Archives Mensuelles: février 2013

Blancanieves

Grand vainqueur des Goyas 2013, Blancanieves est la troisième réadaptation de Blanche-Neige qui sort sur nos écrans en un an. Et c’est de très loin la meilleure. Formellement ambitieux, porté par une Macarena García ravissante et hypnotique, le film de Pablo Berger explore l’intemporalité d’un conte de fée entre nostalgie et modernité.

Synopsis : Espagne, années 20. L’enfance de la belle Carmen est hantée par la présence fantomatique de son père, ancienne gloire de la corrida, et par une belle-mère acariâtre…

Blancanieves - critiqueD’un côté, un format à l’ancienne assumé. L’histoire se passe dans les années 20 et le film en reprend les codes cinématographiques : le muet, le noir et blanc, le 4/3. De l’autre, une réalisation résolument moderne entre prises de vue légères et aériennes et angles surprenants. Le montage renforce cette modernité : quelques séquences font tourner la tête, comme lorsque la grand-mère succombe à une attaque ou quand Blancanieves est parcourue peu à peu par un flot de souvenirs oubliés. Alors, la confrontation du noir et blanc et du mouvement stroboscopique donne au récit sa principale ligne de force, entre conte traditionnel et propositions nouvelles.

L’interprétation des acteurs est à mi-chemin entre l’expressivité poétique du muet et la vérité plus brutale du jeu contemporain. Très loin des inutiles adaptations sorties en 2012, Blanche-Neige est parfaitement revisité : un nain a disparu (drôle), la corrida marque le film de son empreinte, le miroir de la marâtre, ce sont les médias, l’image publique (responsable d’ailleurs de l’accident du père, sous la forme d’un flash d’appareil photo). Tous nous demandons quelque part à notre miroir si nous sommes encore les plus beaux, en apparence tout du moins.

Blancanieves est donc un jeu d’apparences et de filiation. Le torero tue pour le public, recevant la gloire en échange d’une geste héroïque. A l’opposé de ces miroirs déformants que sont les applaudissements, les photos, les journaux, il y a la transmission, le lien indestructible entre une fille et son père, les souvenirs qui s’opposent à l’oubli.

Blancanieves est donc une histoire d’héritage, de sentiments vrais cachés derrière les lumières du spectacle. The show must go on. C’est une corrida dont on peut sortir paralysé ou empoisonné. C’est un appareil photo devant lequel il faut poser avec le mort pour figer une dernière fois des ersatz de sentiments. Et souriez surtout. C’est un article de journal pour lequel il faut paraître, toujours paraître. C’est une roulotte itinérante de nains joyeux qui doivent séduire ou mourir. C’est pour finir un pathétique spectacle dans une foire. Comme avec le père, il y a encore et toujours du spectacle à créer, même avec des corps immobiles. La vérité se dissimule, on retient le sensationnel, le show est rendu au public.

Alors l’émotion nous prend. Blancanieves est un conte certes classique, mais il est empreint de poésie et de cruauté. L’amour romantique suit le chemin de l’amour filial : il se réduit à des espoirs déçus, à des larmes qui traversent l’épais rideau de la mort.

Note : 7/10

Blancanieves
Un film de Pablo Berger avec Macarena García, Maribel Verdú et Daniel Gimenez-Cacho
Drame – Espagne – 1h44 – sorti le 23 janvier 2013

Zero Dark Thirty

Après son triomphe aux Oscars pour Démineurs, Kathryn Bigelow continue d’examiner l’engagement de son pays contre le terrorisme islamiste. Cette fois-ci, il s’agit de raconter la traque de Ben Laden. Une fiction-reportage qui se veut le témoignage objectif de cette chasse à l’homme. C’est cette neutralité qui rend le film captivant et problématique.

Synopsis : L’histoire de Maya, une jeune officier du Renseignement américain qui, de 2003 à 2011, se consacre exclusivement à la traque de Ben Laden, leader d’Al-Qaida.

Zero Dark Thirty - critiqueOn admire la capacité du cinéma américain à faire des films sur son histoire ultra-récente. Quand en France il faut souvent plusieurs décennies pour revenir sur tel ou tel fait historique, Hollywood a déjà livré pléthore de films sur le 11 septembre et sur la décennie qui suivit cette date fatidique.

Zero Dark Thirty n’est pas le moins impressionnant de ces films, et nul doute qu’il marquera durablement la représentation cinématographique de la lutte contre le terrorisme engagée par les Etats-Unis après 2001.

Kathryn Bigelow nous avait déjà agréablement surpris avec Démineurs, elle rejoue ici la carte d’un cinéma de docu-fiction proche du reportage de guerre. Mais alors que Démineurs était un film de terrain, Zero Dark Thirty est plutôt un film de coulisses. De patience malmenée, d’intenses frustrations, de luttes politiques et de détermination quasi-dogmatique. L’action ne nous sera rendue que dans une dernière séquence étouffante et diablement efficace.

