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L’Ecume des jours

Défi ambitieux : Michel Gondry adapte L’Ecume des jours. Malheureusement, le cinéaste écrase l’histoire d’amour sous des montagnes d’effets visuels, de constructions amusantes et d’idées saugrenues. Les mots perdent de leur pouvoir d’évocation, l’histoire est vidée de toute émotion spontanée. On a une envie impérieuse de relire le merveilleux roman de Boris Vian.

Synopsis : L’histoire surréelle et poétique d’un jeune homme idéaliste et inventif, Colin, qui rencontre Chloé, une jeune femme semblant être l’incarnation d’un blues de Duke Ellington.

L'Ecume des jours - critiqueA lire L’Ecume des jours, on se dit que l’adapter au cinéma est impossible. Le roman de Boris Vian est tout entier construit de mots, de néologismes, de calembours, de jeux phonétiques et grammaticaux, de mots-valises et de doubles sens. Tout entier composé comme un air de jazz, s’appuyant sur des rythmes éthérés et des images abstraites.

Les mots créent le monde de Colin et de Chloé, ils définissent les contours instables des pièces et des rues, ils construisent un univers au fonctionnement singulier. Dans cet autre espace-temps, les repères se troublent, rien ne nous est vraiment compréhensible : la science-fiction impose des codes incongrus, le vocabulaire fait sa loi, le signifiant et le signifié se brouillent pour donner aux choses les plus anodines une étrangeté merveilleuse ou inquiétante.

Alors comment mettre en image cette pyramide de mots, comment rendre à l’écran le style relâché et minutieux de Vian? Plus que tout, la littérature permet de jouer sur un grand nombre de mots sans que ce jeu n’envahisse ou n’étouffe l’intrigue. Dans le livre, on trouve des pages entières sans "trucages" : Boris Vian accumule les inventions tout en laissant respirer son récit. Son Ecume des jours est dense et léger, les pages coulent sans accroc tandis que quelques mots imposent leur étrangeté.

Au cinéma, pour qu’une astuce soit visible, elle doit occuper un ou plusieurs plans, elle doit prendre sa place, prendre le temps d’exister, s’introduire dans un rythme. Le spectateur du film ne peut pas relire une phrase trois fois, puis dévorer la suite d’une traite. Si un plan l’arrête, l’histoire en souffre. Tandis qu’il s’amuse d’une trouvaille, il quitte un peu les personnages. L’univers plastique du récit est omniprésent : l’image, les décors, les costumes, la lumière donnent autant d’informations supplémentaires pour compléter notre perception de spectateur. Encore faut-il laisser un peu d’espace à notre imaginaire.

Et c’est justement là que Michel Gondry échoue. Alors que Boris Vian s’adressait directement à notre imagination, alors qu’il nous laissait assez de place pour être complices de l’œuvre, pour l’assister dans son délire et y ajouter le nôtre, Gondry, en voulant traduire à l’image la majorité des mots de Vian et en voulant y ajouter son propre univers (il est vrai cohérent avec celui de l’écrivain), occupe plus d’espace qu’il n’y en a à l’écran. Ce n’est plus un film, c’est un rouleau-compresseur d’idées, d’astuces visuelles, de fantaisies et de breloques.

Le pianocktail

Le trop-plein semble être le maître-mot du film, jusqu’à l’indigestion. Dès les premières images, les bricolages colonisent l’écran tandis que les dialogues et les situations paraissent forcés : chaque phrase est un clin d’œil, chaque geste est une folie, comme s’il fallait tout rentrer dans le plan, comme s’il avait fallu respecter un cahier-décharge manifestement surchargé.

Dans cette entreprise d’hyper-remplissage, rien n’est laissé au hasard. La distribution pléthorique étouffe encre un peu plus le récit : même les plus petits rôles sont l’occasion de croiser une star, Alain Chabat, Vincent Rottiers, Natacha Régnier, Laurent Laffite ou le réalisateur lui-même apparaissent simplement le temps d’un coucou, comme si chaque détail devait nous interpeler.

Sauf qu’à force d’interpeler par des petits artifices, L’Ecume des jours version Gondry perd le spectateur dans un déluge de bagatelles. Les personnages deviennent comme les objets, du papier mâché qui s’anime, qui se tord, qui s’oublie.

Alors que Boris Vian nous touchait au cœur, Michel Gondry livre une œuvre distante et indifférente : jamais on n’est heureux ou triste, jamais on ne se soucie vraiment de cette histoire d’amour, tout semble prétexte à jouer, à s’émerveiller, à montrer du doigt.

Comme s’il avait fallu respecter un cahier-décharge manifestement surchargé...

Le réalisateur de La Science des rêves passe totalement à côté des grands thèmes qui font le livre. Dans celui-ci, le travail est fondamentalement mauvais. Colin le dit à plusieurs reprises : il n’aime pas travailler. Il explique à Chloé sa conception des choses quand ils croisent, sur la route de leur voyage de noces, des ouvriers qui galèrent. Les multiples boulots qu’il se trouve obligé de faire dans la dernière partie de l’histoire dessinent un portrait absurde et dégradant du travail.

Chez Gondry, tout ceci est gommé, il ne reste que l’inventivité et la noirceur des différentes tâches décrites par l’écrivain. Si le travail est absurde et injuste, c’est que le monde entier devient absurde et injuste. Le discours est écrasé, essoré de son essence. Il n’en reste que les anecdotes.

De même, le rapport de l’œuvre à l’argent, à la religion, au sexe, aux classes sociales, au bonheur et à la mort, tout ceci est effacé, réduit à des bouts de phrases, à des bouts d’image qui ne trouvent plus leur sens.

Le double langage de Nicolas, son rapport aux femmes et à la politesse, tout ceci est balancé dans des répliques rapides qui passent presque inaperçues. A chaque fois, c’est comme s’il disait une nouvelle vanne : le tout ne prend pas sens, les échos du récit se perdent et semblent se réduire à des plaisanteries vagues. De même, dans les dix dernières minutes du film, Gondry perd de vue la mélancolie grotesque du roman, avec ses chuiches et ses bedons dansant comme s’il s’agissait de déformer le sourire jusqu’à le faire exploser de tristesse.

Chloé et Colin

Quand Colin tue un préposé aux vestiaires, quand le médecin montre une photo de sa femme, quand Isis parle de ses cousines à Nicolas, rien n’est naturel : on sent que Gondry court après des mots, qu’il essaie d’insérer des passages obligés et qu’il perd de vue et l’histoire et le propos.

Au rang des mauvaises idées, la souris campée par un homme en costume : on ne s’attache plus du tout à ce petit personnage poétique, devenu dans les mains de Gondry une fantaisie artificielle de plus, une marionnette sans âme. Ensuite, la représentation de Chick en simple drogué. Chez Vian, le personnage nous inquiétait, nous fascinait, trouvait en nous des échos multiples. A l’écran, son comportement et ses motivations deviennent triviaux. La lecture de Gondry est trop évidente, trop simpliste. Ce n’est plus le travail qui est responsable de son licenciement, c’est son addiction : contresens malheureux.

Et puis il y a tout ce qui était merveilleux et sans doute inadaptable, et que le film affadit : les vitrines morbides, le nouage d’une cravate, la course effrénée de Colin dans une ville qui s’effondre, l’inquiétant quartier où vit le médecin, l’enfer bureaucratique auquel se confronte Chick quand il se fait licencier. Quand Colin lit les mauvaises nouvelles du lendemain, le cœur du lecteur s’arrête. Celui-ci pose son livre un instant, il prend son temps et s’absorbe dans la mélancolie. Au cinéma, tout s’enchaîne, on n’a ni le temps ni l’espace de la moindre émotion.

 L’amitié est pervertie par le réalisateur : dans l’église, Alise veut coiffer Chloé sur le poteau et se marier à sa place.

Même l’amitié est pervertie par le réalisateur : dans l’église, Alise veut coiffer Chloé sur le poteau et se marier à sa place (quelle mauvais ajout!), les caresses d’Alise et Colin à la fin ne sont plus forcément innocentes (entre deux plans, une ellipse laisse un sous-entendu peu subtil et absent chez Vian), sans même parler du coup d’œil de Chloé à la scène. Là encore, Michel Gondry surinterprète le roman et le banalise.

Très vite, il ne reste du livre qu’une forme envahissante. Le fond est passé à la moulinette du remplissage et de la facilité d’interprétation, jusqu’à ce qu’il en ressorte dépourvu de tout sentiment. L’histoire de Chloé et de Colin n’est plus une romance tragique, ce n’est plus un blues à pleurer, seulement un bricolage baroque à faire tourner la tête. L’image a beau perdre sa couleur, être rognée sur les coins, Gondry est un grand gamin qui s’amuse avec son support, il n’est jamais un conteur.

Et pourtant… Après l’ampleur de la déception, il nous faut parler des réussites du film. Les jolies scènes de patinoire et la conférence de Jean-Sol Partre sont franchement convaincantes. La voiture de noces permet joliment à Chloé et Colin de rester dans leur monde. Mieux, Gouffé vit dans la télévision. Le couloir de la maison est un surprenant wagonnet. Les rayons de soleil sont autant de cordes pour jouer de la musique. Le biglemoi déforme les jambes (et c’est franchement réjouissant). Le chantier des Halles devient le lieu féérique d’un rendez-vous amoureux.

Le chantier des Halles devient le lieu féérique d’un rendez-vous amoureux.

Il y a aussi Romain Duris, candide, instinctif, heureux, inquiet, désespéré, il y a Omar Sy et son sourire communicatif, il y a Gad Elmaleh, passionné et paumé. Tous les trois pourraient être attachants si la mise en scène ne les réduisait pas à être les faire-valoirs du décor.

Surtout, il y a ces magnifiques séquences d’écriture du livre, dans un atelier absurde où chaque secrétaire n’en connaît qu’une phrase et la tape inlassablement à la machine. Chaque travailleur accomplit un travail mécanique, dépourvu de sens, fidèle en cela à l’esprit de l’œuvre de Vian. Déshumanisés, les ouvriers recréent pourtant, dans la somme de leurs tâches insensées, un tout qui trouve sa signification. A-t-on vraiment besoin de telles fourmis ouvrières, abruties par des machines qu’il faut saisir au vol, pour créer du sens?

Par ces jolies scènes, Gondry rappelle qu’on ne peut s’affranchir du livre, qu’il est la Lettre, la matrice de son travail. Pourtant, s’il y a une façon d’envisager le film pour lui rendre sa singularité, c’est bien de le déconnecter totalement du roman qu’il adapte.

Imaginons maintenant qu’on regarde L’Ecume des jours de Michel Gondry, vierges de tout, sans attente et sans envie. Alors on découvrirait un film très imparfait mais parfaitement unique, une œuvre énorme et difforme, un rêve de démiurge, un cauchemar de vie grouillante et d’idées mal rangées, un univers touffu, un pur ovni de cinéma, trop désiré, trop comblé, trop terminé.

Le film de Gondry n’est pas une écume, c’est un raz-de-marée. Dans le roman, de la vie qui passe, il ne reste qu’un triste souvenir. Pas de telle subtilité dans l’adaptation cinématographique. Au bout de deux heures d’une projection qui ne ressemble à rien de connu, le spectateur est submergé, lessivé, KO. En dehors de toute littérature, l’expérience mérite sans doute d’être vécue.

Note : 4/10

L’Ecume des jours
Un film de Michel Gondry avec Romain Duris, Audrey Tautou, Gad Elmaleh, Omar Sy, Aïssa Maïga, Charlotte Le Bon, Sacha Bourdo, Philippe Torreton, Zinedine Soualem et Alain Chabat
Romance, Drame, Fantastique – France – 2h05 – Sorti le 24 avril 2013

Mariage à l’anglaise

Premier film pour Dan Mazer, le complice de Sacha Baron Cohen qui l’a aidé à écrire les scénarios de Borat, Brüno et Ali G. Drôle et bien mené, Mariage à l’anglaise surprend par sa façon de respecter les codes du genre tout en s’en affranchissant finalement. La trame est un peu trop connue et pourtant, le conte de fée prend du plomb dans l’aile.

Synopsis : Le mariage de Nat et Josh est idyllique, même si personne ne croit qu’il pourra durer. Surtout quand l’ex-petite amie de Josh et le charmant client américain de Nat s’en mêlent…

Mariage à l'anglaise - critiqueCe qui est intéressant dans Mariage à l’anglaise, c’est cette façon de prendre (a priori) la comédie romantique à l’envers. Certes on est très proche du canevas classique d’une comédie avec Hugh Grant, mais les interrogations seraient plutôt celles d’un Judd Apatow, décrivant tous ces petits riens qui peuvent faire de la vie de couple un enfer.

De fait, le film de Dan Mazer se positionne à mi-chemin entre 4 mariages et un enterrement et 40 ans mode d’emploi, révélant cependant une progression narrative qui n’appartient qu’à lui.

[Mieux vaut avoir vu le film pour lire la suite de la critique].
Signe des temps, la finalité de la comédie romantique n’est peut-être plus vraiment de se rendre compte qu’on s’aime, mais plutôt de se rendre compte qu’on ne s’aime pas. L’horizon n’est pas "ils s’aimèrent et vécurent heureux" mais "ils se séparèrent et vécurent heureux". Le mariage n’est pas forcément amené à durer, tenir un an devient un exploit, le briser est une porte de sortie vers le bonheur.

Aujourd’hui, il est possible de lutter pour son couple, mais aussi d’accepter qu’on s’est trompés. Mariage à l’anglaise montre finalement quelque chose d’un peu gênant : chacun reste dans sa case, les cadres à la plastique parfaite finissent ensemble, tout comme ceux qui ont une vie moins construite, artistes et bénévoles, moins beaux mais plus charmants, moins classes mais plus naturels et plus vivants.

