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Iron Man 3
Quand Shane Black, le fameux scénariste de L’Arme fatale et de Last Action Hero et réalisateur de l’enthousiasmant Kiss Kiss Bang Bang prend les commandes d’Iron Man, on est en droit d’attendre quelques étincelles. Malheureusement, on n’aura le droit qu’à un énième épisode-clone, divertissant mais sans singularité. Beaucoup de savoir-faire mais bien peu d’émotions.
Synopsis : Quand son ancien garde du corps est blessé dans une attaque terroriste, Tony Stark, de plus en plus obsédé par son costume de superhéros, décide de s’impliquer personnellement.
"Tony Stark, l’industriel flamboyant qui est aussi Iron Man, est confronté cette fois à un ennemi qui va attaquer sur tous les fronts. Lorsque son univers personnel est détruit, Stark se lance dans une quête acharnée pour retrouver les coupables. Plus que jamais, son courage va être mis à l’épreuve, à chaque instant."
Difficile de faire un synopsis officiel plus bateau. En le lisant, on se dit qu’on va voir une énième aventure de superhéros avec tous les passages obligés du genre : un ennemi plus redoutable que les anciens, un superhéros attaqué de manière plus intime, de l’"acharnement", du "courage"…
Iron Man 3 respecte son cahier des charges, profitant une fois encore du charme et de l’humour naturel de Robert Downey Jr. pour divertir son public. Une mise en scène politique rappelle les Batman de Christopher Nolan, mais malgré un tour de passe-passe réussi, les terroristes ne nous convainquent pas vraiment. Un instant, Shane Black interroge les circonstances du progrès scientifique, posant brièvement la question des moyens et des fins avant de revenir bien vite au classique schéma manichéen du film d’aventure américain.
Si la scène d’action finale est un poncif du genre, on retient bien plus volontiers la séquence de destruction de la maison de Tony Stark. Alors, un quart d’heure durant, on est happé par le suspense et l’adrénaline. Pour le reste, un Iron Man de plus, un Marvel de plus, un superjusticier de plus. Rien de bien mémorable.
Note : 3/10
Iron Man 3
Un film de Shane Black avec Robert Downey Jr., Gwyneth Paltrow, Don Cheadle, Ben Kingsley, Guy Pearce, James Badge Dale, Rebecca Hall et Jon Favreau
Science-fiction, Action – USA – 2h11 – Sorti le 24 avril 2013
La Jetée
Roman-photo, poème métaphysique, La Jetée est le film culte qui inspira Terry Gilliam pour son excellent L’Armée des 12 singes. En quelques mots et quelques images, Chris Marker raconte la destinée de l’humanité et l’existence d’un homme. Et livre une réflexion intense et très troublante sur la condition des hommes, englués dans le passage du temps.
Synopsis : Paris, après la fin de la 3ème Guerre Mondiale. La surface de la Terre est devenue inhabitable. Dans les sous-sols, les scientifiques essaient d’établir un corridor temporel pour "appeler le passé et l’avenir au secours du présent"…
La Jetée fait partie de ces rares courts métrages qui sont restés dans la postérité comme des œuvres de cinéma à part entière (on pense notamment au Chien andalou de Buñuel ou au Nuit et Brouillard de Resnais). Il s’agit d’un film très simple et follement complexe, d’un récit narratif et d’un essai expérimental.
Comme si Chris Marker avait réussi à confondre en un même objet ce qui d’habitude s’oppose. Alors, La Jetée, est-ce vraiment du cinéma, ou bien simplement de la photographie? Le film rappelle qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre l’un et l’autre, et si l’illusion du mouvement est habituellement le fait de la vitesse de projection des images fixes, elle est ici le fruit de notre imagination.
Les photos nous sont présentées une à une, très loin du fameux 24 images par seconde. On a bien le temps de voir que ce sont des photos, que rien ne bouge. Et pourtant, la voix off accompagne les images de sorte que notre esprit comble les trous, rajoute le mouvement qui manque, donne aux images la fluidité qui en ferait un film.
Le montage est habile, parfois en coupe sèche, parfois en fondus enchaînés poétiques. S’il n’y a que des fragments de réalité, c’est que La Jetée est un film sur la mémoire, et que celle-ci ne nous permet jamais d’accéder à la continuité du passé. Ce qui différencie essentiellement les souvenirs des événements tels qu’ils ont eu lieu, c’est l’écoulement du temps, que l’esprit ne sait pas recréer. Alors, à partir de photographies sensibles du passé, il imagine, il utilise sa raison pour recoller les images multiples qui forment les souvenirs.
Le film de Marker fonctionne comme la mémoire, il demande à notre esprit de travailler à partir de quelques images qui font office de souvenirs et d’un monologue qui fait office de pensée. Il nous demande de nous rappeler, et nous donne les éléments qui nous manquent pour nous approprier la vie d’un étranger.
Si l’homme du film ne fait que divaguer d’un souvenir à l’autre, il n’arrive à se superposer vraiment avec ce qu’il vit que dans une très courte séquence, magnifique de poésie, quand enfin le cinéma reprend le dessus sur l’image figée et offre au héros malheureux le temps si fragile et si précieux de l’amour.
Car c’est bien cela le sujet du film, le temps qui passe et qui ne revient pas. Alors, il reste la science-fiction, et Chris Marker nous invite à une expérience métaphysique du voyage temporel. Le passé, le présent et le futur entrent en collision dans une œuvre poétique qui parle avant tout d’amour, de mort, de guerre, et des destins enchevêtrés de l’individu et de l’humanité.
Et quand, au-delà des couloirs temporels, le passé et le futur se rejoignent enfin, quand on assiste au rendez-vous funeste programmé depuis toujours, alors le sens de la vie se réduit tragiquement à la mort. Et on est devant l’une des fins les plus déchirantes de l’histoire du cinéma, que Terry Gilliam reprendra dans son magnifique L’Armée des 12 singes.
Au-delà de cette passionnante fable post-apocalyptique et des fascinants recours du futur pour survivre (un double futur, le premier hanté par les spectres d’Auschwitz et d’Hiroshima, le second habité par des hommes qui ressemblent à des âmes), c’est donc l’absurde tragédie de la vie de chaque être humain qui nous est contée. Car comment survivre, comment aimer, comment même envisager l’avenir quand depuis très jeunes, nous sommes forcément obsédés par notre propre mort?
Note : 9/10
La Jetée
Un film de Chris Marker avec Jean Négroni, Helene Chatelain, Davos Hanich
Science-fiction – France – 28 minutes – 1962
Prix Jean-Vigo 1963
Cloud Atlas
Comme s’ils observaient la vie sur Terre depuis les confins du cosmos, Tykwer et les Wachowski décrivent un monde peuplé d’âmes en transit, passant d’un individu à l’autre, d’une époque à l’autre, dans une quête mystique qui définit l’humanité. Cette mise en image d’un concept métaphysique est intensément fascinante et captivante. Du cinéma grandiose et décomplexé.
Synopsis : Les destins connectés d’un notaire en 1849, d’un musicien en 1936, d’une journaliste en 1973, d’un éditeur en 2012, d’une serveuse clonée en 2144 et d’un berger après la Chute.
L’extrême ambition de Cloud Atlas est d’exposer, grâce au cinéma, une théorie qui mêle métempsychose et transcendance, dans une formidable explosion de romanesque et de spectaculaire. Le film ne ressemble à presque rien d’existant, seul The Fountain de Darren Arnofsky présentait un projet un peu comparable.
En mêlant 6 époques, en choisissant une narration alternée dans laquelle les unes répondent aux autres, en faisant le pari quasi-systématique de donner à une dizaine d’acteurs autant de rôles que d’époques traversées par le film, les Wachowski et Tom Tykwer dressent une cartographie métaphysique de la réincarnation et du lien qui unit les âmes avec une évidence vertigineuse.
Pourtant, si le spectateur comprend presque inconsciemment que ces différentes aventures entrelacées sont profondément connectées entre elles, il lui faudra un véritable travail après la fin de la projection pour s’approprier un peu mieux les relations entre les âmes et leur évolution.
Chaque acteur incarne différents personnages mais une seule conscience qui évolue avec le temps dans un cheminement moral qui dépasse le cadre d’une simple vie humaine. Tous les parcours sont possibles, chaque décision d’un être se répercute, non pas seulement sur le monde, mais aussi sur lui-même : elle le prédispose pour ses choix à venir, dans cette vie ou dans la suivante.
La trajectoire complexe des âmes à travers les époques
[Mieux vaut avoir vu le film pour lire la suite de la critique].
Tom Hanks est d’abord un médecin véreux qui n’hésite pas à assassiner par cupidité. A son apparition suivante, il est le tenancier d’un hôtel, toujours intéressé par le profit qu’il peut tirer d’une situation. Mais il choisit tout de même de protéger son client, même s’il demande pour cela une compensation. On imagine qu’en 1973, l’argent n’est pas non plus étranger à sa position de chimiste impliqué dans un scandale nucléaire. Pourtant, sa rencontre avec Halle Berry (qu’il avait sans doute déjà aperçue en 1849 alors qu’elle était une indigène) remet sa vie en question. Par amour, il se range du côté du bien.
L’appât du gain (et de la gloire) motive toujours son personnage en 2012, et celui-ci n’hésite pas à tuer, comme il en avait déjà eu l’intention dans une vie antérieure. Mais d’un être calculateur et perfide, il est devenu une brute instinctive qui agit au grand jour. L’écrivain nous apparaît plus nuancé et plus courageux que le docteur qu’il avait été, bien que le côté sombre de son âme le conduise à un meurtre (exécuté d’ailleurs devant une incarnation discrète de son âme sœur, qu’il n’a pas eu le temps de côtoyer). On peut imaginer que cet amour pour l’argent l’a conduit à devenir un acteur vedette en 2144. Le parcours de son âme se termine alors qu’il est le héros de la dernière période du film. Toujours tenté par le démon niché en lui, Zachry retrouve la femme qu’il avait aimée en 1973. A son contact, et malgré sa lâcheté initiale et le goût du meurtre qui ne le quitte pas, il devient bon, sauve son âme sœur et se sauve lui-même.

