Archives Mensuelles: mars 2013

La Demora

Après l’époustouflant La Zona (meilleur premier film à Venise 2007) et le perturbant Desierto Adentro, le très prometteur cinéaste mexicain Rodrigo Pla livre un troisième film d’une étonnante simplicité. Jamais austère, La Demora est le récit réaliste d’une lutte intérieure : écrasée entre le quotidien et le devoir, entre l’individualisme et l’amour, Maria doit choisir.

Synopsis : Maria s’occupe seule de ses trois enfants et de son père Augustin qui perd peu à peu la mémoire. Le jour où l’on refuse à Augustin son entrée en maison de retraite, Maria sombre…

La Demora - critiqueAprès deux grands films de pure fiction, deux drames terrifiants à l’ampleur dévastatrice, après avoir attaqué les politiques sécuritaires et la religion, Rodrigo Pla livre un troisième film étonnamment sobre. Après l’anticipation et la tragédie, après l’évocation d’un avenir sombre et d’un passé douloureux, le réalisateur mexicain décide d’ausculter le présent et de filmer un drame naturaliste, un quotidien misérable sans grand discours politique et sans péripétie romanesque. L’une des forces du film est d’ailleurs de ne pas décrire un monde marginal et très pauvre. Simplement une famille moyenne en lutte, et dont les difficultés paraissent peu à peu devenir insurmontables pour Maria.

Rodrigo Pla a toujours le même sens aigu du récit et du rythme : il arrive à nous passionner pour sa fable et pour le destin de ses personnages. Jamais La Demora ne paraît long ou complaisant, jamais il ne tombe dans le syndrome des films sociaux sud-américains bloqués dans une posture contemplative (on pense aux Acacias, à Ultimo Elvis et autres Jours de pêche en Patagonie). Au contraire, le film passe presque trop vite, plié en deux mouvements dont l’équilibre est savamment dosé : d’abord la détresse et la solitude de Maria, puis celles d’Agustin, deux très beaux personnages de cinéma.

Personne n’existe par lui-même, tous nous avons besoin des autres. Maria a besoin d’être aidée par la société, Agustin a besoin de sa famille pour continuer à vivre. On dit qu’on peut mesurer l’avancée d’une société à la solidarité dont elle fait preuve avec les personnes dépendantes, notamment les personnes âgées.  Quand elle pousse les individus à s’isoler et à ne plus se soucier de leurs proches, alors quelque chose ne tourne pas rond.

Si la première partie de La Demora dresse le portrait d’une situation sans bonheur et sans solution, la seconde touche quelque chose de plus fondamental sur l’être humain, la solitude existentielle et les ravages de la vieillesse. Alors une douleur discrète s’installe en nous, une tristesse aigüe pour la situation d’Agustin et pour notre condition d’être humain amené, forcément un jour, à ne plus être qu’une ombre de nous-mêmes. Encore soi, mais déjà perdu dans un monde méconnaissable, devenu confus à mesure des ans qui s’écoulent et qui brouillent notre mémoire et notre intelligence. Destin obligé pour les gens qu’on aime avant que ce ne soit le nôtre.

Dans ce brouillard psychologique, Agustin est conscient d’être un poids, conscient d’être devenu un obstacle au bien-être de ses proches. Il est conscient de ce qui lui arrive et il fait le pari de la confiance. Non pas par peur des autres, pas non plus vraiment par fierté mais parce qu’il ne veut pas griller la chance que tout s’arrange, parce qu’il ne veut pas croire que la pression est si grande qu’il n’est plus qu’un déchet qu’on abandonne au bord de la route.

Alors Rodrigo Pla filme avec pudeur et sensibilité la façon dont l’amour l’emporte sur les doutes. Il n’y a aucun romantisme, aucun pathos dans la caméra du cinéaste mexicain. Ce n’est pas simplement la culpabilité qui assaille Maria, c’est la puissance de sentiments qui avaient été recouverts par les difficultés quotidiennes et qui rejaillissent pour éclairer le drame d’une lumière inattendue.

En trois films, Rodrigo Pla explore à chaque fois combien l’individu et la communauté sont indissociables, et comment l’absence de solidarité et l’indifférence mènent au pire. Ici, aucun problème ne se résout et pourtant, l’homme retrouve son humanité, pré-requis indispensable pour avancer.

Note : 7/10

La Demora
Un film de Rodrigo Pla avec Roxana Blanco, Carlos Vallarino et Julieta Gentile
Drame – Uruguay, Mexique, France – 1h24 – Sorti le 20 février 2012

Des Abeilles et des Hommes

Les abeilles succombent en masse depuis une quinzaine d’années. Pourquoi sont-elles essentielles à la biodiversité? Pourquoi sont-elles peu à peu décimées? Quel est le rôle de l’homme et quels sont les risques pour l’homme? Sans jamais se montrer moralisateur, Des Abeilles et des hommes donne une vision globale du problème. Intéressant et instructif.