La dernière image du film oppose bien ces deux modèles de vie : chaque spectateur a sans doute son couple idéal (ou l’envers des deux médailles, représenté par les deux couples de parents), d’une part la réussite, l’élégance, le raffinement, la rigidité et la prétention, de l’autre la sincérité, l’innocence, la chaleur, le ridicule et la désinvolture.

Alors, le mélange des mondes est un échec, chacun reste là où il est. Plus qu’un programme malheureux, il s’agit d’un constat réaliste, peut-être embarrassant.

Tout ceci n’empêche pas le film d’être parfois franchement drôle, certaines séquences sont particulièrement bien écrites, bien jouées et bien rythmées, on pense à la scène des colombes, à celle de la soirée de travail de Nat ou à celle du cadre photo numérique.

On regrette cependant que tous les personnages ne soient pas traités avec le même soin : Guy est franchement fade en monsieur parfait insupportable, Chloe ne trouve que peu de scènes pour se démarquer vraiment.

Navigant entre les clichés et les gags bien menés, Mariage à l’anglaise dit beaucoup sur notre temps. Il est sans doute de plus en plus difficile pour un couple de surmonter les épreuves qui l’attendent. Et pour des êtres aux ambitions différentes de garder intacts leurs sentiments.

Note : 6/10

Mariage à l’anglaise (titre original : I Give It A Year)
Un film de Dan Mazer avec Rose Byrne, Rafe Spall, Simon Baker et Anna Faris
Comédie, Romance – Royaume-Uni – 1h37 – Sorti le 10 avril 2013
Grand Prix du Festival de la Comédie de l’Alpe d’Huez

Le Temps de l’aventure

Une banale histoire d’adultère parsemée de quelques échappées cocasses et émouvantes. L’atout numéro 1 du Temps de l’aventure : Emmanuelle Devos, qui mange l’écran. La principale souffrance du film : en dehors d’Emmanuelle Devos, rien ni personne n’arrive vraiment à exister.

Synopsis : Une journée. Un train. Deux inconnus. Des échanges de regards, le cœur qui bat. Le regarder partir, le perdre à tout jamais ou s’offrir au temps de l’aventure ? Et si la vie d’Alix basculait…

Le Temps de l'aventure - critiqueCe qui rend Le Temps de l’aventure si particulier, c’est que Jérôme Bonnell semble sans cesse hésiter entre la solennité d’un coup de foudre et l’absurdité du quotidien. Les scènes les plus lourdes alternent avec des moments d’étrange légèreté, le burlesque chasse le drame quelques instants puis celui-ci revient, encore plus déterminé.

C’est notamment dans les parenthèses de solitude qu’Alix vit ses instants les plus fragiles. Une rencontre surréaliste avec sa sœur donne de l’air et de l’humour au récit. Un poteau ou une audition font le reste.

Mais quand Alix est avec Douglas, l’ombre du bonhomme pèse sur l’histoire, d’autant plus imposante que Gabriel Byrne parle anglais, qu’il est là pour un enterrement et qu’il a toujours le visage très fermé. Ce qui est particulièrement dommage, c’est que les deux univers du film, la romance et l’égarement, n’arrivent pas à s’interpénétrer, à l’exception notable de la séquence où Alix arrive devant l’église. Alors, la gêne et la surprise se mêlent dans un moment d’humour tendre renforcé encore par la présence embarrassante de Rodolphe.

Cette petite magie de l’instant se perd bientôt dans les formes convenues de l’aventure adultère, d’autant plus agaçante qu’il y a trop d’égoïsme (trop d’inconsistance, trop d’inconséquence) dans l’attitude d’Alix pour qu’on arrive à s’accrocher à son histoire. Tromper n’est pas un jeu.

Emmanuelle Devos est parfaite, délicate et instable, Gabriel Byrne est artificiel, trop calme, trop neutre. Le film se termine sur une ouverture qu’on imagine être un casse-tête déchirant pour chacun des protagonistes, et surtout pour Alix.

La romance du Temps de l’aventure se construit d’un bout à l’autre de motifs très ordinaires. On doit bien admettre cependant que le film est souvent juste et qu’il trouve, par moments, une savoureuse absurdité, comme si loin de l’amour, quand nous sommes abandonnés à nous-mêmes, plus rien n’avait vraiment de sens.

Note : 5/10

Le Temps de l’aventure
Un film de Jérôme Bonnell avec Emmanuelle Devos, Gabriel Byrne et Gilles Privat
Romance, Comédie dramatique – France – 1h45 – Sorti le 10 avril 2013

A la Merveille

Après des images d’une beauté inouïe, The Tree of Life se terminait sur un trip mystique assez embarrassant. A la merveille est entièrement tendu entre ces deux pôles : si on oublie les segments avec Javier Bardem, on assiste au jeu universel de l’amour, déchiré comme le film entre le toc et l’illumination, sans cesse en construction, sans cesse en destruction.

Synopsis : A la Merveille (le Mont Saint-Michel), Neil et Marina vivent une passion hors du commun. Quand elle doit le suivre dans l’Oklahoma, leur relation se fragilise…

A la merveille - critiqueComme un prolongement naturel à The Tree of Life, A la merveille se déploie avec des prises de vue similaires et un mode de narration tout aussi peu linéaire. Alors qu’il faut d’habitude de nombreuses années à Terrence Malick pour livrer un film, ses deux dernières œuvres sont sorties quasiment coup sur coup (un peu plus d’un an les sépare), la seconde réutilisant d’ailleurs des rushes de la première.

La caméra est toujours flottante, elle accompagne les mouvements indécis des hommes et de la nature, elle semble portée par une force mystérieuse, à moins qu’elle n’épouse le regard fragile d’un être au-delà des êtres. Chaque plan est la mise en image d’une sensation, d’une émotion, d’une présence mystique. La photographie est toujours aussi formidable, bien qu’elle semble parfois un peu se répéter. S’il y a quelques cadres plus mous dans ce film, c’est qu’il parait parfois reprendre de façon mimétique les enjeux formels de The Tree of Life.

Il s’agissait alors d’opposer la violence à la contemplation, la nature à la grâce. De saisir aussi la place de l’homme dans le temps. Dans cet acte II, tout cela se concentre en une seule émotion, en une seule signification, l’amour. Concilier la violence et la contemplation, concilier l’homme et l’infini, voilà l’impossibilité à laquelle chacun s’essaie quand il aime. L’amour est une passerelle, le chaînon manquant qui va de l’individu au monde dans son ensemble, comme une réponse au processus décrit dans The Tree of Life, de l’origine à l’individu. Quand Terrence Malick parle d’amour, il a la foi : il ne s’agit pas d’être réaliste, prosaïque, sarcastique ou même romantique. Il s’agit d’accéder à l’essence même de l’amour, à tout ce qu’il engage en nous, des devoirs, des responsabilités, des souffrances, des cycles inépuisables de construction-destruction.

Le film devrait être une étude exaltée de la seule merveille qui est permise à l’homme, non pas forcément de ce qu’elle est mais de ce qu’elle tend à être, de ce qu’elle nous permet de toucher, de ce qu’elle éveille en nous d’indéfini et qui nous place, quelques instants durant, bien au-dessus de notre simple condition d’animal mortel. Pourtant, tout ne fonctionne pas toujours, la faute aux personnages masculins du film.

Ben Affleck est inexpressif, son personnage est d’une neutralité déconcertante. Souvent filmé de dos, comme si Malick n’avait pas obtenu ce qu’il avait voulu de son acteur de face, Neil est une ombre qui hante le film, un homme dont on ne ressent ni les souffrances, ni les interrogations, comme s’il était globalement indifférent à tout ce qui lui arrivait. Ce cruel manque d’âme lui interdit toute profondeur, toute participation au projet mystique du cinéaste.

Ben Affleck est inexpressif, son personnage est d’une neutralité déconcertante

Et puis il y a le prêtre interprété par Javier Bardem, personnage inutile et lourdingue, qui apparaît peu, et seulement pour répéter inlassablement les mêmes phrases banales, les mêmes doutes stériles, la même quête fatigante. Le Père Quintana cherche Dieu avec des gros sabots, dans un salmigondis religieux agaçant qui n’est pas sans rappeler la dernière séquence ratée de The Tree of Life.

Le travail sur le son est intéressant mais parfois un peu déconcertant. Rarement les voix emplissent l’espace sonore, et quand c’est le cas, ce sont plutôt des dialogues anodins, comme de brusques retours à la réalité. Le récit est un songe, presque toujours raconté en voix-off, et ces voix-offs sont lointaines, comme inaccessibles, comme s’il y avait une énorme distance entre nous et ces confessions. Comme si nous étions Dieu et que nous écoutions les prières des hommes, bribes de mots venus d’un autre espace. Comme si nous assistions de loin à ces luttes amoureuses.

Alors le réalisateur donne à ses personnages une solitude encore plus complète : ils n’ont même pas un accès direct au spectateur omniprésent. Leur vie à l’écran nous apparait éclatée, des bouts d’existence diffus dont on ne retiendrait que l’essence. Il ne reste pour nous que des moments volés, des instants rares et précieux qui suffisent à donner le sens profond de ce qui se passe, de ce qui s’est passé. Quant à l’existence concrète, elle ne se réalise que dans les actes. Chacun existe par ses choix, par sa façon de prendre ses responsabilités, de ne pas attendre qu’on (l’autre, le destin, Dieu) choisisse pour lui. Alors quelques décisions essentielles (et quelques fuites destructrices) suffisent à raconter une histoire d’amour.

Alors quelques décisions essentielles (et quelques fuites destructrices) suffisent à raconter une histoire d’amour

Le scénario, comme la caméra, voltige de séquence en séquence, d’espace en espace, d’instant en instant, de joies en violences, de bonheurs en souffrances. Il ne s’agit plus d’ellipses, il s’agit de glissements, chaque réalité complétant la précédente, lui donnant sens, qu’elle ait lieu 2 heures, 2 jours ou 2 mois auparavant. Exigeant et difficile d’accès, le film se propose de toucher la grâce et sa fragilité, de confronter les deux êtres qui résident en chacun de nous, celui qui aime et celui qui hait, jusqu’à ce que forcément, le mouvement se détruise, parfois (rarement, de plus en plus rarement) pour mieux se reconstruire.

A la merveille marque une ambition identique à celle de The Tree of Life. Et si Terrence Malick est trop souvent maladroit, notamment quand il se complait dans un mysticisme bas de gamme, ses images le sauvent de la déroute et forment une suite parfois émouvante, toujours intrigante, à son précédent film. Toujours à la recherche de la part d’infini qui se cache en l’homme et autour de l’homme, le cinéaste américain filme l’amour comme une religion, une foi totale en celui qu’on aime et en nos sentiments à son égard. L’homme, trop petit pour l’éternité, est-il condamné à toujours faire mourir ce qu’il crée de plus beau? Voilà la question sur laquelle le film s’arrête, évasif, n’apportant pour réponse que des plans volontairement incomplets.

Note : 5/10

A la merveille (titre original : To the wonder)
Un film de Terrence Malick avec Ben Affleck, Olga Kurylenko, Rachel McAdams et Javier Bardem
Romance, Drame – USA – 1h52 – Sorti le 6 mars 2013

20 ans d’écart

David Moreau était habitué au film d’horreur, il se tourne cette fois-ci vers un genre très différent : la comédie sentimentale. 20 ans d’écart bénéficie d’un vrai savoir-faire mais de peu d’imagination. Les situations marchent bien mais ne surprennent pas. On se laisse conduire en douceur sur des rails bien connus.

Synopsis : Alice, 38 ans, veut devenir rédactrice en chef du magazine "Rebelle" mais son image de femme coincée l’en empêche. Sa rencontre avec Balthazar, 20 ans, pourrait bien être la clé…

20 ans d'écart - critique20 ans d’écart est une comédie huilée, trop huilée. La mécanique est bien connue et les surprises sont très rares. L’atout principal du film, c’est Virginie Efira qui dégage un vrai charme comique et romantique. Les personnages secondaires forment souvent des vignettes amusantes (le rédacteur en chef, le père de Balthazar, la nouvelle star de la rédaction ou encore la photographe de mode).

Au contraire, le personnage de Pierre Niney est sacrifié. Il a 20 ans et puis c’est tout, on ne saura pas grand chose de plus sur lui. Son caractère est un petit panaché des qualités qu’on doit avoir à cet âge-là et qui s’opposent à la vie rangée d’une femme de 38 ans : énergie, idéalisme, désinvolture, spontanéité et disponibilité. Balthazar ne sera pas plus caractérisé : il est l’idée de la jeunesse plutôt qu’une personne singulière.

Les situations sont le plus souvent déjà vues malgré quelques moments de fraîcheur sympathique. Le canevas est si connu que le film s’épuise en chemin, incapable de nous surprendre. Le divertissement est honnête et même parfois réussi, mais le film ne marquera pas les esprits.

Note : 3/10

20 ans d’écart
Un film de David Moreau avec Virginie Efira, Pierre Niney, Gilles Cohen et Charles Berling
Romance, Comédie – France – 1h32 – Sorti le 6 mars 2013

Happiness Therapy

Nomination à l’Oscar pour Winter’s Bone, succès populaire pour Hunger Games et maintenant l’Oscar : la carrière de Jennifer Lawrence est fulgurante. Entre Les Rois du désert, I love Huckabees et Fighter, David O. Russell est un cinéaste irrégulier et difficile à saisir. Son dernier film est une romance fraîche qui tombe malheureusement peu à peu dans les clichés du genre.

