter.

Synopsis : Dans une famille de femmes soudées, l’une d’elles tombe amoureuse, l’équilibre se fragilise. Le destin va bientôt imposer une nouvelle réalité, encore plus compliquée.

Les Adoptés - critiqueLa première partie du film pourrait presque être charmante. Pourquoi alors tout parait-il artificiel? Les tics empruntés au cinéma indépendant américain sont très visibles. Accumulés, ils créent une histoire non pas sans idée mais bien sans magie. On pense beaucoup à Beginners (déjà interprété par Mélanie Laurent) qui semblait courir en vain après la recette de Garden State.

Il y a beaucoup d’éléments séduisants, entre tendresse et humour, mais la chronique d’une vie faite de hauts et de bas, de bonheurs et de désillusions, reste très convenue. La voix off n’arrange rien, elle finit d’enfoncer le film dans les lieux communs du genre. L’image trop travaillée, les décors trop parfaits, la lumière trop esthétisante envahissent l’écran. Les plans, trop beaux, trop ralentis, trop contemplatifs, manquent d’authenticité. A trop vouloir donner du corps à son film, Mélanie Laurent lui enlève son âme.

Audrey Lamy est comme toujours impeccable, Denis Menochet, qu’on avait remarqué dans Le Skylab, a bien plus de présence que Marie Denarnaud, qui passe son temps à minauder en Audrey Tautou au rabais. L’histoire d’amour racontée en 10 minutes est à l’image du film : quelques instants drôles ou légèrement émouvants et beaucoup de clichés.

Et puis, alors que le film s’enlise dans un flagrant manque d’enjeu, la tragédie qu’on n’attendait plus vient relancer le tout. Le plan de l’accident surprise, déjà vu récemment dans plusieurs films, et presqu’à l’identique dans Un jour, marque le début d’un autre film. A partir de là, il ne se passe plus rien : les personnages trainent leur tristesse et leurs souvenirs nostalgiques avec l’évidente mission de faire pleurer le spectateur. La seconde partie des Adoptés est tire-larmes à l’excès, un mélo dans lequel on n’évite jamais le pathos.

Rien ne nous sera épargné, ni les flashbacks heureux, ni les visions intérieures larmoyantes, ni les violentes crises de pleurs. La réalisatrice n’hésite pas à en rajouter dix couches, elle répète encore et encore le même drame dans un flot de séquences similaires, espérant avoir tout le monde à l’usure, même les coeurs les plus endurcis. Le petit garçon devient lui-même le prétexte pour une séquence pathétique de plus, que Mélanie Laurent a voulu insoutenable. Elle épuise ainsi toutes les façons de signifier le même drame. C’est long, c’est long, c’est très très long.

Il semble que le véritable sujet du film aurait dû être l’adoption de l’autre, la construction des relations, des familles et des amitiés. Ce tissu de liens qui construit notre vie et nous arrache à notre solitude existentielle. Et dans les meilleurs cas, les relations fusionnelles, avec leur lot de déceptions et de frustrations certes, mais aussi avec le sentiment de plénitude qu’elles créent en nous. Si on dépouillait le film de tous les chichis du début et de tout le sentimentalisme de la fin, alors Les Adoptés pourrait effectivement toucher assez juste quand il raconte les relations de Lisa et de Marine, de Marine et d’Alex et, pour finir, de Lisa et d’Alex. C’est dire que Les Adoptés n’est pas un film vide. Simplement, c’est un film prétentieux et racoleur, et c’est donc un film qui sonne faux.

Note : 3/10

Les Adoptés
Un film de Mélanie Laurent avec Mélanie Laurent, Denis Ménochet, Marie Denarnaud, Clémentine Célarié et Audrey Lamy
Comédie dramatique – France – 1h40 – Sorti le 23 novembre 2011

Twilight – Chapitre 4 : Révélation 1ère partie

"L’éternité n’est que le commencement" dit l’accroche du film. Le début de Twilight 4 dure effectivement une éternité, que le spectateur humain, peu habitué à ces abîmes dans lesquels le temps se rallonge indéfiniment, aura bien du mal à supporter. Heureusement, la suite viendra le réveiller de la mort, non sans lui avoir livré son message bien conservateur au passage.

Synopsis : Bella a fait son choix : elle s’apprête à épouser Edward. Mais le jeune homme acceptera-t-il de la transformer en vampire et de la voir renoncer à sa vie humaine ?

Twilight - Chapitre 4 : Révélation 1ère partie - critiqueLa spécificité des épisodes de Twilight, c’est qu’il ne s’y passe rien. Quasiment tous les enjeux de l’histoire étaient énoncés dans le premier opus. Les films suivants sont tous interminables, ils sont remplis de vide et s’étendent à l’infini autour d’intrigues faméliques. C’est encore le cas de ce quatrième chapitre, dont le scénario a si peu de matière qu’on se demande comment le réalisateur a réussi à en faire un film de deux heures.

En fait, on ne se le demande pas vraiment : entre ralentis injustifiés et scènes parfaitement inutiles, le film suit les émotions uniques et formatées de ses héros. Bella traîne comme depuis déjà deux épisodes sa tête de jeune fille prétentieuse trop consciente de vivre une adolescence de fantasme, Edward est partagé entre inquiétude et culpabilité (bref, il fait sa tête embêtée), et Jacob est en colère, très en colère même, ce qui nous fait bien rire.

Enfin, ce qui nous ferait bien rire si on ne s’ennuyait pas tant, surtout dans ces deux premiers tiers de film, longs comme jamais, où il ne se passe strictement rien : Bella se marie et va en voyage de noces. Une sorte de clip publicitaire d’1h20 pour nous rappeler que pour pouvoir s’abandonner au sexe, il faut d’abord se marier. Et même ensuite, le sexe n’est jamais ni gratuit, ni innocent. Le dernier tiers du film nous explique pourquoi la vie humaine est sacrée et nous livre une sorte de diatribe contre l’avortement. Twilight n’a pas attendu son chapitre 4 pour se faire le chantre d’une vision très traditionaliste du monde.

Tout ça est bien dommage car la fiction pourrait être intéressante. Le passage au film d’horreur, l’évolution d’une femme broyée de l’intérieur, le mystère quant à la nature de cet enfant et à l’avenir de Bella pourraient être des ressorts dramatiques solides. Mais la niaiserie du traitement, la minceur de l’intrigue et les visées commerciales (faire deux épisodes pour faire deux fois plus de fric, là où un film suffirait largement) font de Twilight 4 un modèle de remplissage grossier.