Synopsis : Entre 50 et 90% des abeilles ont disparu depuis quinze ans. Situation très préoccupante : 80 % des espèces végétales ont besoin des abeilles pour être fécondées…

Des Abeilles et des Hommes - critiqueDes Abeilles et des Hommes est un documentaire ludique et souvent fascinant qui explore des problématiques scientifiques et politico-économiques pour nous sensibiliser à la folle complexité du monde des abeilles et au danger que l’être humain fait porter sur elles et, par ricochet, sur lui-même. Markus Imhoof propose une approche complète à travers un triple point de vue riche et cohérent.

D’abord, il s’agit de voir, d’admirer les phénomènes naturels à leur échelle. Des très gros plans sur les guêpes et leurs activités nous permettent de saisir la beauté et l’harmonie qui se dégagent de leurs danses et de leurs activités frénétiques. Appréhender la vie au microscope à travers des mouvements de caméra fluides et impressionnants, digne d’un cinéma de fiction dynamique et grand public.

Ensuite, il s’agit de comprendre. Le film explique les mécanismes qui rendent l’abeille si utile à la biodiversité et à l’homme. La contribution de l’insecte à l’économie semble elle aussi énorme. Il s’agit surtout de mieux saisir un monde où l’animal à considérer pourrait être la ruche plutôt que l’abeille. De décrire le fonctionnement d’une intelligence distribuée qui est parfaitement étrangère à nos mécanismes d’êtres humains.

Enfin, le film s’engage. L’abeille est certes formidablement utile à l’économie, mais quand l’homme se sert de cette espèce comme d’un outil de production, quand les abeilles disparaissent à grande vitesse sous l’effet d’une exploitation agricole qui essaie de redéfinir et de s’approprier les mécanismes du vivant, alors le danger guette. Qui de l’homme ou de l’abeille est le meilleur pollinisateur, demande ironiquement le film?

Après les images de grâce de la nature telle qu’elle fonctionne par elle-même, le réalisateur suisse nous livre des images d’horreur. Des Abeilles et des Hommes devient un film inquiétant, le vivant une matière comme une autre. Les abeilles sont affaiblies, massacrées, des milliers de corps sont broyés. Le film enchaîne les visions insoutenables. Les mots décrivent sobrement des mécanismes, les images accusent, puis les mots reprennent leur valeur et évoquent le danger à venir pour l’espèce humaine.

Voir, comprendre, s’engager. Des Abeilles et des Hommes remplit parfaitement sa fonction. On aimerait souvent que le film aille plus loin, qu’il décrive mieux les mécanismes naturels et scientifiques d’une part, politiques et économiques d’autre part, qui sont à l’œuvre. On a l’impression de tout parcourir en surface.

Des Abeilles et des Hommes est donc à prendre comme une bonne introduction au sujet : un film qui éveille les consciences sur un thème délicat (la sensibilité humaine n’est pas très engagée quand il s’agit de défendre des insectes), intéressant et, Markus Imhoof arrive à nous en convaincre, crucial.

Note : 6/10

Des Abeilles et des Hommes (titre original : More than Honey)
Un film de Markus Imhoof avec la voix de Charles Berling
Documentaire – Suisse – 1h28 – Sorti le 20 février 2013

Flight

Depuis 2000, Robert Zemeckis n’avait livré que des films d’animation (Beowulf, Scrooge et Le Pôle Express). Alors forcément, quand le réalisateur des Retour vers le futur et de Forrest Gump revient aux images réelles, l’attente est élevée. Flight déçoit : malgré un début époustouflant et une sincérité bienvenue, le film s’enfonce souvent dans un pathétisme trop appuyé.

Synopsis : Whip, pilote de ligne, réussit un atterrissage en catastrophe miraculeux après un accident en plein ciel. L’enquête qui suit révèle qu’il avait une forte dose d’alcool dans le sang…

Flight - critiqueD’abord une scène de crash d’avion palpitante. Le début de Flight est spectaculaire et réussi. S’ensuit une longue exploration des problèmes d’alcoolisme de Whip.

Passé le moment de bravoure initial, Flight est le récit d’une prise de conscience, le portrait d’un homme qui a tout perdu à cause de l’alcool et qui ne veut pas l’admettre, parce qu’il est dépendant, parce qu’il est orgueilleux, parce qu’il est égoïste.