Synopsis : Pat était interné suite à une rupture douloureuse. A sa sortie, il rencontre Tiffany, une étrange et jolie jeune femme qui veut bien l’aider à reconquérir sa femme s’il l’aide lui aussi…

Happiness Therapy - critiqueAprès l’excellent Fighter, David O. Russell revient à un sujet plus léger et s’intéresse à des personnages excentriques et paumés, rappelant en cela son I love Huckabees, film qui était à la fois ambitieux, original, déséquilibré et bien raté.

Happiness Therapy est un peu moins ambitieux, un peu moins original, un peu moins déséquilibré et bien moins raté. Le film reste un peu bancal mais le scénario est assez tenu, resserré autour de la romance entre Jennifer Lawrence et Bradley Cooper pour que cette instabilité permette à la vie de foisonner sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble. Mieux, les fragilités de l’histoire rappellent celles des personnages et font de Happiness Therapy une comédie pertinente sur les folies et obsessions qui se cachent en chaque homme et qui donnent sa saveur à l’existence.

Si Pat et Tiffany ont besoin d’une thérapie, ce serait aussi le cas de tous les membres de la famille de Pat, de son couple d’amis, même de son psychologue. Ce serait aussi le cas de chacun de nous. Pat et Tiffany ne sont pas fous, il ont des personnalités expressives, un peu démesurées. Loin des comportements formatés que la société attend de chacun, ils vivent leurs émotions et leurs blessures sans carapace et sans protection. Ils sont à la fois plus vulnérables et plus réceptifs. Plus malheureux quand ils sont tristes, et beaucoup plus heureux quand ils arrivent à apprivoiser un petit bout du monde.

Dommage alors que le film finisse par rentrer dans le rang, par replonger tête la première dans les figures imposées de la romance et de la comédie familiale. Derrière l’extravagance du récit initial se cachait la banalité de bons sentiments convenus. La folie amoureuse n’est en fait qu’un mensonge. Pat confond l’inconscience romantique avec une vulgaire trahison.

La romance était en fait une manipulation et personne ne s’en indigne. Dans Happiness Therapy, le seul but recherché est le bonheur, quitte à se débarrasser des livres mélancoliques, quitte à jeter la poésie par la fenêtre, quitte à occulter la vérité. Être heureux à tout prix. Dommage que le film aboutisse à un bonheur factice et stéréotypé.

Note : 4/10

Happiness Therapy (titre original : Silver Linings Playbook)
Un film de David O. Russell avec Bradley Cooper, Jennifer Lawrence, Robert De Niro, Jacki Weaver et Chris Tucker
Romance, Comédie dramatique – USA – 2h02 – Sorti le 30 janvier 2013
Oscar 2013 de la meilleure actrice (Jennifer Lawrence), Bafta 2013 du meilleur scénario adapté

Anna Karenine

Après Jane Austen et Ian McEwan, le réalisateur britannique Joe Wright décide cette fois d’adapter au cinéma Léon Tolstoï, toujours avec Keira Knightley dans le rôle principal. Si ses films ne manquent généralement pas d’ampleur, Anna Karenine est sans doute sa fresque la plus ambitieuse. La mise en scène, formidable et monumentale, enthousiasme le spectateur mais relègue parfois la romance et les personnages au second plan.

Synopsis : Russie, 1974. Lors d’un voyage à Moscou pour sauver le ménage de son frère, Anna Karenine, femme mariée et respectée, rencontre Vronski. Celui-ci la subjugue immédiatement.

Anna Karenine - critiqueAprès Orgueil et Préjugés et Reviens-moi, Joe Wright dirige une nouvelle fois Keira Knightley dans une romance en costumes adaptée d’une oeuvre littéraire. Les périodes portées à l’écran changent par contre du tout au tout : après la fin du XVIIIème siècle de Jane Austen et la seconde guerre mondiale, c’est le XIXème siècle russe qui offre au jeune réalisateur britannique l’écrin à son nouveau drame romantique.

Ce qui surprend tout de suite dans son Anna Karenine, c’est l’ambition folle de la mise en scène. A mi-chemin entre les dispositifs du cinéma et ceux du théâtre, Joe Wright ne cherche pas à donner l’illusion du réel. Au contraire, tout se passe toujours sur une scène de théâtre et nous sommes amenés à voir les changements de décor en même temps que la délimitation (toujours floue) entre le spectacle et la fiction. Les artifices dévoilés sont eux-mêmes créés de toute pièce : il ne s’agit pas de nous montrer les vraies coulisses du film, mais plutôt des procédés de mise en scène eux-mêmes fictifs. L’illusion n’est plus celle de l’intrigue mais bien celle du décor : on nous fait croire qu’on assiste à la mise en place des costumes et des paysages, mais tout cela est déjà faux, entièrement fabriqué, et on imagine à quel point cette mise en scène de mise en scène a dû être complexe à filmer.

Quelques séquences suffisent à donner le vertige : un décor chasse le suivant, un personnage passe d’un salon à une gare en un surprenant mouvement de caméra, les plans séquence fusionnent des scènes très différentes les unes des autres. D’une certaine manière, Joe Wright invente le plan multi-séquences : il s’agit de tout relier dans un même mouvement, de coller tous les lieux et les moments de l’intrigue en un vaste ensemble tentaculaire.

Le procédé est profondément enthousiasmant, extrêmement ambitieux, grandiloquent et assez déconcertant. On en prend plein la vue, jetés dans une sorte de manège tournoyant de scène en scène. A force, non pas de révéler, mais d’inventer les dessous du spectacle, Joe Wright nous distrait de l’histoire d’amour, portant notre intérêt sur les multiples niveaux de mise en scène. Celle de Joe Wright certes, celle de ce théâtre imaginaire qu’il met en place, celle que créent les bienséances, celle qu’imposent les regards (les indignations et commérages prennent une grande part dans le film, que ce soit dans des séquences de bal, de soirée, ou de manière encore plus claire, dans l’enceinte même d’un théâtre), celle enfin, plus métaphysique, qui se cache en toute existence, et que Shakespeare avait dévoilé dans sa célèbre formule : "Le monde entier est un théâtre, Et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles."

Anna Karenine version 2012 semble être un commentaire moral de cette inquiétante réplique. Le film montre la société et le destin jouer avec les vies de ses personnages. Derrière ces forces toutes-puissantes, c’est Joe Wright lui-même qui joue avec ces existences morcelées, déchirées, assemblées, recollées grâce à des mouvements de caméra dignes de Darren Aronofsky.

Des existences morcelées grâce à la caméra de Joe Wright

Certaines séquences sont sublimes, notamment (et c’est déjà dans une séquence de danse que le cinéaste nous avait totalement convaincu dans son Orgueil et Préjugés) la scène du bal, exquise, poétique, virevoltante. Le mouvement des deux futurs amants stoppe celui de tous les autres danseurs, figés dans leurs existences de porcelaine tandis qu’à leurs côtés, l’amour naît, capable tout autant d’arrêter le temps que de le faire reprendre, que de contaminer les autres figurants du drame et de leur donner vie. On a sans doute affaire là à l’un des plus beaux moments de cinéma de 2012.

Dommage alors que tout ce procédé finisse par s’épuiser, victime de sa propre lourdeur, de sa folle complexité. A force d’observer la réalisation en même temps que l’intrigue, le spectateur finit par perdre de vue les personnages, devenus les marionnettes d’un sort clairement écrit d’avance. Quand le dernier plan du film réintègre le faux théâtre à la fiction (ou bien laisse la fiction envahir le dehors de la scène de théâtre), il est déjà trop tard. Le sort d’Anna Karenine nous est un peu indifférent. La société est un théâtre, il n’est pas facile de s’en libérer, et Joe Wright n’arrive pas à orchestrer l’évasion d’Anna Karenine. Elle reste là, prise au piège de ce spectacle dans le spectacle dans le spectacle. Il y avait trop de niveaux narratifs à faire tomber, trop de rideaux à déchirer.

Note : 7/10

Anna Karenine (titre original : Anna Karenina)
Un film de Joe Wright avec Keira Knightley, Jude Law et Aaron Taylor-Johnson
Romance, Drame – Royaume-Uni – 2h11 – Sorti le 5 décembre 2012

Le Monde de Charlie

Stephen Chbosky adapte son propre best-seller au cinéma et évoque le moment difficile qu’est l’adolescence.  Le Monde de Charlie accumule les poncifs et pourtant, il arrive parfois à transmettre l’émotion d’un âge lumineux où tout est encore possible.

Synopsis : A son arrivée au lycée, Charlie est un loser chahuté par ses camarades. Bientôt, il rencontre Patrick et la jolie Sam, qui le prennent sous leur aile. Alors la vie peut véritablement commencer.

Le Monde de Charlie - critiqueLe Monde de Charlie est construit de clichés, de passages obligés du cinéma indépendant anglo-saxon quand il s’intéresse à la beauté et la douleur de l’adolescence. On pense à Submarine, à Juno, parfois même à Donnie Darko. Un jeune lycéen intellectuel méprisé de tous, des amis gentiment toqués, un pote homosexuel au grand coeur, des références musicales à la pelle et surtout, des moments intenses pour se sentir vivre à fond avant de devenir adulte : tout cela compose la partition du film de Stephen Chbosky.

On sent à quel point le réalisateur a voulu mettre dans son récit tout ce qui lui tenait à coeur, les livres qui l’ont construit, les chansons qui lui ont fait battre le coeur, les spectacles qui l’ont enthousiasmé (notamment le Rocky Horror Picture Show). Parfois, cela fonctionne. Le vent, la vitesse et David Bowie ont beau composer une image d’Épinal, on vibre un peu dans ces séquences où l’amour adolescent bat son plein.

Le mystère de Charlie nous est par contre un peu indifférent. L’ombre de Mysterious Skin plane, mais on a l’impression d’un effet scénaristique artificiel destiné à donner plus d’enjeux à cette histoire un peu banale. Parfois, les acteurs manquent de crédibilité (notamment au début, quand la complicité de Patrick et Sam paraît forcée), et parfois leur manière un peu gauche de s’exprimer colle mieux avec la maladresse de cet âge et on se replonge volontiers dans leurs aventures. On retrouve avec plaisir Ezra Miller, dans un rôle très différent de celui de We need to talk about Kevin. Emma Watson s’affranchit sans mal de l’image d’Hermione Granger.

Finalement, Stephen Chbosky arrive à extraire de séquences pourtant convenues une douce nostalgie de cet âge où l’on vit à 100%. Il parle d’homosexualité refoulée, de deuil, d’amitié, de traumatismes d’enfance, de la difficulté d’aimer la bonne personne, tout ça sans provoquer d’indigestion.

Le Monde de Charlie est un monde éphémère et bancal, un monde qu’on oubliera vite. Mais il arrive, avec ses lieux communs et son intrigue un peu molle, à nous toucher légèrement.

Note : 4/10

Le Monde de Charlie (titre original : The Perks of Being a Wallflower)
Un film de Stephen Chbosky avec Logan Lerman, Emma Watson et Ezra Miller
Drame, Romance – USA – 1h43 – Sorti le 2 janvier 2013

Twilight – Chapitre 5 : Révélation 2ème partie

De très loin le meilleur film de la série depuis le premier épisode. Entre Twilight 1, qui nous présentait les personnages et les concepts sympas de l’univers, et ce dernier opus cinéma des aventures imaginées par Stephenie Meyer, il y avait le vide. Le chapitre final semble s’en amuser dans une séquence de fermeture qui réveille enfin les morts (et les spectateurs assoupis).

Synopsis : Les Volturi, se sentant menacés par la naissance (et la croissance prodigieuse) de la fille de Bella, déclarent la guerre à la famille Cullen. Celle-ci cherche du soutien de par le monde.

Twilight - Chapitre 5 : Révélation 2ème partie - critiqueAprès 3 épisodes remplis de vides, on s’attendait au pire. Petite surprise : le niveau est bien meilleur et se rapproche plus de celui du premier opus (et petit bonus, pas de discours réactionnaire cette fois-ci, l’amour a été consommé et l’enfant est né). Entre Fascination, qui présentait l’histoire et ses personnages, et ce dernier film, presque rien ne s’est passé, Bella et Edward ont simplement tergiversé sur leur amour et les suites à lui donner, ce qui était franchement long pour trois films de 2 heures.

Twilight aurait dont mérité d’être simplement un diptyque, ce qui rend encore plus scandaleux ce découpage du quatrième livre en deux films (dont le premier n’était finalement qu’une gigantesque bande-annonce pour le second).

Twilight – Chapitre 5 comprend trois parties bien distinctes. La première ressemble un peu aux trois films qui ont précédé : Edward et Bella se disent qu’ils s’aiment. Cependant, une petite excitation supplémentaire : Bella découvre la vie de vampire, ce qui permet quelques scènes à mi-chemin entre jouissance et mièvrerie. Le spectateur, à moitié enthousiaste, à moitié ennuyé, finit quand même par s’assoupir un peu.

Deuxième partie du film : il faut rassembler des vampires pour pouvoir répondre à la menace que représentent les Volturi. C’est un lieu commun du film d’action où les combattants sont présentés les uns à la suite des autres avec leurs aptitudes particulières. C’est très convenu et ici, c’est bien pompé sur les X-Men. Chaque vampire montre ses talents et le tout compose une galerie de super-pouvoirs. Amusant 2 minutes, mais insignifiant.