Note : 1/10

Twilight – Chapitre 4 : Révélation 1ère partie (titre original : The Twilight Saga: Breaking Dawn – Part 1)
Un film de Bill Condon avec Robert Pattinson, Kristen Stewart et Taylor Lautner
Fantastique – USA – 1h57 – Sorti le 16 novembre 2011

Les Neiges du Kilimandjaro

Malgré quelques moments faibles et quelques personnages insipides, le dernier film de Robert Guédiguian séduit par sa sincérité et ses convictions. Ses personnages se posent les questions que nous devrions tous nous poser. Le réalisateur nous invite à faire comme eux : ouvrir nos esprits et nos coeurs.

Synopsis : Michel, représentant syndical ayant perdu son travail, et sa femme Marie-Claire, vivent plutôt heureux, jusqu’au jour où 2 hommes armés et masqués viennent chez eux les agresser et leur volent leurs cartes de crédit…

Les Neiges du Kilimandjaro - critiqueLa recette des Neiges du Kilimandjaro, c’est un dilemme moral, beaucoup d’honnêteté, un humanisme discret mais total et un idéalisme revendiqué comme un guide pour agir.

Robert Guédiguian croit en l’homme, il met en scène Michel et Marie-Claire, des héros du quotidien, un homme et une femme de principes qui n’oublient pas d’être faibles, de faire des erreurs, qui n’oublient pas de détester quand ils n’arrivent plus à comprendre, d’être violents quand ils sont blessés. Et qui n’en sont pas moins des grandes âmes, jugeant leurs actes à l’aune de leurs idéaux sans jamais omettre de regarder qui ils sont et d’examiner le chemin qui les sépare de ceux qu’ils voudraient être ou qu’ils auraient voulu être quand ils étaient jeunes.

L’un des points essentiels de l’histoire est l’absence de remords de Christophe. Guédiguian ne tombe pas dans le piège des regrets et des circonstances atténuantes. Christophe n’arrive pas à comprendre que Michel et Marie-Claire ont le droit au respect et à la considération. Trop enfermé dans ses propres problèmes, il est devenu incapable de voir les autres. Et pourtant, ce n’est ni la violence, ni la prison qui lui feront prendre conscience. Les deux cinquantenaires, ouvriers devenus presque petits bourgeois, ont maintenant un confort qui offre des privilèges essentiels que Christophe n’a pas : la possibilité de comprendre, la possibilité de pardonner, la possibilité d’agir. Rester engagé, toujours, même quand cela demande d’engager sa propre vie.

Certes, leur attitude est invraisemblable. Mais Robert Guédiguian ne nous dit pas ce qui a le plus de chance d’arriver, il nous dit ce qui devrait se passer. Les Neiges du Kilimandjaro est un programme politique à l’échelle des individus, c’est un pamphlet pour la solidarité, pour que tout le monde ait les mêmes droits et les mêmes chances, même ceux que nous devrions détester. Les réactions passionnelles n’ont rien à faire en politique, seuls les principes universels doivent nous guider. La vengeance ne mène à rien, le pardon béat non plus. Une seule solution : avoir le courage d’agir en accord avec notre conscience, dans le meilleur intérêt de tous, même de ceux qui nous ont blessés.

On pardonne alors l’inconsistance des personnages secondaires (notamment la famille de Michel et Marie-Claire, plate et insipide) et la relative mollesse qu’ils installent dans le film, qui manque parfois de rythme. On préfère retenir cette formidable profession de foi en l’homme et en sa capacité à dépasser ses rancœurs et ses privilèges. Enfin, on admire la ligne politique claire et sincère que suit le cinéaste.

Note : 6/10

Les Neiges du Kilimandjaro
Un film de Robert Guédiguian avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin et Gérard Meylan
Drame – France – 1h47 – Sorti le 16 novembre 2011

Toutes nos envies

Après Welcome, Philippe Lioret livre un nouveau film engagé sur un grand thème d’actualité. Le propos, irréprochable, sert de prétexte à une rencontre bien artificielle entre un juge résigné et une jeune femme au seuil de la mort. Le film explore alors les drames intimes de ses personnages de façon assez invraisemblable.

Synopsis : Claire, Jeune juge atteinte d’un cancer, rencontre Stéphane, juge chevronné et désenchanté, qu’elle entraîne dans son combat contre le surendettement.

Toutes nos envies - critiqueComme dans Welcome, Philippe Lioret superpose deux drames, l’un intime, l’autre politique. Comme dans Welcome, les deux histoires s’entremêlent : c’est grâce à leurs souffrances personnelles que les héros trouvent la force de se battre pour une cause qui les dépasse.

Les personnages du réalisateur sont tous petits et ils luttent avec leurs petits moyens contre les injustices du monde tel qu’il est. Et aussi pour des absolus qui vont bien au-delà : c’était l’amour dans Welcome, ici c’est la vie, tout simplement.

Toutes nos envies traite donc parallèlement de deux histoires qui se répondent l’une à l’autre. D’un côté, une jeune maman est atteinte d’un cancer dont elle ne peut pas espérer guérir. De l’autre, elle donne ses dernières forces pour sauver une autre jeune femme assommée par des crédits qu’elle n’est pas en mesure de rembourser. Comme Simon dans Welcome, Claire suit un chemin qui va du particulier au général. C’est en rencontrant Céline qu’elle prend conscience de l’injustice, et c’est pour elle qu’elle décide de se battre contre les établissements bancaires et leurs petites combines pour prêter de l’argent à tout prix à des personnes dans le besoin qui vont s’endetter d’autant plus et être emportées dans la spirale du remboursement impossible.

Philippe Lioret choisit des sujets énormes : c’était l’immigration dans Welcome, ici c’est tout le système économique qui repose sur la consommation et en fait la priorité absolue devant tout autre impératif moral. Le crédit, c’est la consommation, et tant pis s’il y a des morts au bord de la route, tant que la croissance est au rendez-vous. La plus grande qualité de Toutes nos envies, c’est d’expliquer ces mécanismes de manière assez pédagogique pour les rendre accessibles et de les intégrer au récit de manière assez fluide pour que jamais ces enjeux-là n’ennuient le spectateur. Bloqués dans un ordre économique européen et mondial tout-puissant dans lequel la politique n’est relayée qu’au second plan, Claire et Stéphane sont obligés de se battre à l’intérieur même du système, avec ses propres outils et sa propre logique. Le film démontre subtilement que l’individu est absolument négligeable par rapport aux grandes structures, notamment financières. Alors, défendre une personne devient impossible, on ne peut défendre que le dogme établi. Un cours de réalisme politique qui, malgré l’enthousiasme des combattants, est le signe, in fine, de la résignation. Toutes nos envies laisse un goût amer dans la bouche car rien ne peut fondamentalement être changé. Tout au plus peut-on se battre avec les règles imposées.