Avant cela, le film est donc l’histoire d’une traque organisée, le récit de 10 ans de chasse à l’homme pour remonter jusqu’à Ben Laden et lutter (parfois, le mirage d’une éradication semble envahir des personnages obnubilés et déboussolés) contre le terrorisme.

Ce qui interroge le plus violemment dans Zero Dark Thirty, ce sont les scènes de torture. Double aspect de la chose. Côté face, le courage politique de Bigelow qui montre les horreurs qui se cachent derrière l’enquête. Des pratiques inhumaines appliquées par des agents de la CIA convaincus de servir la noble cause. Des soldats du gouvernement prêts à tout pour servir leur pays (et peut-être leur Dieu, rappelons que le premier titre proposé pour le film était « For God and Country ») dans une démarche fanatique qui n’est pas sans rappeler celle de leurs ennemis ou des pires dictatures du siècle dernier.

Côté pile, une totale absence de jugement de la part de la réalisatrice sur ce qu’elle montre. Aucune distance prise avec le principe d’utilité supposée de la torture. Dans une allocution télévisée, Obama redis bien son opposition à ces pratiques barbares, mais son discours n’est accueilli par l’équipe de la CIA que par un silence sceptique. Ce sera tout. Kathryn Bigelow ne juge pas, elle ne fait que rendre à l’écran la froide réalité des choses, quitte à être soupçonnée de légitimer l’usage de la torture.

Car à se mettre constamment derrière Maya, femme archi-déterminée dans un milieu d’hommes et de requins, la caméra semble épouser sa cause, sa détresse, son obsession. Et il est clair que pour Maya, la fin justifie les moyens, tous les moyens. Il n’y a rien d’autre dans sa vie que cette quête psychotique de Ben Laden et le film ne parlera que de cela. Alors oui, la capture se fait finalement dans une époque politique où la torture n’est plus autorisée mais jamais le film n’évoque l’impératif moral qui préside à cette interdiction. On sent plutôt le découragement face à une mesure qui donne encore plus de difficultés aux soldats du bien.

Oui, Bigelow livre un film trop neutre et on finit par la soupçonner de ne pas condamner l’inacceptable. Un attentat qui n’a pas été déjoué semble même souligner que le processus de torture n’a pas été assez rapide. (On pourrait aussi penser qu’il met en valeur son inefficacité, mais quoi qu’il en soit, est-ce vraiment à cause de sa supposée inefficacité que nous nous élevons contre des pratiques déshumanisantes?)

Le film tait cette chose essentielle : non, la fin ne justifie jamais les moyens, l’Histoire nous a donné assez d’exemples terribles pour nous rappeler que les moyens existent autant que les fins et qu’en faisant le mal pour faire le bien, on fait d’abord, irrémédiablement, le mal, on confond ces notions jusqu’à ce qu’il n’y ait plus ni bien ni mal, seulement des horreurs.

Maya n’a pas de vie, elle ressemble à un kamikaze qui aurait sacrifié son existence pour une idée patriotique

Pourtant, nous devons aussi reconnaître que Zero Dark Thirty se prête aisément à une lecture très critique de ce qu’il décrit. Maya n’a pas de vie, elle ressemble à un kamikaze qui aurait sacrifié son existence pour une idée patriotique ou même religieuse. Son obstination n’est pas simplement une qualité : il y a en elle un désir brutal d’avoir raison et un besoin primitif de vengeance. Portée par une foi déraisonnable, Maya est fanatique. Quand le film l’abandonne à la vie, elle n’a rien à y faire. Zero Dark Thirty pourrait donc être aussi le récit d’une psychose, le besoin irrépressible et absurde de trouver un sens à sa vie, sacrifier sa vie pour obtenir la mort d’un homme comme si cet homme était le mal lui-même. Comme si tuer Ben Laden sonnait le glas du terrorisme. En somme, une quête absurde dont le succès ne résout pas grand chose.

La quête universelle est en fait une quête purement personnelle. Zero Dark Thirty est l’histoire intime d’une femme qui veut tuer un homme qu’elle ne connaît pas et qui se cache, attendant d’être tué par des hommes qu’il ne connait pas plus. Une anecdote à l’échelle planétaire sur laquelle on plaque une mythologie.
A la fin du film, il est à craindre que le terrorisme ne soit pas anéanti et que Maya ne soit pas plus heureuse. L’exécution de Ben Laden est avant tout un exutoire. On reste circonspect devant ce qui est d’abord un symbole.

Zero Dark Thirty est donc le témoin passionnant et objectif d’une page toute fraîche de notre histoire. C’est aussi un film trop neutre, qui observe trop et ne commente pas assez. C’est son défaut (à la limite de l’acceptable) et c’est aussi sa principale qualité, ce qui en fait un document brutal et passionnant.