La troisième partie vient enfin réveiller le spectateur endormi depuis 7 bonnes heures de cinéma. Tout d’un coup, une scène de bataille punchy au dénouement astucieux et… oui, employons ce mot pour la première fois de la saga… inattendu. Le film présente avec force une liste d’enjeux pour finalement les détruire d’un coup de baguette magique. En se rétractant, Twilight – Chapitre 5 saccage avec un sourire en coin le potentiel dramatique de son intrigue. Finalement, dans le 5ème opus, tout comme dans les 3 précédents, il ne se passera rien. Mais cette fois, le film en a conscience et joue avec.

L’ironie est telle que ce dénouement semble se moquer de la vacuité des films précédents. Dans Twilight, il pourrait se passer un tas de choses. On imagine les scénaristes s’extasier sur un rebondissement possible, et conclure : "non finalement, on le met pas." En nous montrant un instant tout ce que pourrait être Twilight, puis en l’effaçant, les scénaristes exposent le choix du vide. N’empêche, on a enfin vibré. Et ce fameux choix du vide, il s’agit certes d’une frustration supplémentaire, mais c’est une frustration stimulante. C’est tout le sens de la saga, dans ce qu’elle a de terriblement ennuyeux et mal foutu, mais aussi dans ce qu’elle peut avoir parfois d’excitant. Et s’il fallait finalement lui donner un nom, ce serait sans aucun doute : Twilight – Frustration.

Note : 5/10

Twilight – Chapitre 5 : Révélation 2ème partie (titre original : The Twilight Saga: Breaking Dawn – Part 2)
Un film de Bill Condon avec Kristen Stewart, Robert Pattinson et Taylor Lautner
Fantastique, Romance – USA – 1h52 – Sorti le 14 novembre 2012

Tabou

Le Prix Alfred-Bauer (au Festival de Berlin), récompense un film qui "ouvre de nouvelles perspectives dans l’art cinématographique". Peut-on dire cela de Tabou, lauréat en 2012? En tout cas, le film de Miguel Gomes joue avec les codes du cinéma jusqu’à confondre le medium et son sujet dans une interrogation métaphysique sur le temps qui passe et qu’on aimerait figer.

Synopsis : Pilar est la voisine d’une vieille dame triste et solitaire. Il est difficile d’imaginer que cette dernière vécut pourtant dans sa jeunesse une folle histoire d’amour en Afrique.

Tabou - critiqueTabou est un film singulier qui confronte deux femmes, Pilar et Aurora, deux continents, l’Europe et l’Afrique, deux temps, aujourd’hui et l’époque coloniale, deux âges, la fin de vie et la jeunesse, et surtout deux réalités, celle du présent et celle des souvenirs.

Et ce sont les souvenirs qui sortent vainqueurs pour au moins deux raisons : d’abord formellement, puisque le film prend la forme d’un cinéma du passé, en 4/3 et en noir et blanc; ensuite narrativement, puisqu’au milieu du récit Tabou abandonne Pilar et 2010 pour s’enfoncer, sans retour possible, dans les méandres de la mémoire. L’histoire qui nous occupait alors est supplantée, délaissée pour raconter plus, pour raconter mieux. La plate réalité de nos vies s’efface derrière l’exotisme d’une époque romanesque qui n’est pas tant celle du colonialisme que celle d’une jeunesse qu’on n’oublie jamais, et qui pourtant s’en va de nos vies à mesure que celles-ci avancent. Le titre choisi snobe lui aussi la première partie du film pour évoquer le cadre de la seconde.

Pourtant, sans cette première moitié, Tabou ressemblerait presque à Out of Africa. C’est bien l’histoire de Pilar, devenue la voisine d’une Aurora octogénaire, qui donne une puissance inattendue à la jeunesse de cette dernière. A une histoire d’amour exceptionnelle qui défia les conventions, la vie et le temps, répond la situation pathétique de Pilar, qui a pour seul ami un peintre médiocre et ennuyeux dont les discours au lyrisme bon marché sont une pâle copie de ce qu’a pu vivre Aurora. A la grande vie que menait cette dernière dans sa jeunesse répond le dénuement et la pauvreté de ses derniers jours, et ceux de sa voisine. A l’amitié franche et joyeuse qui liait Ventura et Mario, Mario et le mari d’Aurora, à la communauté formée par les colons en Afrique, répond l’extrême solitude de Pilar et de sa malheureuse voisine. A l’excitation de la chasse, des tournées musicales, du grand amour, des révolutions populaires et des meurtres passionnels répondent une excursion inappropriée au casino, une visite des sous-sols du Portugal et quelques séances de cinéma en solitaire. Quand Tabou commence, Pilar est fascinée par un film sur un explorateur dépressif qui a perdu l’amour de sa vie. Pour vivre quelque chose, elle est obligée de se plonger dans la fiction, dans les illusions religieuses ou dans les souvenirs d’un vieillard rencontré presque par hasard.

Ce qui rend la seconde moitié du film si particulière, c’est le travail sur le son, original et audacieux. Ainsi, les souvenirs constituent un film quasi-muet : seules quelques ambiances sonores surnagent, qu’il s’agisse de bruits de la nature ou de bruits de pas. Même ces sons s’interrompent quand le récit reprend, comme s’il s’agissait de retranscrire à l’écran l’expérience mémorielle de Ventura, qui parfois raconte son histoire sans avoir en lui d’autre son que ses propres mots, et qui parfois s’abandonne à ses souvenirs, emplis de toutes sortes de sensations extraordinaires, d’odeurs, de bruits et de chansons du passé. Aucun dialogue n’est jamais audible, seule la voix-off du récit de Ventura met des mots sur les images, les enveloppant d’une subjectivité omniprésente. Ses aventures n’ont pas la froide réalité de la première partie du film, platement calquée sur le vide de nos vies contemporaines, il s’agit d’une fiction et le travail sur le son rappelle que ces faits n’existent pas ou plus, qu’ils ne sont plus que les objets irréels d’une mémoire abîmée. La seconde partie du film se passe dans l’esprit de Ventura, ou peut-être dans celui de Pilar qui l’écoute et imagine son passé. Souvenirs réels ou souvenirs fantasmés (par celui qui raconte ou par celle qui écoute)? La part de vérité est indissociable de la part d’illusion, tout comme elle l’est dans le cinéma, qui joue lui aussi avec des artifices basiques (l’image, le son) pour nous faire croire à ce qu’il raconte.

Souvenirs réels ou souvenirs fantasmés?

Tabou semble donc confondre les mécanismes du cinéma et ceux de la mémoire (ou de l’imagination), démontrant par là même combien similaires sont ces deux processus qui consistent, d’un côté à s’immerger dans un univers cinématographique, et de l’autre à se rappeler (ou à rêver). Pour cette raison, Tabou est du pur cinéma en même temps qu’il réfléchit sur le sens, sur l’identité profonde, sur les racines de l’art cinématographique, sur ce qui permet au septième art de toucher si intimement le spectateur qui le reçoit.

Pour étudier, d’une part l’ennui de la vie quotidienne, et d’autre part l’exaltation de la vie fantasmée, qu’elle prenne la forme d’un souvenir, d’un récit ou d’une œuvre de cinéma, Miguel Gomes scinde son film en deux exercices narratifs bien définis : d’une part, un récit sans sujet, sans événement et sans enjeu, et d’autre part, une fable assez classique de passion amoureuse et d’aventures africaines. C’est dans le relatif manque de suspense qui en résulte que le film perd parfois son spectateur : celui-ci est forcément déçu face à une première histoire vidée de tout intérêt, et une seconde sans surprise majeure. Le miroir narratif et les enjeux formels créent pourtant un tout mystérieux et stimulant qui touche du bout des doigts la dérisoire fragilité de l’être humain. Le destin d’Aurora, raconté par la voix de Ventura, est d’autant plus tragique que le spectateur est toujours occupé à confronter cette jeune femme à la vieille dame triste et fantasque qu’il rencontrait un peu plus tôt.

Que reste-t-il au final d’un amour extraordinaire? Une larme, des souvenirs plus ou moins réels, un conte, l’imagination de Pilar qui longtemps se nourrira de ce récit et qui inventera sans doute une nouvelle histoire, de nouveaux personnages, un nouvel amour.

Que reste-t-il d’un amour vécu, passé, bientôt mort? Un simple fantasme partagé par le narrateur et son auditeur. Tabou est un fantasme de Miguel Gomes, qu’il partage avec ses spectateurs : tous imagineront leur version des faits, tous se souviendront, rêveront, réinventeront, s’ils ont réussi à passer au-dessus d’une double intrigue malheureusement un peu banale.

Le présent efface le passé

Tabou est un film profondément nostalgique, qui regrette de toutes ses forces que le présent efface le passé. Que les souvenirs ne soient plus que des songes. Que le cinéma ne puisse plus se faire en format carré, sans dialogue et sans couleur. Alors, il impose sa forme et son propos. Il impose la mémoire comme la seule alternative possible à la douleur du présent. Une cure à double tranchant : Aurora sera toujours là, dans ce récit qui s’achève sur sa vie qui continue, mais Aurora ne sera plus jamais là. Pendant que Ventura conte son passé (intitulé "Le Paradis"), le spectateur lui aussi se souvient, mais paradoxalement il se souvient du présent ("Le Paradis perdu"), il se souvient de la fin de l’histoire. Et il sait que la perte est définitive : Aurora et Ventura ne s’aimeront plus jamais.

Note : 6/10

Tabou (titre original : Tabu)
Un film de Miguel Gomes avec Teresa Madruga, Laura Soveral et Ana Moreira
Drame, Romance – Portugal, Allemagne, Brésil, France – 1h50 – Sorti le 5 décembre 2012
Prix Alfred-Bauer au Festival de Berlin 2012

Populaire

Après L’Arnacoeur, Romain Duris fait une nouvelle incursion dans la comédie romantique populaire, en binôme cette fois avec la charmante Déborah François. Et c’est encore une réussite. Régis Roinsard, dont c’est la première réalisation, signe un film moins lisse qu’il n’y parait, et qui s’auto-annonce malicieusement comme le succès populaire de cette fin d’année.

Synopsis : Rose rêve de devenir secrétaire. Louis est plutôt séduit par la vitesse vertigineuse à laquelle elle tape à la machine. Si elle veut être sa secrétaire, elle devra participer à des concours de vitesse dactylographique…

Populaire - critiquePopulaire. Le titre du film est moins simple qu’il n’y paraît. La Populaire, c’est le nom d’une machine à écrire très sophistiquée qui n’a finalement qu’un rôle très secondaire dans l’histoire. C’est aussi une qualité que va développer Rose Pamphyle au fur et à mesure de l’aventure, s’accommodant parfaitement de son nouveau rôle de star de la dactylographie. Pourtant c’est ce succès inattendu, associé à la machine à écrire éponyme, qui représente la plus grande force antagoniste du film.

Populaire serait donc un titre au moins en partie péjoratif, si on l’associe à son contenu. Il n’en reste pas moins que ce simple mot semble aussi afficher ostensiblement l’ambition du film lui-même : être la comédie populaire de l’année. Un choix audacieux et surprenant, puisque ce titre ambigu est à la fois un programme pour le film et un danger pour l’héroïne, cette dernière interprétation assombrissant forcément la première. Dans Populaire, Régis Roinsard parle donc d’une secrétaire, mais aussi métaphoriquement de son propre film, conscient de tout ce que la comédie populaire peut avoir de commercial, de crâneur, d’hypocrite, de niais et de superficiel, comme la machine à écrire du même nom (et l’opportuniste famille Japy qui lui est liée).

Et puis il y a l’autre face de la médaille : la comédie se veut populaire comme l’est Rose, simple, séduisante, espiègle et… efficace. Pari inattendu, pari réussi. Le film bénéficie de la virtuosité des bonnes comédies américaines, mélangeant romance, humour et aventure dans un tourbillon de charme et de rythme. L’identité visuelle est puissante (bien que parfois un peu maniaque); Romain Duris confirme qu’il est un grand acteur capable de donner chaire à des personnages aussi différents que Louis, obsessionnel et emprunté, et le décomplexé Alex de L’Arnacoeur; quant à Déborah François, ravissante ingénue, elle se taille la part du lion en Audrey Hepburn à la française.

L’histoire d’amour est classique mais la magie fonctionne grâce au couple vedette, et à des idées de mise en scène étonnantes comme dans cette scène d’amour troublante en rouge et bleu (le trouble de Romain Duris est étrange, presqu’effrayant, à mi-chemin entre le malaise et le désir). Quant à l’intrigue "sportive", elle est parfaitement mise en scène, le souffle épique emporte le morceau et scotche le spectateur dans son siège comme s’il assistait à une finale de coupe du monde. L’esprit sportif, la performance, le dépassement de soi, l’abnégation en amont et la formidable pression lors de la compétition, tout ceci est admirablement décrit. Le film réussit son défi de rendre la machine à écrire aussi excitante que peut l’être un ballon de football et de concentrer en quelques instants les plus profonds espoirs, les plus amères déceptions, les plus vives passions individuelles et collectives, comme seul le sport sait le faire.

Certes les seconds rôles sont sacrifiés (notamment Bérénice Bejo ou Eddy Mitchell), certes la construction du scénario est banale, mais les personnages sont plus complexes qu’il n’y parait. Question essentielle : Louis se sert-il de Rose ou fait-il cela pour elle? Un peu des deux. Et l’amour dans tout ça? Une alchimie secrète entre pur altruisme et besoin de l’autre. Rien n’est fait simplement pour soi, rien n’est fait simplement pour l’autre. Tout prend un double sens. Les amoureux tendent vers des objectifs qu’ils veulent atteindre ensemble, autant pour soi que pour satisfaire l’être aimé.