Ce combat est d’autant plus important pour Claire qu’elle va mourir. Donner un sens à sa vie, avoir accompli quelque chose, avoir marqué de son empreinte le monde et l’avoir peut-être rendu plus juste, même si sa participation est infime. Toutes nos envies, ce sont celles des pauvres gens qui contractent des crédits avec l’illusion qu’ils pourront en profiter. Mais ce sont aussi celles d’une femme qui n’aura pas le temps de les satisfaire avant de mourir. La situation de Claire devrait donc décupler les enjeux et c’est pourtant là que le bat blesse. Maladroitement mise en valeur, cette partie de l’histoire devient un prétexte égoïste à la lutte, d’autant plus que Claire semble vouloir continuer à vivre en Céline et semble parfois la défendre dans l’intérêt de sa famille plutôt que par simple générosité. Cette famille qu’elle semble étrangement construire de son vivant pour pallier son absence quand elle sera partie a quelque chose de très artificiel, d’autant plus que les autres personnages acceptent tous sans broncher cette situation peu crédible. Pour les besoins de la démonstration, le film manque souvent de cohérence, jusqu’à rendre les personnages factices et superficiels. Par exemple, Claire et Christophe n’ont aucun ami avant le film, et leur famille se réduit à une mère qui fait écho, par son comportement, à la situation de Céline, et qui devrait ainsi justifier l’engagement de Claire contre l’injustice et sa subite compassion pour Céline. On n’y croit pas du tout.

A force de tout miser sur la sobriété, Philippe Lioret fait du pathos en creux. La maîtrise exagérée de l’émotion, associée aux énormes artifices du scénarios, font plonger le film dans le sentimentalisme qu’il veut (et croit) tant éviter. Depuis Je vais bien, ne t’en fais pas, la petite musique du réalisateur est maintenant bien connue : des sujets forts, des drames personnels, une fin tragique (toujours la même finalement), et tout ça l’air de rien, comme si les larmes venaient à sa caméra sans qu’il n’y soit pour rien. A tous les coups, ça marche. A tous les coups, c’est moins subtil qu’il n’y parait.

Ici, la vie de Claire est vide, ses derniers mois sont bien gauchement décrits. Mais Toutes nos envies reste pourtant une fiction intelligente sur les fondements de la crise économique et sur les vraies victimes de ce carnage en fin de compte politique : les gens sans le sou, qui pour en avoir plus, finissent par en avoir encore moins.

Note : 5/10

Toutes nos envies
Un film de Philippe Lioret avec Vincent Lindon, Marie Gillain, Amandine Dewasmes et Yannick Renier
Drame – France – 2h00 – Sorti le 9 novembre 2011

La Source des femmes

Comme toujours, Radu Mihaileanu construit son film avec des rires et des drames, entre tragédies individuelles et fortes problématiques historiques. Et toujours 2 recettes principales : un groupe d’acteurs qui fait des étincelles et une énorme dose d’humanisme. Ici, elle rend le film quelque peu indigeste, sympathique mais légèrement caricatural et forcément inégal.

Synopsis : Quelque part entre l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Les femmes vont chercher l’eau à la source, en haut de la montagne. Leila, jeune mariée, propose aux femmes de faire la grève de l’amour : plus de sexe tant que les hommes n’apportent pas l’eau au village.

La Source des femmes - critiqueDepuis quatre films, Radu Mihaileanu démontre son talent pour faire jaillir la vie et le folklore dans un groupe à fort ancrage culturel. Ici, il s’intéresse aux arabes, sans préciser si le village se trouve au Maghreb ou au Moyen-Orient. Le réalisateur de Train de Vie décide une nouvelle fois de traiter son histoire comme une fable symbolique, un rêve fait de réalité et d’imagination qui n’est pas sans rappeler un autre film sorti quelques semaines auparavant et soulignant aussi le clivage hommes-femmes dans une société arabe : Et maintenant on va où?.

Radu Mihaileanu tombe d’ailleurs dans les mêmes pièges que Nadine Labaki, livrant un portrait manichéen de la guerre des sexes, auquel n’échappe vraiment que Sami, l’instituteur du village. Pourtant, l’idiotie des hommes et la fraîcheur des femmes est ici moins systématique que dans Et maintenant on va où?. Le film de la réalisatrice libanaise était bien plus gênant : toutes les femmes étaient héroïques, tous les hommes étaient stupides, et la paix des peuples ne devenait qu’un prétexte à la guerre des sexes.

La Source des femmes est bien plus honnête car il ne se trompe pas de sujet : son titre déjà annonce la couleur, il s’agira bien de féminisme, Radu Mihaileanu n’a aucune intention de le dissimuler derrière un propos plus vaste et consensuel. Bien plus honnête aussi parce qu’il montre un clivage à l’intérieur même de la communauté des femmes : certaines sont conservatrices et sont aussi bornées que les hommes eux-mêmes. Quant à la gent masculine, c’est par sa frange progressiste que la femme pourra s’émanciper puisque l’éducation lui est pour le moment inaccessible. Sami est le type même de l’homme éclairé qui veut donner aux femmes les outils pour penser par elles-mêmes. Et d’autres hommes répugnent à punir les femmes, comme le facteur ou le père de Sami.

L’énergie extraordinaire que Mihaileanu sait communiquer à ses actrices trouve cependant sa limite dans la manière qu’il a de grossir les traits jusqu’à étouffer toute possibilité de subtilité. A force d’en faire trop tout le temps, le réalisateur du Concert perd son film dans une soupe de bons sentiments. C’est d’autant plus dommage que sa démonstration ne manque ni de conviction, ni d’intelligence.

Le combat qu’il propose et l’évidence avec laquelle il montre la nécessité de se rebeller finit tout de même par emporter notre sympathie. Et tant pis s’il nous force un peu la main.

Note : 5/10

La Source des femmes
Un film de Radu Mihaileanu avec Leïla Bekhti, Hafsia Herzi et Biyouna
Comédie dramatique – France – 2h04 – Sorti le 2 novembre 2011

Les Géants

Trois jeunes adolescents abandonnés dans des paysages presque mystiques, luttant contre une humanité violente et désolée. Trois points de lumière qui essaient de rendre leur destin meilleur. Les Géants, c’est la version belge et dépressive de Super 8. Quelques moments de grâce s’échappent parfois de cette longue étendue d’ennuis qu’est l’enfance selon Bouli Lanners.