Note : 7/10

Zero Dark Thirty
Un film de Kathryn Bigelow avec Jessica Chastain, Jason Clarke, Joel Edgerton et Mark Strong
Thriller – USA – 2h29 – Sorti le 23 janvier 2013
Golden Globe 2013 de la meilleure actrice dans un drame pour Jessica Chastain et Oscar 2013 du meilleur montage sonore

Django Unchained

Oscars du meilleur scénario original et du meilleur acteur dans un second rôle. Ce qui souligne deux des plus grandes qualités du film : une histoire originale menée de main de maître et des personnages secondaires savoureux. La musique et les dialogues font le reste. Dommage alors qu’on reste gêné par la façon qu’a Tarantino de régler ses comptes avec les injustices du passé.

Synopsis : Le Dr Schultz, un chasseur de primes allemand, fait l’acquisition de Django, un esclave qui peut l’aider. Il lui promet de lui rendre ensuite sa liberté et de l’aider à libérer sa femme.

Django Unchained - critiqueTout dans Inglourious Basterds préparait Django Unchained. La suffocante scène d’introduction qui plaçait le film sur les rails du western avant de retrouver Paris et la Seconde Guerre Mondiale. Une inscription dans l’Histoire et les pires heures de l’humanité. Un peuple mis au pas, persécuté, anéanti. La vengeance jouissive d’une héroïne de ce peuple (et des fameux basterds du titre) contre les nazis, quitte à les anéantir à leur tour, quitte à refaire l’Histoire.

Django Unchained reprend la même ossature et se place cette fois-ci dans la mythologie américaine, celle d’une Histoire tourmentée et celle d’un genre majeur de son cinéma. L’esclavage et le western, que Tarantino a la bonne idée de réunir à l’écran. Comme souvent chez le cinéaste de Kill Bill, il ne s’agira pas forcément d’innover sur les thématiques, mais plutôt de compiler des influences fondatrices, des figures tutélaires, de les respecter et de les détourner pour en tirer un objet nouveau, une oeuvre pop et chic. Les motifs sont bien connus, le mélange l’est moins et pourtant il nous semble toujours familier.

Faire un western sur l’esclavage, voilà une première idée brillante. Confronter le mythe à une musique funk ou hip-hop résolument moderne et voilà le genre définitivement dépoussiéré. C’est actuel et haletant, les dialogues percutants et la dynamique de la mise en scène font le reste.

Si Django et sa femme sont plutôt neutres, il sont entourés de grands personnages de cinéma, le docteur Schultz (attendu mais tellement réussi), le dandy esclavagiste et, encore mieux, Stephen, le noir qui n’aime pas les noirs, un homme qui se cramponne au petit pouvoir qu’il a réussi à s’octroyer comme tant d’êtres, un peu moins martyrisés que leurs semblables, qui ont cru ainsi trouver une place dans un monde qui ne voulait pas d’eux. Samuel L. Jackson est drôle et très inquiétant, il livre une interprétation hors norme.

Enfin, la construction du film est parfaite. Le scénario est captivant, depuis la scène d’introduction, extrêmement bien menée, jusqu’au carnage final, apothéose toute tarantinesque qui donne envie de se lever sur son siège et d’applaudir. Entre les deux, quelques grands moments, et notamment la séquence où Django se débarrasse des frères Brittle, absolument jouissive. Ou encore l’apparition du Ku Klux Klan dans une scène formidable de drôlerie absurde et de terrible cruauté.

C’est justement entre le rire et la cruauté que Tarantino doit sans cesse arbitrer. Le second degré semble le protéger de tout : les esclaves peuvent souffrir, les bourreaux être exécutés sommairement, c’est pour rire, c’est du cinéma, et si on n’est pas totalement convaincus, les effusions de sang exagérées et l’outrance du récit sont là pour le rappeler.

Sauf que. Sauf que le recul ne justifie pas tout. Déjà dans Inglourious Basterds, on jubilait gênés devant la mort de centaines de nazis. Ici encore, on ne demande pas mieux : tuez les méchants et qu’on n’en parle plus, ils l’ont bien mérité. Oubliant que ce qui nous différencie d’eux, des criminels qui ont fait l’Histoire, c’est justement notre conviction qu’il n’y a aucune justice dans la simple vengeance. Notre refus de tuer sommairement, de faire souffrir pour le bonheur de faire souffrir, et ce quels que soient les actes que nous avons à juger.

Que Django, emporté par une haine aveugle, ne désire que la vengeance est une chose. Django n’est jamais ridicule ou ridiculisé, jamais le film ne prend de distance avec lui, jamais Django ne fait de clin d’oeil au spectateur comme le Dr. Schultz. Que ce Django, comme entouré d’une sorte de halo moral, exécute froidement ses victimes, même sans aucune nécessité, cela pose plus problème. Que le spectateur soit conforté dans son vœu de vengeance, qu’il soit amené à jubiler dessus, voilà la limite de l’entreprise de Tarantino. A force de jouer avec nos désirs instinctifs, le réalisateur américain flatte une vision du monde un peu simpliste. Certes, on est très loin de Taken et de son apologie naïve de la torture, certes il y a ici assez de garde-fous pour rester dans la pure fiction, mais on ne peut s’empêcher de ressentir une gêne.