Autre question : n’est-ce pas désuet de parler de dactylographie quand la machine n’existe presque plus, et quand le rôle de secrétaire au féminin ne semble plus être qu’un résidu d’une société misogyne? Oui un peu. Mais Populaire est aussi l’histoire d’une femme qui s’émancipe, qui aime et qui veut être l’égale de l’homme qu’elle aime. C’est aussi l’histoire d’un homme qui aime et qui ne sera jamais l’égal de la femme qu’il aime, un champion.

Ce n’est pas l’histoire du couple d’amis dont l’épouse joue du piano à la maison tandis que le mari fait du business aux USA. C’est l’histoire d’un couple qui grandit ensemble, certes avec les références de son époque, mais pour mieux s’en affranchir. Rose ne sera jamais secrétaire, Louis ne sera jamais un grand sportif. Populaire, depuis son titre jusqu’à sa fin, est un film faussement simple qui cultive l’ambigüité.

Note : 7/10

Populaire
Un film de Régis Roinsard avec Romain Duris, Déborah François, Bérénice Bejo et Shaun Benson
Comédie, Romance – France – 1h51 – Sorti le 28 novembre 2012

La Délicatesse

Quand un écrivain adapte lui-même son roman au cinéma, on se demande toujours s’il saura s’approprier avec bonheur les nouveaux moyens mis à sa disposition. David Foenkinos échoue : son film est mou, boiteux, superficiel. On rit un peu et on oublie vite.

Synopsis : Après la mort de son mari, Nathalie, jeune et belle, se jette à corps perdu dans le travail. Elle se ferme à la vie jusqu’au jour où elle embrasse sans raison Markus…

LLa Délicatesse - critiqueLes trente premières minutes accumulent tous les clichés du coup de foudre amoureux et du drame qui survient. On pense beaucoup aux Adoptés de Mélanie Laurent, sans pourtant l’ambition de mise en scène. Ici, la réalisation et la photographie sont plates, la folie est calculée, les postures sont calibrées, les réactions sont artificielles, tout est travaillé au millimètre comme dans un catalogue Ikéa.

Quand l’histoire de la Belle et la Bête commence vraiment, on rit à quelques situations, à quelques bons mots, mais on reste en surface de cette romance de papier glacé. François Damiens est certes sympathique mais son personnage n’arrive pas à se sortir de son paradoxe originel : Markus est un grand bêta, trop gauche pour comprendre les autres, trop banal pour s’être fait remarquer par quiconque, professionnellement ou socialement, trop ahuri pour se fagoter correctement, trop médiocre pour avoir du goût. Pourtant, pour que l’histoire soit romantique, il va falloir qu’il se révèle au fur et à mesure. Mais qu’a-t-il à révéler? Son intelligence et sa sensibilité apparaissent soudainement dans le dernier tiers du film, sans trouver de cohérence avec le personnage tel qu’il a été décrit depuis le début.

Seul Bruno Todeschini tire véritablement son épingle du jeu grâce à un second rôle drôle, pathétique et attachant. L’entreprise qu’il dirige est d’ailleurs l’objet des meilleurs moments du film. La dernière demi-heure de La Délicatesse est interminable, l’histoire s’étire et s’étire sans avoir plus rien à nous dire. C’est bancal et finalement assez énervant. Un début poncif, un dénouement poussif : il n’y avait décidément pas grand chose de délicat là-dedans.

Note : 2/10

La Délicatesse
Un film de David Foenkinos et Stéphane Foenkinos avec Audrey Tautou, François Damiens, Bruno Todeschini
Romance – France – 1h48 – Sorti le 21 décembre 2011

L’Art d’aimer

La comédie romantique chorale dans toute sa légèreté, avec l’écriture délicatement maniérée de Mouret et les situations gênées et cocasses qu’il affectionne tant. Le réalisateur, qui a l’habitude de tenir le rôle principal, l’abandonne pour une fois à une pléiade d’acteurs célèbres. Ce faisant, il dilue son intrigue et la portée morale de son étude. Le résultat est plaisant mais inégal.

Synopsis : Au moment où l’on devient amoureux, à cet instant précis, il se produit en nous une musique particulière. Elle est pour chacun différente et peut survenir à des moments inattendus…

L'Art d'aimer - critiqueA la façon d’Eric Rohmer, Emmanuel Mouret raconte, depuis 6 films maintenant, ses propres contes moraux. Pour la première fois, il mêle plusieurs petites histoires (comme Rohmer l’avait fait dans Les Rendez-vous de Paris ou dans 4 aventures de Reinette et Mirabelle), et pour la première fois, il décide d’illustrer des maximes, comme l’avait justement beaucoup fait le réalisateur des Comédies et Proverbes.

Cependant, les personnages rohmériens s’engageaient très souvent dans des discussions morales complexes, évoquant leur vision de l’art, de la politique et de la vie en général. Ceux de Mouret, au contraire, ne parlent que d’amour et de sexualité.

D’abord, une introduction énigmatique et plutôt réussie : l’objet de l’amour est souvent un songe. Ensuite, trois petites histoires indépendantes s’enroulent autour d’une intrigue centrale, elle-même construite autour du personnage d’Isabelle, interprété par Julie Depardieu. Celle-ci va devoir composer avec deux propositions pour le moins inattendues. En refusant la première et en acceptant la seconde, Isabelle va changer sa vie et offrir au spectateur autant de frustration que de satisfaction. Emmanuel Mouret est habile : il nous promet d’abord une expérience libertine assez stimulante et décide finalement de ne pas la développer. Puis il se rattrape en réalisant un autre fantasme : une sorte de Tournez Manège sexuel plutôt excitant.

Alors l’amour, alors le sexe? Cela pourrait se révéler simple si chacun avouait sincèrement ses désirs, si chacun avait l’ouverture nécessaire pour accepter les désirs des autres, comme Zoé, avec qui le rêve devient réalité au début du film. Et pourtant, le rêve, si simple, ne s’accomplit pas. A la place, un jeu de mensonges et d’attirances qui laisse un goût amer.

Les trois autres intrigues amoureuses ont moins d’impact. François Cluzet et Frédérique Bel sont très bons quand ils jouent le jeu éternel de la séduction dans un morceau drôle et léger qui pose la question de savoir s’il vaut mieux être patient ou impulsif pour arriver à ses fins. Philippe Magnan et Ariane Ascaride se testent dans un conte moral un peu bâclé qui rappelle que la sincérité et l’acceptation des désirs de l’autre sont les fondements du bonheur sexuel. Ce constat est pourtant plus ou moins contredit par l’histoire fusionnelle entre Elodie Navarre et Gaspard Ulliel. Ce récit-là est le moins réussi du film, d’abord parce que le développement est plutôt longuet, mais aussi parce que la morale est sans intérêt, faible et approximative.

L’exercice est donc assez inégal mais la liberté de ton de Mouret, l’écriture des dialogues, le maniérisme marivaudien et la fraîcheur des situations rendent ses oeuvres toujours plaisantes à suivre. Le format du film choral dissout cependant le propos et limite l’ambition du réalisateur, et ce en dépit du titre qu’il a choisi.

Note : 5/10

L’Art d’aimer
Un film de Emmanuel Mouret avec François Cluzet, Julie Depardieu, Ariane Ascaride, Pascale Arbillot, Frédérique Bel, Judith Godrèche, Elodie Navarre, Laurent Stocker et Gaspard Ulliel
Romance, Comédie – France – 1h25 – Sorti le 23 novembre 2011

La Balade sauvage

Terence Malick était déjà une légende du septième art bien avant d’obtenir en 2011 la Palme d’or du Festival de Cannes. La Balade sauvage est son premier film, et déjà il contemple l’amour et la violence que contiennent l’âme humaine et la nature dans son ensemble. Avec un regard de cinéaste unique qui donne à chaque détail du quotidien sa part de grandeur mystique.

Synopsis : Dakota, 1860. Kit et Holly désirent se marier mais le père de la jeune fille refuse cette alliance. Furieux, Kit l’assassine et s’enfuit avec Holly…

La Balade sauvage - critiqueLa Balade sauvage, premier film de Terrence Malick, porte déjà la signature unique de son auteur. Celui-ci filme des paysages magnifiques qui se heurtent à la situation des personnages en leur demandant d’avoir eux aussi une vie magnifique. La voix-off est distante, elle commente l’action de manière lancinante, désabusée, et le décalage créé donne encore plus d’ampleur à l’histoire très simple qui est racontée.

Car La Balade sauvage est effectivement une histoire simple, une version de Bonnie & Clyde dans laquelle il n’y aurait que le nécessaire, et aussi quelques petits moments absolument pas nécessaires pour l’intrigue et qui font la magie des récits de Malick. Car comme toujours chez lui, l’essentiel est dans ces séquences flottantes qui ne participent pas aux péripéties du récit mais à l’intérieur desquelles les personnages vivent, simplement, leur quotidien.

Malick a déjà ce talent pour confronter la dérision du quotidien à la grandeur de l’âme humaine et de la nature qui lui fait forcément écho. La musique, presque joyeuse, est aussi tout à fait solennelle, et on peut être sûr qu’elle a longtemps fasciné Tony Scott avant qu’il ne fasse son True Romance. La voix-off de ce dernier film et la trajectoire du couple qu’il décrit sont d’autres similitudes qui en font une sorte de remake pop, violent, tarantinesque de cette Balade plus sauvage que nous propose Malick, lui qui au contraire contemple toujours l’âme humaine avec une économie de mots et d’actions.

L’une des spécificités du scénario du premier film de Malick, c’est le personnage de Holly, qui au contraire des grandes amoureuses en cavale de la légende du septième art, se sent totalement extérieure à ce qui lui arrive. Elle pense que Kit est fou et elle le suit plus par désœuvrement que prise par le feu d’un éternel amour. Tony Scott reprendra aussi plus ou moins cet élément. Holly est capable de se désolidariser totalement. Kit, lui, cherche la gloire, aussi bien celle que peut lui attribuer le reconnaissance des autres (il se recoiffe dans des moments plutôt inattendus) que celle plus intime d’un amour qui doit être extraordinaire et surmonter la mort.

Mais Kit a aussi "la gâchette facile" comme le remarque bientôt Holly. Ne peut-on être un héros romantique que si l’on est fou et dangereux? Le personnage de Kit semble être un gamin qui ne se rend pas compte de ce qu’il fait, mais il est aussi le modèle admiré par tous ceux (policiers compris) qui n’ont pas la force de vivre avec une telle fureur, de "tuer le père".

La Balade sauvage est alors peut-être le vrai trait d’union entre le James Dean de La Fureur de vivre et les grands couples criminels du cinéma des années 90 (Tueurs nés, Sailor et Lula, True Romance…). A la poursuite de la promesse de liberté totale qui réside dans les paysages grandioses d’Amérique. L’essence même du Road movie. Au bout du chemin, il y a soi, et puis souvent la fin de soi. Trait d’union aussi entre Easy Rider et Thelma et Louise tant parfois l’amour paraît terne par rapport aux Bonnie & Clyde traditionnels.

Dans La Balade sauvage, l’amour aussi est un échec. Sans doute est-ce là la vrai clé de lecture du film. Comment comprendre les choix de Kit à la fin de l’aventure? Dans l’idéal de liberté totale qu’il poursuit, ce qui ne mène pas à l’amour ne peut mener qu’à la mort. Or l’amour, le partage d’un idéal, est plus que jamais une illusion qui nourrira encore longtemps le cinéma de Malick.

Note : 7/10

La Balade sauvage (titre original : Badlands)
Un film de Terrence Malick avec Martin Sheen, Sissy Spacek et Warren Oates
Romance, Drame, Thriller – USA – 1h35 – 1974

Restless

Il ne veut plus vivre. Elle va mourir. Ils tombent amoureux. Cette histoire devrait être tragique et passionnante, elle est plutôt fade et impersonnelle. La faute à un scénario cousu de fil blanc, à des personnages convenus, à des situations rebattues. On n’est pas si surpris quand on apprend que Ron Howard est à la production. Mais on est très déçus.

Synopsis : Enoch passe son temps dans les enterrements d’inconnus depuis la mort tragique de ses parents. Un jour, il y rencontre Annabel, atteinte d’un cancer incurable.

Restless- critiqueRestless est une sorte de remake sucré et normalisé de Harold et Maude. Là où le chef d’oeuvre de Hal Ashby bouleversait tous les codes moraux habituels, Restless s’inscrit au contraire parfaitement dans les lieux communs du cinéma romantique. Invoquant parfois Garden State quand Enoch, déprimé, rencontre Annabel, naïve et lumineuse, parfois La Balade sauvage quand les deux futurs amoureux discutent sur une musique mystique et légère qui rappelle forcément celle du premier film de Terrence Malick, Gus Van Sant montre avec ostentation qu’il veut faire de son film une romance pure et déchirante.

Mais un peu à la manière de Beginners, les bonnes intentions ne suffisent pas. Elles semblent mal dissimulées derrières l’enchaînement maladroit des séquences. A force de traquer artificiellement la magie de chaque instant, la caméra aplatit l’histoire d’amour et c’est la banalité qui surgit, sosie triste de la passion qu’on n’a pas su saisir.

On ne peut que regretter que le film accumule ainsi les stéréotypes du cinéma indépendant tant son sujet est intéressant. Car à l’opposé des histoires d’amour éternel, Restless nous propose l’amour fulgurant, l’amour court, l’amour qui ne peut que se terminer dans quelques mois, dans quelques jours. Les plus belles histoires d’amour ne sont pas nécessairement les plus longues, ici l’amour est forcément éphémère, avant même que l’histoire ne commence on sait qu’elle ne pourra pas durer. La romance n’existe même que par sa fugacité, c’est ce qui la définit et lui donne son intensité. Comme un amour de vacances, sauf que dans Restless, la fin des vacances, c’est la mort.

