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Le Temps de l’aventure
Une banale histoire d’adultère parsemée de quelques échappées cocasses et émouvantes. L’atout numéro 1 du Temps de l’aventure : Emmanuelle Devos, qui mange l’écran. La principale souffrance du film : en dehors d’Emmanuelle Devos, rien ni personne n’arrive vraiment à exister.
Synopsis : Une journée. Un train. Deux inconnus. Des échanges de regards, le cœur qui bat. Le regarder partir, le perdre à tout jamais ou s’offrir au temps de l’aventure ? Et si la vie d’Alix basculait…
Ce qui rend Le Temps de l’aventure si particulier, c’est que Jérôme Bonnell semble sans cesse hésiter entre la solennité d’un coup de foudre et l’absurdité du quotidien. Les scènes les plus lourdes alternent avec des moments d’étrange légèreté, le burlesque chasse le drame quelques instants puis celui-ci revient, encore plus déterminé.
C’est notamment dans les parenthèses de solitude qu’Alix vit ses instants les plus fragiles. Une rencontre surréaliste avec sa sœur donne de l’air et de l’humour au récit. Un poteau ou une audition font le reste.
Mais quand Alix est avec Douglas, l’ombre du bonhomme pèse sur l’histoire, d’autant plus imposante que Gabriel Byrne parle anglais, qu’il est là pour un enterrement et qu’il a toujours le visage très fermé. Ce qui est particulièrement dommage, c’est que les deux univers du film, la romance et l’égarement, n’arrivent pas à s’interpénétrer, à l’exception notable de la séquence où Alix arrive devant l’église. Alors, la gêne et la surprise se mêlent dans un moment d’humour tendre renforcé encore par la présence embarrassante de Rodolphe.
Cette petite magie de l’instant se perd bientôt dans les formes convenues de l’aventure adultère, d’autant plus agaçante qu’il y a trop d’égoïsme (trop d’inconsistance, trop d’inconséquence) dans l’attitude d’Alix pour qu’on arrive à s’accrocher à son histoire. Tromper n’est pas un jeu.
Emmanuelle Devos est parfaite, délicate et instable, Gabriel Byrne est artificiel, trop calme, trop neutre. Le film se termine sur une ouverture qu’on imagine être un casse-tête déchirant pour chacun des protagonistes, et surtout pour Alix.
La romance du Temps de l’aventure se construit d’un bout à l’autre de motifs très ordinaires. On doit bien admettre cependant que le film est souvent juste et qu’il trouve, par moments, une savoureuse absurdité, comme si loin de l’amour, quand nous sommes abandonnés à nous-mêmes, plus rien n’avait vraiment de sens.
Note : 5/10
Le Temps de l’aventure
Un film de Jérôme Bonnell avec Emmanuelle Devos, Gabriel Byrne et Gilles Privat
Romance, Comédie dramatique – France – 1h45 – Sorti le 10 avril 2013
Macadam Cowboy
Alors que Dustin Hoffman réalise son premier film (Quartet), revenons à l’une des œuvres majeures qui marqua sa brillante carrière d’acteur. Macadam Cowboy fut le premier film classé X à obtenir l’Oscar du meilleur film. Dans cet anti-western, Joe Buck va vers l’est pour essayer de vivre grâce aux femmes. Le rêve américain perverti n’est plus alors que désillusion…
Synopsis : Joe Buck quitte le Texas pour New York, où il espère se faire entretenir par des femmes riches. A la place, il y rencontre Ratso, un petit italien chétif, boiteux et tuberculeux.
Un jeune texan naïf arrive à New York, sûr de faire fortune en tant que gigolo. Son périple se construit de déceptions et d’humiliations. Victime d’un passé douloureux, Joe Buck est d’abord d’un optimisme sans faille, avec sa gueule d’ange et son accoutrement de cow-boy, il se fait l’héritier des mythes américains : rien ne lui est impossible, le monde lui appartient.
Quand ses espoirs se confrontent à la dure réalité, ses difficiles expériences passées reviennent dans son esprit, comme pour démontrer le cycle infernal et multiforme de l’hostilité, qu’elle se développe à la campagne ou bien en ville. Ces souvenirs refoulés remontent jusqu’au spectateur sous la forme de flashbacks morcelés, nous communiquant ainsi l’ampleur du traumatisme.
Rarement la ville n’a été aussi cruelle au cinéma. Dans cette métropole indifférente et individualiste, les plus faibles ne survivent pas. Mais au bout de la marginalité, Joe Buck va gagner quelque chose de très rare dans ce monde: une amitié. La très belle musique ajoute à la mélancolie de l’ensemble et prépare un dénouement d’autant plus triste qu’il laisse flotter un léger optimisme.
John Schlesinger arrive à nous attacher à ses antihéros tout en détruisant le mythe du cow-boy américain. La séquence de fête psychédélique montre que les époques changent. La marche du temps ne se conforme à aucun idéal, elle détruit le passé et réinvente sans cesse le présent. Macadam Cowboy est à ce titre l’un des grands repères du Nouvel Hollywood : il s’affranchit des codes du cinéma classique pour s’attaquer à des sujets complexes et tabous. Quitte à livrer une histoire iconoclaste, parfaitement unique et profondément bouleversante.
Note : 8/10
Macadam Cowboy (titre original : Midnight Cowboy)
Un film de John Schlesinger avec Dustin Hoffman, Jon Voight
Comédie dramatique – USA – 1969 – 1h53
Oscars 1970 du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario adapté, Baftas 1970 du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur scénario, du meilleur montage et de la révélation de l’année (pour Jon Voight)
The Sessions
Prix du public au Festival de Sundance, The Sessions est inspiré de la vraie vie de Mark O’Brien et de son essai "On Seeing a Sex Surrogate". Et effectivement, malgré quelques maladresses, le film est authentique et attachant, donnant à partager sans pudeur ni sentimentalisme excessifs le malheur terrible de ne pas pouvoir séduire, de ne pas pouvoir faire l’amour.
Synopsis : Paralysé du cou aux orteils, le poète Mark O’Brien, confronté à sa virginité ainsi qu’à l’angoisse d’une vie sans plaisir charnel, retient les services de Cheryl, une thérapeute sexuelle…
Il y a tout juste un an, Hasta la vista se risquait déjà à aborder le sujet complexe et casse-gueule de la sexualité des handicapés. Le réalisateur belge Geoffrey Enthoven livrait alors une comédie, à mi-chemin entre le teen movie et le road trip d’initiation.
The Sessions prend le parti de la comédie dramatique et de la romance, entre réalisme et intimisme à la Sundance. La forme du récit est donc assez typique du cinéma indépendant américain mais le projet est sensible et souvent convaincant, le mérite en revenant notamment à John Hawkes. Le personnage qu’il interprète est bien dessiné, ni trop larmoyant, ni trop distant avec son handicap. On ne le sent jamais résigné, jamais effondré non plus. Il souffre sans que le film ne devienne mélodramatique, il vit tout ce qu’il peut vivre sans nous paraître artificiellement héroïque ou philosophe.
Ben Lewin saisit toute la complexité d’un homme qui fait tout ce qui lui est possible pour exister au-delà de son handicap, sans jamais lui enlever la conscience qu’il ne pourra jamais vivre comme il l’aurait rêvé. L’humour est un bouclier, l’esprit le sauve de l’anonymat. On croit tout du long à la profonde affection qu’il suscite, non pas parce qu’il est handicapé, mais parce qu’il est un homme sincère et attachant.
On est moins convaincu par Helen Hunt, qui parait souvent brutale et maladroite alors qu’elle est sensée être une professionnelle. Le métier de Cheryl est cependant l’une des découvertes et des véritables curiosités du film. De même, le personnage du prêtre semble superflu ou mal utilisé. En l’état, il pourrait simplement être un ami de Mark. La dimension religieuse est très anecdotique.
The Sessions est un petit film agréable, un peu inégal mais auquel on sait gré de ne pas tomber dans le pathos et de toujours être sincère, libre et parfois même touchant.
Note : 6/10
The Sessions
Un film de Ben Lewin avec John Hawkes, Helen Hunt et William H. Macy
Comédie dramatique – USA – 1h35 – Sorti le 6 mars 2013
Prix du Public au Festival de Sundance 2012
Touristes
En 2012 sont sortis au cinéma Kill List et Touristes. Le point commun de ces deux films? Ben Wheatley, un jeune réalisateur britannique très prometteur. Touristes est un road trip barré, un film de serial killer déguisé en comédie sociale, une petite pépite inattendue. C’est aussi le portrait malade d’une société fatalement individualiste et d’un idéal de vie riquiqui.