Le cheminement psychologique est plutôt crédible et même si on éprouve de la sympathie pour la démonstration entreprise par Robert Zemeckis, on reste très dubitatif devant une intrigue qui s’enfonce peu à peu dans le pathos, jusqu’à une double fin (le procès puis l’épilogue) décourageante de naïveté et, pour les derniers plans du film, de banalité. Les bons sentiments prennent le pas sur le suspense : Flight finit par emprunter des chemins balisés, à l’image de cette séquence très convenue dans la chambre d’hôtel.

Plus intéressant est le statut du héros américain. Zemeckis fait de Whip un véritable héros qui ne représente pourtant ni espoir, ni justice, ni idéal. Le rêve américain est empoisonné par l’individualisme, par l’égo, par la difficulté de se remettre en question. Whip est certes un pilote extraordinaire mais cela ne fait pas de lui un homme extraordinaire. Flight a des choses à dire sur l’Amérique, dommage que la voie suivie soit souvent maladroite. Le comble : mis à part au décollage, le vol manque sérieusement de turbulences.

Note : 4/10

Flight
Un film de Robert Zemeckis avec Denzel Washington, Don Cheadle, Kelly Reilly et John Goodman
Drame – USA – 2h18 – Sorti le 13 février 2013

Les Chevaux de Dieu

En ce début 2013 est sorti Zero Dark Thirty, qui traitait de la lutte anti-terroriste vue du point de vue des américains. Les Chevaux de Dieu forme un diptyque passionnant avec le film de Kathryn Bigelow. Nabil Ayouch fait le portrait tendre et violent, tour à tour bouillant et oppressant de ceux qui vivent et qui meurent de l’autre côté du miroir.

Synopsis : Yassine vit dans un bidonville au Maroc, entre une mère expansive, un père dépressif, un frère presque autiste et un autre, Hamid, petit caïd du quartier.

Les Chevaux de Dieu - critiqueLes Chevaux de Dieu suit le parcours de deux frères d’un bidonville marocain. Le film est construit en trois parties, l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte.

Les deux premiers tiers du film sont franchement enthousiasmants. La caméra bouge beaucoup, le montage est vif, la vie bouillonnante, festive et dangereuse, est saisie avec beaucoup de vérité et de fraîcheur. Jamais misérabiliste, Les Chevaux de Dieu présente des enfants qui se débrouillent dans un univers violent, agressif et ardemment vivant, très loin de nos mondes policés et sécurisés.

La répétition du même début pour commencer les deux premiers mouvements (un match de foot qui tourne au pugilat) permet de lier l’enfance à l’adolescence. L’innocence est encore là mais quelque chose bascule et prépare déjà le destin des deux frères et de leurs camarades.

La dernière partie du film parle d’engagement extrémiste et de martyrs. Cela devrait être une surprise, l’avenir inattendu de gamins qui tournent mal, mais le film fait le choix très discutable de nous annoncer le programme dès le générique de début, par le biais d’un dialogue qui n’interviendra que dans les dernières minutes de l’histoire.

Nabil Ayouch a sans doute voulu prévenir immédiatement le spectateur du véritable sujet de son film, ne pas jouer avec la tragédie pour accentuer le suspense mais ce faisant, il fige dès le départ les trajectoires des personnages, et le spectateur, averti trop tôt, analyse chaque événement comme une raison possible. Il se demande à chaque instant comment ces vies vont basculer au lieu de se laisser porter par deux premiers tiers de film très réussis et sans aucun rapport immédiat avec l’islamisme.

La dernière partie de l’intrigue est en effet plus didactique mais elle pose un regard franc et lucide sur la récupération, par les terroristes, de la misère morale de jeunes abandonnés à eux-mêmes. Comme La Désintégration, sorti l’année dernière, Les Chevaux de Dieu donne corps au mal-être qui peut conduire certains hommes aux pires des choix. L’argumentaire et la force de persuasion des leaders extrémistes sont décrits avec beaucoup de justesse et d’intelligence. La mécanique de la haine repose ici sur des relations et des manipulations affectives complexes et profondément humaines.

Certes, on reste un peu sceptique face à un événement extraordinaire qui aide bien le scénario à plonger ses personnages dans le désarroi nécessaire à la dévotion. Autre petit bémol : à partir du troisième acte, le film prend légèrement des airs de démonstration et suit son plan, d’autant plus fidèlement qu’il l’avait annoncé dans les premières secondes du récit.

Mais si Les Chevaux de Dieu donne alors l’impression d’exécuter un programme étouffant et inéluctable, difficile de le lui reprocher tant c’est justement le propre des réseaux terroristes de mettre en place ce genre de programme.