Gus Van Sant propose une histoire essentiellement tragique mais veut la rendre heureuse malgré ça, grâce à ça. Il aurait fallu éviter consciencieusement de céder à toutes les facilités du genre. Ici, tout est attendu et décevant. Les énervements d’Enoch sont factices, la douceur lunaire d’Annabel est convenue, leurs drames familiaux sont conventionnels. Et le fantôme japonais qui accompagne Enoch n’apporte jamais à l’histoire le mystère ou la profondeur qui lui manquent. Au contraire, il distille une émotion bon marché et une touche d’optimisme malvenue, comme pour s’excuser d’un scénario si déprimant.

La trivialité de la dernière séquence finit de démontrer le manque d’inspiration et d’imagination de Restless. Gus Van Sant utilise alors l’éternel procédé des flashbacks qui nous rappellent tout ce qui a existé et qui n’existera plus jamais. Comme si ce n’était pas suffisant, il accompagne ce poncif de la voix de Nico, qui nous ferait éclater en sanglots à elle toute seule. Sentant qu’on veut le forcer à pleurer, le spectateur se retient par défi. Il ne faut pas confondre l’émotion et l’épluchage d’oignons.
Restless
est un bon sujet fort mal traité. Gus Van Sant nous livre peut-être son plus mauvais film.

Note : 2/10

Restless
Un film de Gus Van Sant avec Henry Hopper, Mia Wasikowska et Ryo Kase
Drame, Romance – USA – 1h35 – Sorti le 21 septembre 2011

Crazy, Stupid, Love

Crazy, Stupid, Love n’est pas un film fou (trop calibré), Crazy, Stupid, Love n’est pas un film stupide (la mécanique de la séduction est amèrement dépeinte), mais c’est effectivement un film sur l’amour. Tout le monde aime tout le monde et tout le monde est plus ou moins malheureux. Parfois drôle, parfois donneur de leçon, le film alterne le bon et le moins bon.

Synopsis : Le jour où Cal est largué par sa femme qu’il aime depuis plus de 20 ans, il se retrouve perdu et incapable de se relever. Jacob, séducteur hors pair, décide de le prendre en main…

Crazy, Stupid, Love - critiqueCrazy, Stupid, Love est un pseudo film chorale qui raconte principalement trois histoires d’amour à trois âges différents. Le couple central, c’est celui formé par Steve Carell et Julianne Moore qui vivent une sorte de crise de la quarantaine après plus de 20 ans de mariage.

L’intrigue se concentre sur un motif bien connu de la comédie hollywoodienne : le relookage du loser en un homme séduisant qui découvre alors l’étendue de ses possibilités. Ryan Gosling joue le rôle éternel de Hitch, expert en séduction et montre à son élève les trucs et astuces pour coucher avec toutes les femmes dont il a envie. Pour faire simple, il faut être bien sapé, la faire rire, ne jamais se raconter soi-même, la faire parler et faire semblant de l’écouter, être sûr de soi et autoritaire, ne surtout pas lui laisser le choix. Et… ça marche! On est inquiet plus qu’on rigole car le film voit juste : il y a bien sûr une part de vérité assez importante dans la description de ce jeu de séduction machiste et intransigeant. La plupart des femmes préfèrent ne pas voir les failles, la séduction est un jeu où elles privilégient le plus souvent le paraître au dépend de l’être. Ce qui est important, ce sont les vêtements, les blagues, les formules toutes faites, les gestes précis et assurés de celui qui répète inlassablement une technique qui fonctionne.

Que reste-t-il de la sincérité et de la transparence? Pour la drague, elles sont souvent synonyme d’échec, nous dit le film qui semble hésiter entre en rire et en pleurer. Pour l’amour par contre, il faut se confier. Les deux autres histoires de coeur concernent, l’une un couple de jeunes adultes (mais cette romance-là manque cruellement de crédibilité, elle semble n’être là que pour retourner la morale du film : finalement, même le plus endurci des Don Juan a besoin d’honnêteté et d’amour), l’autre deux adolescents qui fantasment tous deux sur quelqu’un de beaucoup trop vieux pour eux. C’est sans doute cette dernière partie de l’histoire qui est la plus drôle et la plus tendre, notamment grâce au jeune Jonah Bobo, sorte de mini-Paul Dano romantique.

On l’aura compris, Crazy, Stupid, Love empile les clichés avec plus ou moins de bonheur et plus ou moins de pertinence, arrivant parfois à trouver un vrai tempo comique comme lors d’une des dernières séquences, quand tous les personnages se trouvent réunis dans la même maison pour un repas familial qui tourne au pugilat. Une petite surprise scénaristique et des acteurs plutôt bons permettent à la scène d’être assez savoureuse. Elle est néanmoins suivie d’une conclusion mielleuse et moralisatrice qui gâche notre plaisir. La comédie un peu vacharde aura bien son habituelle fin joyeuse et insipide. Non sans distiller un message légèrement régressif au passage. Pas aussi régressif il est vrai que le Bon à Tirer des frères Farrelly, mais la comédie US semble vouloir nous rassurer cette année : il n’y a rien de plus sacré que le couple.

Note : 5/10

Crazy, Stupid, Love
Un film de John Requa et Glenn Ficarra avec Steve Carell, Ryan Gosling, Julianne Moore, Analeigh Tipton, Emma Stone, Jonah Bobo, Joey King et Marisa Tomei
Romance, Comédie – USA – 1h58 – Sorti le 14 septembre 2011

Un Jour

Un Jour est une romance tout ce qu’il y a de plus classique, fragmentée par un choix de narration amusant : on ne verra de l’évolution du couple que la date anniversaire de leur première nuit (ratée) ensemble. Sympathique mais pas folichon : Emma et Dexter jouent l’éternel jeu du chat et de la souris et n’arrivent pas à dépasser les clichés du genre.

Synopsis : Emma et Dexter passent la nuit ensemble après leur soirée de fin d’étude et décident de devenir… amis. Pendant 20 ans, Dexter et Emma vont se tourner autour…

Un Jour - critiqueLe film est porté par une bonne idée scénaristique : suivre l’évolution d’une romance sur 20 ans en ne montrant qu’une seule journée par an, celle du 15 juillet, qui marque la première nuit passée ensemble. Lone Scherfig suit ce procédé plutôt habilement et à chaque fin de séquence, le spectateur a hâte de savoir ce que sont devenus les deux héros un an plus tard.

Un Jour est donc un film construit d’ellipses et c’est ce qui fait sa force : à chaque fois on est surpris et plutôt convaincus par ces glissements successifs qui nous permettent de passer d’une année à l’autre et qui finissent par dessiner deux vies dans leur ensemble.

La douceur et la sobriété qui caractérisaient déjà Une Education, le précédent film de la réalisatrice, permettent encore une fois au film d’être agréable à suivre : les 15 juillet se répètent sans que jamais le spectateur ne se lasse, ce qui n’était pas gagné d’avance vu la répétitivité du processus narratif.

La romance, par contre, n’a malheureusement rien d’intéressant. Emma est une fille simple et complexée, intelligente et maladroite, une fille lambda de la classe moyenne dont les rêves sont étouffés par la réalité quotidienne, plutôt misérable. Dexter est un fils à papa friqué, un success boy drôle et inconséquent qui va faire carrière dans la télévision, avec tous les clichés que cela implique : sexe, drogue et solitude. Les deux amoureux jouent au chat et à la souris sur le fil toujours ténu qui existe entre l’amour et l’amitié.

Rien de bien passionnant donc, pas de propos particulier, simplement une double chute qui ne change finalement pas grand chose à l’histoire : la première semble être simplement là pour avoir un impact sur le spectateur qui, sinon, aurait risqué d’oublier le film aussi vite qu’il avait passé un moment agréable à le suivre. La seconde est un peu plus intéressante puisqu’à défaut de tout remettre en question comme elle semble le faire un instant, elle nous réinterroge sur le contenu de cette première année, entre le premier 15 juillet et le suivant.

Ce sera le seul petit mystère de cette histoire, une histoire sympathique mais trop classique pour vraiment tirer profit du choix amusant de raconter deux vies entremêlées en une seule journée symbolique.

Note : 4/10

Un Jour (titre original : One Day)
Un film de Lone Scherfig avec Anne Hathaway, Jim Sturgess et Patricia Clarkson
Romance – USA – 1h48 – Sorti le 24 août 2011

Submarine

Dans le genre cinéma britannique à l’ambiance plutôt dépressive, Submarine est un film inégal, parfois long et banal, parfois vraiment enthousiasmant. L’histoire d’amour d’Oliver et de Jordana est touchante grâce aux personnages, très bien dessinés, tour à tour agaçants et attachants.

Synopsis : À 15 ans, Oliver Tate a deux gros problèmes : il rêve de sortir avec Jordana et sa mère est en train de se laisser séduire par un gourou…

Submarine - critiqueSubmarine est un petit film bourré d’idées, une chronique adolescente racontée à la première personne et qui suit les tribulations d’Oliver Tate, 15 ans, curieux, cultivé, intellectuel, plutôt bon garçon mais prêt à passer immédiatement du côté obscur si cela lui permet de séduire Jordana. Car Jordana a deux atouts indéniables pour plaire à Oliver : premièrement, elle est jolie et affole les sens en éveil du jeune homme, deuxièmement elle est étrange et mystérieuse.

En un mot, Jordana est un pur fantasme. Oliver l’imagine multiple et donc inaccessible. Sa vie n’ira donc plus que dans un sens : tout faire pour y accéder. La mise en scène est amusante, la bande originale est agréable, les personnages sont fouillés, ils possèdent tous leur part de lumière et surtout leur part d’ombre, immense et mal dissimulée. Chacun lutte contre son égoïsme, son mutisme, son désir de se laisser submerger et de tout abandonner.

Pourtant, le scénario est inégal, parfois inventif, drôle et doux-amer, comme quand Oliver rencontre la famille de Jordana ou lors de leur premier baiser, parfois simplement plat, comme absent de lui-même, comme si les scénaristes avaient lutté pour aller d’une bonne idée à la suivante. A ce titre, la bluette de la mère d’Oliver manque cruellement de corps. La fin de cette partie de l’histoire est particulièrement bâclée : elle fait de cette intrigue un objet complètement secondaire et mal greffé à la romance adolescente qui occupe le centre du film.

On est quand même assez convaincu par Oliver et Jordana pour pardonner les errements de la narration et nous enthousiasmer sur ce premier amour avec un grand A. Submarine sait trouver la magie dans la banalité du quotidien et être vraiment romantique par moments sans pour autant se départir de son ton doucement dépressif. D’une certaine manière, grâce à ses personnages beaucoup plus sombres et profonds, Submarine réussit ce que Beginners avait plutôt raté : être conscient que tout ceci va sans doute mal finir, et s’émerveiller quand même de la rencontre de deux êtres qui s’aiment.

Note : 5/10

Submarine
Un film de Richard Ayoade avec Craig Roberts, Sally Hawkins, Yasmin Paige, Noah Taylor et Paddy Considine
Comédie dramatique, Romance – Royaume-Uni, USA – 1h47 – Sorti le 20 juillet 2011

The Future

Miranda July avait livré un merveilleux premier film, Moi, toi et tous les autres, sur la difficulé de rencontrer les autres et de briser la solitude. The Future évoque les mêmes problématiques, concentrées à l’intérieur du couple. Et le passage du temps, forcément hostile à l’amour. Mais le film ne dit presque rien, la plupart des scènes n’ont aucun intérêt et l’ennui devient abyssal.

Synopsis : Sophie et Jason, la trentaine, vont adopter un chat abandonné. Paniqués à l’idée de perdre leur liberté, ils quittent leur travail et se donnent 30 jours pour accomplir leurs rêves.

The Future - critiqueAprès Moi, toi et tous les autres, Miranda July explore les mêmes thèmes, la solitude, l’angoisse du futur, l’incommunicabilité, dans le couple, entre les générations ou simplement entre les habitants d’une même ville. Dans The Future, tout le monde a besoin de trouver sa place, de combler le vide, d’appartenir à une cause ou à quelqu’un, à l’image de ce chat qui pourrait enfin connaître l’affection qu’il n’a jamais eue.

Sauf que… Qui dit affection, cause à défendre, place à prendre, dit aussi passage du temps. Et quand le temps passe, le présent disparaît, le futur n’arrive jamais, comme s’il était continuellement coincé là, juste devant nous. Quand le temps passe, la mort peut arriver, les secondes chances n’existent pas, plus rien ne peut être changé ou rattrapé. Quand le temps passe, on est plongés dans l’attente, le vide s’étend, le besoin d’un sens se fait de plus en plus pressant.

Sophie et Jason prennent conscience du temps qui s’enfuit quand ils décident d’adopter un chat. Cela les projette dans un futur qu’ils n’avaient jamais vus si proche : la quarantaine, la vieillesse et juste après la fin. Ils ont trente jours pour profiter de la vie, pour réaliser ce qu’ils ont toujours voulu faire. Mais cette génération n’a pas de rêve. Jason et Sophie se débattent pour se créer artificiellement des buts à atteindre. Mais on ne décide pas du jour au lendemain d’avoir des rêves.

Le problème de The Future, c’est que ses personnages n’ont rien à dire. Fantômes d’une vie qu’ils traversent malgré eux, ils n’ont pas d’opinion, pas d’enthousiasme, juste de l’ennui tout autour d’eux. Et leur ennui envahit l’écran, envahit la salle et envahit le spectateur.

Sophie et Jason ne font rien, ils s’agitent vainement dans un quotidien morne que la réalisatrice n’arrive pas à sublimer. Le film semble répéter en boucle la solitude et le vide de l’existence, sans jamais arriver à dépasser ce simple constat.