Tom Hanks incarne donc sans cesse un personnage violent, souvent mû par la tentation (du meurtre et de l’argent notamment). Son âme semble lutter au cours des époques contre son avidité, aidée en cela par son amour "éternel" pour Halle Berry. Alors qu’il essayait d’assassiner Jim Sturgess dans la première partie du film, il est devenu son beau-frère dans la dernière, mais il n’arrive pas à dépasser sa peur pour lui sauver la vie et "effacer" son meurtre originel. Il devra encore lutter durant toute cette aventure, avec l’aide de Halle Berry, pour trouver la paix.
Halle Berry incarne une âme en lutte constante pour sa survie. Jeune femme noire effrayée par la violence de l’esclavage en 1849, elle est une juive en danger dans l’Ecosse de 1936, alors que le fascisme se déploie. En 1973, elle est une journaliste qu’on essaie de supprimer, tandis qu’elle lutte au sein de la rébellion (en tant que vieux médecin) en 2144. Elle doit enfin, dans la période finale du film, entrer en contact avec des hommes d’ailleurs si elle ne veut pas mourir, victime d’une radioactivité trop importante.
Avec le temps, elle est de plus en plus engagée pour aider la communauté à combattre les injustices ou simplement à survivre. Séduite par Tom Hanks dès qu’elle le rencontre, elle crée d’autres liens qui résistent aux époques : elle est aidée par deux fois par Doona Bae (clandestine mexicaine en 1973 et clone en 2144) et trois fois par Keith David (ami de son père en 1973, chef de la rébellion en 2144 et prescient dans la dernière période).
Jim Broadbent est un être médiocre, mou et inconstant qui s’affirme peu à peu. Capitaine de navire raciste et violent (mais qui change d’avis et épargne la vie d’un marin noir) en 1849, il est un compositeur jaloux et mesquin en 1936. Toujours lâche et égoïste en 2012, il y connaît pourtant sa pire aventure, ce qui le pousse peu à peu à s’affirmer, à se prendre en main et à devenir sympathique. Il réapparait ensuite dans la peau d’un musicien coréen puis dans celle d’un prescient.
Il sera aidé deux fois dans son parcours par Jim Sturgess, quand celui-ci (alors Adam Ewing) l’empêche de tuer un marin en 1849 et quand il le défend (dans la peau d’un supporter écossais) contre les nurses en 2012. Presque toujours lié à l’art, Jim Broadbent vit à deux reprises une relation compliquée avec Ben Whishaw qui cause à chaque fois sa perte. Celui-ci s’éprend de lui en tant que compositeur en 1936, histoire qui finit dans un bain de sang. Ils ont également eu une aventure en 2012 alors que Ben Whishaw est la femme de son frère, ce qui lui vaudra d’être enfermé dans une maison de retraite. Un lieu sera aussi associé à ses déboires : en effet, la maison de son tragique destin en 1936 continuera à le hanter : il y sera prisonnier en 2012.

Jim Sturgess est une âme qui se bat pour les autres et pour la liberté. Il acquiert cette vocation dès sa première aventure, alors qu’il réchappe de peu à un meurtre et qu’il prend conscience de l’horreur de l’esclavage. En 2012, c’est en tant que supporter écossais qu’il sauve quatre vieux qui essaient de s’enfuir de leur maison de retraite. Il est ensuite Hae-Joo Chang, résistant contre l’horreur du régime, luttant pour la libération des clones, quitte à avoir une relation d’amour interdite (comme il avait déjà eu une relation d’amitié jugée contre-nature en 1849). Dans la dernière époque, il est le beau-frère de Zachry, il lutte pour essayer de sauver son fils de la barbarie des Kona.
Tout comme Tom Hanks, il vit une histoire d’amour qui traverse les âges. Sa motivation pour survivre en 1849 est de retrouver sa douce Tilda, qui n’est autre que Doona Bae. Celle-ci décidera alors de l’aider dans sa quête de justice antiesclavagiste. Le même duo est associé en 2144 : Jim Sturgess sauve Doona Bae qui l’aidera dans son combat, tandis qu’ils tomberont amoureux. Notons par ailleurs qu’en 1973, lorsque Luisa Rey regarde un portrait des parents de Megan, la nièce de Sixsmith, le couple est encore une fois formé par Jim Sturgess et Doona Bae, comme l’évocation d’une autre époque où ils se sont aimés mais dont le film ne parle pas.
Doona Bae est justement une âme de potentialités, elle a besoin des autres pour se révéler et défendre la justice. Femme d’Adam Ewing en 1849, elle est en 1973 une clandestine mexicaine qui va aider Luisa Rey. Simple clone en 2144, elle devient porte-voix de la rébellion grâce à l’action de Jim Sturgess. Sa parole reste sacrée dans la période finale du film : la tribu sauvage l’a élevée au rang de déesse. C’est toujours par le regard des autres qu’elle s’affirme, passant petit à petit du statut de femme soutenant son mari à celui de divinité.

Ben Whishaw ne trouve pas sa place dans la société. Constamment marginal et frustré, il finit souvent mal. Simple moussaillon en 1849, il est en 1936 un musicien prometteur dont l’homosexualité n’est pas acceptée et dont le talent n’est pas reconnu, ce qui le pousse à des décisions tragiques, et ce en dépit du soutien de son amour. Vendeur de disque en 1973, il est le garant de sa propre mémoire. Belle-soeur de Cavendish en 2012, il a eu une histoire avec lui (il avait déjà succombé au charme de Jim Broadbent en 1936) mais il vit une existence frustrée et sans bonheur. En tant que membre de la tribu primitive en 106 après la Chute, il poursuivra son destin tragique. Il est néanmoins le compositeur de la symphonie Cloud Atlas, un sextet qui lie le film.
Hugo Weaving sera un personnage constamment mauvais, de plus en plus actif et donc de plus en plus inquiétant. Toujours du côté du régime et de l’oppression, il est un beau-père esclavagiste en 1849, un nazi qui a rompu son amour pour une juive en 1936, un tueur à gages au service d’intérêts financiers inhumains en 1973, une nurse despotique en 2012, un soldat du régime en 2144, et carrément l’incarnation du mal présent en Zachry en 106 après la Chute. Il s’oppose par deux fois (en 1849 et en 2144) aux vues progressistes et égalitaires de Jim Sturgess et de Doona Bae (qui est d’abord sa fille, mais qui le tue en 1973, avant qu’il ne se venge et essaie de l’éliminer en 2144).
Hugh Grant représente à chaque fois une autorité violente et sans scrupule, un homme de pouvoir qui est toujours soutenu par son entourage et légitimé par sa communauté. Révérend raciste en 1849, il désapprouve l’amour "interdit" de deux hommes en 1936, avant d’être un dirigeant d’entreprise à la tête d’un complot nucléaire, puis un riche homme qui possède une maison de retraite et abuse de son pouvoir pour y faire enfermer ceux qui le gênent (en 2012). Il est en 2144 le manager du restaurant qui emploie des clones, et il est le chef de la tribu cannibale Kona dans la dernière époque. Représentant l’Eglise, le système éducatif, la finance, la bourgeoisie, le régime totalitaire ou la sauvagerie, son âme semble toujours chercher le pouvoir et profiter au maximum de sa position, sans s’encombrer d’aucune considération éthique. Il agit toujours suivant la loi du plus fort.
James D’Arcy, qui a la particularité de représenter deux fois la même personne à des époques différentes (et non pas deux incarnations d’une même âme), est un homme faible et influençable, qui peut facilement défendre les causes justes s’il est un peu guidé. Amant de Ben Wishaw en 1936, il est incapable de le sauver mais il aura la charge de transmettre sa symphonie. En 1973, devenu vieux, il est celui qui informe Halle Berry du scandale nucléaire grâce aux documents qu’il a accumulés. S’il ne fait qu’obéir aux règles en 2012 (en tant que gardien de la maison de retraite) et en 2144 (en tant qu’archiviste), sa rencontre avec Doona Bae le met sur la voie de la vérité. Pas plus qu’il n’a pu sauver Ben Wishaw en 1936, il ne peut aider Sonmi en 2144, mais il aura la tâche de conserver et de répandre son message. Pas de doute qu’il croit à son récit et qu’il occupera une nouvelle fois la fonction qu’il a souvent remplie : celle de passeur. Son rôle est la transmission de documents du passé pour ceux qui resteront après lui.

Keith David n’est qu’un esclave discipliné en 1849. Toujours bon petit soldat en 1973, il retournera cependant sa veste au contact de Luisa Rey pour essayer de mettre à jour un complot. En 2144, il est devenu le chef des rebelles, et il sera un prescient important après la Chute. De plus en plus affirmé, de plus en plus conscient de ses responsabilités et de ses qualités, Keith David prend de l’ampleur au fur et à mesure pour lutter contre l’injustice. D’être dominé, il devient responsable du combat contre le régime autoritaire de 2144.
Le film comporte encore quelques autres personnages multiples (notamment Susan Sarandon et Zhou Xun), mais ce descriptif des âmes habitées par les acteurs principaux du film permet déjà de mieux appréhender la philosophie de Cloud Atlas et les évolutions possibles des différentes consciences. Si chacun a des prédispositions naturelles, ses choix au cours d’une vie ont des conséquences sur toutes ses vies suivantes. Une simple décision peut bouleverser le destin d’une âme et trouver de nombreux échos, dans la vie concernée ou dans les vies ultérieures, mais aussi dans la vie présente ou future des autres âmes.
Ainsi, les âmes peuvent suivre une progression logique et s’affirmer au fur et à mesure des existences (Doona Bae, Halle Berry, Keith David), évoluer radicalement grâce à des décisions qui les transforment (décisions prises au cours d’une vie : Jim Broadbent; ou à travers la succession des vies : Tom Hanks), ou bien reproduire inlassablement le même schéma (Hugh Grant, Hugo Weaving, Jim Sturgess). Rien n’est prédéterminé, chacun fait ses choix, qui modifient ou confirment sa trajectoire.