Synopsis : Tina vit seule avec une mère très envahissante. Chris décide de lui faire découvrir l’Angleterre à bord de sa caravane. Mais très vite, ces "vacances de rêve" dégénèrent…
Sous ses apparences de petit film barjot, Touristes a tout pour marquer durablement le spectateur. A mi-chemin entre la comédie d’humour noir, la romance déglinguée et le thriller miteux, le film de Ben Wheatley mélange les genres et s’aventure partout.
Les inquiétantes premières scènes dans une famille névrosée, l’attention du scénario pour les petits moments anodins du quotidien, enfin la mise en scène naturaliste, caméra à l’épaule, lumière crue, personnages médiocres, rappellent le drame social britannique. Quand le film disjoncte, à la grande surprise du spectateur non averti, quand l’intrigue glisse doucement de la folie douce d’antihéros ordinaires à la folie épicée d’amoureux imprévisibles, alors on frôle le film d’horreur.
Dans Touristes, Ken Loach rencontre Quentin Tarantino, et le mélange des deux est méchamment explosif. Tina & Chris, c’est la version détraquée de Bonnie & Clyde : ils ne sont pas beaux, ils ne sont pas sexys, ils n’ont pas d’ambition, la liberté qu’ils essaient d’atteindre est une liberté toute petite, toute ridicule, toute étouffante. Tina & Chris sont mesquins, jaloux, menteurs, misanthropes (et très attachants, surtout Tina, magnifiquement interprétée par Alice Lowe). Ils ne fuient pas la société, ils ne fuient pas pour s’affranchir d’une vie misérable : ils veulent juste visiter l’Angleterre tranquillement, ils ne sont que des touristes. Dans une semaine, ils rentreront sereinement chez eux.
Mais comme les amoureux hors-la-loi des grands road trips du cinéma américain, comme dans Bonnie & Clyde, La Balade sauvage, Sailor & Lula ou True Romance, ils essaient de construire une utopie à deux, ne reculant devant rien pour supprimer tout ce qui pourrait déranger leur idéal. Et tant pis s’il s’agit simplement de passer de bonnes vacances : n’est-ce pas finalement l’idéal le plus répandu dans une société du travail et de la consommation qui a perdu tout sens de l’engagement?
Dans une existence absurde où rien n’est plus important que de pouvoir profiter d’un repas au restaurant, d’une visite touristique, d’un bon emplacement de camping, des points et réductions que nous avons réussi à acquérir, il est insupportable de se voir gâcher l’un ou l’autre de ces bonheurs cruciaux. Pour quoi sommes-nous prêts à nous battre aujourd’hui? Non plus pour donner un sens à nos vies comme Bonnie & Clyde, mais pour défendre ce sens que nous avons enfin trouvé. Pour passer de bonnes vacances en amoureux. A l’heure de l’individualisme total, il ne s’agit plus de s’émanciper des normes, seulement de s’émanciper des autres, tous ces idiots qui nous gênent à accomplir notre rêve formaté. En 2012, l’essentiel est de croire qu’on s’accomplit et de le faire croire aux autres. En 2012, il n’y a plus rien de plus excitant ni de plus révolté que Tina & Chris.
Ben Wheatley arrive même à toucher par moments un romantisme sincère. Jusqu’à cette fin, plus étourdissante qu’il n’y parait. Certes, Touristes est un film drôle, pervers, méchant. Mais c’est aussi un film d’une grande intelligence et d’une grande sensibilité. Quand l’individualisme est érigé en règle de vie, il s’agit toujours et jusqu’au bout de se libérer des autres, de tous les autres. Quand l’aventure se termine, on sait que tout est bel et bien détraqué.
Note : 8/10
Touristes (titre original : Sightseers)
Un film de Ben Wheatley avec Steve Oram, Alice Lowe et Eileen Davies
Comédie dramatique – Royaume-Uni – 1h29 – Sorti le 26 décembre 2012
17 filles
A l’origine du film, un fait divers réel survenu aux USA en 2008. Les réalisatrices adaptent cette histoire à la ville dont elles viennent, Lorient, filmée comme un lieu de douce dépression quotidienne et de désillusion. 17 filles parle un peu d’espoirs déçus, d’utopie ratée. Mais il reste coincé dans le non-événement qu’il raconte et devient, à son image, purement anecdotique.
Synopsis : Dans une petite ville au bord de l’océan, 17 adolescentes d’un même lycée décident de tomber enceintes en même temps, dans l’incompréhension générale des adultes.
17 filles est un film un peu perdu entre le fait divers curieux, la chronique adolescente naturaliste et le mysticisme d’un acte de vie collectif. En choisissant de rester très objectives par rapport à leur sujet, en évitant d’adopter un point de vue marqué, en refusant tout jugement, les réalisatrices donnent au film une teinte presque documentaire.
Tous les adultes qu’elles mettent en scène sont perdus, impuissants face à ce phénomène qu’ils ne comprennent pas. Les jeunes filles, elles, semblent portées par une utopie qui leur permettrait d’échapper à un destin écrit d’avance et peu glorieux. Échapper au monde adulte en le court-circuitant, en devenant adulte avant de l’être.
17 filles pourrait alors être le portrait d’une opposition fondamentale et paradoxale : celle qui existe entre une jeunesse qui croit encore que tout est possible et des adultes résignés, bloqués dans des vies qu’ils n’ont pas voulues et dont ils ne souhaitent même plus sortir. Des adultes qui ont pourtant été jeunes, une jeunesse qui se débat pour ne pas être condamnée à se résigner à son tour.
Pourtant, le récit se fait trop souvent journal intime pour pouvoir être une analyse vraiment crédible d’un phénomène social saisissant. Et le réalisme social lui-même empêche 17 filles de s’élever vers des hauteurs plus éthérées. Du coup, on reste bloqué dans l’anecdote, dans la curiosité sans relief. 17 filles ont décidé de tomber enceintes en même temps, dans un même lycée. Il y avait certes l’espoir d’une utopie collective, il y avait certes l’espoir d’une aventure spirituelle. Mais comme les adolescentes, le spectateur est fatalement déçu, frustré. Finalement, le film n’est que ça : la mise en image d’un fait divers amusant.
Note : 4/10
17 filles
Un film de Muriel Coulin et Delphine Coulin avec Louise Grinberg, Juliette Darche, Roxane Duran, Esther Garrel, Yara Pilartz, Solène Rigot, Noémie Lvovsky et Florence Thomassin
France – Comédie dramatique – 1h27 – Sorti le 14 décembre 2011
Carnage
Roman Polanski adapte la pièce de Yasmina Reza Le Dieu du Carnage sans lui enlever sa dimension de huis clos théâtral. Le résultat est décevant : la réalisation est précise mais le projet manque cruellement de finesse. L’exercice tourne vite en rond, le spectaculaire l’emporte sur la démonstration et les clichés rendent l’étude de mœurs approximative.
Synopsis : Dans un jardin public, deux enfants de 11 ans se bagarrent et se blessent. Les parents de la "victime" demandent à s’expliquer avec les parents du "coupable"…
D’un côté, un couple bobo plein de suffisance, de l’autre, un ménage riche, traditionnel et sans remord. Deux types de bourgeois se rencontrent, les gauchistes et leur bonne conscience envahissante, les conservateurs et leur pragmatisme amoral.
La nervosité est palpable, le vernis social ne va pas tenir bien longtemps. C’est ce que filme Roman Polanski, le craquèlement progressif du paraître. Les politesses et les bienséances sont vite reléguées au second plan quand chacun se rend compte qu’il est allé trop loin, qu’il s’est trop mis à nu.
En chaque être humain réside un monstre. Caché derrière des codes sociaux plus ou moins rigides, celui-ci peut surgir quand on est poussé à bout. Le carnage est alors inévitable : le décalage trop longtemps imposé entre celui que nous sommes et celui que nous nous efforçons de paraître éclate avec d’autant plus de violence que les frustrations étaient importantes.
Le problème du dernier film de Polanski, c’est que l’évolution des attitudes manque trop souvent de subtilité. D’abord, parce que pour illustrer la perte de contrôle des personnages, le film se complait très vite dans le too much : les rires nerveux sont parfois interminables, les situations pathétiques sont appuyées et répétées d’un personnage à l’autre, les exaspérations sont trop attendues et trop illustratives pour ne pas perdre beaucoup en crédibilité.
Ensuite parce qu’on sait très vite où le scénario veut aller et que celui-ci s’y dirige sans réelle surprise et sans réelle habileté. Bientôt, les échanges tournent en rond, il n’y a plus grand chose à démontrer.
Enfin, et c’est sans doute le principal reproche qu’on peut faire à Carnage, le film se vautre de temps en temps dans des clichés ennuyeux. Après un affrontement gauche-droite pas inintéressant, le pugilat se transforme d’un coup en guerre des sexes très convenue. La description est alors complètement caricaturale : les femmes devenues hystériques se soutiennent contre des hommes qui se proposent whisky et cigare.