Synopsis : C’est l’été, Zak et Seth se retrouvent seuls et sans argent dans leur maison de campagne. Avec un autre ado du coin, ils vont vivre la grande et périlleuse aventure de leur vie.

Les Géants - critiqueTout est presque normal et pourtant tout est étrange dans ce film singulier, petite fable minimaliste qui associe une ambiance de western crépusculaire à la douce dinguerie dépressive qui parcourt le cinéma belge.

D’abord, la situation de base, présentée comme une évidence mais qui ne finit pas de nous interroger tout au long du film. Deux jeunes garçons, peut-être fils d’ambassadeurs, sont laissés seuls au milieu de nulle part, sans argent, sans vrai moyen de subsistance, comme abandonnés à leur désœuvrement. L’absurdité est totale : tels Vladimir et Estragon dans la célèbre pièce de Beckett, les deux enfants attendent Godot, c’est-à-dire une mère qui se contente de passer un rapide coup de fil tous les trois jours pour dire qu’elle ne peut pas venir les chercher tout de suite.

Ensuite, les personnages, typiques des rencontres absolument inattendue qu’on peut faire dans les films de Kervern et Délépine, dans ceux du trio Abel-Gordon-Romy ou déjà dans ceux de Bouli Lanners. Légèrement moins drôles que d’habitude cependant. Ici, l’accent est mis sur la violence et le désespoir ou, a contrario, sur l’innocence et la bonté. Quoi qu’il en soit, le monde des adultes semble condamné. Seuls les enfants sont encore des êtres de lumière. Seuls, ils portent l’espoir d’une humanité meilleure.

Enfin, il y a l’histoire qui n’avance pas. Rien ou presque rien ne se passe dans Les Géants. Il s’agit plutôt d’un tableau, de la description tendre de trois êtres magnifiques (et il faut dire que les trois acteurs ont des vraies têtes d’ange et qu’ils sont toujours crédibles quand ils se débattent dans cet univers insensé et hostile). Le film est une succession de moments volés à la jeunesse, une jeunesse qui hérite malgré elle d’un monde assez moche et qui essaie de vivre, de rire, et d’aimer malgré ça.

Le cinémascope donne l’illusion d’une issue : quelque part, à l’ouest peut-être comme autrefois, il y a le rêve d’une vie meilleure. Le film ne peut qu’aboutir à la fuite : dans ce cadre-là, il n’y a rien à espérer.

Le principal problème des Géants de Bouli Lanners, c’est que l’univers créé n’a rien de fondamentalement différent de ceux qu’on a déjà découverts dans de nombreux films belges depuis dix ans. A force de se répéter, ce cinéma-là devient une sorte de marque déposée, un filon qu’on pourrait exploiter encore longtemps mais qu’il n’est pas toujours évident de renouveler. Des êtres perdus rencontrent des êtres étranges qui leur nuisent ou leur apportent leur aide. Ici, il s’agit aussi d’enfance, d’innocence et d’espoir. C’est intéressant, parfois vraiment juste, mais souvent lent et un peu vide. Et à force de tourner en rond, ça ne va nulle part. C’est dommage, quand on voit la puissance dégagée par ces trois adolescents.

Note : 4/10

Les Géants
Un film de Bouli Lanners avec Zacharie Chasseriaud, Martin Nissen et Paul Bartel
Comédie dramatique – Belgique – 1h25 – Sorti le 2 novembre 2011
Prix SACD et Art Cinema Award à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2011

Intouchables

Les gags sont assez convenus et pourtant on rigole franchement grâce à des acteurs dans une forme épatante. Dans Intouchables, tout le monde est beau et gentil (mis à part les candidats à l’aide à domicile), la bonne humeur est communicative et la fracture sociale disparaît. Rien de très original, mais un ultra feel-good movie qui prend déjà d’assaut le box-office.

Synopsis : Philippe, riche aristocrate tétraplégique, engage comme aide à domicile Driss, un jeune de banlieue tout juste sorti de prison… Le duo que tout oppose va faire des étincelles…

Intouchables - critiqueLe dernier film du duo Nakache-Toledano est bien parti pour être intouchable au box-office français de 2011. Pas vraiment étonnant : c’est drôle et les bons sentiments dégoulinent de toute part. En ces temps moroses de crise économique, Intouchables a tout pour redonner le sourire à des millions de français : une bonne humeur gigantesque sur un sujet pourtant plutôt glauque, un optimisme à toute épreuve même quand la vie demande d’affronter les pires difficultés, et la conviction bienvenue que les différentes classes sociales ont beaucoup à partager, beaucoup à apprendre, beaucoup à s’enrichir les unes des autres.

Entre une aristocratie immobile, bloquée dans le passé, et une jeunesse des cités turbulente, bloquée dans le présent, il y a pourtant la grande majorité des français mais tant pis, Intouchables ne fera pas dans le détail, plutôt dans le symbole, quitte à utiliser outrageusement les clichés pour mieux appuyer ses messages d’espoir démesuré. Un triple conte de fée en somme. D’abord, le chômage et la délinquance ne sont pas des fatalités, on peut toujours s’en sortir. Ensuite, le deuil et le handicape ne condamnent pas au malheur, tant qu’il y a la vie, il y a la possibilité de vivre heureux. Enfin, les différences entre les hommes ne sont jamais insurmontables, l’amitié peut naître, même entre des êtres que tout oppose.

Dans Intouchables, tout le monde a le droit au bonheur, les riches, les pauvres, les handicapés, les noirs, les vieilles filles, les lesbiennes, même les adolescentes en crise existentielle. Comment ne pas adhérer? Comment ne pas sortir de là le sourire aux lèvres, le moral rechargé pour au moins une bonne soirée?

Pourtant, on n’est pas totalement convaincus. Justement parce qu’à force d’en faire trop, le film perd en sincérité ce qu’il gagne en béatitude. La caution "ceci est une histoire vraie" n’est qu’une justification sans intérêt pour une seconde partie de film sans idée et sans mordant. Tout le monde est trop gentil, il y a trop de bon coeur pour qu’on puisse y croire vraiment. Plus le film avance, plus les séquences sont improbables, plus l’humour légèrement irrévérencieux s’éteint pour laisser place à un mélodrame sans finesse.