D’une âme à l’autre : les liens mystiques et la transmission
Si les âmes sont parfois liées au-delà d’une simple vie (par l’amour : Tom Hanks et Halle Berry, Jim Sturgess et Doona Bae…; par l’entraide : Hugo Weaving et Hugh Grant, Keith David et Halle Berry, Jim Broadbent et Jim Sturgess, Halle Berry et Doona Bae…; par l’antagonisme : Hugo Weaving et Doona Bae, Jim Sturgess et Hugo Weaving, Halle Berry et Hugh Grant…), d’autres liens peuvent être créés à travers le temps et dans le monde physique.

Ainsi, le héros de chaque histoire est une âme différente, et il est à chaque fois sous l’influence des témoignages du héros qui le précède dans le temps. En 1936, Ben Whishaw-Robert Frobisher lit le journal écrit par Jim Sturgess-Adam Ewing en 1849. En 1973, Halle Berry-Luisa Rey lit la correspondance épistolaire de Frobisher et elle écoute la symphonie qu’il a composée. En 2012, Jim Broadbent-Timothy Cavendish lit le roman adapté du combat de Luisa Rey. En 2144, Doona Bae-Sonmi regarde le film adapté des aventures de Cavendish. Et en 106 après la Chute, Zachry écoute les préceptes de Sonmi qu’il prend pour une déesse.
L’individu sur lequel tout repose n’est donc pas forcément celui dont l’âme a déjà accompli de grandes choses. Dans Cloud Atlas, le progrès de l’humanité passe avant tout par la transmission, par le cours normal du temps, par ce que chacun découvre de ceux qui l’ont précédé et par les enseignements qu’ils lui ont laissés. Bien plus que le cheminement des âmes, c’est donc avant tout par ce que chacun accomplit au cours de sa vie et par ce qu’il donne aux générations futures que le monde évolue et que l’héroïsme se transmet. Chaque âme apprend au moins autant de la vie des autres âmes qui l’ont précédée dans le temps que de ses propres vies antérieures.
Certes chaque personnage principal est marqué d’une tâche de naissance en forme de comète qui semble indiquer qu’il est prédisposé à changer le monde. Oui, mais il n’y arriverait jamais sans les récits des autres hommes qui ont vécu et lutté avant lui. Si les âmes évoluent au cours de leurs transmigrations, si elles reconnaissent des âmes sœurs ou des âmes ennemies, elles se nourrissent surtout des autres âmes dont elles croisent la route (ou la mémoire) au cours de chaque vie.
Six intrigues et six époques : similitudes et spécificités
Si les âmes suivent un parcours fait d’embûches et de révélations, l’humanité dans son ensemble peut aussi progresser ou régresser. Dans Cloud Atlas, cette progression se fait en spirale : chaque époque répète les schémas de la précédente tout en se différenciant chaque fois un peu plus des origines. Les personnages sont toujours engagés dans des luttes similaires et pourtant ils changent à chaque fois le monde, lui donnant sa propre trajectoire.
Et en effet, les six histoires suivent un même plan d’ensemble. Chaque époque est le théâtre d’une aventure unique et pourtant, les résonances d’une intrigue à l’autre sont multiples. Il s’agit toujours pour le héros de lutter contre une double oppression, individuelle et collective, les deux pouvant être liées ou indépendantes. Ainsi, les héros doivent combattre tour à tour l’esclavagisme, l’homophobie (le Nazisme est aussi évoqué dans le second segment), le capitalisme féroce, les privations de liberté exercées par une maison de retraite, le régime futuriste coréen et des dérèglements environnementaux dangereux pour l’homme.

A chaque fois, une minorité est menacée, les noirs, les homosexuels, les juifs, les clients-consommateurs, les vieux, les clones, les prescients. Et à chaque fois, le héros doit aussi se battre contre une menace plus personnelle : un docteur essaie d’assassiner Adam Ewing pour s’emparer de son argent, un compositeur veut voler la symphonie de Frobisher, un tueur à gages veut supprimer Luisa Rey pour l’empêcher de fouiner, Cavendish doit fuir un écrivain à qui il doit de l’argent et qui menace de le tuer, Sonmi, étant elle-même un clone, doit fuir la police qui veut l’empêcher de s’émanciper, Zachry est doublement menacé, par le peuple barbare Kona, mais aussi par sa propre conscience qui le met sans cesse en danger.
Chacun est en danger de mort, que ce soit sans s’en rendre compte (Ewing), parce qu’il veut renoncer à la vie (Frobisher) ou parce qu’on essaie clairement de l’éliminer (Rey, Cavendish, Sonmi et Zachry). Tous reçoivent l’appui d’un ami qui réussit à les sauver (l’esclave Autua en 1849, Keith David en 1973, Susan Sarandon en 2012, Halle Berry dans la dernière époque) ou qui échoue (James d’Arcy en 1936, Jim Sturgess en 2144). Enfin, signalons que l’amour est à chaque fois l’une des motivations principales des personnages qui veulent changer le monde.
Pourtant, chaque morceau du film a aussi ses spécificités. Les segments de 1849 et de 2144 sont les récits de prises de conscience. Le héros (Adam Ewing ou Sonmi), menacé dans son intégrité physique, est guidé par un membre hostile au régime vers une élévation morale et vers le combat qu’il finira par mener. Dans l’épisode de 1849, on ne verra jamais le combat en lui-même : Adam Ewing a survécu à la mesquinerie des lâches, il s’en va défendre les opprimés. En 2144 au contraire, le combat ira à son terme. Et si Sonmi se fait arrêter, elle a l’occasion de se confesser et de convaincre une dernière fois du bien-fondé de sa cause. C’est dans cette histoire que la transmission est la plus évidente.

Les segments de 1936 et de 2012 ont la particularité d’être avant tout le théâtre de combats intérieurs. Ni Frobisher ni Cavendish ne se bat vraiment pour rendre la Terre meilleure ou pour sauver d’autres individus. Certes Frobisher est victime des préjugés dus à son homosexualité, et certes il essaie quand même de révolutionner le monde par l’art. Mais chacun est surtout confronté à ses démons intérieurs. Dépassés par les événements, incapables de lutter (du moins au départ), éloignés de leur amour, ils trouvent chacun une réponse différente à leur désespoir.
Le segment après la Chute est aussi l’occasion pour Zachry de livrer une terrible bataille contre lui-même. Mais son aventure trouve des résonances fortes avec celle de 1973 : alors que dans l’histoire de Luisa Rey, celle-ci déjoue un complot qui pourrait mener à une catastrophe nucléaire, dans le dernier segment, un désastre environnemental a visiblement bien eu lieu. Les radiations continuent à se propager, et s’il n’est plus question de prévenir le grand public de ce qui se trame, il s’agit d’arriver à communiquer avec d’autres êtres humains qui pourraient aider les terriens à ne pas succomber à la menace écologique.
L’enchaînement dans le temps de ces six histoires dessine pour l’humanité une évolution complexe et tourmentée. Il est toujours question de sous-hommes (depuis les noirs du XIXème siècle jusqu’aux tribus sauvages du futur en passant par les vieux et les clones) et de profit sans conscience (du médecin cupide aux gérants de Papa Song, pour qui les hommes sont toujours, au mieux, des marchandises, et au pire, de la nourriture). Quand Hugh Grant veut faire des bénéfices à tout prix en 1973, il mange l’homme et prépare déjà celui qu’il sera en tant que chef Kona. A vouloir toujours plus, les hommes se détruisent, cachant des processus basiques de domination (esclavage, meurtre, séquestration) sous la complexité rassurante de la modernité (capitalisme financier, maisons de retraite, clonage).

Un danger guette constamment, celui de tourner en rond : la dernière histoire se passe sur l’île où tout avait débuté en 1849. L’homme est redevenu sauvage, il est ramené là où tout a commencé. Pourtant, le progrès existe : en apprenant chaque fois des générations passées, les héros luttent pour la justice. D’autres hommes ont peut-être appris des erreurs passées. Pas étonnant que Cloud Atlas se termine sur un énième processus de transmission intergénérationnelle : dans le film, c’est là que réside la clé du progrès.
Une œuvre multiforme, originale, palpitante, monstrueusement ambitieuse
Seul un long décodage permet donc d’appréhender l’ambition des réalisateurs. Cloud Atlas est une expérience de cinéma unique, follement enthousiasmante quand enfin le support vidéo est utilisé pour raconter plus qu’une simple histoire déjà bien connue. Le montage permet à l’ensemble de trouver sa cohérence et au spectateur de se passionner pour chaque personnage. Même s’il ne comprend pas tout de suite tous les enjeux, il est constamment mis en tension, désireux d’embrasser instantanément la totalité des intrigues et de connaître immédiatement les différentes suites. Le film arrive presque à le satisfaire dans un déluge d’allers-retours, de sauts narratifs et de ponts visuels très excitants.

Prises une par une, les six aventures sont intéressantes bien qu’assez classiques. Le futur coréen est une dystopie inquiétante qui reprend quelques éléments assez typiques de ce genre d’univers, et dans laquelle on reconnaît les obsessions des réalisateurs de Matrix : les clones accomplissent leur devoir parce qu’on leur dissimule la réalité des choses (comme les êtres humains dans Matrix), les rebelles vivent dans un monde du dessous crasseux et désordonné, l’humanité a besoin d’un messie pour lui révéler la vérité et l’amener à la rébellion, sans parler de la cruauté avec laquelle sont résolues les problématiques énergétiques. Les combats aériens et l’esthétique sombre et séduisante rappellent encore le chef-d’oeuvre des Wachowski.
L’avenir plus lointain est un retour aux sources déjà vu dans l’univers de la science-fiction, mais il s’agit sans doute de l’aventure la plus trépidante et la plus mystérieuse du film. On apprécie aussi beaucoup l’élégante absurdité de l’intrigue de 2012 (dans laquelle l’écrivain interprété par Tom Hanks représente enfin un contre-emploi étonnant pour l’acteur de Forrest Gump) et la recherche d’absolu artistique et sentimental de 1936.