Le personnage de John C. Reilly, un type brave et mou qui se métamorphose au milieu de la scène en gros con macho, vogue d’un stéréotype à l’autre sans jamais parvenir à nous intéresser. Pire encore, l’évolution du personnage nous paraît parfaitement invraisemblable. Christoph Waltz joue le cynisme avec assez de talent pour que l’archétype qu’il représente ne perde jamais de sa consistance. Même constat pour Kate Winslet : la femme d’intérieur arrangeante qui se laisse déborder par des émotions trop longtemps contenues est souvent crédible.
C’est tout de même Jodie Foster qui campe le personnage le plus intéressant : Penelope Longstreet représente le principal intérêt du film. Cette femme est d’abord haïssable : remplie de bonne conscience et de bonnes intentions, trop fière de sa supériorité supposée, elle est la seule à ne pas se rendre compte qu’elle est comme les autres. Elle revêt un masque de grandeur d’âme et d’amabilité mais sa position est essentiellement égoïste. Elle semble simplement cacher son intérêt propre derrière l’intérêt général, ses raisons propres derrières la raison universelle.
Et pourtant, malgré ses rancœurs, malgré son arrogance, elle est la seule à faire des efforts, la seule à se battre encore, la seule à vouloir tenir des idéaux, même si elle n’est pas à la hauteur de ce qu’elle prétend. Elle est la seule à ne pas avoir renoncé. Il est bien plus facile d’afficher son cynisme que de se battre pour ce qu’on croit juste. Il est bien plus facile d’assumer sa mauvaise conscience et son égoïsme que d’essayer d’en faire quelque chose de positif, de continuer à lutter pour des principes, même si on n’est pas parfaitement capable de les assumer.
Le fonctionnement du monde repose sur une énorme hypocrisie morale : les appels incessants de l’avocat rappellent que les adultes luttent avec des moyens qui ne correspondent plus du tout aux valeurs qu’ils enseignent à leurs enfants.
Chacun assume maintenant son égoïsme, le chacun pour soi est la règle d’or. L’attitude des gouvernements, celle des entreprises, celle des individus, reposent toujours en grande partie sur l’injustice. Dans une société dans laquelle l’éthique n’est même plus un voeu pieux, à peine une façade superficielle, le vivre-ensemble est un songe, et le monde est voué au carnage. Derrière l’hypocrisie consensuelle, il y a la caméra légèrement mouvante de Polanski qui donne la nausée et rappelle l’ébriété des personnages. Mais qui souligne aussi que les bases de la société sont très branlantes. C’est cette instabilité qui fait l’objet de Carnage. Malheureusement, la mascarade sur laquelle repose le contrat social est dépeinte de manière assez grossière.
Note : 4/10
Carnage
Un film de Roman Polanski avec Jodie Foster, Kate Winslet, Christoph Waltz et John C. Reilly
Comédie dramatique – France, Allemagne, Pologne, Espagne – 1h20 – Sorti le 7 décembre 2011
Les Adoptés
Mélanie Laurent passe à la réalisation avec l’évidente envie de faire un film "spécial", un beau film qui lui ressemblerait. Trop appliquée, elle étouffe son histoire d’artifices convenus et finit par donner le sentiment de vouloir faire pleurer à tout prix mais d’avoir peu à raconter.
Synopsis : Dans une famille de femmes soudées, l’une d’elles tombe amoureuse, l’équilibre se fragilise. Le destin va bientôt imposer une nouvelle réalité, encore plus compliquée.
La première partie du film pourrait presque être charmante. Pourquoi alors tout parait-il artificiel? Les tics empruntés au cinéma indépendant américain sont très visibles. Accumulés, ils créent une histoire non pas sans idée mais bien sans magie. On pense beaucoup à Beginners (déjà interprété par Mélanie Laurent) qui semblait courir en vain après la recette de Garden State.
Il y a beaucoup d’éléments séduisants, entre tendresse et humour, mais la chronique d’une vie faite de hauts et de bas, de bonheurs et de désillusions, reste très convenue. La voix off n’arrange rien, elle finit d’enfoncer le film dans les lieux communs du genre. L’image trop travaillée, les décors trop parfaits, la lumière trop esthétisante envahissent l’écran. Les plans, trop beaux, trop ralentis, trop contemplatifs, manquent d’authenticité. A trop vouloir donner du corps à son film, Mélanie Laurent lui enlève son âme.
Audrey Lamy est comme toujours impeccable, Denis Menochet, qu’on avait remarqué dans Le Skylab, a bien plus de présence que Marie Denarnaud, qui passe son temps à minauder en Audrey Tautou au rabais. L’histoire d’amour racontée en 10 minutes est à l’image du film : quelques instants drôles ou légèrement émouvants et beaucoup de clichés.
Et puis, alors que le film s’enlise dans un flagrant manque d’enjeu, la tragédie qu’on n’attendait plus vient relancer le tout. Le plan de l’accident surprise, déjà vu récemment dans plusieurs films, et presqu’à l’identique dans Un jour, marque le début d’un autre film. A partir de là, il ne se passe plus rien : les personnages trainent leur tristesse et leurs souvenirs nostalgiques avec l’évidente mission de faire pleurer le spectateur. La seconde partie des Adoptés est tire-larmes à l’excès, un mélo dans lequel on n’évite jamais le pathos.
Rien ne nous sera épargné, ni les flashbacks heureux, ni les visions intérieures larmoyantes, ni les violentes crises de pleurs. La réalisatrice n’hésite pas à en rajouter dix couches, elle répète encore et encore le même drame dans un flot de séquences similaires, espérant avoir tout le monde à l’usure, même les coeurs les plus endurcis. Le petit garçon devient lui-même le prétexte pour une séquence pathétique de plus, que Mélanie Laurent a voulu insoutenable. Elle épuise ainsi toutes les façons de signifier le même drame. C’est long, c’est long, c’est très très long.
Il semble que le véritable sujet du film aurait dû être l’adoption de l’autre, la construction des relations, des familles et des amitiés. Ce tissu de liens qui construit notre vie et nous arrache à notre solitude existentielle. Et dans les meilleurs cas, les relations fusionnelles, avec leur lot de déceptions et de frustrations certes, mais aussi avec le sentiment de plénitude qu’elles créent en nous. Si on dépouillait le film de tous les chichis du début et de tout le sentimentalisme de la fin, alors Les Adoptés pourrait effectivement toucher assez juste quand il raconte les relations de Lisa et de Marine, de Marine et d’Alex et, pour finir, de Lisa et d’Alex. C’est dire que Les Adoptés n’est pas un film vide. Simplement, c’est un film prétentieux et racoleur, et c’est donc un film qui sonne faux.
Note : 3/10
Les Adoptés
Un film de Mélanie Laurent avec Mélanie Laurent, Denis Ménochet, Marie Denarnaud, Clémentine Célarié et Audrey Lamy
Comédie dramatique – France – 1h40 – Sorti le 23 novembre 2011
La Source des femmes
Comme toujours, Radu Mihaileanu construit son film avec des rires et des drames, entre tragédies individuelles et fortes problématiques historiques. Et toujours 2 recettes principales : un groupe d’acteurs qui fait des étincelles et une énorme dose d’humanisme. Ici, elle rend le film quelque peu indigeste, sympathique mais légèrement caricatural et forcément inégal.
Synopsis : Quelque part entre l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Les femmes vont chercher l’eau à la source, en haut de la montagne. Leila, jeune mariée, propose aux femmes de faire la grève de l’amour : plus de sexe tant que les hommes n’apportent pas l’eau au village.
Depuis quatre films, Radu Mihaileanu démontre son talent pour faire jaillir la vie et le folklore dans un groupe à fort ancrage culturel. Ici, il s’intéresse aux arabes, sans préciser si le village se trouve au Maghreb ou au Moyen-Orient. Le réalisateur de Train de Vie décide une nouvelle fois de traiter son histoire comme une fable symbolique, un rêve fait de réalité et d’imagination qui n’est pas sans rappeler un autre film sorti quelques semaines auparavant et soulignant aussi le clivage hommes-femmes dans une société arabe : Et maintenant on va où?.
Radu Mihaileanu tombe d’ailleurs dans les mêmes pièges que Nadine Labaki, livrant un portrait manichéen de la guerre des sexes, auquel n’échappe vraiment que Sami, l’instituteur du village. Pourtant, l’idiotie des hommes et la fraîcheur des femmes est ici moins systématique que dans Et maintenant on va où?. Le film de la réalisatrice libanaise était bien plus gênant : toutes les femmes étaient héroïques, tous les hommes étaient stupides, et la paix des peuples ne devenait qu’un prétexte à la guerre des sexes.