Miranda July accumule alors des séquences conceptuelles plus proche de l’art vidéo qu’on trouve dans les musées que de la fiction de cinéma. La narration s’effiloche sur ces morceaux de films mis bout à bout et qui disent toujours la même chose. Les idées farfelues saupoudrées ici et là n’arrivent pas à trouver leur cohérence. Et il n’y a rien à faire, on s’ennuie.

The Future, après avoir lessivé complètement le spectateur, reprend un peu sens dans ses vingt dernières minutes : Jason bloque le temps pour bloquer l’irrémédiable. Il refuse le futur, il l’immobilise tant qu’il peut. Mais quand tout se fige, il n’y a plus de vie. The Future trouve alors son propos : c’est l’histoire d’un échec amoureux. D’un amour qui ne peut gagner son combat contre le futur : celui-ci envahit le quotidien du couple jusqu’à le rendre totalement insipide.

L’idée est malheureusement diluée dans ce film poseur et nombriliste qui évoque plus le journal intime maladroit que l’oeuvre d’art. Grosse déception.

Note : 2/10

The Future
Un film de Miranda July avec Miranda July, Hamish Linklater et David Warshofsky
Drame, Romance – USA – 1h31 – Sorti le 17 août 2011

J’aime regarder les filles

Comment s’intéresser autant à ses problèmes de coeur et aux enjeux politiques de son temps, surtout quand on a 18 ans? C’est la question posée par ce petit film sympathique. Dommage que la politique peine à exister derrière une romance omniprésente. Les impulsions des personnages sont néanmoins saisies dans un vrai souffle romanesque qui emporte souvent le morceau.

Synopsis : 9 mai 1981. Primo, fils de petits commerçants, et Gabrielle, fille de grands bourgeois parisiens, se rencontrent. Primo, plein d’audace, se fait alors passer pour un gosse de riche…

J'aime regarder les filles - critiqueJ’aime regarder les filles est un drôle de petit film, plaisant mais finalement pas très ambitieux. Pourtant, Frédéric Louf fait des choix forts : il place son histoire dans une réalité historique très symbolique, lors de la première élection de François Mitterrand en 1981. L’occasion pour lui de confronter des jeunesses bien différentes. D’un côté les fils à papa, sûrs d’eux et du pouvoir de l’argent, mais aussi effrayés par l’accession des "rouges" au gouvernement. De l’autre, la jeunesse qui galère, qui cherche des petits boulots ingrats pour pouvoir s’acheter des chaussures sans trou, impressionner les filles et, s’il reste quelque chose, payer son loyer.

Primo vient de la classe moyenne, il galère pour avoir son bac. Sa rencontre imprévue avec Gabrielle, une fille de la bourgeoisie parisienne de qui il tombe instantanément fou amoureux, le pousse à essayer de passer pour celui qu’il n’est pas, à changer de milieu social. En contrepoint, il devient ami avec Malik, un jeune sans le sou issu de l’immigration. Entre ces deux pôles politiques très définis, Primo est plutôt indifférent : mollement de gauche, il est plus intéressé par ses problèmes personnels que par la politique française, alors même qu’il peut voter pour la première fois à une élection qui va changer la face de la France.

Mais J’aime regarder les filles, malgré son contexte politique fort, n’arrive pas à être un film politique. La faute à un personnage principal qui a bien du mal à prendre conscience de l’importance de sa voix et de ses opinions. Intéressé seulement par ses amours, Primo paraît inconscient et souvent égoïste. Ce ne sont pas les bêtises qu’il est prêt à faire par amour qui gênent vraiment (au contraire, on comprend parfaitement ce qu’il ressent), mais plutôt son total désintérêt pour tout le reste, et notamment pour ce contexte politique que le réalisateur ne cesse pourtant de mettre en avant.

Quant aux histoires d’amour, bien traitées, très crédibles et vraiment attachantes, on regrette qu’elles se terminent dans un grand élan de romantisme mal contrôlé. Frédéric Louf a voulu donner corps à ses fantasmes de jeune adulte : il fait rencontrer à Primo, son alter ego, la fille parfaite, romantique, intelligente, drôle, un peu décalée, progressiste malgré sa fortune, compréhensive, belle, dotée même du père parfait. C’est un peu trop d’idéal pour que le film garde sa crédibilité.

J’aime regarder les filles pouvait être un film ancré dans le réel, entre amour et politique. Mais il passe à côté de la politique et transforme l’amour en conte de fée. Dommage car Frédéric Louf aura réussi à saisir magnifiquement les impulsions des personnages. C’est dans ces moments de courses poursuites, de bagarres, de joutes verbales, de sauts par la fenêtre, de confrontations que le film est particulièrement juste. Les élans du coeur et les humeurs incontrôlées (entre amis, entre père et fils, entre concurrents) font toute la valeur de ce premier film sympathique. L’échec à montrer les choix de raison et l’engagement ne lui permettent pas d’atteindre les hauteurs espérées.

Note : 5/10

J’aime regarder les filles
Un film de Frédéric Louf avec Pierre Niney, Audrey Bastien, Lou de Laâge et Ali Marhyar
Romance, Comédie dramatique – France – 1h32 – Sorti le 20 juillet 2011

Chico & Rita

Chico & Rita s’inspire en partie de la vie de Bebo Valdés, grand musicien cubain qui, à plus de 90 ans, donne sa voix à Chico et compose la musique du film. Cette grande romance fait la part belle à la musique cubaine et à sa rencontre avec le jazz des USA, sans arriver à approfondir vraiment ses thématiques. Un film joli mais un peu anecdotique.

Synopsis : Cuba, 1948. Chico, jeune pianiste talentueux, et Rita, à la voix envoutante, tombent amoureux. Leur amour sera mis à l’épreuve des rêves de gloire qu’ils poursuivent tous deux.

Chico & Rita - critiqueDessin à l’ancienne, histoire à l’ancienne. Chico & Rita est une grande fresque amoureuse qui frémit sur les rythmes de la musique cubaine et qui épouse les bouleversements politiques de la seconde moitié du XXème siècle. Chico et Rita partagent l’affiche avec La Havane et New York, qui donnent au film son décor, son atmosphère et son humeur.

Le "Je t’aime moi non plus" est une partition bien connue que le film applique à la lettre, suivant en cela les traces de New York, New York. Les deux amoureux s’aiment et se quittent, pour mieux se retrouver plus tard. Le charme désuet est à la fois celui du joli dessin coloré et presque fragile de Javier Mariscal, en 2D bien sûr, et celui d’une musique d’époque qui semble vouloir raviver le Cuba d’antan. La romance est d’un classicisme appuyé, avec pour ingrédients clés le succès, les trahisons, la misère, la fortune, la jalousie, tout cela entremêlé dans une vie passée trop vite, à l’ombre d’un air de rumba.

Beaucoup de sujets sont abordés en toile de fond, le racisme, le socialisme cubain, le star-system, le pouvoir de l’argent. Aucun n’est particulièrement développé, tout reste en surface, c’est toujours l’amour et la musique qui emportent le morceau.

Au final, Chico & Rita est sympathique, comme un film d’animation venu d’un autre temps, mais pas forcément mémorable. L’épilogue n’est pas convaincant et finit de faire du film une fable certes agréable, mais sans importance.

Note : 4/10

Chico & Rita (titre original : Chico and Rita)
Un film de Fernando Trueba et Javier Mariscal avec les voix de Bebo Valdés, Idania Valdés et Estrella Morente
Film d’animation, Romance – Espagne, Royaume-Uni – 1h34 – Sorti le 6 juillet 2011

Un amour de jeunesse

Pour son troisième film, Mia Hansen-Love nous raconte un amour de jeunesse. Soulignant par son titre la trivialité de son sujet, la jeune réalisatrice se joue de cette évidence pour apporter à ce premier amour une émotion et une mélancolie qui n’appartiennent qu’à elle.

Synopsis : Camille a 15 ans, Sullivan 19. Ils s’aiment d’un amour passionnel, mais à la fin de l’été, Sullivan s’en va. Quelques mois plus tard, il cesse d’écrire à Camille…

Un amour de jeunesse - critiqueLe regard de Mia Hansen-Love est toujours juste, toujours sobre, toujours mélancolique. En trois films, la jeune réalisatrice parle avec une sensibilité très personnelle des êtres aimés qu’on perd et qu’on retrouve, parfois. Elle met en évidence la trace indélébile que laissent sur nos vies les relations qui comptent.

Un amour filial ou bien un grand amour ne s’efface jamais. On ne peut que continuer à vivre avec l’absence de celui qu’on aime, toujours là cette absence, envahissante, d’autant plus cruciale dans notre vie qu’on croit l’avoir oubliée. Un amour de jeunesse suit la vie de Camille, depuis son premier grand amour d’adolescente jusqu’à sa vie de jeune adulte. Lola Creton est lumineuse et fera partie à coup sûr des révélations de 2011. Elle porte avec un charme et une douceur juvéniles l’évolution de son personnage, qui perd sa pureté et son innocence à l’épreuve d’une vie qui ne veut décidément pas être ce qu’on rêvait qu’elle soit.

Après le cinéma dans Le Père de mes enfants, Mia Hansen-Love s’intéresse à une autre forme artistique dans Un amour de jeunesse : l’architecture. Comme si les lieux faisaient écho à la situation intérieure de Camille : désertés, ils gardent indéfiniment l’empreinte de ceux qui les ont construit, de ceux qui les ont habité, de ceux qui les ont aimé. Chaque construction doit prendre en compte la tension qui existe entre l’art et le réel : un espace de vie doit être beau et fonctionnel. Ce qu’on ne saisit jamais vraiment, c’est que l’amour aussi. La passion doit être viable pour faire le bonheur. Quelque soit la force d’un amour, il ne peut sortir vainqueur d’aspirations contraires, de volontés opposées.

On traverse les lieux, on traverse les gens, sans jamais les quitter vraiment. Et puis il y a la lueur. Ce morceau de fébrilité qui s’échappe de l’obscurité. Une lumière, un sentiment, un souvenir : toujours une lueur arrachée aux ténèbres, à la souffrance, à l’oubli. Un amour de jeunesse est tout empli de cette lueur vacillante, qui parfois éclate dans des moments superbes, qui parfois semble se perdre dans des digressions un peu longues.

Le film avance sur un rythme inégal, parfois puissamment dramatique, parfois un rien ennuyeux. On admire toujours chez la jeune réalisatrice la justesse de la mise en scène, l’éclat de l’image et le choix d’une bande sonore magnifique. Et ce merveilleux sens de l’ellipse qui montre que le temps n’efface rien, il enfouit. Et qu’un amour de jeunesse, c’est la chose la plus sérieuse et la plus importante au monde. Un amour de jeunesse, c’est toujours un grand amour.

Note : 7/10

Un amour de jeunesse
Un film de Mia Hansen-Løve avec Lola Creton, Sebastian Urzendowsky et Magne Havard Brekke
Romance – France – 1h50 – Sorti le 6 juillet 2011

Sailor et Lula

Sailor et Lula, c’est la palme d’or de David Lynch. Les thèmes chers au réalisateur sont là : le road movie, le monde étrange et menaçant, le couple protecteur, la folie de l’amour comme seule arme contre la folie des autres. Et surtout, la soif absolue de liberté. David Lynch propose une version grunge de Roméo et Juliette. Grandiose et déroutante.

Synopsis : Sailor et Lula, deux jeunes amoureux, fuient la mère de la jeune fille qui s’oppose à leurs amours, ainsi qu’une série de personnages dangereux et mystérieux qui les menacent.

Sailor et Lula - critiqueSailor et Lula, c’est Roméo et Juliette version Mulholland drive, ou le romantisme vu par David Lynch. Après Blue Velvet et avant les embardées fantastiques de Twin Peaks et de Lost Highway, Sailor et Lula explore l’étrangeté et la perversité du monde, la folie des hommes qui se cache derrière le verni social. Dans Sailor et Lula comme dans Blue Velvet, rien n’est incohérent, le surnaturel se limite aux visions hallucinées des personnages. Il envahira pourtant la réalité dans Twin Peaks et Lost Highway avant que Mulholland Drive ne vienne réconcilier les histoires réalistes et les histoires fantastiques dans un film où le surnaturel peut trouver une certaine logique et être simplement refoulé dans l’imaginaire des héroïnes. Inland Empire fera finalement exploser de toute part la limite bien ténue entre le vrai et le rêve.

Si Sailor et Lula est donc un film "réaliste", l’ambiance n’en est pas moins fantastique. Les tableaux les plus surprenants se succèdent sur l’écran, parfois drôles, parfois dérangeants, parfois carrément glauques. Certains plans sont des merveilles de composition, la photographie est particulièrement inventive et fait ressortir avec maestria l’horreur qui plane derrière l’évidence du quotidien.

L’histoire d’amour est grunge, en parfaite harmonie avec le début des années 90. Les sentiments sont exprimés tout en puissance (sexuelle), la violence est le langage ultime dans un univers de toute façon dérangé. Les seconds rôles sont épatants, de Willem Dafoe à Diane Ladd. Certaines séquences du film sont extraordinaires, quand Sailor et Lula assistent à la mort en direct d’une accidentée de la route, quand Bobby Peru vient allumer Lula, quand la mère de celle-ci, envahie par la culpabilité, s’enduit le corps de rouge à lèvres. Comme dans Blue Velvet, Twin Peaks, Lost Highway ou Mulholland drive, le fonctionnement des choses est inaccessible : des coups de téléphone sont passés, des pièces de monnaie sont échangées, des êtres vivent différemment, servis par des femmes nues qui se chamaillent ou prennent leur pied à exécuter leurs victimes.