Les deux intrigues les plus communes sont sans doute celles de 1849 et de 1973. L’histoire de Luisa Rey est assez ennuyeuse (une banale affaire de complot écolo-financier) mais elle est sauvée par quelques jolies séquences (un moment d’intimité troublant dans un ascenseur, un duel final sous haute tension et surtout une scène d’accident de voiture à couper le souffle) et par la solennité troublante du personnage de Tom Hanks. Quant à l’aventure d’Adam Ewing, elle est un peu statique, mais elle marque convenablement le point de départ des différents enjeux de Cloud Atlas.
Bien entendu, c’est l’assemblage des six segments qui donne au film son souffle et sa signification et qui en fait une aventure hors norme.

Certes le film ne comporte rien de profondément novateur dans le fond. Aucun des récits ne surprend vraiment. C’est dans sa forme explosée et dans ce qu’il a à raconter que Cloud Atlas parvient à trouver sa véritable originalité. Dans son utilisation des acteurs, dans l’extraordinaire variété des intrigues et des enjeux, dans la diversité de son propos et dans sa vertigineuse densité romanesque. Entre les aventures grandioses et trépidantes mises en scène par les Wachowski (1849, 2144 et 106 après la Chute) et les drames intimes et torturés menés par Tom Tykwer (1936, 1973 et 2012), Cloud Atlas se déploie comme un monstre de cinéma dont chaque facette enrichit les autres, semblant ainsi réinventer le film choral et lui donner une portée métaphysique inédite.
On pourrait aussi regretter quelques détails qui mettent à mal la crédibilité du système global du film (Doona Bae est présente deux fois en 1973, en tant que clandestine mexicaine et en tant que mère de Megan; les époques 1936, 1973 et 2012 ne sont pas assez éloignées les unes des autres pour qu’une même âme puisse y apparaître deux fois, par exemple Halle Berry, qui a la trentaine en tant que Luisa en 1973, et qui apparait au même âge en tant qu’invitée d’une réception en 2012; comment la réincarnation finale d’Hugo Weaving peut-elle être une simple vision dans l’esprit de Zachry?). On est cependant obligés d’admirer le défi immense relevé par les trois réalisateurs et par leurs techniciens. Jamais les maquillages ne manquent de crédibilité, les images sont souvent d’une beauté époustouflante, certaines séquences entrent immédiatement et pour très longtemps dans nos mémoires de spectateurs. Tout coule de source dans une mosaïque de décors et d’ambiances disparates et pourtant cohérents.
Avec un remarquable brio, les réalisateurs mélangent les genres et les époques. Entre le film d’aventure, le drame psychologique, le thriller d’espionnage, la farce grotesque, la science-fiction lugubre et le survival post-apocalyptique, Tom Tykwer et les Wachowski pourraient se perdre dans des tonalités trop contrastées. Au contraire, leur assemblage ressemble à la vie, et le plus grand miracle de Cloud Atlas est d’être à la fois si varié et si harmonieux.
Note : 9/10
Cloud Atlas
Un film de Lana Wachowski, Andy Wachowski et Tom Tykwer avec Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Hugo Weaving, Jim Sturgess, Ben Whishaw, Doona Bae, Keith David, James d’Arcy, Zhou Xun, David Gyasi, Susan Sarandon et Hugh Grant
Science-fiction, Drame – USA – 2h45 – Sorti le 13 mars 2013
4h44 Dernier jour sur Terre
Sorti deux jours avant le fameux 21/12/2012, 4h44 Dernier jour sur Terre est une nouvelle façon d’aborder la fin du monde, à des années lumières des catastrophes spectaculaires du 2012 de Roland Emmerich ou de la beauté inquiétante du Melancholia de Lars von Trier. Ici, l’heure précise est connue d’avance, rien n’est plus à faire. Et les personnages piétinent et balbutient, incapables de trouver comment occuper ces derniers instants.
Synopsis : New York. Cisco et Skye s’apprêtent à passer leur dernier après-midi ensemble. Demain, à 4h44, le monde disparaîtra.
Le sujet de départ et la manière de l’aborder sont passionnants. Demain matin, à 4h44, ce sera la fin du monde. Une fin du monde calculée par les scientifiques, et à laquelle on ne peut plus rien. Ce qui est très fort dans le film, c’est que chacun sait, c’est que personne ne remet sérieusement en question l’apocalypse. Certes, le doute existe toujours, mais tous les personnages attendent inexorablement que l’humanité termine son histoire.
Pas de sauvetage épique, pas de monuments s’écroulant sous le poids de la catastrophe, pas de survivant isolé luttant pour continuer un peu le chemin. Non, juste des hommes et des femmes ordinaires qui attendent, tristement ou joyeusement, camouflant leur détresse comme ils peuvent, choisissant les derniers instants de vie comme on choisit comment terminer une soirée. Rien n’a plus d’importance qu’autre chose quand tout finit dans quelques instants. La mort de tout ne laisse rien derrière elle : la vie est rendue dérisoire et chacun cherche désespérément une spiritualité à laquelle se raccrocher.
Le film s’attache à l’intimité d’une fin du monde. C’est la très belle idée d’Abel Ferrara de rendre ce moment crucial presque anodin : on ne peut rien y faire, on ne peut que patienter en compagnie d’un couple replié sur lui-même. Pourtant, et c’est aussi un point captivant du film, le huis clos à l’heure du web est ouvert sur le monde : les écrans sont partout, qu’il s’agisse des flux d’images de la télévision, d’Internet et des smartphones, ou bien qu’on essaie de communiquer une dernière fois virtuellement avec ses proches (qui n’ont plus de proches que le nom). On voudrait régler les derniers comptes, dire quelques mots d’amour, se rapprocher de sa famille, retrouver de vieux amis peut-être. Mais on n’arrange pas une vie en un dernier jour, encore moins par écran interposé. L’illusion d’un monde entièrement à disposition est aussi celle d’avoir un quelconque pouvoir sur les choses et les gens. En dépit de l’instantanéité, toutes les gesticulations restent vaines.
Cisco s’interroge sur la manière de passer ce dernier moment : il aimerait oublier, dans la fête, dans la drogue, dans le sexe. Skye veut continuer ce qui lui parait important : aimer et créer. La sérénité n’est qu’une façade, la rébellion n’est plus possible. C’est la fin de toutes les possibilités, de tous les choix, puisque tous les choix sont finalement égaux. Alors pour occuper un dernier jour sur Terre, il ne peut y avoir que l’errance, il ne peut y avoir que du vide.

C’est aussi le défaut du film de se complaire dans ce vide, de se répéter continuellement comme pour transmettre l’état d’esprit de personnages qui tournent en rond. 1h22 d’attente peut paraître bien long, quand on n’attend rien. Abel Ferrara aurait sans doute pu raconter la même chose sous la forme d’un court métrage intense. C’est surtout la philosophie mystico-bouddhiste qui épuise : on est souvent face à un charabia d’images panthéistes, une bouillie de propos convenus, un désordre new age dont ne ressort que la musique, souvent captivante.
4h44 Dernier jour sur Terre est convaincant quand il illustre les dangers écologiques auxquels nous nous exposons. On aimerait même pouvoir suivre sa colère noire contre l’inconscience des hommes, mais on reste un peu extérieurs. Il y avait sans doute des moyens plus simples et plus crédibles de se révolter contre l’imprudence de l’être humain. Et surtout de dire que les seules choses qui comptent vraiment lors de notre passage sur terre, c’est le moment présent, et c’est l’autre. Comme le dit Skye à la fin : "all we have is right now, all we have is each other". Tout le reste est pure impuissance. Le film d’Abel Ferrara dépeint un moment où cette impuissance est portée à son paroxysme, et en effet, alors il ne reste plus rien que maintenant et que ce qu’on est les uns pour les autres. Comme dans le Melancholia de Lars Von Trier, alors il ne reste plus rien qu’une étreinte.
Note : 6/10
4h44 Dernier jour sur Terre (titre original : 4:44 Last day on Earth)
Un film d’Abel Ferrara avec Willem Dafoe, Shanyn Leigh et Natasha Lyonne
Drame, Science-fiction – USA, Suisse, France – 1h22 – Sorti le 19 décembre 2012
Looper
Une idée brillante, des situations intrigantes et complexes, un univers crédible et stimulant, Looper avait tout pour être le nouveau monument du voyage dans le temps au cinéma. Dommage alors que le scénario soit mal maîtrisé et mène à une terrible incohérence qui sape sa crédibilité. Looper reste quand même le petit film de science-fiction réussi qu’on n’attendait pas.
Synopsis : Joe est un tueur qui élimine des témoins gênants venus du futur. Un jour, la personne qu’il doit exécuter n’est autre que… lui-même, avec 30 ans de plus.
"La machine à remonter dans le temps n’a pas encore été inventée. Mais dans 30 ans, ce sera fait." Looper est un film malin, dès le début, avec cette scène d’introduction percutante qui nous fait entrer tout de suite dans le bain. Dans un futur de crise économique avancée qui se débat lui-même avec son propre avenir, Joe va se trouver en prise avec son moi futur, un moi qu’il considère comme un total étranger.
Ce qui interroge sans doute le plus dans Looper, c’est cette confrontation entre deux êtres identiques, pris à des moments différents de leur vie. Joe 25 ans et Joe 55 ans sont complètement dissociés, violemment différents, presque opposés. Ils ne s’accordent aucune reconnaissance particulière, ils n’ont pas le souci de cet autre soi-même. Ils sont liés malgré eux par des souvenirs et un bout de vie commun, Joe vieux est d’autant plus lié à son cadet que son existence se définit et se redéfinit à mesure que celui-ci avance dans sa propre vie.
Dès le début, Joe, pourtant sympathique, montre qu’il est un être purement égoïste. Dans ce futur, dans cette société, la nôtre en dégradation, il n’y a plus de souci de l’autre. A tel point qu’il n’y a même plus de souci de soi. L’avenir n’a plus de sens, l’identité est un concept flou, Joe ne se projette en personne, même pas en lui-même.