La Source des femmes est bien plus honnête car il ne se trompe pas de sujet : son titre déjà annonce la couleur, il s’agira bien de féminisme, Radu Mihaileanu n’a aucune intention de le dissimuler derrière un propos plus vaste et consensuel. Bien plus honnête aussi parce qu’il montre un clivage à l’intérieur même de la communauté des femmes : certaines sont conservatrices et sont aussi bornées que les hommes eux-mêmes. Quant à la gent masculine, c’est par sa frange progressiste que la femme pourra s’émanciper puisque l’éducation lui est pour le moment inaccessible. Sami est le type même de l’homme éclairé qui veut donner aux femmes les outils pour penser par elles-mêmes. Et d’autres hommes répugnent à punir les femmes, comme le facteur ou le père de Sami.
L’énergie extraordinaire que Mihaileanu sait communiquer à ses actrices trouve cependant sa limite dans la manière qu’il a de grossir les traits jusqu’à étouffer toute possibilité de subtilité. A force d’en faire trop tout le temps, le réalisateur du Concert perd son film dans une soupe de bons sentiments. C’est d’autant plus dommage que sa démonstration ne manque ni de conviction, ni d’intelligence.
Le combat qu’il propose et l’évidence avec laquelle il montre la nécessité de se rebeller finit tout de même par emporter notre sympathie. Et tant pis s’il nous force un peu la main.
Note : 5/10
La Source des femmes
Un film de Radu Mihaileanu avec Leïla Bekhti, Hafsia Herzi et Biyouna
Comédie dramatique – France – 2h04 – Sorti le 2 novembre 2011
Les Géants
Trois jeunes adolescents abandonnés dans des paysages presque mystiques, luttant contre une humanité violente et désolée. Trois points de lumière qui essaient de rendre leur destin meilleur. Les Géants, c’est la version belge et dépressive de Super 8. Quelques moments de grâce s’échappent parfois de cette longue étendue d’ennuis qu’est l’enfance selon Bouli Lanners.
Synopsis : C’est l’été, Zak et Seth se retrouvent seuls et sans argent dans leur maison de campagne. Avec un autre ado du coin, ils vont vivre la grande et périlleuse aventure de leur vie.
Tout est presque normal et pourtant tout est étrange dans ce film singulier, petite fable minimaliste qui associe une ambiance de western crépusculaire à la douce dinguerie dépressive qui parcourt le cinéma belge.
D’abord, la situation de base, présentée comme une évidence mais qui ne finit pas de nous interroger tout au long du film. Deux jeunes garçons, peut-être fils d’ambassadeurs, sont laissés seuls au milieu de nulle part, sans argent, sans vrai moyen de subsistance, comme abandonnés à leur désœuvrement. L’absurdité est totale : tels Vladimir et Estragon dans la célèbre pièce de Beckett, les deux enfants attendent Godot, c’est-à-dire une mère qui se contente de passer un rapide coup de fil tous les trois jours pour dire qu’elle ne peut pas venir les chercher tout de suite.
Ensuite, les personnages, typiques des rencontres absolument inattendue qu’on peut faire dans les films de Kervern et Délépine, dans ceux du trio Abel-Gordon-Romy ou déjà dans ceux de Bouli Lanners. Légèrement moins drôles que d’habitude cependant. Ici, l’accent est mis sur la violence et le désespoir ou, a contrario, sur l’innocence et la bonté. Quoi qu’il en soit, le monde des adultes semble condamné. Seuls les enfants sont encore des êtres de lumière. Seuls, ils portent l’espoir d’une humanité meilleure.
Enfin, il y a l’histoire qui n’avance pas. Rien ou presque rien ne se passe dans Les Géants. Il s’agit plutôt d’un tableau, de la description tendre de trois êtres magnifiques (et il faut dire que les trois acteurs ont des vraies têtes d’ange et qu’ils sont toujours crédibles quand ils se débattent dans cet univers insensé et hostile). Le film est une succession de moments volés à la jeunesse, une jeunesse qui hérite malgré elle d’un monde assez moche et qui essaie de vivre, de rire, et d’aimer malgré ça.
Le cinémascope donne l’illusion d’une issue : quelque part, à l’ouest peut-être comme autrefois, il y a le rêve d’une vie meilleure. Le film ne peut qu’aboutir à la fuite : dans ce cadre-là, il n’y a rien à espérer.
Le principal problème des Géants de Bouli Lanners, c’est que l’univers créé n’a rien de fondamentalement différent de ceux qu’on a déjà découverts dans de nombreux films belges depuis dix ans. A force de se répéter, ce cinéma-là devient une sorte de marque déposée, un filon qu’on pourrait exploiter encore longtemps mais qu’il n’est pas toujours évident de renouveler. Des êtres perdus rencontrent des êtres étranges qui leur nuisent ou leur apportent leur aide. Ici, il s’agit aussi d’enfance, d’innocence et d’espoir. C’est intéressant, parfois vraiment juste, mais souvent lent et un peu vide. Et à force de tourner en rond, ça ne va nulle part. C’est dommage, quand on voit la puissance dégagée par ces trois adolescents.
Note : 4/10
Les Géants
Un film de Bouli Lanners avec Zacharie Chasseriaud, Martin Nissen et Paul Bartel
Comédie dramatique – Belgique – 1h25 – Sorti le 2 novembre 2011
Prix SACD et Art Cinema Award à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2011
Et maintenant on va où ?
Grande réussite de comédie et de tragédie entremêlées, le second film de Nadine Labaki livre malheureusement un propos au mieux maladroit, au pire scandaleux. Si la réalisatrice renvoie dos à dos les différentes religions et appelle de ses vœux la paix entre les peuples, elle nous montre ici son véritable ennemi : la gent masculine.
Synopsis : Au Liban, un village isolé, cerné par des mines. les femmes chrétiennes et musulmanes complotent pour empêcher les hommes de se battre. Jusqu’au jour où un drame surgit…
A mi-chemin entre la fable universelle et le naturalisme cru des guerres de religion, Et maintenant on va où ? trouve un équilibre juste et plaisant. Si certains effets n’étaient pas forcément utiles pour appuyer la poésie de l’histoire (les parties chantées notamment), on ne peut pas nier le talent de Nadine Labaki pour passer de situations burlesques hilarantes à des moments d’inquiétude et d’intense émotion.
La troupe d’acteurs est excellente, les gags désamorcent la tragédie sans jamais lui enlever de sa gravité. On ressent beaucoup d’authenticité dans les dialogues, dans les péripéties parfois drôles, parfois dramatiques, le film capte avec subtilité la proximité menaçante qui existe entre les blagues potaches et la rancune tenace, entre la camaraderie et l’hostilité franche. Une simple broutille peut alors transformer les moindres enfantillages en lutte armée, l’amertume n’est jamais loin, toujours prête à ressortir, décuplée, sous le visage de la haine. Le film illustre avec intelligence le processus de l’escalade : un détail insignifiant fait passer les hommes des chamailleries de la cour de récréation aux meurtres les plus abominables. La paix est un équilibre toujours précaire.
Pourtant, le propos, sous ses airs d’évidence, laisse un malaise désagréable.
Premièrement, parce que pendant la grande majorité du film, la seule solution envisagée contre la guerre est de distraire les belligérants, d’abord en leur cachant les informations importantes sur le monde qui les entoure, ensuite en les trompant, enfin en essayant de leur changer les idées, grâce au sexe et à la drogue notamment. C’est-à-dire, éviter la guerre en utilisant l’ignorance, le mensonge, la bêtise, l’insouciance, les plaisirs égoïstes, voire même la force. Ces méthodes naïves sont forcément inefficaces dans le temps et, pire, dangereuses. Heureusement, le film, devant l’échec de ces manœuvres grossières, propose finalement une solution aussi absurde que poétique.
Deuxièmement, et c’est ça le plus grave, parce qu’ici, sortir d’une opposition (chrétiens/musulmans) suppose en exacerber une autre (homme/femme). A tel point qu’on peut se demander si Et maintenant on va où ? n’est pas d’abord un film féministe avant d’être un film contre les conflits interreligieux. On est sûr en tout cas que remplacer la guerre des peuples par celle des sexes est une énorme idiotie qui fait perdre toute crédibilité au propos. Mis à part le prêtre et l’imam, les hommes du film sont tous puérils, violents, idiots, ridicules et dangereux. On est indigné de voir qu’il serait toujours nécessaire, pour apaiser un conflit, de trouver d’autres clivages, d’autres cibles contre lesquelles se battre.
Malgré son charme indiscutable et cette fin d’une intelligence bien plus complexe qu’elle n’y parait d’abord, on reste très sceptique devant ce portrait finalement manichéen (c’est un comble!) d’une société où la sagesse est systématiquement le propre de la femme et la bêtise celui de l’homme.