Dans ce semi road-movie, David Lynch explore déjà la route, qui sera si présente ensuite dans son oeuvre, même dans Une histoire vraie. La route, le symbole du chemin balisé de la normalité. Dès qu’on le quitte, dès qu’on subit une sortie de route, on entre dans un univers déroutant. Il n’y a plus d’objectif, plus de découverte, plus de rêve : les personnages se perdent dans un monde qui ressemble à leur inconscient, à leurs peurs et à leurs fantasmes.

Avec Sailor et Lula, David Lynch adapte le mythe de Bonnie & Clyde à sa sauce. C’est romantique, sexuel et violent. C’est une porte ouverte sur ce que l’humanité essaie de refouler. Notre bizarrerie. Notre saleté. Notre côté obscur. Nos désirs. Notre vrai moi. David Lynch ouvre la porte de l’inconscient et montre l’homme et la société tels qu’ils sont : malsains et avides, mais aussi étranges et fascinants.

Note : 8/10

Sailor et Lula (Titre original : Wild at Heart)
Un film de David Lynch avec Nicolas Cage, Laura Dern, Willem Dafoe et Diane Ladd
Romance, Thriller – USA – 2h07 – 1990
Palme d’or au Festival de Cannes 1990

Blue Valentine

Avec son sujet ordinaire, Blue Valentine aurait pu passer inaperçu. Pourtant, le film a été sélectionné à Sundance et à Cannes (section Un certain regard), et Michelle Williams a même été nominée à l’Oscar. Parce que Blue Valentine, précis et follement sincère, arrive à montrer un amour qui meurt. Parce qu’il se dégage de ce film quelque chose de rare : une vraie tristesse.

Synopsis : A travers une galerie d’instants volés, passés ou présents, l’histoire d’un amour que l’on pensait avoir trouvé, et qui pourtant s’échappe…

Blue Valentine - critiqueDeux époques s’entrecroisent, deux histoires semblent se contredire. D’un côté, le quotidien d’un couple en crise, les disputes, les frustrations, la vie de famille. De l’autre, les moments exceptionnels de la rencontre amoureuse, les minauderies de la séduction, le bonheur de la passion. Entre ces deux moments de la vie d’un homme et d’une femme, quelques années seulement. Quelques années, le poids d’une vie immobilisée par le choix définitif de fonder une famille, les mêmes défauts de l’un qui se frottent toujours aux mêmes agacements de l’autre et réciproquement, et la passion s’est fanée, il ne reste qu’un amour mort, d’autant plus insupportable qu’on l’a rêvé immortel.

La rencontre amoureuse et, bien plus tard, la rupture, comme si dans l’amour il n’existait que ça, la naissance et la mort. Condamné à être toujours plus fort s’il ne veut pas immédiatement s’affaiblir. Blue Valentine, en faisant le choix de ne rien montrer entre ces deux périodes de la vie de Dean et Cindy, frotte l’un à l’autre ces processus qui semblent pourtant s’exclure. Comment peut-on aimer assez fort pour que rien d’autre n’ait d’importance et, (presque) l’instant d’après, ne plus supporter l’autre, s’ennuyer de tous ses gestes, de toute sa personne?
Blue Valentine montre avec beaucoup de vérité et de cruauté la décristallisation amoureuse dont parlait André Gide dans Les Faux-monnayeurs.

Tout dans l’image, son cadre imprécis et mobile, sa lumière naturaliste, sa mise au point approximative, rapproche Blue Valentine d’un film de famille, d’une captation du vrai. Les personnages parfaitement dessinés et les situations triviales renforcent encore le réalisme d’une romance qui aurait pu paraître démonstrative.

Heureusement pour Blue Valentine, la sincérité qui semble éclairer chaque plan permet au spectateur de ne jamais s’interroger sur le simplisme d’un scénario sans originalité. Au contraire, Derek Cianfrance arrive à dire avec évidence toute la tristesse qu’il y a à ce qu’un grand amour ne soit pas éternel. Et dans sa volonté de retrouver l’amour originel étouffé sous le poids de la vie commune, le film rappelle même parfois le chef d’oeuvre de Michel Gondry, Eternal Sunshine of the spotless mind.

Mais dans Blue Valentine, le champ des possibles est verrouillé. Au bout d’une histoire d’amour, il n’y a que la solitude, l’amertume, et des souvenirs d’autant plus douloureux qu’ils sont devenus incompréhensibles.

Note : 6/10

Blue Valentine
Un film de Derek Cianfrance avec Ryan Gosling et Michelle Williams
Romance – USA – 1h54 – Sorti le 15 juin 2011

Pourquoi tu pleures ?

Film de clôture de la Semaine de la critique du Festival de Cannes 2011, Pourquoi tu pleures ? s’annonçait comme un premier film sincère et décalé. Malheureusement, l’originalité se transforme en brouhaha, la fraicheur en artifice. Le scénario fait du surplace, Benjamin Biolay pleure et le spectateur, incrédule, s’ennuie.

Synopsis : A quelques jours de son mariage, un jeune homme un peu perdu se retrouve confronté à des décisions cruciales, entre sa fiancée qui a disparu et la fille qu’il vient de rencontrer…

Pourquoi tu pleures ? - critiqueLe sujet est éternel : mariage ou liberté? amour durable ou passion d’un instant? Et le postulat de départ pour traiter ces questions est plutôt intéressant : à quatre jours de son mariage, le futur marié rencontre une femme qu’il pourrait aimer, alors que sa promise est injoignable.

L’homme aime sa future épouse, elle a beau l’agacer de temps en temps, il est amoureux d’elle. Mais de là à fermer la porte à toutes les autres amours qui pourraient surgir… De là à renoncer à toutes les histoires qu’il pourrait vivre, à toutes les passions qui pourraient l’assaillir… Ce sont ces histoires, ce sont ces passions dont on se rappelle toujours comme les moments les plus excitants de notre vie. S’engager avec une femme, une seule, se lier à elle pour toujours, c’est décider de ne plus vivre ces moments fulgurants de la rencontre et de la découverte amoureuse.

Et puis surtout, est-ce la bonne? Cette autre femme à peine rencontrée, Léa, c’est la possibilité d’un autre amour, incertain, différent, d’une autre vie à côté de laquelle il va falloir passer. Pourquoi ne pas tout recommencer pour elle, qu’il aime déjà presque, qu’il aimera s’il laisse une chance à leur amour d’exister? Comment être sûr que l’amour qu’il a déjà acquis n’est pas inférieur à l’amour qu’il pourrait conquérir?

Le traitement de l’histoire donne au chaos intérieur du personnage des résonances partout autour de lui : sa famille est désarticulée et conflictuelle, ses amis sont totalement paumés, sa belle-famille est envahissante et inquiétante, sa future femme est doucement dingue.

C’est ce ton si volontairement bordélique qui perd le film. A chaque personnage qui apparaît, à chaque réplique lancée, à chaque situation incongrue, on ressent avec trop d’insistance le désir de la réalisatrice de faire un film décalé. Tout devient alors artificiel, les relations entre les personnages sonnent faux, leurs réactions laissent le spectateur incrédule.

Benjamin Biolay interprète un personnage pas très sympathique qui semble découvrir ses proches au cours du film : sa soeur n’est pas mariée, sa fiancée aime le sexe dans des endroits inhabituels, sa mère n’a pas choisi son mariage… Comme s’il avait été absent de sa vie jusqu’au début du film. La seule relation qui reste crédible et tendre, c’est celle qui n’existait pas auparavant, celle qu’il construit avec Léa.

On s’attache alors à ces moments volés qui échappent à la sophistication factice d’un scénario qui tourne en rond. Rien n’avance, le personnage ressasse toujours les mêmes angoisses qui auraient pu faire un joli court-métrage mais qui ennuient dès que le premier quart d’heure est passé. Pour remplir son film, Katia Lewkowicz s’amuse à introduire une tripotée de personnages bizarres mais jamais naturels et donc jamais attachants. L’agacement du futur marié, entouré de déséquilibrés, devient trop vite évident, et s’il y a une question qu’on ne se pose paradoxalement jamais, c’est de savoir pourquoi il pleure.

Seule Léa surnage dans cet enfer d’altérités. C’est de ce côté de Pourquoi tu pleures ?, dans l’attente finale que la jeune femme subit, que se trouve la véritable angoisse : un autre amour était possible. Dommage que le film, trop occupé à se donner des faux airs d’originalité, noie dans les larmes la détresse fondamentale qui anime son personnage : choisir un amour, c’est renoncer à tous les inconnus qu’on aurait pu aimer.

Note : 3/10

Pourquoi tu pleures ?
Un film de Katia Lewkowicz avec Benjamin Biolay, Emmanuelle Devos, Nicole Garcia, Valérie Donzelli, Sarah Adler et Hanna Laslo
Comédie dramatique, Romance – France – 1h39 – Sorti le 15 juin 2011

Beginners

Oliver, le personnage principal, dessine ses états d’âme. Mike Mills, le réalisateur, filme les siens dans une romance en partie autobiographique. Les bonnes idées de mise en scène n’empêchent pas l’histoire d’amour d’être fade et de sonner faux. Sous ses airs intimistes, Beginners peine à sortir des sentiers battus du cinéma indépendant US.

Synopsis : Oliver voit son père, Hal, mourir après avoir révélé son homosexualité à 75 ans. Seul et déprimé, il doit alors s’occuper d’un chien philosophe et fait la rencontre d’Anna…

Beginners - critiqueIl y a dans la vie deux choses qui lui donnent un sens avec évidence : l’amour et la mort. Beginners se propose de nous parler des deux dans un montage alterné entre deux histoires a priori sans lien si ce n’est qu’elles arrivent au même personnage, à quelques mois d’intervalle.

D’un côté, Oliver voit peu à peu mourir son père, atteint d’un cancer incurable. De l’autre, il rencontre Anna, une jeune actrice pétillante et solitaire. Dans l’amour, il y a la mort, et vice-versa. Oliver est hanté par la mort de tous ses amours passées. Et il ne supporte pas de devoir laisser partir son père, qu’il aime.

Deux histoires qui sont donc amenées à s’appeler l’une l’autre, à se donner un sens mutuel. Ce fameux sens de la vie. Pourtant, si le sujet est intéressant, le traitement inégal ne permet pas au spectateur d’adhérer pleinement à ce parcours initiatique d’un homme débutant qui apprend à vivre, à aimer et à devoir mourir.

Le père d’Oliver profite du décès de sa femme pour révéler enfin son homosexualité, à 75 ans. Il décide de vivre sa nouvelle vie à fond, cherche l’amour et le bonheur passionnel qui lui a toujours été refusé. Christopher Plummer est léger et vivant, son personnage est attachant.

Mais Anna, la femme qu’Oliver rencontre, est un personnage dont on ne saura rien. Le mystère traité comme un stéréotype se transforme en vide. La femme énigmatique est en fait d’une triste banalité. Et l’histoire d’amour se met vite à patiner et à ennuyer.

Beginners répond au cahier des charges classique du film indépendant américain : introspectif, à la recherche des autres et de soi. Ewan McGregor promène tout du long sa tête perdue et malheureuse, à la manière du héros typique de ce genre de film. Beginners est traversé par quelques bonnes idées, dont certaines ont déjà été vues ailleurs (dans Garden State ou dans (500) jours ensemble) et dont la meilleure est sans conteste le chien sous-titré, idée drôle et tendre, utilisée avec pertinence et parcimonie.

Mais comme dans la plupart de ces films labellisés indépendants, la petite musique est déjà connue et la poésie a par conséquent quelque chose de factice, de construit. La recette fonctionne mais reste visible. Et la véritable poésie, étrangère à tout savoir-faire, s’échappe quand on croit la saisir.

Note : 4/10

Beginners
Un film de Mike Mills avec Ewan McGregor, Mélanie Laurent, Christopher Plummer
Comédie dramatique, Romance – USA – 1h44 – Sorti le 15 juin 2011

La Princesse de Montpensier

Un film de Bertrand Tavernier avec Mélanie Thierry, Lambert Wilson, Grégoire Leprince-Ringuet, Gaspard Ulliel et Raphaël Personnaz
Drame, Romance – France – 2h19 – Sorti le 3 novembre 2010
Synopsis : En 1562, Marie aime le duc de Guise, mais elle est contrainte d’épouser le prince de Montpensier. Le duc d’Anjou, futur Henri III, tombe aussi sous son charme…
César 2011 des meilleurs costumes.

Critique de La Princesse de MontpensierLa Princesse de Montpensier tombe corps et âme dans le piège de la reconstitution. Costumes magnifiques, décors grandioses, dialogues ciselés, acteurs prisonniers de leur texte et de l’intrigue, exactitude historique, tout participe à faire du film une accumulation de détails parfaits qui ne prennent jamais vie.

La peinture d’époque est artificielle et engoncée, un vrai souffle romanesque manque à cette histoire d’amours contrariées et impossibles. La princesse de Montpensier elle-même, figée dans la peinture de moeurs, n’arrive jamais à inspirer la sympathie, le spectateur voit les personnages se débattre avec une indifférence qui se mue parfois en ennui.

Pourtant, la nouvelle de Madame de Lafayette est loin d’être inintéressante, elle met en scène les mouvements du coeur avec richesse, conviction et désenchantement. Dans le film de Bertrand Tavernier, on ne sent que la richesse, pompeuse et immobile. Il manque à cette Princesse de Montpensier un parti-pris du réalisateur : ancien, moderne, tragique ou même léger. Cette adaptation-là est simplement scolaire.

Note : 2/10

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