Mais Looper sait se renverser. C’est l’histoire d’une prise de conscience, d’une rencontre, avec l’autre et en dépit de soi. Les scènes d’action sont bluffantes, surtout à la fin du film. Bruce Willis dégage une puissance et une profondeur qui rendent crédibles les 30 ans d’existence qui le séparent du présent. Quant à la télékinésie, elle amène une touche fantastique enthousiasmante qui prend une importance inattendue et bienvenue dans l’évolution du scénario. La séquence de destruction de la maison de Sara est un grand moment de cinéma, on retient son souffle en même temps qu’un nouveau champ d’enjeux s’ouvre à nous, tout comme lors de la séquence finale, absolument renversante.
Looper serait donc quasiment une réussite totale. Malheureusement, quand on veut raconter un paradoxe temporel, on se doit de ne pas laisser de faille. Looper parle de boucle. Cela présuppose que le concept de boucle temporelle est parfaitement maitrisé pour donner au récit une logique implacable et vertigineuse. C’est là que Looper se rate complètement, en proposant un dénouement rigoureusement impossible. Alors, le château de cartes s’écroule. Toute cette belle mécanique, minutieusement mise en place au cours du film, s’effondre sur elle-même dans une terrible incohérence.

Quand on joue avec les boucles temporelles, on doit choisir entre l’option Retour vers le futur (quand on change le passé, on crée un monde parallèle et le futur évolue différemment de ce qui était prévu) et l’option L’Armée des 12 singes (le passé ne peut pas être changé, toute intervention était déjà prise en compte et mène au même futur initialement prévu : il n’y a qu’une ligne temporelle, et d’éventuels paradoxes à la pelle). Looper choisit l’option 1, nous racontant très vite deux scénarios parallèles et incompatibles : celui qu’a vécu Bruce Willis quand il était jeune, et celui qu’est en train de vivre Joseph Gordon-Levitt, différent du premier à partir du moment où celui-ci n’a pas bouclé sa boucle, comme l’avait fait Bruce Willis étant jeune. A partir de là, il n’est plus possible de revenir sur l’option 2 sans se mélanger les pinceaux. Pourtant, Rian Johnson ne résiste pas à la tentation d’une fin astucieuse où le passé qu’on essayait de changer provoque justement le futur qu’on essayait d’éviter.
Concrètement (et ne lisez ce paragraphe que si vous avez déjà vu le film), c’est Bruce Willis, en tuant la mère, qui a fait de l’enfant le terrible mafieux qu’il va devenir. Sauf que Bruce Willis vient d’un monde futur où l’enfant est bien devenu le mafieux en question, alors que dans ce monde, 30 ans plus tôt, Bruce Willis a été tué par Joseph Gordon-Levitt qui a bien bouclé sa boucle. Dans le passé de ce futur-là, Bruce Willis n’a donc pas pu provoquer le destin terrible de l’enfant, puisqu’il ne l’a jamais rencontré. Dit autrement, si on résume la vie qu’a vécu le personnage de Bruce Willis, dans sa jeunesse, il a tué sa boucle qui n’a donc jamais rencontré l’enfant (et n’a jamais tué sa mère), et dans sa vieillesse, l’enfant est quand même devenu le Maître des pluies. Donc Bruce Willis n’a rien à voir avec le fait que l’enfant soit devenu celui qu’il est. Il ne peut pas, en ayant échappé à sa mort, avoir créé un univers parallèle, et provoquer dans cet univers ce qui se passera dans le futur de l’univers initial. Soit le cours du temps est modifié, soit il boucle. Les deux sont incompatibles et c’est bien dommage pour Rian Johnson.
Certes le choix de Gordon-Levitt a la fin du film est absolument fabuleux. Mais si son choix repose sur une analyse impossible, alors son geste perd toute sa valeur. Quel dommage : Looper est un film enthousiasmant, mais son scénario manque cruellement de maitrise. Looper aurait pu devenir un film référence du voyage temporel, il fera finalement figure de film séduisant et de paradoxe raté.
Note : 7/10
Looper
Un film de Rian Johnson avec Bruce Willis, Joseph Gordon-Levitt et Emily Blunt
Science-fiction – USA – 1h50 – Sorti le 31 octobre 2012
Another Earth
Passé relativement inaperçu lors de sa sortie en salles (et pourtant prix du jury à Sundance 2011), Another Earth est une petite perle de science-fiction réaliste, un film simple et puissant qui lit intimement un destin individuel à l’absolu universel, et dont le mystère est d’offrir un possible miroir à l’humanité.
Synopsis : Un soir, une nouvelle planète apparaît dans le ciel. Le même soir, le destin d’une brillante jeune femme est brisé alors qu’elle se trouve impliquée dans un terrible accident…
Another Earth est un film d’une douce simplicité, dans lequel même la brutalité a cette légèreté qui la rend quotidienne. La science-fiction n’est qu’un contexte, un révélateur qui met les personnages face à eux-mêmes et face à l’autre. On pense à Bienvenue à Gattaca et à Never let me go : le traitement est hyper-réaliste, les enjeux sont élémentaires, la science-fiction est un écrin discret et fascinant pour un drame à hauteur d’hommes.
Comme dans Rabbit Hole, les mondes parallèles sont le seul échappatoire possible à une réalité qu’on ne veut pas accepter. Mais Another Earth envoûte, il propose un questionnement sans fin et sans limite sur le cosmos et notre place à nous. Personne ne veut être seul. L’humanité, échouée sur une planète vivante mais solitaire, a toujours regardé vers le ciel. Et si…
Tout le reste du film est puissance évocatrice. Le spectateur peut tout imaginer, doit tout imaginer. Another Earth n’en dit pas beaucoup plus, il nous invite simplement à regarder les étoiles, à nous perdre dans l’immensité mystérieuse et à nous interroger comme nous le faisions, enfants, allongés dans l’herbe. Il y a la vie qui nous entoure, certaine, concrète, absurde, qui peut basculer d’un moment à l’autre, qui tient à si peu de choses. Et il y a l’inconnu, le grand tout derrière ces petits riens, des millions d’étoiles comme autant de miroirs, qui nous renvoient au lointain ailleurs tout autant qu’à l’intime.
Jusqu’au bout, Another Earth nous laisse dans l’expectative. Le film se termine sur l’un des derniers plans les plus marquants de l’histoire du cinéma. En 10 secondes, Mike Cahill raconte un second film. En 10 secondes, l’histoire commence enfin… et se termine. En 10 secondes, les réponses sont données, sans aucune explication. La frustration est immense, le plaisir aussi. Malgré quelques maladresses, Another Earth est un film magnétique, poétique, métaphysique. L’air de rien.
Note : 8/10
Another Earth
Un film de Mike Cahill avec Brit Marling et William Mapother
Science-fiction, Drame – USA – 1h32 – Sorti le 12 octobre 2011
Prix Spécial du Jury au Festival de Sundance 2011
Transformers 2 : La Revanche
Dans la droite lignée du premier opus, Transformers 2 est un blockbuster à peine regardable avec un scénario encore plus faible et des effets spéciaux encore plus assommants.
Synopsis : Deux ans après ses premières aventures, Sam est une nouvelle fois amené à jouer un rôle crucial dans la guerre qui oppose les Autobots et les Decepticons…
Transformers était un film au scénario plus que léger et à l’action plus qu’omniprésente. Michael Bay a donc décidé, pour Transformers 2, de travailler encore moins le scénario et de mettre encore plus d’action.
Après une introduction avec quelques gags valables, le film est emporté dans un tourbillon de combats apocalyptiques filmés avec une agressivité répétitive qui embrouille les neurones et efface de notre mémoire chaque séquence quand la suivante commence.
Abruti par un tel déchaînement d’images vaines, le spectateur s’ennuie bien vite et devient la victime d’un film lassant et bien trop long.
Note : 1/10
Transformers 2 : La Revanche
Un film de Michael Bay avec Shia LaBeouf, Megan Fox et Josh Duhame
Science-fiction – USA – 2h31 – Sorti le 24 juin 2009
Razzie Awards 2010 du pire film, du pire scénario et du pire réalisateur
Transformers
Ces amusantes figurines que sont les Transformers auraient pu être à l’origine d’un grand blockbuster de qualité. Mais Michael Bay ne laissera jamais la moindre subtilité ou la moindre émotion véritable percer dans l’un de ses films. Systématiquement, le réalisateur d’Armageddon écrase tout début d’histoire par trois tonnes d’actions. Et gâche son sujet.
Synopsis : Sam, un adolescent ordinaire, se retrouve être le seul à pouvoir sauver l’humanité dans la guerre sans merci qui déchire depuis toujours 2 races de robots extraterrestres.
Entre humour lycéen convenu et action survitaminée, Transformers est le stéréotype du pop-corn movie. L’idée de départ est sympathique, les transformations des extraterrestres ravissent notre âme d’enfant et nous rappellent le temps où nous inventions des histoires pour défendre le monde avec nos petites voitures et que nous rêvions de jouets électroniques hypersophistiqués.
Passé cet émerveillement primitif, le spectateur n’aura pas grand chose à se mettre sous la dent : la mise en scène de Michael Bay est toujours aussi indigeste, le scénario n’avance que par poncifs, les personnages sont des vignettes évidentes qui permettent à tout un chacun de s’identifier facilement.
Le film manque souvent de crédibilité, mais jamais autant que quand les robots sont utilisés pour des scènes de comédie. Autant ces aliens-là sont stimulants et assez différents des êtres humains, autant il est difficile de croire à leurs aventures quand ils sont affublés de comportements et de sentiments tout à fait triviaux.
Au final, Transformers ennuie assez vite et finit par ressembler plus à une démonstration technique d’effets spéciaux qu’à une bonne histoire pour nous faire rêver.
Note : 2/10
Transformers
Un film de Michael Bay avec Shia LaBeouf, Megan Fox et Josh Duhamel
Science-fiction – USA – 2h24 – Sorti le 25 juillet 2007
Melancholia
Après Antichrist, Lars von Trier continue son voyage mystique à travers l’humanité et nous démontre encore une fois que l’homme est seul et condamné. Tout autour de lui est hostile et insensé. Melancholia est alors l’histoire du combat inégal entre Justine et sa mélancolie. Jusqu’à une apothéose glaçante et fascinante. Après le film, il ne reste que le néant.