Note : 5/10
Et maintenant on va où?
Un film de Nadine Labaki avec Nadine Labaki, Claude Msawbaa, Leyla Fouad
Comédie dramatique – France – 1h50 – Sorti le 14 septembre 2011
Habemus Papam
Nanni Moretti avait un sujet passionnant, il en a fait un film plutôt longuet. Certes c’est gentil (trop gentil même pour créer la polémique) mais c’est loin d’être incisif. Le réalisateur italien choisit la dérision et enferme ses personnages dans des comportements infantiles. Jusqu’à une dernière scène très réussie.
Synopsis : Après la mort du Pape, le Conclave se réunit afin d’élire son successeur. Mais le souverain élu ne semble pas prêt à supporter le poids d’une telle responsabilité…
Habemus Papam a sans doute l’un des pitchs les plus originaux, amusants et intelligents de l’année. Et si à la mort d’un pape, son successeur, élu par le conclave, se trouvait écrasé par l’ampleur de sa tâche? Et s’il se sentait incapable d’assumer le rôle pour lequel il a été choisi?
Si le nouveau souverain pontife refusait de se présenter à ses fidèles, les quelques jours d’indécision qui s’ensuivraient laisseraient un milliard de catholiques orphelins, dans l’incompréhension d’un pape qui souhaite préserver son anonymat.
Mais ce n’est pas tant la détresse des croyants qui intéresse Nanni Moretti que celle du pape lui-même et de ses cardinaux. Le film déroule alors deux parties bien distinctes: d’un côté, il suit le pape et ses déambulations dans Rome tout autant que dans ses angoisses, de l’autre il raconte l’attente des cardinaux, enfermés dans les palais pontificaux du Vatican.
Ce qui amène Habemus Papam à alterner deux tons assez différents : le pape, en pleine remise en question existentielle, s’enfuit, se cherche sans se trouver, revient à sa première passion, le théâtre, s’essaie à l’anonymat pour pouvoir se mêler aux gens et vivre de nouveau dans la simplicité et la découverte des autres. Les cardinaux, inquiets, essaient de tuer le temps. Sous la férule d’un psychologue athée enfermé avec eux parce qu’il a été mis dans le secret (et interprété par Nanni Moretti lui-même), ils organisent un tournoi de volley-ball, avec comme objectif un peu idiot de redonner du courage au pape qu’ils croient enfermé dans sa chambre.
Ce qui gêne dans ce film, c’est d’abord ce temps à tuer qui n’est pas toujours bien utilisé. Les errements du pape deviennent vite répétitifs et son cheminement ne le mène à rien. Le personnage n’avance pas et se révèle très peu, les scènes dans lesquelles il promène son regard perdu de chien battu finissent par être vite lassantes. Du côté des cardinaux, ce n’est pas beaucoup plus intéressant : Nanni Moretti, sorte de Woody Allen au ralenti, se moque de la religion et de la psychanalyse et dresse des portraits de cardinaux assez sommaires puisqu’ils se retrouvent tous noyés dans une masse impersonnelle qui évoque plus les Schtroumpfs que des individus de chair et de sang.
En voulant leur rendre leur humanité, le réalisateur italien les a surtout infantilisé : ces gamins gentils et irresponsables, qui ont déjà fait de l’élection une mascarade ridicule, forment un bloc qui s’oppose au pape qu’ils ont choisi comme dans le Maillon faible, autant pour se protéger eux-mêmes que pour se débarrasser de lui. Ce pape, sorti de la masse, devenu subitement seul, ressemble lui aussi à un enfant, timide, incapable de soutenir les ambitions que ses parents (ou ses cardinaux) ont placé en lui. Un enfant qui fugue et supplie qu’on le laisse tranquille.
Nanni Moretti se moque, certes gentiment, de tous ses personnages, ce qui l’empêche de traiter sérieusement son sujet : l’absence du nouveau pape pourrait avoir des conséquences énormes et passionnantes, mais le réalisateur passe à côté, trop occupé à sa farce. La critique du pouvoir devient elle aussi plutôt puérile.
Habemus Papam se relève dans la scène finale, sans doute l’une des plus intenses de l’année. Un frisson parcourt alors la salle. On dirait que le film devrait commencer là, ou alors que tout ce qui a précédé était une introduction pour cette séquence. Dommage que le reste du film soit loin d’avoir la même puissance.
Note : 4/10
Habemus Papam
Un film de Nanni Moretti avec Michel Piccoli, Nanni Moretti, Jerzy Stuhr et Renato Scarpa
Comédie dramatique – Italie, France – 1h42 – Sorti le 7 septembre 2011
Les Valseuses
Avec plus de 5 millions d’entrées, Les Valseuses est l’un des plus grand succès français des années 70 et un film totalement culte qui décrit l’état de la jeunesse après 68, une liberté fabuleuse et forcément quelques dérives. A l’opposé des codes bourgeois, Jean-Claude et Pierrot ne vont nulle part, ils vivent l’instant, même s’il ne doit pas durer. Avec une intensité extraordinaire.
Synopsis : Liés par une forte amitié, deux révoltés en cavale veulent vivre à fond. Cette fuite sera ponctuée de provocations, d’agressions et de tendres instants de bonheur éphémère.
Rarement un film a aussi bien capté l’insouciance. Les jeunes héros sont certainement désœuvrés, mais il y a en eux tant de liberté, d’anticonformisme, qu’on se met à les admirer, malgré leur inconscience, malgré leur relatif machisme, malgré leurs erreurs. Et justement, grâce à leurs imperfections.
Le film, très bien dialogué, très drôle, enchaîne les séquences magnifiques. Le début avec Ursula, tendre et amusant. Une scène de train où une petite bourgeoise (Brigitte Fossey) est ramenée à la vie et au plaisir. Les deux truands perdus dans une station balnéaire vide. Les deux mêmes découvrant la frigidité maladive de Marie-Ange.
Puis la rencontre avec Jeanne Moreau, belle et dramatique, une parenthèse grave et mélancolique qui confronte l’innocence des deux jeunes hommes aux désillusions qui viennent avec l’âge. Quelque chose d’horrible parcourt alors le film, comme une prise de conscience de l’insignifiance de la vie, qu’on pourrait résumer ainsi : faire l’amour et mourir.
Les Valseuses essaie d’oublier ce frisson d’angoisse pour reprendre sa route lumineuse vers le plaisir. Celui de la femme est affirmé dans un moment drôle et magique. Suit un meurtre inattendu qui rappelle la candeur des deux amis.
Les vols successifs de voiture (avec apparitions de Gérard Jugnot puis de Thierry Lhermitte) permettent au bonheur de reprendre le dessus sur les aléas de la vie et aux marginaux de se moquer des bourgeois et de leur vie étriquée. A ce titre, la rencontre avec Isabelle Huppert, toute jeune, est un moment de folie libératrice. Avec Les Valseuses, le sexe reprend ses droits : drôle, essentiel, excitant, stimulant.
Le film est aérien, parfois grave, souvent drôle, totalement libre mais traversé aussi de fulgurances plus pesantes. Un hymne au plaisir et au mouvement, une fureur de vivre à tout prix, une volonté de profiter à fond de chaque instant, car sinon il ne reste que de l’absurdité.
"On n’est pas bien? Paisibles? A la fraîche? Décontractés du gland? Et on bandera quand on aura envie de bander."
Note : 9/10
Les Valseuses
Un film de Bertrand Blier avec Gérard Depardieu, Miou-Miou, Patrick Dewaere, Jeanne Moreau, Brigitte Fossey et Isabelle Huppert
Comédie dramatique – France – 1h55 – 1974
La Guerre est déclarée
Un jeune couple confronté au cancer de leur petit garçon de 18 mois. Un sujet très casse-gueule que Valérie Donzelli traite sans plonger dans le mélodrame ou le docu-fiction. La Guerre est déclarée est une belle histoire d’amour, un Roméo et Juliette du XXIème siècle. Un amour qui est forcément une tragédie, et une tragédie qui oublie (un peu trop) d’en être une. Un film-plume.
Synopsis : Un couple, Roméo et Juliette. Un enfant, Adam. Un combat, la maladie. Et surtout, une grande histoire d’amour, la leur…
Valérie Donzelli a la bonne idée de ne pas nous imposer son histoire vraie. Certes, c’est une histoire vraie et presque tout le monde le sait. Certes les interprètes reprennent leur propre rôle, certes le scénario est (forcément) très documenté. Mais le film en lui-même ne le mentionne jamais, au contraire La Guerre est déclarée s’éloigne constamment du cinéma-vérité pour imposer la fiction. L’histoire contée pourrait finalement être vraie ou fausse, elle est forcément vraie puisqu’il s’agit d’une oeuvre de cinéma. Ce qui s’est vraiment passé n’a que peu de rôle à jouer là-dedans, si ce n’est en tant qu’inspiration.