Ici, la fin justifie les moyens. Django sacrifie son humanité pour sauver celle qu’il aime.

D’autant plus qu’il y a peut-être pire. Pour arriver à ses fins, Django n’hésite pas à sacrifier des esclaves. A faire des victimes supplémentaires. Ici, la fin justifie les moyens. Django sacrifie son humanité pour sauver celle qu’il aime. Pour sauver son bonheur égoïste. La souffrance d’un homme, la fin d’une vie (ou d’un tas de vies) semblent négligeables devant les desseins de Django. C’est peut-être cela qui est le moins excusable dans Django Unchained.

Pour la vengeance pure, Tarantino se justifie par la bouche de son docteur Schultz : « Oups, j’ai pas pu m’en empêcher ». Petite blague potache qui coûte la vie. Oui, mais au moins, on aura vécu, même si ce n’est que sur un écran de cinéma, tout ce que nous voulions vivre, nous avons pu libérer tout ce que nous avions sur le coeur. Christoph Waltz est à ce moment-là un enfant qui n’a pas pu éviter son geste instinctif. Un petit garçon intrépide et inconscient qui avait besoin de se libérer et de ne pas penser aux conséquences. La démarche est cathartique.

Django Unchained est un exutoire pour Tarantino, pour des millions de noir américains qui ont un compte à régler avec l’histoire de leur pays, pour des milliards d’hommes et de femmes gênés par les terribles injustices du passé. C’est un film extrêmement bien conduit, un cinéma de pur bonheur, un classique original, un spectacle savoureux, une expérience puissamment enthousiasmante. Et pourtant, il reste quelque chose de gênant devant tant de violence non pas injustifiée (alors il n’y aurait rien à dire) mais mal justifiée. Pour Django, tous les moyens sont bons pour accomplir sa quête sortie tout droit d’une légende allemande. Quitte à accepter le pire (on repense notamment aux chiens dévorant un esclave blessé). Et le film oublie malheureusement un peu trop facilement de souligner que ce que Django accepte est absolument inacceptable.

Note : 7/10

Django Unchained
Un film de Quentin Tarantino avec Jamie Foxx, Christoph Waltz, Leonardo DiCaprio, Kerry Washington et Samuel L. Jackson
Western – USA – 2h44 – Sorti le 16 janvier 2013
Oscars 2013 du meilleur scénario original et du meilleur acteur dans un second rôle pour Christoph Waltz

The Master

Après s’être attaqué aux fondements de l’idéal américain dans There will be blood, Paul Thomas Anderson continue son entreprise de destruction des mythes fondateurs dans un film énorme et monstrueux. The Master ne se donne pas, le spectateur lutte avec les images plus de deux heures durant, essayant, comme le réalisateur, comme le « Master » lui-même, de trouver un sens à tout « ça ».

Synopsis : Quand Freddie, un vétéran de retour au pays, rencontre Lancaster Dodd, «le Maître», charismatique meneur d’un mouvement nommé la Cause, il tombe rapidement sous sa coupe…

The Master - critiqueThe Master est un défi. Un puzzle fascinant et désagréable, une oeuvre terriblement imposante, presque trop pour qu’on arrive à bien l’interroger. Un film taillé pour être un monument, et tant pis si le spectateur reste un peu vide devant tant de maîtrise.
The Master a le goût et l’odeur d’un chef d’oeuvre. Il ne manquerait que la conviction.

En parlant d’En attendant Godot, Samuel Beckett écrivait : « Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. […] Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible. » Et effectivement dans The Master, tout ce qui peut être montré semble l’être, et tant pis pour le sens global. Le spectateur, perdu, interdit, a pourtant l’impression que le destin de l’humanité s’est joué. Et on ne pourrait pas aller plus loin?

D’abord, The Master est un film plutôt simple qui manipule des grands sujets classiques du cinéma américain. Et en premier lieu le vétéran, cet être inadapté qui rentre chez lui après la guerre et qui doit retrouver sa place dans la société. On pense à Taxi Driver, à Rambo et autres Brothers et on sait que ce qui attend Freddie est loin d’être simple.
Ensuite, le film s’intéresse de près à la relation maître-disciple. Là encore, on est en terrain bien connu.

Mais chez Paul Thomas Anderson, les personnages sont toujours sur le fil du rasoir, accrochés à cette mince frontière qui délimite l’attitude normale et raisonnable de l’extravagance, voire de l’insanité. Pour le maître comme pour le disciple, la folie guette.

Comme dans Punch-Drunk Love, comme dans There will be blood, l’homme est un être fragile, en lui se multiplient les fêlures comme autant d’abîmes prêts à s’ouvrir. Les héros d’Anderson sont comme tous les êtres humains, déséquilibrés, facilement déréglables. La superbe musique de Jonny Greenwood souligne, comme dans There will be blood, le danger qui rôde. A tout instant, Freddie et Lancaster peuvent vaciller. Freddie occupe le rôle du fou de service, ses excès ne sont pas surprenants. Mais Lancaster, The Master, est tout aussi incontrôlable. Très souvent dans le film, ses nerfs prennent le dessus, brouillant son statut de guide spirituel tout autant que la relation maître-élève.