L’austérité de la vie chez les fous de Dieu s’oppose alors au formidable foisonnement qui portait le film jusque là. Avant de rentrer dans le rang de l’extrémisme, Les Chevaux de Dieu dépeint de beaux personnages secondaires (la bande d’amis, la famille de Hamid et Yassine, le garagiste). Le film arrive aussi à trouver la grâce dans quelques séquences formidables (deux amis maîtres du monde sur une moto empruntée, les courses-poursuites après les matchs de foot ou, dans une veine plus tragique, un enfant victime d’un gros traumatisme devant son ami impuissant) et propose deux relations tendres et intenses, l’une entre deux frères, l’autre entre deux amis. C’est l’évolution de ce petit microcosme qui donne au film sa puissance et sa densité.

On s’attache beaucoup à Hamid et Yassine, deux personnages dessinés en profondeur et en nuances. Le film a l’intelligence de ne pas donner d’explication simple ou linéaire. Un tas de petits glissements, de petites misères affectives, de frustrations et de rêves déchus guident les destins imbriqués de ces enfants qui s’aiment, qui se craignent, qui se jalousent et qui s’admirent. Parfois le conte se fait lumineux et peu à peu, l’obscurité prend le dessus.

Note : 7/10

Les Chevaux de Dieu
Un film de Nabil Ayouch avec Abdelhakim Rachid, Abdelilah Rachid et Hamza Souideq
Drame – Maroc, France, Belgique – 1h55 – Sorti le 20 février 2013

7 psychopathes

Après Bons baisers de Bruges, Colin Farrell rempile avec Martin McDonagh pour son second film. Le réalisateur irlandais essaie bien de livrer une nouvelle fois un récit fou, explosif et surprenant. Malheureusement, la magie ne réopère pas et 7 psychopathes manque cruellement de sens et de poésie.

Synopsis : Marty est un scénariste en panne d’inspiration pour son nouveau projet, intitulé 7 Psychopathes. Son ami Billy tente de l’aider en lui faisant rencontrer des vrais psychopathes.

7 psychopathes - critiqueDifficile de faire un second film quand on s’appelle Martin McDonagh et que notre premier long métrage, Bons Baisers de Bruges, était un chef d’oeuvre. Le réalisateur britannique essaie de reprendre les ficelles du succès : un thriller étonnant, une intrigue qui nous emmène là où on ne l’attend pas, des personnages dingos et attachants et une bonne dose d’action dynamitée.

Pourtant, 7 psychopathes peine à trouver sa cohérence. Les réactions des personnages sont erratiques jusqu’à les rendre parfois un peu inconsistants. La mise en abyme est une idée réjouissante mais ici elle est mal tenue et assez maladroite. Adaptation, de Spike Jonze, arrivait à mélanger les aventures d’un scénariste à l’histoire qu’il essayait d’écrire avec beaucoup plus de finesse et de pertinence.

Quant à l’intrigue, elle explose en vol au point d’aboutir à une dernière séquence dans le désert franchement longue et sans crédibilité. Comme tout peut dorénavant arriver, plus rien n’a vraiment d’intérêt.

Pourtant, il y a de la matière dans ces 7 psychopathes. Des petites histoires intrigantes (le segment de Tom Waits ou la vengeance de Christopher Walken notamment, deux fables un peu redondantes), des séquences mi-amusantes mi-inquiétantes (la première apparition du vietnamien et de la prostituée, la confrontation entre Charlie le psychopathe et la femme de Hans dans une chambre d’hôpital) et des personnages plutôt réussis (surtout Billy, l’ami de Marty, une vraie ordure au grand coeur, un vrai ami psychopathe, dont on a du mal pendant tout le film à savoir si on l’aime bien ou si on le condamne).

Malheureusement, tous ces éléments sont mélangés dans un pot-pourri superficiel. Les discours (la nécessité de la violence ou la suprématie de la paix) se désintègrent d’eux-mêmes, ne trouvant pas d’écho (ou trouvant trop d’échos) dans un scénario brouillon et mal maîtrisé. Martin McDonagh avait plein d’idées, sa mise en scène est pêchue et attachante, mais à trop vouloir, à trop lorgner vers Tarantino et les Frères Coen, à trop poser, il perd le fil. A croire que le film s’inspire d’une histoire vraie : le réalisateur ne savait visiblement pas très bien quoi faire de ses 7 psychopathes.

Note : 4/10

7 psychopathes (titre original : Seven Psychopaths)
Un film de Martin McDonagh avec Colin Farrell, Woody Harrelson, Abbie Cornish, Christopher Walken, Sam Rockwell, Olga Kurylenko, Gabourey Sidibe, Zeljko Ivanek et Tom Waits
Thriller, Comédie – Royaume-Uni – 1h50 – Sorti le 30 janvier 2013