On préfère donc la première heure du film et ses quelques véritables grands moments de comédie. Comme dans Tellement proches, Toledano et Nakache s’amusent à mélanger des milieux sociaux très différents et à observer les situations décalées qui naissent de la rencontre entre des personnages qui n’ont ni les mêmes habitudes, ni les mêmes repères, ni les mêmes valeurs. Souvent, le film se transforme en catalogue de blagues sur les handicapés, mais les gags fonctionnent, même les moins originaux, en grande partie grâce aux acteurs qui visiblement prennent du plaisir, et grâce au rire très communicatif d’un Omar Sy en grande forme, confronté à l’ironie mi-amusée mi-agacée de François Cluzet.

Malheureusement, avec un tel pitch et la volonté absolue de livrer un pur moment de bonheur, les deux réalisateurs se trouvent vite limités pour développer leur intrigue. Celle-ci se termine de la façon la plus attendue possible. Malgré l’extraordinaire sourire d’Omar, le gros bonbon bien rose et bien sucré a du mal à passer.

Intouchables, ce n’est pas du grand cinéma mais c’est un bon moment passé en salle et quelques vrais éclats de rire. Certains diront que ça suffit, et effectivement ce n’est déjà pas si mal.

Note : 5/10

Intouchables
Un film de Eric Toledano et Olivier Nakache avec François Cluzet, Omar Sy et Anne Le Ny
Comédie – France – 1h52 – Sorti le 2 novembre 2011

Incendies

Sans aucun doute le plus grand frisson de cinéma qu’on aura eu en 2011. Incendies est un film profondément moderne construit comme une tragédie grecque. Avec une lucidité terrible sur ce qu’est la guerre : des êtres humains qui pourraient être cousins s’entretuent, se battant le plus souvent pour défendre le camp dans lequel le hasard les a placés.

Synopsis : A la lecture du testament de leur mère, Jeanne et Simon se voient remettre deux enveloppes : l’une destinée à un père qu’ils croyaient mort et l‘autre à un frère dont ils ignoraient l’existence…

Incendies - critiqueIncendies est un thriller individuel autant que politique, extrêmement tendu (avec la musique superbe de Radiohead), toujours sur le fil du rasoir, jusqu’à ce que tout craque dans une explosion douloureuse.

Le montage alterné confronte deux réalités : le passé et le présent, l’orient et l’occident. Denis Villeneuve livre ainsi une double réflexion. La première est affaire d’individus, d’êtres humains. Il s’agit d’identité, de transmission et de mémoire. Alors que Simon veut simplement oublier, il devra, selon les dernières volontés de sa mère, suivre sa soeur dans son périple pour la vérité. On ne peut pas savoir qui on est si on ne cherche pas. La plupart des personnages essaient de dissuader Jeanne de continuer ses recherches : parfois, il faudrait mieux ne pas savoir.

Le film, convaincu du contraire tout comme son héroïne (la référence aux mathématiques pures n’est pas fortuite), est une traversée de la vérité, éprouvante, fascinante, parfois insupportable mais forcément salvatrice. Le personnage du notaire a ainsi son importance : il s’agit de se souvenir, de consigner l’histoire, de ne pas laisser les morts dans l’oubli, de suivre leurs volontés et de s’intéresser aux répercussions nécessaires du passé sur le présent. Si le notariat avait existé depuis la nuit des temps, peut-être les guerres y trouveraient-elles leur résolution. L’oubli n’engendre que l’injustice et la perte d’identité, donc la perte de soi.

La seconde réalité dont parle le film n’est pas une affaire personnelle mais bien au contraire une affaire collective, politique. Deux jeunes canadiens, purement occidentaux, se confrontent au drame du Moyen-Orient, à ses guerres sans fin, à des traditions qui excluent et à des conflits haineux.

Si Denis Villeneuve conserve dans son récit l’opposition entre musulmans et chrétiens et si tout fait beaucoup penser à la situation du Liban, aucun pays n’est cité. Le conflit dont il est question ressemble à tout un tas de conflit mais il reste théorique, il n’est jamais identifié clairement. Pourtant, il est bien question de Canada et de Moyen-Orient, mais rien ne sera plus précis dans cette région du monde. Ce choix à mi-parcours entre pays imaginaire et réalisme historique est passionnant : il permet de garder à l’écran la principale opposition géopolitique de notre époque, celle, forcément floue, entre l’occident judéo-chrétien et le monde arabo-musulman, il permet aussi de montrer la réalité terrible des guerres de religion sans fin qui animent le Moyen-Orient. Mais ce choix permet aussi de ne pas traiter un conflit plutôt qu’un autre et de réaliser un film purement politique qui emmêle, le long d’un scénario superbement ficelé, les fils de la guerre pour mieux en montrer la folie.

Ainsi, le destin de Nawal, dans lequel les amis d’un jour sont les ennemis de demain, dans lequel les ennemis jurés se révèlent être les personnes les plus proches de nous, est une parabole quasi-mythologique sur la haine et son absurdité.

Reste le thriller, prenant de bout en bout, qui réserve plusieurs grands moments de tension et surtout une émotion de cinéma comme on n’en ressent pas plus d’une par an. La tête nous tourne, nos mains deviennent moites, notre coeur bat plus vite. Un incendie s’ouvre en nous. C’est une sensation affreuse et merveilleuse. La magie du cinéma opère complètement.

Note : 9/10

Incendies
Un film de Denis Villeneuve avec Rémy Girard, Lubna Azabal et Mélissa Désormeaux-Poulin
Canada – Drame – 2h03 – Sorti le 12 janvier 2011

Largo Winch II

Le deuxième opus de Largo Winch avance sur les traces du précédent film de la saga : du punch, du rythme mais aucune inventivité. Une sorte de sous-Jason Bourne sans grand intérêt mais plutôt divertissant.

Synopsis : Propulsé à la tête du groupe W après le décès de son père adoptif, Largo Winch décide, à la surprise générale, de le vendre pour créer une ambitieuse fondation humanitaire.

Largo Winch II - critiqueJérôme Salle a puisé dans plusieurs albums de Largo Winch, a mélangé les histoires et nous sert finalement une intrigue qui rappelle beaucoup certains passages de la BD (l’OPA, l’épisode birman, la fondation humanitaire, Simon, la trahison d’un ami pour sauver sa famille…). L’action est au rendez-vous, le film arrive plutôt bien à surfer sur la mondialisation des enjeux politico-économiques, un peu à la façon de la trilogie Jason Bourne.

L’intrigue n’est pas trop mal ficelée et n’a rien à envier à la plupart des James Bond, et une scène d’action retient particulièrement l’attention : celle en chute libre, inédite, un peu irréelle mais assez ébouriffante. Sinon, pas beaucoup d’originalité mais une mécanique bien huilée, une galerie de personnages cohérente et un rythme soutenu.