Synopsis : À l’occasion de son mariage, Justine donne une somptueuse réception dans la maison de sa soeur. Pendant ce temps, la planète Melancholia se dirige vers la Terre…
Le dernier film de Lars von Trier est submergé par une tristesse vague et indéfinie. Cette tristesse, c’est la mélancolie qui va finir par engloutir la Terre toute entière, comme dans l’une des premières images du film.
La mélancolie prend deux formes et divise le film en deux parties très distinctes. Dans la première, la mélancolie est affaire d’individus. Chacun se débat avec son impuissance : Claire voudrait sortir sa soeur de sa torpeur; John aimerait que ce mariage, dans lequel il a beaucoup investi, soit une réussite; Jack voudrait un slogan pour la dernière pub de son entreprise; Dexter, le père de la mariée, voudrait sans doute la jeunesse éternelle; Quant à son ex-femme, Gaby, elle souhaiterait ne pas être mêlée à ce mariage qui la renvoie à son propre malheur; Michael aimerait, au contraire, avoir une chance d’être la mari de Justine; et les organisateurs du mariage luttent en vain pour que la fête se déroule sans encombre. Et Justine, qui donne son nom à cette partie, essaie simplement de sourire. Elle voudrait juste donner le change.
Mais tous sont figés dans leur incapacité, et Justine plus que tous les autres. Le goût de vivre la fuit constamment, la caméra à l’épaule renforce l’agitation de la jeune femme, d’autant plus seule qu’elle est entourée d’invités qui lui sont étrangers, de sourires qui lui sont incompréhensibles, de vœux qui lui sont insupportables.
Dans la seconde partie au contraire, la mélancolie est une affaire collective, l’affaire de l’humanité toute entière. Elle se matérialise par une planète sortie de nulle part et qui semble devoir approcher la Terre de si près qu’il se pourrait bien qu’elle l’engloutisse. Paradoxalement, c’est quand tout le genre humain est concerné que Lars von Trier décide de restreindre le drame à l’intimité d’une famille de quatre personnes, alors même que la mélancolie très personnelle de Justine se développait dans la première partie parmi la foule anonyme des invités. Ce retournement savamment construit invite au dialogue des mélancolies : c’est l’absurdité générale qui décourage Justine, et c’est l’impuissance de Justine qui condamne, plus que l’humanité, la vie dans son ensemble.
Car Justine dit qu’elle sait. Elle ne croit en rien, ni en l’homme, ni à la vie au-delà de l’homme. Découragée, à bout d’espoir, elle n’a même pas la force de regretter la vie. Cette deuxième partie, qui étend l’apocalypse d’un couple de la sphère privée à celle, totale, qui comprend tous les hommes et toutes les formes de vie, a beau s’intituler "Claire", elle continue à épouser le point de vue de Justine, comme en témoigne la caméra, plus figée, plus apaisée, plus résignée qu’affolée. Pourtant, Claire se débat tant qu’elle peut. Elle ne respire pas le bonheur, et pourtant son goût pour la vie est évident, son goût pour la sienne, pour celle de son fils, pour celles de son mari et de sa soeur, mais aussi son goût pour la vie en elle-même. L’existence est trop précieuse pour qu’on soit juste impuissants, l’existence est trop précieuse pour qu’on soit juste spectateurs de notre fin.
La mélancolie est un sentiment d’incapacité et le film donne finalement raison aux mélancoliques. Lars von Trier semble mépriser la vie et être, comme Justine, trop dépressif pour lui accorder un prix. "La vie sur Terre est mauvaise" dit Justine. Et dans ce cas, il n’y a rien de mal à ce qu’elle se termine. Et pourtant, au dernier moment, Justine pleure. Et si les mélancoliques n’étaient pas si indifférents à la vie qu’ils veulent bien le faire croire? Lars von Trier, sous ses airs cyniques, semble nous avouer enfin l’origine de son mal : non pas sa haine pour le genre humain, comme le fait croire Justine à sa soeur, mais plutôt son incapacité à dépasser sa condition. Justine dit qu’elle ne regretterait pas la vie si celle-ci venait à disparaître, et pourtant, quand la fin approche, elle éclate en sanglots, submergée par la mélancolie comme la Terre tout autour d’elle.
Melancholia est notre histoire à tous : un jour il faudra mourir. Et cette mort qui s’approche à mesure qu’on vit, on ne peut pas l’ignorer, elle grandit dans le ciel, de plus en plus grosse, de plus en plus omniprésente à l’horizon. Devant elle, il n’y a que deux réactions : la frayeur ou la résignation. Claire ou Justine. L’espoir qu’il y ait autre chose ou la conviction qu’il n’y a rien. Le désir de vivre malgré tout ou la douleur de devoir vivre malgré ça. Comment aimer, comment se marier, comment même prendre un bain quand on sait que tout ça ne sert à rien, quand on sait qu’on va mourir? L’homme, incapable même d’accepter sa condition, n’a plus qu’à construire des cabanes imaginaires pour se protéger, la perspective d’un paradis, d’une autre vie, d’un être supérieur… A ce titre, plus encore que les ralentis prophétiques qui ouvrent le film en soulignant l’élasticité macabre du temps qui se termine, c’est le plan final qui sublime Melancholia, donnant à la mort l’une de ses représentations cinématographiques les plus terribles. Alors, ensemble, le temps, le bruit, l’image et nos coeurs se figent en un générique du néant.
La science-fiction permet souvent aux grands réalisateurs de donner leur vision de l’existence. Kubrick interrogeait l’avant et l’après-homme dans 2001, L’Odyssée de l’espace. Récemment, Terrence Malick se mettait lui aussi à l’opéra cosmique pour montrer que l’homme n’était pas seul et que sa vie avait un sens qui le dépassait largement. A l’opposé, la danse des planètes de Lars von Trier n’est pas la danse du beau et de la création. C’est une danse de mort, de destruction, d’absurdité. L’esthétique grandiose de Melancholia, ses ralentis mythologiques, sa beauté glaciale sont les traces d’un univers parfait qui n’a pas besoin de l’homme pour continuer sa course vers le vide. Dans The Tree of Life, Dieu, l’homme et la nature ne formaient qu’un grand tout. Dans Melancholia, Dieu n’existe pas ou alors il est partout hormis dans l’homme. La Terre une fois détruite, l’univers retrouvera la sérénité qui l’habite.
Après avoir orchestré le massacre de l’homme par l’homme dans Dogville, Lars von Trier passe à l’étape suivante : c’est maintenant le hasard et les forces supérieures de la nature qui provoquent le génocide de l’humanité, comme une nécessité suprême. A moins que cette planète Melancholia ne soit que la conséquence du mal-être de Justine et, partant, du réalisateur lui-même. En choisissant ce nom pour sa planète et pour son film, ce dernier semble ne pas avoir cédé complètement à la tentation nihiliste.
Après tout, la véritable menace pour l’humanité ne serait peut-être pas la mécanique céleste. Ici, la fin du monde s’appelle Mélancolie. Lars von Trier nous raconte toute l’ampleur de son malheur et pleure de ne pas arriver à sourire : car c’est parce qu’on est incapable de lui donner un sens que la vie devient absurde.
Note : 8/10
Melancholia
Un film de Lars von Trier avec Kirsten Dunst, Charlotte Gainsbourg, John Hurt, Kiefer Sutherland, Charlotte Rampling, Stellan Skarsgard et Alexander Skarsgård
Science-fiction, Drame – Danemark, France, Suède, Allemagne – 2h10 – Sorti le 10 août 2011
Prix d’interprétation Féminine à Cannes 2011 pour Kirsten Dunst
La Planète des singes : les origines
On savait depuis 2 mois comment les X-Men étaient devenus des X-Men. On ne savait pas encore comment la planète des hommes était devenue la planète des singes. Voilà qui est maladroitement réparé grâce à ce film qui comble un mystère dont on aurait aimé qu’il reste le territoire de notre imagination. Mieux vaut alors voir cet opus comme un film à part, souvent bâclé, parfois intrigant.
Synopsis : Au cours de ses recherches pour vaincre la maladie d’Alzheimer, un scientifique parvient à faire évoluer un singe nommé Caesar, qui va mener son espèce à dominer le monde.
Faire une sorte de préquel à La Planète des singes pour expliquer comment l’homme, d’espèce dominante, est devenue une espèce dominée, avait tout du piège commercial. Car ce qui rend le film de Franklin J. Schaffner aussi fascinant, c’est qu’on ne sait pas ce qui s’est passé. Les mystères du temps ont enfoui l’histoire et la mémoire s’est perdue, effacée peu à peu par le passage des générations.
Le film de Rupert Wyatt est donc plus intéressant si on le considère indépendamment de l’original, comme une nouvelle oeuvre de cinéma, une oeuvre pré-apocalyptique qui se terminerait en laissant ouvert le champ des possibles. Si on oublie que le film de 1968 est sensé être la suite de ce film-ci, on peut laisser voguer notre imagination bien au-delà d’un générique final qui pose beaucoup de problèmes et laisse peu de réponses.
Le film en lui-même a des atouts et malheureusement, de nombreux défauts. A ranger au rang de ces derniers, la construction bancale du scénario, l’interprétation binaire de James Franco (content / pas content) et la faiblesse des seconds rôles, tous stéréotypés (Tom Felton, alias Drago Malfoy dans Harry Potter, semble avoir gardé son personnage de sorcier, ici dépourvu de pouvoir, perdu chez les Moldus; Freida Pinto est jolie, compréhensive, heureuse, inquiète et courageuse, elle a justement 5 scènes pour prouver ces 5 qualités; quant à David Oyelowo, qui interprète le patron de James Franco, il est la caricature du capitaliste vénal, inconscient jusqu’à l’absurdité).