L’histoire vraie du film, ce n’est donc pas celle de Valérie Donzelli et de Jérémie Elkaïm, c’est celle de Roméo et Juliette. Le choix des prénoms n’est pas innocent : Roméo et Juliette, c’est déjà une autre histoire, celle de l’amour qui lutte. La réalisatrice n’a pas fini d’inscrire son film dans la fiction et dans l’universel, elle prénomme l’enfant Adam, le premier homme, forcément mythologique, à mille lieux de toute réalité palpable. La réalisation, très libérée, rapproche encore un peu plus le film de la fable enchantée : Valérie Donzelli se permet tout, plans inventifs, images magnifiées, scènes fantasmées, ralentis victorieux, même une partie chantée qui rappelle Christophe Honoré.
La musique est omniprésente (et particulièrement importante ici pour accompagner les émotions des personnages), les couleurs sont chatoyantes, même les personnages secondaires ont quelque chose d’irréel en eux, ils sont les archétypes bienvenus d’un univers où la réalité se ressemble et se surpasse, bref d’un univers de cinéma.
Pour renforcer cette impression de conte sur la lutte éternelle entre l’amour et la mort, l’histoire prend souvent appui sur des voix off qui comblent les ellipses ou expliquent les ressentis des personnages. On ne triche pas : La Guerre est déclarée n’est pas une histoire vraie, il y a entre nous et la fable un narrateur, et même plusieurs narrateurs, puisque trois voix se succèdent. Les héros sont plus que jamais des personnages plutôt que des personnes dont on ferait un biopic, Roméo et Juliette et Adam, et toute la bande qui les entoure, famille et amis, autant de personnages secondaires qui apportent la vie à cette histoire sans jamais nous détourner de l’essentiel : non pas la maladie d’Adam, comme essaie habilement de nous le faire croire le film, mais la lutte d’un couple, pour sauver leur fils certes, mais avant tout pour sauver leur amour. D’une certaine façon, toute l’histoire aurait été possible sans que l’enfant tombe malade. La maladie est un facteur aggravant, une situation qui exacerbe les problématiques quotidiennes d’un couple qui voudrait durer, un contexte qui place les difficultés habituelles de l’amour (égoïsme, temps qui passe et qui éloigne, enfermement, ennui, disputes, argent…) dans un état d’urgence absolue.
Alors non, Valérie Donzelli ne nous rend pas otage de l’histoire forcément poignante d’un gamin qui contracte une maladie grave. Elle a l’intelligence de désamorcer tout suspense quant à la survie d’Adam dès la première image du film. Oui, Adam survivra, La Guerre est déclarée ne sera pas un thriller sur un couple qui lutte pour la vie de leur enfant, ce sera l’histoire d’une autre guerre, l’histoire d’un amour et de ses difficultés, l’histoire d’une course effrénée contre la vie qui essaie toujours de nous rattraper, quand ce n’est pas la mort.
Car c’est bien ce qu’on retient de La Guerre est déclarée : Roméo et Juliette semblent passer le film à courir, autant pour sauver leur gamin que pour continuer à vivre malgré ce qui leur tombe dessus. Ils courent pour ne pas se laisser accabler, ils courent pour vivre et pour se rappeler qu’ils vivent, donc que tout est possible.
L’énergie de ce film est indéniable, il y a là quelque chose de différent et donc d’admirable dans le paysage du cinéma français. Que manque-t-il alors pour que ce soit un vrai chef d’oeuvre? Sans doute une mise en perspective plus audacieuse qui permette de dépasser l’anecdote et de vraiment toucher l’universel auquel aspire la réalisatrice.
La Guerre est déclarée est un film éminemment sympathique, rempli de scènes drôles, touchantes ou singulières, notamment lorsque Juliette part pour Marseille voir le neurologue, apprend la maladie de son fils, s’enfuit dans les couloirs de l’hôpital (les 15 plus belles minutes du film), puis se reprend et transmet la nouvelle qui se répand comme une traînée de poudre, multipliant les réactions d’effroi parmi les personnages. C’est frais, c’est lumineux, c’est pop et c’est un peu gadget aussi. Les séquences se succèdent à l’image de celle-ci, si légères que le film finit par manquer un tout petit peu de consistance.
La Guerre est déclarée est un beau film d’amour déguisé en drame familial et médical. Peut-être parce que dans chaque amour il y a l’espoir d’être une famille et la crainte que ça doive se finir. Chaque rencontre amoureuse est une déclaration de guerre contre tous les écueils qui vont forcément se présenter. La vraie guerre annoncée par le titre est là, le vrai suspense du film aussi : Roméo et Juliette peuvent-ils survivre (ensemble) à tout ce qui s’abat sur eux? La réponse, c’est ce film aérien et un rien insignifiant.
Note : 7/10
La Guerre est déclarée
Un film de Valérie Donzelli avec Valérie Donzelli, Jérémie Elkaïm et César Desseix
Comédie dramatique – France – 1h40 – Sorti le 31 août 2011
We Want Sex Equality
Une histoire vraie. En 68, des ouvrières se sont battues pour l’égalité des sexes. We Want Sex Equality. Un récit trop pédagogique, un propos trop évident. Le film se limite au programme annoncé par son titre. Aucun cliché n’est évité. Une adaptation parfaitement sage et (donc) parfaitement inutile.
Synopsis : Printemps 68, Angleterre. Une ouvrière découvre que les hommes sont mieux payés que les femmes. En se battant pour elle et ses copines, elle va simplement changer le monde.
On ne niera pas que le film communique une certaine bonne humeur pour une cause évidemment juste. On ne niera pas non plus qu’il y a une certaine beauté à montrer un tel engagement pour des idéaux, envers et contre tout, et surtout au mépris des drames individuels et des difficultés personnelles.
Nigel Cole arrive-t-il à dépasser son simple sujet, ce simple titre en forme de revendication? Non. Tout est là. We want sex equality. Malheureusement, si le propos ne dépasse pas cette phrase, nul doute qu’il n’y a pas matière à faire un film.
C’est maladroitement que le réalisateur essaie de nous plonger dans des digressions assez inintéressantes : le drame de Connie est construit de manière brutale et artificielle et on comprend bien trop vite où le film veut nous emmener; les prétentions de Sandra sont tout aussi attendues et dérisoires; le personnage bienveillant et malin de la ministre est un cliché terrible qui discrédite presque l’honnêteté du film; quant à la femme d’un des directeurs de Ford, on comprend bien vite que son personnage va avoir un rôle à jouer et quand on découvre de quelle manière elle est liée aux revendications, on a envie de rire tellement les ficelles sont visibles.
Toutes ces petites péripéties sont grossièrement superposées, traitées les unes après les autres et désamorcées aussitôt : Connie se réconcilie avec Rita en un plan, un autre plan permet de signifier le soutien de Lisa à Rita devant les yeux médusés de son mari, un troisième montre comment Sandra se repent et reprend le combat. Quant à l’histoire de la mère d’Albert, on l’entend avec un long soupir d’ennui agacé. Sur un tel sujet, on était en droit d’attendre mieux qu’une fable simpliste. A trop vouloir être éloquent, Nigel Cole plombe le film. On comprend tellement ses intentions et l’illustration sage qu’il fait de son propos qu’on ne peut jamais adhérer. Un film plutôt idiot.
Note : 1/10
We Want Sex Equality (titre original : Made in Dagenham)
Un film de Nigel Cole avec Sally Hawkins, Bob Hoskins et Rosamund Pike
Comédie dramatique – Royaume-Uni – 1h53 – Sorti le 9 mars 2011
4 Aventures de Reinette et Mirabelle
Après 6 Contes Moraux et 6 Comédies et Proverbes, et avant les Contes des quatre saisons, Eric Rohmer propose en un seul film 4 "aventures", autant de court-métrages et de courts contes moraux qui étudient la puissance et l’impuissance des mots, la puissance et l’impuissance du silence. Et la difficulté de comprendre l’autre tout autant que de s’en faire comprendre.
Synopsis : 4 contes: "L’Heure bleue", "Le Garcon de cafe", "Le Mendiant, la Cleptomane, l’Arnaqueuse", "La Vente du tableau" qui suivent 2 jeune filles à la campagne ou à Paris.
4 court-métrages mettant en scène deux mêmes personnages, Reinette la campagnarde, peintre à ses heures, intuitive et très nature, et Mirabelle, étudiante parisienne, cultivée et calme. Les deux jeunes femmes deviennent amies au début du film, en pleine campagne, et deviennent colocataires à Paris dans la suite de leurs aventures.