Dommage que toutes les subtilités économiques de la bande dessinée soient survolées. Un produit formaté mais pas déplaisant.

Note : 3/10

Largo Winch II
Un film de Jérôme Salle avec Tomer Sisley, Sharon Stone et Ulrich Tukur
Action – France – 1h59 – Sorti le 16 février 2011

L’Exercice de l’Etat

L’Exercice de l’Etat est un film qui observe, qui analyse, qui ausculte. Non pas un film politique: aucune cause n’est défendue. Mais un film sur la politique, précis et percutant, parfois un peu sec mais toujours tendu. L’homme politique est forcément l’homme du système. Le film capte comme rarement l’urgence et la douleur qui rythment sa vie.

Synopsis : Le ministre des Transports Bertrand Saint-Jean est réveillé en pleine nuit par son directeur de cabinet. Un car a basculé dans un ravin. Il y va, il n’a pas le choix…

L'Exercice de l'Etat - critiqueLa même semaine que Les Marches du Pouvoir, un autre film, français celui-là, sort sur nos écrans avec un projet semblable : nous emmener dans les coulisses du pouvoir politique. Le point de vue est très similaire et les péripéties vécues par les personnages se ressemblent étrangement, entre coups tordus politiciens et drames intimes. Dans les deux films, quand l’homme politique s’attache à quelqu’un d’extérieur et de fragile, le malheur s’abat. Dans les deux films, l’homme politique devra continuer sa Marche vers le pouvoir, son Exercice de l’Etat, et ce avec d’autant plus de conviction et de cynisme que les meurtrissures qu’il a subies sont inguérissables.

Entre le film indépendant américain et le film indépendant français, la différence la plus saisissante apparaît dès qu’on regarde l’affiche : d’un côté, George Clooney et Ryan Gosling, de l’autre, Olivier Gourmet et Michel Blanc. Certes, la balance du sex-appeal est très déséquilibrée. Et pourtant. C’est bien Olivier Gourmet qui nous subjugue par son interprétation magistrale d’un ministre des transports du gouvernement français. Certes Ryan et George savent nous charmer, mais quand on regarde Les Marches du Pouvoir, partout on voit les ficelles de la fiction, les codes du thriller politique, les mécanismes du scénario, la morale de l’histoire et l’ombre de toute une tradition du cinéma politique américain.

Au contraire, L’Exercice de l’Etat est un film qui nous parait vrai de bout en bout. Les visages ne sont pas forcément séduisants, le thriller est déconstruit, l’intrigue est froide, le suspense est flottant, le scénario accumule les petites histoires qui remplissent un quotidien de politicien, même les plus anodines, aucune leçon n’est donnée au spectateur et chacun repartira de la projection avec une impression qui lui est propre, sans doute bien différente de celle de son voisin.

Bertrand Saint-Jean semble être un homme de conviction, mais c’est avant tout un homme d’ambition. Son rôle dans le gouvernement est ingrat, presque traumatisant comme le démontre déjà la première séquence du film. L’homme est entièrement dévoué à sa fonction, qui ne représente même plus une cause, simplement un titre, un rang à tenir pour essayer d’aller plus loin, plus haut, et tant pis si ce ne sont pas les hauteurs auxquelles on avait rêvées. Dans cet univers, il n’y a plus d’amis, plus de temps à soi, plus aucune liberté. L’homme d’Etat ne s’appartient plus, il appartient corps et âme à la machine politique.


Pierre Schoeller, déjà bluffant avec Versailles, tragédie intime qui explorait les marges de la société, s’intéresse cette fois à l’autre extrémité du spectre social : l’appareil d’Etat. Alors, le drame d’un individu devient celui d’une nation mais dans le fond, l’homme public n’est pas bien différent de l’homme des bois. La même solitude les étreint, qu’ils aient décidé de vivre au coeur ou en dehors du système.

Dans L’Exercice de l’Etat, le réalisateur fait une série de choix passionnants. D’abord, on ne saura jamais rien du camp politique de Bertrand Saint-Jean. Qu’il soit de gauche ou de droite importe peu tant il passe son temps à défendre une ambition plutôt qu’un idéal. Cela permet aussi de souligner l’impuissance politique croissante du gouvernement. Saint-Jean ne veut pas être le ministre de la privatisation des gares, mais comme il le dit lui-même, il sait que les gares seront privatisées dans les prochaines années, Europe oblige. Il ne s’agit plus de défendre un projet de société, mais bien d’associer son nom aux réformes qui paraissent les plus stratégiques.

Autre choix fort : le rôle de Martin Kuypers donné à un inconnu (Sylvain Deblé). Martin est un chômeur anonyme qui se retrouve propulsé chauffeur du ministre suite à une mesure de réinsertion proposée par le gouvernement. Martin est le double innocent de Saint-Jean. Son visage, qui nous est parfaitement étranger, donne une profonde crédibilité à son personnage. Martin ne sait pas parler, ne veut pas parler. Observateur silencieux de la classe politique, il garde le secret sur ses pensées, sur ses convictions. Trop modeste pour se mettre en avant, sans doute convaincu qu’il ne peut de toute façon rien changer, il préfère rester en retrait. Le ministre, tout aussi incapable de changer quoi que ce soit, parle beaucoup, se bat pour s’inventer une histoire, pour exister dans l’opinion publique. Deux hommes se débattent, l’un pour construire sa maison, l’autre pour construire sa réputation. Et personne ne peut se débattre pour construire la nation.

Enfin, comment ne pas parler de cette bande sonore rapide et inquiétante qui transmet au spectateur l’urgence de la situation tout autant que l’angoisse terrible de Bertrand Saint-Jean. Parfois, cette musique impatiente rapproche le film du thriller : ici se joue le destin d’un homme et peut-être celui d’un pays. Parfois, elle devient carrément stridente, traduisant l’instabilité d’un personnage finalement proche de la rupture psychologique.


Loin, très loin de la reconstitution people et sans intérêt de La Conquête, L’Exercice de l’Etat démonte avec brio les mécanismes du pouvoir. L’analyse est un peu abrupte mais pas rébarbative : à des scènes subtilement drôles s’ajoutent quelques grands moments de tragédie. Au coeur du film, on trouve même une séquence explosive, d’une violence terrible, qui nous retourne l’estomac. Il y a l’ambiance feutrée des ministères, et il y a surtout la vie, la vraie vie. C’est au milieu du calme le plus anodin que surgit, rarement mais brutalement, l’enfer.