Les singes sont les meilleurs acteurs du film et Rupert Wyatt semble avoir porté tant d’attention à l’évolution de César (plutôt subtile) qu’il en a bâclé tous les autres éléments du scénario. Pourtant, le potentiel était là. La question d’une autre espèce intelligente comme celle du mystère de l’intelligence sont passionnantes. Et certaines séquences du film sont particulièrement réussies, on pense notamment aux feuilles qui pleuvent des arbres, laissant deviner le déplacement des singes de branche en branche, ou la scène finale sur le Golden Gate Bridge, qui profite de la cinégénie étonnante de San Francisco.
L’autre problématique posée de manière originale est celle de la révolte des plus faibles contre les dominants. La Planète des singes : les origines pourrait alors se lire comme une nouvelle Ferme des animaux dénonçant cette fois les rouages du capitalisme. Les conséquences apocalyptiques des expérimentations des hommes trouvent cependant un traitement plus intelligent et plus déroutant dans l’excellent 28 jours plus tard.
Mais le propos de ce film-ci se trouve peut-être ailleurs : on ne peut pas lutter contre la perte des êtres qui nous sont chers. Les problématiques planétaires sont relayées au second plan, Rupert Wyatt essayant de miser plutôt sur les intrigues affectives, avec plus ou moins de réussite. La Planète des singes : les origines a des choses à dire, et c’est déjà pas mal pour un divertissement issu d’une franchise. Dommage alors que le film soit si inégal.
Note : 4/10
La Planète des singes : les origines (titre original : Rise of the Planet of the Apes)
Un film de Rupert Wyatt avec James Franco, Freida Pinto, John Lithgow et Andy Serkis
Science-fiction – USA – 1h50 – Sorti le 10 août 2011
Super 8
Retour 30 ans en arrière, à la recherche de l’innocence des premiers blockbusters de science-fiction. J.J. Abrams sort Super 8 avec l’espoir avoué de ressusciter l’émotion d’E.T. L’enfance, les extraterrestres, Spielberg à la production… Tous les ingrédients sont réunis sauf peut-être l’essentiel : un scénario qui suprend et la magie qui va avec.
Synopsis : 1979, Ohio. Alors qu’ils tournent un film en super 8, un groupe d’adolescents est témoin d’une mystérieuse catastrophe ferroviaire. Les services fédéraux arrivent alors en ville pour cacher la vérité…
Steven Spielberg produit le Super 8 de J.J. Abrams, comme pour mieux signer une filiation évidente : Super 8 essaie de ressusciter le cinéma fantastique et familial des années 80 dont le maître absolu n’était autre que Spielberg. L’esprit d’E.T. semble habiter chaque plan, chaque personnage, chaque enjeu de ce film fait pour émerveiller l’enfant qui se cache en chaque spectateur, comme le faisaient ces films qui peuplent notre mémoire de cinéphile, de Retour vers le futur à Gremlins en passant SOS Fantômes et L’Histoire sans fin.
Et d’ailleurs, Abrams n’essaie pas de nous le cacher : son récit prend place à la fin des années 70 et se construit à l’identique des grandes aventures qui ont fait rêver les trentenaires d’aujourd’hui quand ils étaient en âge de découvrir le cinéma. Super 8, c’est donc une madeleine de Proust faite avec les moyens des années 2010, le déraillement du train étant sans doute la scène la plus bluffante du film.
Malheureusement, le scénario est particulièrement faible. Le mystère tient le spectateur en haleine pendant les 45 premières minutes. Ensuite, les révélations sont décevantes et souvent mal amenées. Ainsi, quand le scénario est impuissant à nous expliquer ce qui se passe, les enfants trouvent un film qui résume les grands traits de l’intrigue. Les fils narratifs sont trop visibles et la magie tant attendue n’est pas vraiment au rendez-vous : Super 8 raconte une histoire très banale, aussi bien dans le domaine de la science-fiction (les hommes jouent avec le feu en essayant de contrôler quelque chose qu’ils ne maitrisent pas) que dans celui de la famille (deux enfants vont réussir au cours du film à se rapprocher de leur père, merci Steven Spielberg).
C’est donc du côté du titre, et de l’utilisation du Super 8, qu’il faut trouver le vrai charme de ce blockbuster à l’ancienne. La célébration du film amateur est moins potache que dans Soyez Sympas, rembobinez, on décèle sans mal chez Abrams un véritable amour du cinéma, très contagieux. Le cinéma est finalement la seule chose que le réalisateur arrive à rendre véritablement fascinante. C’est déjà ça.
Note : 4/10
Super 8
Un film de J.J. Abrams avec Kyle Chandler, Joel Courtney et Elle Fanning
Science-fiction – USA – 1h50 – Sorti le 3 août 2011
Never Let Me Go
Never Let Me Go parle d’un passé qui n’a pas eu lieu. D’amours qui ne peuvent pas être vécues. D’êtres qui n’ont pas le droit d’exister. Never Let Me Go parle de nous, à jamais absents de nos rêves, bloqués dans une vie qui n’est pas la nôtre, à la recherche d’une illusion, d’un sens. Never Let Me Go est un diamant rempli de vide. L’un des plus beaux films sortis cette année.
Synopsis : Depuis l’enfance, Kathy, Ruth et Tommy sont les pensionnaires d’une école en apparence idyllique, une institution coupée du monde où seuls comptent leur éducation et leur bien-être. Mais quand ils deviennent jeunes adultes, leur vie bascule…
Ce qui donne sa plus grande singularité à Never let me go, c’est le désespoir noir qui étouffe toute l’intrigue. Never let me go est l’un des très rares films entièrement taillés dans la résignation, dans l’acceptation totale d’un destin injuste.
L’histoire offre beaucoup de pistes surprenantes. D’abord, il s’agit d’une uchronie : le monde imaginé n’appartient pas au futur mais à un passé parallèle. Dans ce passé-là, la médecine a fait, dans les années 50, des progrès déterminants. A partir de là, le futur de ce passé a été chamboulé. Comme s’il était essentiel de souligner que l’univers de Never let me go n’existera sans doute jamais mais que là n’est pas l’important. Il aurait été possible, on pourrait en être là, et même encore plus loin, aujourd’hui. Ce qui est important ici, ce n’est pas ce qui existe mais bien l’infinité des possibilités et ce que cet univers parallèle dit sur nous, sur notre condition d’être humain, ici ou là-bas.
Ensuite, l’image, les décors, les costumes, emprisonnés dans un passé qui n’a pas existé, sentent le jauni, le vieux. C’est comme si toute cette histoire était un souvenir ancien et cela lui donne une douceur un peu terne qui est justement le propre de ce qui n’est plus qu’une image dans notre mémoire. Prisonniers de leur destinée, Kathy, Ruth et Tommy le sont aussi de leur univers, tellement dérisoire qu’il échappe à toute réalité.
Contrairement à The Island, qui supposait aussi un monde où des humains-bis étaient créés pour les besoins des transplantations des vrais humains, ici, les donneurs sont au courant depuis toujours. Ils savent ce pour quoi ils ont été fabriqués, ils connaissent avec certitude le déroulement de leur vie. Et ayant été élevés dans cette fatalité, ils ne pensent pas à se rebeller, au contraire des héros de The Island. Ce point scénaristique est essentiel, il traduit l’ADN de Never let me go. Pour Kathy, Ruth et Tommy comme pour tous leurs camarades, se rebeller contre le système, c’est comme se rebeller contre la mort, ce n’est tout simplement pas envisageable. La réalisation des deux films est alors absolument opposée : l’image clignotante, hyperactive et irregardable de Michael Bay est ici remplacée par des respirations longues et difficiles, d’une mélancolie parfois insoutenable.
Porté entièrement par un récit qui ne peut être que ce qu’il est (le film commence par la voix off de Kathy, on sait dès le début qu’on devra arriver à cette image finale de Tommy sur la table d’opération), Never let me go ne donne que très peu de réponses sur le fonctionnement du système. Qui sont ces enfants? Comment ont-ils été créés? A partir de qui? Quelles sont véritablement les lois en vigueur à leur égard? Quelles sont leur possibilités? Leur situation, qu’ils acceptent avec une évidence déconcertante, empêche-t-elle véritablement toute révolte et si oui, par quels mécanismes? A ces multiples questions, les réponses sont très partielles voire inexistantes. Finalement, elles importent peu. Si on ne sait pas tout, on ressent les choses, comme les personnages. Ils ne savent sans doute pas ce qu’ils sont mais ils le sentent. Ils ne savent sans doute pas que tout ceci est inéluctable mais ils le sentent.
D’autres pistes passionnantes sont évoquées par petites touches discrètes, comme la disparition progressive de toute éthique dans le traitement des donneurs. La pension où grandissent les trois enfants nous apparait d’abord comme une prison mais nous comprenons ensuite qu’elle était déjà la marque d’un choix politique, d’une certaine forme de résistance. Autre question troublante, celle de l’âme des donneurs. Comment les gens "normaux" pourraient-ils penser qu’ils n’ont pas d’âme? Quel processus scientifique a permis leur clonage? Et surtout, cette belle idée selon laquelle l’art serait la réponse à la question de l’humanité.
Never let me go est un film de science-fiction particulièrement lent et nostalgique et en cela il rappelle Bienvenue à Gattaca. Mais alors que Gattaca était marqué par la lutte constante du héros, Never let me go ne montre que de la colère et de la tristesse, les deux dernières façons de se battre quand on ne peut pas se battre. La solitude glaciale des personnages rappelle plutôt le premier film de Mark Romanek, Photo Obsession, déjà un diamant glauque.
Never let me go n’est pas un film séduisant, ses personnages ne sont pas des grands personnages de fiction mais ils ne peuvent pas l’être : ils ont été modelés pour n’être presque personne. Malgré cela, ils essaient d’aimer, parce que c’est leur dernière chance d’être quelqu’un. Dans la superbe scène où Tommy sort de la voiture pour crier, toute l’émotion rentrée à l’intérieur du film semble s’échapper. Never let me go est un film submergé par la tristesse.
Sans éclat, l’histoire arrive à son terme, rien n’aura servi, rien n’aura été changé. On n’aura même pas vu de répression. Simplement un fil tendu qu’on ne peut que suivre. Mais tout ça pourrait aussi bien être notre univers à nous. Chacun a un laps de temps défini pour vivre, une fin certaine qui l’attend et nulle façon d’y échapper. Nous ne pouvons que profiter du peu de temps que nous avons, du mieux possible. Never let me go est une parabole sur notre propre situation. Humains-bis relayant les humains que nous voudrions être et que nous ne serons jamais.