C’est que dans sa seconde moitié, The Master fuit les chemins balisés et ouvre de nombreuses portes. Dans le monde de « La Cause », tout n’est pas si docile. En quelques scènes effrayantes, la femme du gourou prend une dimension que nous n’avions pas pu imaginer. Plus que simple adepte, Peggy est le cerveau derrière le cerveau, une femme froide et dominatrice qui trouve en Lancaster non pas un élève, mais bien une âme soeur, un être qui la complète, qui lui obéit tout autant qu’il décide. Et puis il y a les enfants, plus déviants qu’il n’y parait. Il y a l’entourage, presque intégralement hostile à Lancaster. Tout le monde remet en cause The Master, et pourtant tout le monde l’écoute.

Tout le monde remet en cause The Master, et pourtant tout le monde l’écoute.

C’est aussi dans ce moule qu’entre Freddie. Jamais dupe des extravagances de son maître, il se laisse faire, aussi fasciné que dépendant d’un être qui donne sens à sa vie, qui l’accepte comme il est, et tant pis si cet être invente à mesure qu’il parle. L’esprit brouillon de Lancaster trouve dans ses adeptes des raisons de les dominer. Quelque chose d’incompréhensible se passe : La Cause, pourtant peu convaincante, s’agrandit, s’installe dans des murs prestigieux. Freddie et Lancaster sont furieux dès qu’une remise en question se fait jour. Tant pis s’ils ne sont pas convaincus eux-mêmes. En luttant violemment contre les doutes des autres, ils se comportent comme s’ils croyaient sans mesure, et là semble être l’essentiel.

Une épouse inquiétante, une famille perverse, des adeptes sceptiques. La seconde moitié du film détruit toutes les certitudes. L’unique quête de Freddie, cet amour préservé de tout et d’abord de la sauvagerie du monde, n’aboutit pas. Alors que reste-t-il? Deux êtres perdus, l’un seul et l’autre démesurément entouré. Lancaster entraîne toute une communauté dans ses errances. Etre égaré avec les autres, ce n’est plus être égaré, c’est être un homme. Dans ce schéma-là, « s’améliorer », comme le dit Peggy, c’est adopter le dogme. C’est obéir au maître.

Peut-on n’obéir à aucun maître? C’est la question que Philip Seymour Hoffman, dans l’un de ses plus beaux rôles, propose à Joaquin Phoenix, très convaincant. C’est la question que pose Paul Thomas Anderson à son spectateur, la lui laissant comme seul indice pour dénouer le casse-tête qu’il lui propose.

Entre ellipses et détours narratifs, The Master ouvre de nombreuses pistes et fait mine de les abandonner en route. Il y aurait tant à développer, tant à approfondir, il semblerait que le film ait été laissé en chantier. Comme s’il manquait la moitié des rushes qui permettrait de donner sens au tout. S’il y a un sujet développé à l’envie, c’est la relation entre un maître autoproclamé et un disciple consentant, une relation passionnelle, spirituelle, souvent inversée. Qui juge qui? Qui a besoin de qui? Qui admire qui? Lancaster est persuadé que les deux êtres sont liés. Et en effet, par quel mystère ces deux hommes s’attachent-ils à ce point, par quel désir le maître de La Cause s’entiche-t-il de ce Monsieur Personne tombé du ciel? Le film ne justifie rien, il montre comme un état de fait des liens inexplicables, des réactions déraisonnables.

Si la main d’une jeune fille s’aventure sur la cuisse de Freddie, cela porte-t-il à conséquence, ou n’est-ce encore qu’un élément parmi tant d’autres, une nouvelle pièce du puzzle, un geste potentiellement sans signification? Tout ici constitue le portrait insatisfaisant de la vie telle qu’elle est : en dépit d’une cohérence globale, la majeure partie de ce qui s’y passe semble échapper au plan d’ensemble. Ni Dieu, ni Maître. Car personne n’a le contrôle total, ni Lancaster, ni le spectateur, ni même Paul Thomas Anderson : tout démiurge laisse échapper un souffle.

La solitude d'un homme qui ne trouve plus sa place dans la communauté

Ce souffle, c’est justement Freddie, un être finalement irréductible. Sans nul doute c’est cela qui attirait Lancaster : Freddie est un miroir déformant, son lui solitaire. Alors, après avoir sapé les fondements des USA, de la liberté d’entreprendre et de la réussite individuelle dans There will be blood, Paul Thomas Anderson approfondit son questionnement sur les mythes de la liberté et de l’individu. Existe-t-il un endroit où l’homme peut n’obéir à aucun maître? En somme, existe-t-il un lieu de liberté, un lieu sans chaîne et sans maître-à-penser?