Alors, que pense-t-on de tout cela au final? Que ressentons-nous? De l’envie? Du dégoût? De la perplexité? De l’admiration? De la tristesse? Bertrand Saint-Jean pose la question à Martin autant qu’il se la pose sans doute à lui même, mais les deux hommes restent muets, sans réponse. Il y a ceux qui ont l’exercice de l’état et qui ne savent plus quoi en faire, perdus qu’ils sont dans des intrigues d’égo, emprisonnés par des règles qu’ils n’ont pas inventé et qu’ils ne peuvent ou savent pas remettre en question. Et il y a les autres, les spectateurs de ce triste spectacle, jaloux, intrigués, impuissants, révoltés.

Pierre Schoeller nous fait le portrait intime et étonnamment réaliste de ceux qui nous gouvernent. Victimes et parties prenantes d’un système sans idéaux. Quand le film se termine, le spectateur est perplexe : tout lui paraît cadenassé.

Note : 8/10

L’Exercice de l’Etat
Un film de Pierre Schoeller avec Olivier Gourmet, Michel Blanc, Zabou Breitman et Sylvain Deblé
Drame – France – 1h52 – Sorti le 26 octobre 2011
Prix de la Critique Internationale au Festival de Cannes 2011 (Section Un Certain Regard)

Les Marches du Pouvoir

Oubliée la légèreté de Jeux de dupes. George Clooney revient avec un film politique dans une veine plus proche de celle de Good night, and good luck. Malheureusement, Les Marches du Pouvoir ne tient pas ses promesses. Le film décrit le cynisme politicien mais n’a pas grand chose à en dire. Le thriller est très classique, parfois peu crédible, et finalement pas passionnant.

Synopsis : Stephen, le jeune conseiller de campagne du gouverneur Morris, qui brigue la présidence américaine, doit faire face aux pires manipulations de la primaire démocrate…

Les Marches du Pouvoir - critiqueGeorge Clooney signe un thriller politique pessimiste mais finalement sans grand enjeu. Stephen est le jeune directeur en communication du gouverneur Mike Morris qui brigue la place de candidat démocrate à la présidence des Etats-Unis. Le film raconte comment ce brillant séducteur va perdre ses derniers idéaux politiques en prenant conscience qu’il n’y a pas d’alternative possible : il faut manipuler ou être manipulé.

Deux incidents viennent contrarier son enthousiasme à soutenir le candidat qu’il croit être le meilleur et le futur gagnant des élections. Le premier, celui qui concerne le personnage interprété par Evan Rachel Wood, n’a que très peu d’intérêt, et le développement de cette partie de l’intrigue est loin d’être toujours crédible. Au contraire, elle ne semble être là que pour permettre le retournement final, trop attendu pour vraiment nous intéresser.

Le second incident, mettant en scène le conseiller du candidat concurrent, est plus subtil, mais un peu léger pour soutenir le film à lui tout seul. Il pose cependant la question des choix, de l’intégrité, des conséquences colossales que peuvent avoir certains actes anodins. On doit évoquer à ce sujet la question des primaires démocrates ouvertes à tous les électeurs, question intéressante alors que la primaire du PS français vient de se terminer.

En politique, on n’a pas le droit à l’erreur. C’est ce qu’apprennent Stephen et le gouverneur Mike Morris. Mais comme tout le monde fait des erreurs, c’est celui qui défend son chemin avec le plus de cynisme qui finit par gagner. Pour s’en sortir, les deux hommes qui se partagent l’affiche vont devoir se résigner aux compromissions les plus ignobles, aussi bien sur le plan politique que sur le plan personnel.

George Clooney ne dit rien de nouveau, et il n’innove pas non plus dans la manière de le dire. C’est carré, c’est sombre et c’est désespérément classique. Bien sûr, Les Marches du Pouvoir pose de vraies questions qu’on connaissait déjà : comment faire pour que la politique, qui devrait être l’endroit des idéaux par excellence, ne devienne pas simplement celui de la stratégie politique? Comment faire pour que les politiciens se battent pour des idées et non pas pour leur carrière et pour leur image? Comment rendre à la politique sa fonction première, celle d’organiser au mieux la vie de la cité, quand pour accéder au pouvoir politique, il faut absolument réunir de nombreux soutiens et que ceux-ci demandent forcément des concessions cruciales et souvent en désaccord total avec la politique que l’on aimerait mener?

Le film pose aussi des questions habituelles sur l’homme, sa tendance à l’égoïsme, sa soif de pouvoir, la faible place de ses principes par rapport à ses désirs et à sa carrière. Mais sans jamais apporter un point de vue original. Les derniers plans sur Ryan Gosling insistent encore, de manière bien grossière, sur la transformation d’un homme. Le film martèle que la réussite politique est à ce prix-là. On n’avait sans doute pas besoin de cette fin lourdaude pour le comprendre.

Note : 3/10

Les Marches du Pouvoir
Un film de George Clooney avec Ryan Gosling, George Clooney, Philip Seymour Hoffman, Paul Giamatti, Marisa Tomei et Evan Rachel Wood
Drame – USA – 1h35 – Sorti le 26 octobre 2011

Poulet aux prunes

Après Persepolis, Marjane Satrapi adapte Poulet aux prunes, une autre de ses bandes dessinées, qui a reçu le prix du meilleur album au Festival d’Angoulême 2005. Pour ce faire, elle se lance un nouveau défi en passant de l’animation aux prises de vue réelles. Le film mélange de très nombreuses tonalités et donne un résultat inégal, parfois mou, parfois séduisant.

Synopsis : Téhéran, 1958. Depuis que son violon a été brisé, Nasser-Ali a perdu le goût de vivre. Il décide donc de se coucher, d’attendre la mort, et s’enfonce alors dans des rêveries profondes.

Poulet aux prunes - critiqueConstruit comme un patchwork aux influences très variées, Poulet aux prunes surprend constamment sans jamais arriver à trouver une véritable cohérence. Tour à tour drame noir, comédie absurde, parodie de sitcom américain, film d’animation féérique, conte poétique, fable inquiétante, parcours initiatique, romance mélodramatique et réflexion métaphysique, Poulet aux prunes s’amuse beaucoup, au risque de se perdre.

La narration est elle-même très éclatée et offre une histoire à tiroirs entre retours dans la jeunesse de Nasser-Ali, embardées surréelles dans les vies futures de ses enfants et incursions dans ses fantasmes les plus étranges. Ce n’est certainement pas un hasard si la réalisatrice iranienne construit ainsi son intrigue, enchâssant les différents contes qui la composent à la manière des Mille et Une Nuits.