Chaque court-métrage est un conte moral indépendant, comme Rohmer en avait déjà fait 6 au début de sa carrière. Chacun met les deux femmes dans une situation de la vie de tous les jours et examine leurs réactions, leurs manières de raisonner et de ressentir. Leurs valeurs et leurs émotions.
Le premier des contes, L’Heure bleue, oppose la sophistication de la ville à l’émotion intuitive et primale de la campagne. Les deux filles sont à la recherche d’une minute magique, l’heure bleue, le seul moment où le silence est total. On a beau parler des choses, il faut les vivre pour les comprendre vraiment. Rohmer, cinéaste de la parole, fait a priori état de la supériorité de l’expérience sur le raisonnement, du silence sur le langage.
Le second conte, Le Garçon de café, repose surtout sur le numéro de Philippe Laudenbach. Il s’agit d’un sketch plutôt drôle mais à la portée assez limitée, sur le fait qu’on peut sembler avoir raison tout en ayant tout à fait tort.
Le troisième conte, Le Mendiant, La Cleptomane, L’Arnaqueuse, est beaucoup plus subtil. Il se construit en trois mouvements qui se répondent les uns les autres. Le premier mouvement appelle à aider son prochain. Le deuxième mouvement est un débat pour savoir si aider quelqu’un lui fait forcément du bien. Doit-on être moralisateur et aider simplement ceux qui agissent suivant nos principes, ou doit-on aider toute personne en difficulté, même si cette difficulté est méritée? Quelle est la meilleure façon de faire du bien à la personne dans ce cas précis : l’aider ou la laisser assumer les conséquences de ses actes? Le troisième mouvement répond en partie à cette question : si nous décidons d’aider en fonction de notre jugement, nous risquons de ne pas aider quelqu’un qui a vraiment besoin d’aide, et ce simplement parce que nous ne l’avons pas compris. Comment juger le comportement d’un inconnu alors que nous ne connaissons rien de lui? Des principes moraux trop rigides conduisent forcément à des injustices. Le Mendiant, La Cleptomane, L’Arnaqueuse est un film complexe sur ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Il est essentiel que les gens assument leurs actes, mais rien ne nous empêche de les aider, même si on ne les approuve pas forcément : le jugement est souvent trop hâtif pour être juste.
Dernier conte, La Vente du tableau est un débat passionnant sur la place de la parole dans la communication. Comme les mots ne sont qu’une approximation de la pensée, Reinette n’hésite pas à répéter plusieurs fois des choses sensiblement semblables pour y inclure toutes les nuances nécessaires à la précision de son discours. C’est sa manière à elle de donner toute sa considération à son interlocuteur. Au contraire, Mirabelle a l’impression que son amie lui répète la même chose et la rabaisse, comme si elle parlait à une enfant. Mirabelle pense comprendre Reinette bien avant que celle-ci ne finisse son explication, mais Reinette pense qu’elle a besoin de tâtonner pour dire au mieux ce qu’elle pense et ressent.
Pourtant, elle soutient que ce qu’elle aime le plus dans la peinture est qu’elle se passe de mots. Tout en disant cela, elle se sent obligée de parler de ses peintures, de les commenter, de les discuter. Quand le gérant d’une galerie d’art, interprété par Fabrice Luchini, veut acheter le tableau de Reinette, il se retrouve dans le rôle de celui qui parle, sans forcément écouter son interlocuteur.
Les 4 aventures de Reinette et Mirabelle commençaient par la recherche du silence, par le bonheur de ressentir plutôt que d’expliquer, elles se finissent par la vanité de la parole, l’impossibilité de bien expliquer ce qu’on ressent. Pourtant, Rohmer est un cinéaste de la parole par excellence, qui ne cesse d’expliquer ou de commenter par les mots ce qu’il montre par la caméra. La contradiction de Rohmer est inhérente à l’altérité. La communication est là pour combler le gouffre qui existe entre les gens, entre les expériences individuelles. Rien n’est plus fort que ce que l’on ressent et qui se passe de mots. Mais le partage des sentiments, des expériences, n’est possible que grâce aux mots. C’est ce qui fait qu’on ne peut avoir qu’une relation approximative avec les autres, car il est impossible de traduire par les mots, par la communication, ce que nous ressentons exactement.
Les mots sont un outil imparfait. Mais ils sont le meilleur que nous avons pour ressentir en commun. Pour partager sensations et réflexions. Tout en soulignant la limite du langage, Rohmer l’utilise plus que jamais. Son film est un débat sur soi et l’autre, sur l’impossibilité de partager tout autant que sur le miracle du partage. Reinette et Mirabelle ne pourront jamais se comprendre parfaitement, pourtant, en 4 aventures, elles deviennent amies. Entre elles il y aura toujours l’imprécision des mots. Mais c’est cette imprécision qui provoque le débat, la richesse de l’altérité. C’est ce qui rend à la fois le partage absolu impossible et le partage d’une partie de nous-mêmes possible.
Note : 7/10
4 Aventures de Reinette et Mirabelle
Un film de Eric Rohmer avec Joëlle Miquel, Jessica Forde, Fabrice Luchini, Marie Rivière, Philippe Laudenbach et Jean-Claude Brisseau
Comédie dramatique – France – 1h33 – 1987
Ma part du gâteau
Deux ans après la crise économique la plus grave depuis 1929, Cédric Klapisch livre un film d’actualité qui se propose de dénoncer le monde désincarné de la finance. Mais à force de grossir le trait, c’est le film lui-même qui se trouve désincarné.
Synopsis : France, ouvrière au chômage suite à la fermeture de son usine, devient femme de ménage à Paris pour Steve, un trader sans scrupule qui surfe sur l’argent et la réussite.
Cédric Klapisch a toujours été intéressé par les problématiques sociétales et la description des moeurs de son époque. Parmi tous les sujets compris dans ce vaste programme, la jeunesse, pour laquelle L’Auberge espagnole et Les Poupées russes répondaient au Péril jeune. Un autre sujet que le réalisateur avait traité au tout début de sa carrière était le monde du travail et de l’entreprise, avec le très pertinent Riens du tout, qui opposait déjà le nouveau patron d’un grand magasin à la ribambelle d’employés qui travaillaient dedans. A l’époque, la mode managériale était au team building, aux incitations à mieux gérer le personnel pour le rendre plus heureux, plus concerné et partant, plus efficace.
Aujourd’hui, quand on pense management, entreprises ou économie, on pense délocalisation, crise et bourse. La finance a imposé sa marque sur la vie socio-économique et Klapisch, comme il l’avait fait avec L’Auberge espagnole pour Le Péril jeune, répond donc à un autre de ses premiers films, Riens du tout, avec Ma part du gâteau. Confrontation entre les "managers" d’aujourd’hui, ou en tout cas certains de ces managers, des financiers qui cherchent simplement à trouver des "leverages", des leviers financiers, pour augmenter le profit, et les ouvriers qui subissent cette politique insensée.
Une sorte de Pretty Woman (la chanson est d’ailleurs utilisée) amer car le financier est un requin sans coeur et la femme du peuple est une mère de famille dépressive et terre à terre. Sauf que si Klapisch faisait auparavant des portraits de nos moeurs drôles et réalistes, utilisant la parodie avec parcimonie et pertinence, aujourd’hui il dessine des clichés bêtes et méchants.
France (au prénom métaphorique) est une gentille fille un peu idiote, qui ne comprend rien à son monde mais qui comprend les hommes, les femmes et les enfants. Steve est un success man intelligent, purement égoïste, un peu idiot aussi en ce qu’il ne comprend pas les réactions basiques des gens autour de lui. Un homme qui a perdu le sens des réalités, certes, mais jusqu’à être méchant dans tous les compartiments de sa vie. Le salaud intégral. Avec les femmes, les enfants, les collègues. Pas de famille, pas d’amis, un homme si dégueulasse que la critique ne peut plus prendre : elle devient trop évidente et Steve, à force de représenter le monde individualiste de la finance, ne ressemble plus à personne de la vraie vie. Il n’est plus qu’une vignette, une idée, tellement stéréotypée que le débat est forcément faussé.
A partir de là, le film n’est ni subtil ni particulièrement intéressant et avance sur les chemins balisés de la romance improbable. Pour entreprendre, à dix minutes de la fin, un virage à 180 degrés pour le moins surprenant. Ma part du gâteau adopte alors un autre ton, une autre histoire, presque un autre genre. L’atmosphère devient flottante, le spectateur se réveille un peu et se demande où va aller le film. Le problème, c’est que Klapisch se posait visiblement la même question. Ayant avancé son film dans un terrain moins connu mais plus instable, il abandonne son histoire en plein milieu, visiblement incapable de l’amener plus loin, de lui donner un sens ou une résonance.