Note : 9/10
Never Let Me Go
Un film de Mark Romanek avec Carey Mulligan, Andrew Garfield et Keira Knightley
Science-fiction, romance – Royaume-Uni, USA – 1h43 – Sorti le 2 mars 2011
X-Men : Le Commencement
Un film de Matthew Vaughn avec James McAvoy, Michael Fassbender et Kevin Bacon
Science-fiction – USA – 2h10 – Sorti le 1er juin 2011
Titre original : X-Men: First Class
Synopsis : L’histoire de Charles Xavier et Erik Lehnsherr avant qu’ils ne deviennent le Professeur X et Magneto, à l’époque où l’humanité découvrit l’existence des mutants.
Les problématiques des X-Men sont toujours passionnantes. En voulant raconter comment tout a commencé, ce préquel est forcément traversé d’interrogations cruciales : l’homme peut-il accepter la différence? Quelles sont les solutions quand on est différent? Y a-t-il moyen de se défendre sans être agressif? Peut-on résoudre les conflits sans recourir à la vengeance?
Et au-delà des problématiques humaines, une grande question sur l’évolution de l’humanité. Qui seront les prochains, quelle sera l’espèce qui supplantera l’homme dans la chaîne de la vie? Et comment l’homme pourra-t-il réagir à ce moment-là? L’homo sapiens est-il destiné à devenir l’homme de Néandertal du futur, espèce disparue et sans doute massacrée?
Les questions sont passionnantes mais pas très novatrices. X-Men : Le Commencement ne fait que reprendre les thématiques de la série sans y ajouter grand chose.
Le film est cependant agréable à suivre, on a plaisir à voir ces héros que nous connaissons bien dans leur jeunesse. La chute de Magnéto, happé par les forces du mal, est moins subtilement rendue que celle d’Anakin Skywalker dans l’épisode 3 de Star Wars, La Revanche des Sith. Bien que les personnages soient souvent intéressants, leur évolution est simpliste et attendue. On sent un peu trop le cheminement des scénaristes pour amener la situation initiale des X-Men à celle qu’on connaît.
Matthew Vaughn, en passant des antihéros de Layer Cake et Kick-Ass aux vrais superhéros, a un peu perdu de sa folie et de son dynamisme. X-Men : Le Commencement est plutôt un bon divertissement, les dilemmes qu’il présente sont intellectuellement stimulants, mais il manque un peu d’originalité ou de sincérité pour qu’il soit plus que ça. Même les scènes les plus étonnantes (comme l’arrêt des missiles dans le ciel de Cuba) manquent d’un petit quelque chose pour nous couper vraiment le souffle. On s’amuse mais on n’y croit jamais vraiment.
Note : 4/10
Source Code
Un film de Duncan Jones avec Jake Gyllenhaal, Michelle Monaghan et Vera Farmiga
Science-fiction – USA, France – 1h33 – Sorti le 20 avril 2011
Synopsis : Quand Colter se réveille dans un train, il n’a aucun souvenir d’être monté dedans. Une jeune femme qu’il n’a jamais vu semble pourtant bien le connaître. Mais il ne sait pas encore qu’il est coincé dans un passé proche qu’il va revivre encore et encore avec pour mission de déjouer un attentat terroriste…
Le procédé des 8 minutes qui se répètent encore et encore fonctionne particulièrement bien dans ce thriller SF assez bien foutu. L’enquête policière est rendue convaincante par l’exploration en profondeur, non pas des mêmes lieux, mais du même instant, de ces derniers moments avant que la bombe n’explose.
Si la construction en boucle nous permet d’accrocher facilement au thriller, c’est l’idée SF qui fascine, et notamment le fait que chaque excursion dans le passé présente une situation légèrement différente des précédentes. L’écart est infime, Christina est toujours en face du héros à chacun de ses réveils successifs, du café sera renversé sur sa chaussure et le contrôleur ne manquera pas de passer. Mais la position de Christina n’est jamais exactement la même. Sa réaction à la première attitude de Colter ne dépend pas que de celle-ci : on sent bien que d’un passé à l’autre, elle réagira différemment, simplement parce que ce n’est pas le même passé.
Parce que deux déroulements d’un même moment ne peuvent jamais être identiques. A partir d’une situation donnée (le début des 8 minutes), on ne pourra jamais avoir deux fois le même futur. Le présent ne détermine jamais l’avenir car le fonctionnement de l’univers et du temps n’est pas mécanique mais quantique. Une instant A ne mène pas à un instant B, mais à une infinité d’instants différents associés chacun à une probabilité infime d’exister. Qu’est-ce qui nous amène à l’instant B1 ou à l’instant B2? Personne ne peut le dire, le processus se construit à partir d’une combinaison subtile du hasard et de nos choix, jamais il n’est prédéterminé.
L’explication qui permet de comprendre ce qui se passe dans Source Code n’est pas assez claire, elle est trop vite expédiée et rappelle trop la série B. C’est bien dommage car c’est pas loin d’être passionnant. Le cerveau d’un homme mort conserve une mémoire rémanente de 8 minutes, comme une ampoule qui vient de s’éteindre. Grâce à cette mémoire, on peut connecter le cerveau d’un homme vivant sur celui d’un mort et lui faire revivre les 8 dernières minutes de sa vie. Mais non pas les 8 minutes telles qu’elles ont existé. Le Source Code est un passé virtuel recréé à partir des derniers souvenirs du mort. On part d’un instant donné et le passé se redéroule différemment, forcément, parce que l’homme infiltré agit différemment et change les choses, mais surtout parce que le futur ne pourrait jamais être identique, même à partir d’une situation tout à fait identique. Les probabilités sont recalculées et le calcul quantique crée un monde différent.
Reste la résolution de l’histoire, qui laisse dubitatif. Contre toute logique, Colter Stevens est convaincu qu’il peut changer le passé (alors qu’on lui explique en long et en large qu’il ne revit pas le passé qui a eu lieu mais un autre passé qui n’existe que dans le Source Code). Non seulement il est convaincu de quelque chose d’incohérent, mais le film lui donne raison, passant à travers le fait qu’un cerveau débranché aura bien du mal à continuer à vivre dans un univers, même parallèle. Car la vie de Colter dans l’univers créé par le source code est déterminée par le cerveau qui existe dans la réalité première, comme le montre tout le film. C’est pourquoi il ne devrait pas y avoir possibilité de vivre simplement dans le monde parallèle et pas dans le monde premier.
Source Code préfère faire la concession d’une happy end improbable, ajoutant à tout ceci un discours confus sur le destin avec la présence finale de ce monument auquel Colter rêvait déjà. Quitte à contredire toute la construction du film qui repose sur le fait que rien n’est déterminé à l’avance.
On gardera cependant cette jolie image des personnages reflétés plusieurs fois, chaque fois différemment, dans un monument courbe qui rappelle que l’univers fonctionne non pas de manière newtonienne mais de manière quantique. Qui rappelle les différentes possibilités, toutes équiprobables, qui peuplent notre futur. Et la multitude des mondes et vies parallèles qui peuvent y être associés.
Après L’Agence et Rabbit Hole, la question des autres vies possibles est décidément au coeur des préoccupations de ces dernières semaines cinématographiques. Source Code a un atout indéniable : c’est le seul film qui met en avant les particularités quantiques de notre univers pour expliquer que de situations et choix identiques naissent forcément des mondes uniques et imprévisibles.
Note : 7/10
Dark City
Un film de Alex Proyas avec Rufus Sewell, Jennifer Connelly et Kiefer Sutherland
Science-fiction – USA – 1h35 – Sorti le 20 mai 1998
Synopsis : Se réveillant sans aucun souvenir dans une chambre d’hôtel impersonnelle, John Murdoch découvre bientôt qu’il est recherché pour une série de meurtres sadiques.
Dark City crée un univers noir et glauque magnifique, une prison expressionniste dans laquelle le temps et l’espace sont des mirages. Les personnages y sont enfermés comme des rats de laboratoire, ahuris par la beauté funèbre de la ville qui les entoure.
John Murdoch se réveille, amnésique, dans la peau d’un meurtrier. Ce qui pourrait être un thriller de film noir se transforme petit à petit en conte métaphysique, à la recherche de ce qui fait la spécificité de l’humanité, l’identité et l’unicité de l’individu. Pourquoi les hommes sont-ils différents les uns des autres? Est-ce simplement la succession des souvenirs qui façonne l’être humain et sa personnalité ou bien y a-t-il quelque chose de plus profond, une sorte de principe inné, une âme?
Les expériences se succèdent, Dark City se transforme et toujours, inéluctablement, arrive minuit, l’heure de l’"harmonisation". Dans cette ville existentielle, il n’y a pas de paradis, pas d’issue, seulement la mort. Le libre arbitre est une illusion, les hommes se débattent en vain dans une vie qu’ils n’ont pas choisie, sur un bout d’astre qui file de manière absurde à des millions de kilomètres/heure à travers le vide intersidéral.
Tous les principes de l’existence, ceux que l’on ne remet jamais en question, sont ici mis à nu. Et le seul salut, c’est le mystère de l’être humain, non pas en tant que collectivité, mais en tant que somme d’individus. L’homme peut alors rêver, s’échapper de cette double ronde des astres et des aiguilles pour lui donner un sens, une histoire, une finalité.
Pas de doute que Matrix doit énormément à Dark City, à son univers visuel pré-apocalyptique mais aussi à son propos : on y retrouve des similitudes troublantes comme l’attente messianique, le pouvoir de l’esprit sur la réalité matérielle (ici, l’"harmonisation") ou encore le caractère factice de la réalité, manipulée par des créatures qui ont besoin de l’être humain pour exister.
Dark City est une oeuvre formidablement prenante et intelligente, la photographie est splendide, l’intrigue atteint des hauteurs philosophiques passionnantes. Dark City est un grand film.
Note du film : 9/10