Pour Freddie, il n’y a qu’un choix possible : être l’élève ou être le maître. Ne pas être seul, c’est adhérer à une communauté, avec ses lois, ses conventions, ses convictions. La quête de Freddie est celle de millions d’américains après la Guerre, celle de millions d’américains aujourd’hui, celle de milliards d’êtres humains hier, aujourd’hui et demain. Trouver sa place, c’est accepter un maître. Car finalement, nés dans une époque donnée, dans un endroit donné, entourés de gens bien précis, élevés dans certaines conditions et inadaptés à la solitude, avons-nous vraiment le choix? Décidons-nous vraiment de vivre dans la société qui nous est donnée et d’y trouver un sens? Pouvons-nous décider ne nous isoler et de n’obéir qu’à nous-mêmes? Les décisions qu’il nous reste ne sont-elles pas déjà vidées de l’essentiel?

Alors, The Master aurait bien un sens, une logique irrégulière qui se dérobe pour mieux nous faire ressentir que tout ceci est un cirque, tout, la guerre, l’amour, l’amitié, la société, la Cause. La vie serait une fuite en avant vers des idéaux qui n’existent pas. Tout système de pensée se réduit finalement à ses contradictions. Il n’y a pas de trajectoire linéaire, pas d’objectif décelable, pas de finalité définie ou de moralité établie dans la dernière oeuvre de Paul Thomas Anderson.

The Master est un film qui confronte deux manières d’être seul et mal dans son monde. Un film qui remet en cause les piliers les plus fondamentaux de la vie en communauté et des idéaux occidentaux, et avant tout américains. On aimerait croire à la liberté, à l’épanouissement individuel. On aimerait s’accrocher aux mythes, caresser des chimères comme Freddie sur le sable, observant tendrement la femme de ses rêves. Mais le sable s’éparpille, ce qu’on croit avoir créé s’échappe de nos doigts. Et au bout du compte, il y a de fortes chances pour que l’on ne soit maîtres de rien.

Note : 8/10

The Master
Un film de Paul Thomas Anderson avec Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman et Amy Adams
Drame – USA – 2h17 – Sorti le 9 janvier 2013
Lion d’argent de la mise en scène et Coupe Volpi du meilleur acteur (pour Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman) au Festival de Venise 2012

Bilan cinéma 2012 (3) – Les thématiques

S’il y a une préoccupation partagée par tous aujourd’hui, c’est bien la crise économique. Le cinéma n’est pas en reste : le spectre de la crise était présent partout en 2012. Certains films l’ont abordé de front, d’autres en ont fait leur toile de fond. De plus en plus, les personnages de cinéma doivent lutter dans un univers hostile. La société ne protège plus, elle menace.

Le Grand soir, le destin de deux frères en rupture sociale

Le Grand soir, le destin de deux frères en rupture sociale

Au cœur du problème, une mécanique financière irraisonnée

Ainsi, Margin Call revient aux sources de la crise dans une fiction documentaire dans laquelle on n’apprend malheureusement pas grand-chose. Costa-Gavras s’intéresse lui aussi aux grosses institutions financières et à leurs inquiétantes combines mais son film n’est pas plus réussi. Si Margin Call montre des patrons froids et cyniques et se présente comme une analyse du système et de ses dérives, Le Capital serait plutôt une farce accusatrice : les grands banquiers sont des enfants qui jouent puérilement avec les finances de milliards d’individus. Dans les deux cas, les mécanismes incontrôlés du néo-libéralisme et les hommes cupides à la tête de ces institutions sont pointés du doigt. Et aucune porte de sortie n’est envisagée : la grosse machinerie financière semble verrouillée par des jeux d’influence et de pouvoir que personne ne peut maîtriser.

La vie des gens aux prises avec la crise

Plutôt que de dresser le portrait du monde de la finance, beaucoup de cinéastes s’intéressent alors aux difficultés du quotidien. La crise telle qu’elle est subie par tant d’hommes et de femmes souvent isolés. C’est le cas de Louise Wimmer : le combat pour la dignité est d’une violence inouïe dans ce drame un peu longuet sur la précarité. C’est aussi le cas de Not et de Jean-Pierre, les deux frères du Grand soir. Tandis que Not est en rupture sociale depuis des années, Jean-Pierre perd tout du jour au lendemain : femme, travail, appartement. Il glisse alors dans la folie. Kervern et Délépine prennent le parti d’en rire, mais la révolution impossible dans le parking du supermarché reste l’un des grands moments cinématographiques de 2012 : aujourd’hui, il n’y a plus d’engagement, il y a la consommation, et la peur de ne plus pouvoir consommer.

La solitude et la marginalisation guettent aussi les héros de L’Enfant d’en haut, de Tyrannosaur, de La Désintégration ou d’Oslo 31 août. En France, en Ecosse ou en Norvège, des êtres sans avenir vagabondent, avec pour seuls horizons la débrouille, la violence, le terrorisme ou bien encore le suicide. Les films d’animation s’y mettent aussi. Le Magasin des suicides décrit un monde morne où là encore, le paradis est de se donner la mort. Dommage que le film de Patrice Leconte soit creux et mal écrit. Le plus joli dessin animé de l’année n’est pas en reste : dans Ernest et Célestine, l’ours est seul et crève la dalle. Seule sa rencontre avec Célestine pourra le sauver.