Le spectateur devra se débrouiller avec ça, un dénouement qui ne dénoue rien mais qui ne laisse aucun noeud non plus, une fin molle, sans saveur, sans esprit, bâclée comme par aveu d’impuissance. Ma part du gâteau était peut-être un film ambitieux, ce devait être une chronique sociale bien dans son temps, mais Klapisch ne sait plus faire ça. Son film ne pose pas de question, ne donne pas de réponse. Finalement, il n’y a pas d’enjeu et on en ressort sans rien avoir à se mettre sous la dent. Seulement du vent. Un divertissement qui se donne des airs.
Note : 2/10
Ma part du gâteau
Un film de Cédric Klapisch avec Karin Viard, Gilles Lellouche et Audrey Lamy
Comédie dramatique – France – 1h49 – Sorti le 16 mars 2011
Beginners
Oliver, le personnage principal, dessine ses états d’âme. Mike Mills, le réalisateur, filme les siens dans une romance en partie autobiographique. Les bonnes idées de mise en scène n’empêchent pas l’histoire d’amour d’être fade et de sonner faux. Sous ses airs intimistes, Beginners peine à sortir des sentiers battus du cinéma indépendant US.
Synopsis : Oliver voit son père, Hal, mourir après avoir révélé son homosexualité à 75 ans. Seul et déprimé, il doit alors s’occuper d’un chien philosophe et fait la rencontre d’Anna…
Il y a dans la vie deux choses qui lui donnent un sens avec évidence : l’amour et la mort. Beginners se propose de nous parler des deux dans un montage alterné entre deux histoires a priori sans lien si ce n’est qu’elles arrivent au même personnage, à quelques mois d’intervalle.
D’un côté, Oliver voit peu à peu mourir son père, atteint d’un cancer incurable. De l’autre, il rencontre Anna, une jeune actrice pétillante et solitaire. Dans l’amour, il y a la mort, et vice-versa. Oliver est hanté par la mort de tous ses amours passées. Et il ne supporte pas de devoir laisser partir son père, qu’il aime.
Deux histoires qui sont donc amenées à s’appeler l’une l’autre, à se donner un sens mutuel. Ce fameux sens de la vie. Pourtant, si le sujet est intéressant, le traitement inégal ne permet pas au spectateur d’adhérer pleinement à ce parcours initiatique d’un homme débutant qui apprend à vivre, à aimer et à devoir mourir.
Le père d’Oliver profite du décès de sa femme pour révéler enfin son homosexualité, à 75 ans. Il décide de vivre sa nouvelle vie à fond, cherche l’amour et le bonheur passionnel qui lui a toujours été refusé. Christopher Plummer est léger et vivant, son personnage est attachant.
Mais Anna, la femme qu’Oliver rencontre, est un personnage dont on ne saura rien. Le mystère traité comme un stéréotype se transforme en vide. La femme énigmatique est en fait d’une triste banalité. Et l’histoire d’amour se met vite à patiner et à ennuyer.
Beginners répond au cahier des charges classique du film indépendant américain : introspectif, à la recherche des autres et de soi. Ewan McGregor promène tout du long sa tête perdue et malheureuse, à la manière du héros typique de ce genre de film. Beginners est traversé par quelques bonnes idées, dont certaines ont déjà été vues ailleurs (dans Garden State ou dans (500) jours ensemble) et dont la meilleure est sans conteste le chien sous-titré, idée drôle et tendre, utilisée avec pertinence et parcimonie.
Mais comme dans la plupart de ces films labellisés indépendants, la petite musique est déjà connue et la poésie a par conséquent quelque chose de factice, de construit. La recette fonctionne mais reste visible. Et la véritable poésie, étrangère à tout savoir-faire, s’échappe quand on croit la saisir.
Note : 4/10
Beginners
Un film de Mike Mills avec Ewan McGregor, Mélanie Laurent, Christopher Plummer
Comédie dramatique, Romance – USA – 1h44 – Sorti le 15 juin 2011
Conte d’automne
Un film de Eric Rohmer avec Béatrice Romand, Marie Rivière et Alain Libolt
Comédie dramatique – France – 1h50 – 1998
Synopsis : Magali, viticultrice de quarante cinq-ans, se sent isolée. Une de ses amies, Isabelle, lui cherche à son insu un mari. Quant a Rosine, la petite amie de son fils, elle veut lui presenter son ancien amant.
Parmi les Contes des quatre saisons de Rohmer, le dernier d’entre eux, Conte d’automne, rappelle le premier, Conte de printemps, dans lequel déjà des personnages essayaient de former des couples entre les gens qu’ils aimaient, amis ou parents. Ainsi, la jeune Rosine de Conte d’automne, convaincue de son stratagème, rappelle forcément la Natacha capricieuse de Conte de printemps.
Dans les deux films, l’un des personnages est professeur de philosophie. Pourtant, la philosophie était beaucoup plus apparente dans les deux premiers contes de la série (de printemps et d’hiver) que dans les deux suivants. Conte d’automne est même le film le moins ambitieux des quatre, sans doute le plus trivial et le moins réussi.
Ici, il s’agit simplement de trouver un homme à Magali, et ses deux meilleures amies vont, chacune de leur côté, essayer de lui proposer un prétendant, après l’avoir d’abord séduit elles-mêmes. Deux femmes séduisent deux hommes dans le but de les donner à leur amie commune. L’intrigue, simpliste, manque de mordant et d’intérêt, le film manque cruellement de rythme et son discours sonne creux.
Les chemins du coeur sont parfois influençables, parfois non, sans que l’on ne puisse vraiment savoir pourquoi. La mécanique des sentiments reste un mystère. Un mystère qu’on aurait aimé trouver plus énigmatique. Malheureusement, Conte d’automne est un film doux mais atone.
Note : 2/10
L’Arbre, le maire et la médiathèque
Un film de Eric Rohmer avec Arielle Dombasle, Fabrice Luchini, Pascal Greggory
Comédie dramatique – France – 1h45 – 1992
Synopsis : Le jeune maire socialiste d’un petit village vendéen ambitionne d’y faire construire un complexe culturel et sportif de grande envergure. Tout irait au mieux dans le meilleur des villages possibles, si…
Avec ce film, Rohmer propose une réflexion politique contemporaine tout en s’amusant des coïncidences et de leurs conséquences sur le cours de l’histoire.
D’abord, il s’agit de Julien, un maire de province qui décide d’un nouveau projet pour sa ville, autant à des fins politiciennes (faire parler de lui) que par conviction profonde. Il s’agit d’aider à la décentralisation en amenant la culture à la campagne. Et pour cela, créer au milieu de sa petite ville une médiathèque ambitieuse avec parking, discothèque et piscine intégrés.
Dans l’oeuvre de Rohmer, certaines conversations se poursuivent de film en film. La place de la campagne et celle de la ville font partie de ces préoccupations qui traversent toute la filmographie du cinéaste, donnant souvent à ses personnages des débats enflammés. Face à Bérénice, sa compagne, Julien défend ardemment la nature, le calme et les relations humaines de la province. Mais Bérénice, une artiste bobo parisienne, fait partie d’une autre gauche, portée par le progrès, l’excitation citadine, l’art et la culture.
Pourtant, face à Marc, l’instituteur du village, Julien est un snob de la ville. Marc est amoureux de la nature, il considère les paysages naturels comme des oeuvres d’art à part entière et il ne veut pas de cette médiathèque qui ne peut que perturber l’harmonie de cet espace préservé qu’est la campagne.
Entre la gauche intello et la gauche écolo, entre l’élitisme déconnecté des uns et le conservatisme populaire des autres, Julien essaie de trouver une troisième voie, progressiste mais proche des gens, promouvant la culture sans sacrifier la nature. Construire les modes de vie de demain s’avère délicat, surtout quand les problématiques d’urbanismes se heurtent à des considérations aussi bien financières que matérielles, fonctionnelles, esthétiques ou même éthiques. Les points de vue et les projets de chacun sont alors discutés avec intelligence et passion.
Mais Rohmer décide ici de prendre du recul sur son propos grâce à une narration qui relativise l’importance de ces débats en soulignant le rôle d’un acteur omniprésent dans la marche politique de l’histoire : le hasard. Le réalisateur s’amuse des causes inattendues (une histoire d’amour, un voyage, un répondeur débranché ou un ballon perdu) et des conséquences imprévisibles qui s’enchaînent en cascade jusqu’à aboutir à des situations aléatoires qui remettent en question tous les efforts d’un personnage qui se débat presque en vain.
L’Arbre, le maire et la médiathèque est une fable intelligente et fraîche sur la difficulté de l’engagement politique, balloté entre des ambitions individuelles, des convictions contradictoires et le poids de l’impondérable.
Note : 8/10