Il y a quelque chose de séduisant dans ce bricolage inégal mais le rythme du film en souffre beaucoup, jusqu’à rendre l’histoire étrangement atone. On aimerait qu’un sens global se dégage du récit mais les différents éléments qui le composent n’arrivent pas à trouver leur centre de gravité. Parfois, on nous chuchote que l’art se nourrit d’amour ou qu’un poulet aux prunes ne suffit pas à guérir une âme blessée, d’autres fois on nous dit avec à peine plus d’insistance qu’il n’y a rien qu’une vie à vivre : quand celle-ci est passée, tout est fini.

La dernière séquence de Poulet aux prunes est pourtant très réussie : par une succession de travellings, Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud suggèrent la vie qui s’écoule pour deux amoureux condamnés à la traverser l’un sans l’autre.

Ce n’est pas dans la romance elle-même, mais bien dans son impossibilité et dans ces 30 années que le film fait passer en quelques plans, que celui-ci trouve enfin la force qui lui manquait. La profondeur du désespoir est alors abyssale, soutenue par une musique qu’on arrive enfin à apprécier à sa juste valeur. La vie est passée, et puis c’est tout, jusqu’à une dernière rencontre déchirante. "La vie est un souffle et tu dois t’en saisir" dit le maître de Nasser-Ali. La vie est un souffle, elle passe en un soupir nous dit le film. Et quand elle se termine, alors l’existence nous apparait dans toute son étendue, parfaitement absurde. D’autant plus absurde que le film a parcouru auparavant un tas de petites histoires insignifiantes qui trouvent enfin leur justification : toutes les autres vies qui comptaient pour le violoniste (sa famille, son maître, ses enfants), il n’en reste rien qu’une cynique incohérence.

La vie est un combat. Pour certains comme pour le grand-père de Marjane Satrapi, il est politique, Persepolis racontait cette histoire. Pour d’autres, comme pour le frère de ce dernier, il est artistique et sentimental, c’est ce que raconte Poulet aux prunes. Malheureusement, en voulant démontrer l’absurdité des différents fragments qui composent une vie, les réalisateurs ont déconstruit leur propos et ont repoussé au dernier quart d’heure toute l’intensité de leur film.

Note : 5/10

Poulet aux prunes
Un film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud avec Mathieu Amalric, Edouard Baer, Maria de Medeiros, Golshifteh Farahani, Eric Caravaca, Chiara Mastroianni et Jamel Debbouze
Drame – France, Allemagne, Belgique – 1h33 – Sorti le 26 octobre 2011

Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne

Les aventures de Tintin, Steven Spielberg à la réalisation, Peter Jackson à la production, ce film-là avait tout de l’événement cinématographique à ne pas manquer. Encore fallait-il réussir le pari peu évident de l’adaptation. C’est chose faite! L’humour et le mystère propres à la bande dessinée sont mis en valeur par le souffle épique d’une mise en scène survitaminée.

Synopsis : Tintin, Milou et leur nouvel ami le Capitaine Haddock partent à la recherche d’un trésor enfoui avec l’épave d’un bateau, “la Licorne”, qui appartenait à un ancêtre du Capitaine.

Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne - critiqueOn doit tout de suite dire qu’on est globalement emballé par l’adaptation de Tintin par Steven Spielberg. Fidèle à l’esprit de la bande-dessinée, le réalisateur pioche dans Le Crabe aux pinces d’or (pour la rencontre entre Tintin et le capitaine Haddock) et dans le diptyque Le Secret de la Licorne / Le Trésor de Rackham le Rouge pour les principaux ingrédients de l’intrigue. S’il en détourne parfois quelques détails, il reste globalement très attaché à l’histoire d’Hergé, à son univers, à ses personnages.

C’est dans le rythme du film que Spielberg s’approprie plus que jamais les aventures du héros à la houppette. Digne héritier d’Indiana Jones, ce Tintin-là va vite, très vite, les coups de feu, les explosions, les batailles monumentales s’enchaînent, le spectateur aura peu de répit. Haddock et Sakharine ne se battent pas simplement à l’épée, ils utilisent pour leurs duels des armes pour le moins grandioses : parfois ce sont les bateaux qui sont envoyés l’un sur l’autre (l’abordage a rarement été aussi total), parfois ce sont des grues de chantier qui croisent le fer. Un énorme voilier fond sur une barque solitaire, un avion lutte contre les éléments, même le désert est le cadre d’un récit épique impressionnant, le danger est omniprésent, et ce sur tous les terrains qu’affrontent le reporter et son nouvel ami.

Mais l’action n’est jamais gratuite, Hergé avait su mettre au coeur de ses histoires des énigmes passionnantes, Spielberg a su faire de son adaptation un film mystérieux. Le spectateur ne perd jamais de vue l’enjeu, même au coeur des exploits les plus abasourdissants. Toujours on se pose des questions, toujours on a l’impression d’avancer dans la résolution de l’intrigue. Comme dans les Indiana Jones, quelque chose de très solennel, de presque mystique, est en train de se jouer. Le réalisateur d’E.T. nous émerveille comme dans ses premiers films, dépoussiérant les aventures de notre enfance et réussissant là où J.J. Abrams et son Super 8 avaient échoué.

Le moment de bravoure du film reste ce fabuleux plan séquence qui montre Tintin, le Capitaine Haddock, Milou, Dupont et Dupond, Sakharine, ses sbires et son oiseau se lancer à la poursuite des trois parchemins, descendant à toute vitesse et par les moyens les plus incongrus une ville construire sur une falaise, tandis qu’une rivière d’eau, libérée par la destruction d’un barrage, semble courser tout ce beau monde. La caméra est virevoltante (plus encore que dans le reste du film), le spectateur est accroché à son fauteuil, emporté dans un tourbillon d’aventure et d’excitation. Indiana Jones 4 est oublié, Spielberg nous livre enfin une épopée digne de son talent.

Une réserve cependant, et pas des moindres : l’utilisation de la Performance Capture qui donne à l’animation un résultat hybride étrange et pas forcément convaincant. Si les caractères et les réactions des personnages sont très réussis et leur apportent un certain relief, il n’en est pas de même du graphisme. Tintin est même assez moche.

Même si, quand on connait la bande dessinée par coeur, on regrette de ne pas être plus surpris et intrigués, on se laisse ramener en enfance avec un plaisir innocent. Une réussite presque totale.

Note : 7/10

Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne (titre original : The Adventures of Tintin: Secret of the Unicorn)
Un film de Steven Spielberg avec Jamie Bell, Andy Serkis et Daniel Craig
Film d’animation, Aventure – USA, Nouvelle-Zélande – 1h47 – Sorti le 26 octobre 2011

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