Le meilleur film d’animation de l’année : Ernest et Célestine (de Benjamin Renner, Vincent Patar et Stéphane Aubier)
Les films les plus désenchantés de l’année : au niveau politique, La Désintégration (de Philippe Faucon) ; au niveau intime, Oslo 31 août (de Joachim Trier)

Dans Ernest et Célestine, il faut choisir : manger l'autre ou l'aide

Dans Ernest et Célestine, il faut choisir : manger l’autre ou l’aider


Besoin des autres pour s’en sortir

Le salut passe souvent par une rencontre. Dans Une vie meilleure de Cédric Kahn, Yann et Nadia veulent s’intégrer au système et lancer leur restaurant. La chute n’en est que plus douloureuse. Bientôt pour Yann, il ne restera que le fils de Nadia, et pour Nadia il ne restera que Yann. Ken Loach est optimiste en 2012 : c’est grâce à Henri l’éducateur et à ses trois nouveaux amis que Robbie pourra peut-être accéder à la Part des anges. Quant à Magic Mike, lui aussi embourbé dans des projets sans avenir, c’est grâce à une femme qu’il finira par ouvrir les yeux.

Le cri du cœur de l’année : la fameuse scène de la bouteille cassée dans La Part des anges (de Ken Loach)

Mais les Autres peuvent aussi parfois représenter le pire des dangers. Deux films évoquent les spectres du nazisme en montrant comment l’indifférence ou le respect aveugle de l’autorité peuvent être à l’origine des pires atrocités possibles. Dans 38 témoins, Pierre est rongé par la culpabilité et refuse la loi du silence à laquelle tout le monde se conforme. Ici, la lâcheté est la norme, le courage mène à la solitude. Dans Compliance, des hommes et des femmes ordinaires se transforment en bourreaux en suivant des ordres donnés par téléphone. La fameuse banalité du mal n’attend qu’un prétexte pour se manifester. La désobéissance civile est un devoir pour préserver son humanité.

Contre l'échec social, l'amitié fait des miracles dans La Part des anges

Contre l’échec social, l’amitié fait des miracles dans La Part des anges


Des personnages qui se battent (parfois à mort) pour survivre

La précarité est présente partout, même quand ce n’est pas le sujet principal du film. Dorcy vogue de projets galère en projets galère pendant toute la durée de Rengaine. Les héros de Touristes sont aussi au chômage. Perdus dans une société individualiste, ils deviennent plus misanthropes encore que les autres, et gare aux conséquences. Le héros de Wrong continue d’aller tous les jours au travail alors qu’il a été licencié depuis plusieurs mois. Pour lui aussi, la solitude a des conséquences absurdes. Chacun se débrouille comme il peut : dans De rouille et d’os, Ali bénéficie de la solidarité familiale et il utilise son corps pour gagner un peu d’argent. Dans Killer Joe, la famille détraquée préfère miser sur les indemnités de l’assurance-vie de la mère. Problème : il faut d’abord la tuer. Même les ours en peluche sont au chômage : Ted se voit contraint d’accepter un boulot de caissier.

Cogan : Killing Them Softly est sans aucun doute le film le plus cruel sur la question. Andrew Dominik confronte les discours politiques d’Obama et de Bush à la réalité de petits bandits pathétiques qui s’entretuent. « L’Amérique, ce n’est pas un pays, c’est un business » dit le héros du film. Plus de rapport humain sans argent, plus de rêve politique sans appât du gain. Les hommes sont condamnés à se battre pour survivre.

Dans Wrong, rien ne tourne rond. Et la précarité du travail prend un aspect... climatique.

Dans Wrong, rien ne tourne rond. Et la précarité du travail prend l’aspect d’un déluge.


Quand survivre n’est plus possible : la fin du monde

Dans certains films, la crise prend une tournure radicale et mène à la fin du monde. Une fin du monde liée à l’implosion de l’économie libérale dans le Cosmopolis de David Cronenberg. Malheureusement, son apocalypse nous rebute d’un bout à l’autre : le propos est noyé dans un insupportable charabia sans fin. Pour Abel Ferrara aussi, la fin du monde est de la responsabilité des hommes qui n’ont pas su préserver leur planète : 4h44 Dernier jour sur Terre laisse chacun dans la solitude, même aux derniers instants de l’humanité.

Pour d’autres, la fin du monde est plus mystérieuse. On ne connaîtra jamais la cause du virus de Perfect sense mais là encore, il mène inéluctablement à l’isolement le plus total. Le jeune américain Benh Zeitlin propose une vision écologique et intime de la fin d’un monde dans Les Bêtes du sud sauvage. Ses héros sont protégés de la crise car ils vivent hors du monde capitaliste. Mais ils restent sur Terre, dépendant des puissances climatiques et des maladies. Les éléments se déchaînent aussi dans Take Shelter. Pour Curtis, il s’agit aussi de protéger sa famille mais son obsession sécuritaire tient peut-être plus de la paranoïa que de la raison.

Dans Les Bêtes du sud sauvage, les personnages choisissent la marginalisation  mais ils ne peuvent rien contre les éléments

Dans Les Bêtes du sud sauvage, les personnages choisissent la marginalisation mais ils ne peuvent rien contre les éléments

Le désordre est partout et Benoît Jacquot, s’il ne met pas fin à l’humanité, filme la fin d’un monde, celui de la monarchie française. Dans un plan séquence d’une rare beauté, il se fait le témoin des soubresauts de l’Histoire. Là encore, la crise mène Sidonie à la solitude et même à l’anonymat. Même le futur de Looper est un futur de crise économique avancée. Les perspectives ne sont pas plus optimistes dans Hunger Games, un film moins politique que le Battle Royale dont il s’inspire, et qui évoquait déjà la crise du libéralisme.

La fin la moins claire (ou la plus déconcertante) de l’année: Take Shelter (de Jeff Nichols)
Le paradoxe temporel raté de l’année (mais un film enthousiasmant): Looper (de Rian Johnson)


La fuite comme solution ?

Alors, où fuir ? Dans un autre pays : dans Alyah, Alex veut partir refaire sa vie en Israël car à Paris, ses seules perspectives sont d’être dealer. Dommage, le film exécute son programme sans surprise. Dans l’étonnant In another country, Anne peut expérimenter, faire et refaire sa vie jusqu’à satisfaire ses désirs. Pour Marco aussi, il s’agit de recommencer sa vie, et cela débute par quelques Jours de pêche en Patagonie (mais le film, trop minimaliste, traine un peu en longueur). Dans le revigorant Hasta la vista, l’eldorado de trois amis belges handicapés se trouve en Espagne : c’est là qu’ils pourront trouver le plaisir, mais aussi l’indépendance. Le chanteur Sixto Rodriguez vit lui dans la plus grande précarité aux USA. Le documentaire-conte de fée Sugar Man montre comment il sort de sa vie misérable et trouve la gloire et la consécration artistique qu’il méritait en allant en Afrique du Sud.

Le road-trip le plus original de l’année : Hasta la vista (de Geoffrey Enthoven)
L’enquête de l’année : Sugar Man (de Malik Bendjelloul)

Sugar Man : le talent et le succès n'épargnent pas toujours de la précarité

Sugar Man : le talent et le succès n’épargnent pas toujours de la précarité

Barbara aussi, le personnage du film éponyme, aimerait fuir son pays (l’Allemagne de l’Est, du temps de la Stasi), mais le départ n’est pas une décision si simple : il implique les autres, ceux qu’on aime et ceux qu’on ne connaît pas mais qui ont besoin de nous. Il implique de laisser derrière soi tout un pan de notre vie et bien souvent des idéaux. L’héroïne de Martha Marcy May Marlene a fui la société en suivant un gourou charismatique. Mais quand la secte qu’elle a rejointe devient violente, elle est obligée de fuir à nouveau. Dans Reality, Luciano, proche du héros de Take Shelter, tombe dans la paranoïa : ne supportant plus son quotidien misérable, il ne voit de salut que dans la télévision et décide de ne plus vivre que pour devenir une star. Quant à Ana, la mère d’Ame et Yuki, elle fuit une société hostile en s’installant dans un coin perdu au milieu d’une forêt, espérant vivre de sa propre récolte.

Chez Disney, Ralph lui-même essaie de changer de monde et d’en trouver un plus conforme à ses aspirations mais là encore, la fuite n’est pas une solution. Pour Miss Bala par contre, s’enfuir est carrément impossible. Le Mexique semble être un pays cadenassé par sa mafia. Kinshasa aussi apparaît comme une jungle urbaine impitoyable dans Viva Riva !, premier film congolais depuis 20 ans. Riva a fui la misère. Il revient 10 ans plus tard au pays, plein aux as. Pourtant, il est encore obligé de fuir : l’argent gagné est un leurre.

Le film le plus sexy de l’année : Viva Riva ! (de Djo Tunda Wa Munga)

Viva Riva !, le film le plus sexy de l'année au coeur de la jungle urbaine de Kinshasa

Viva Riva !, le film le plus sexy de l’année au cœur de la jungle urbaine de Kinshasa


Quand il n’y a nulle part où fuir, il reste le passé et les souvenirs pour s’échapper

Alors, pour les cinéastes épris de bonheur et de grandes histoires d’amour, il reste le passé. Les deux films les plus euphorisants de l’année, Moonrise Kingdom et Populaire, se passent en 1965 et 1958. Dans le très sympathique Camille redouble, Noémie Lvovsky, arrivée à une impasse dans sa vie, remonte le temps et trouve dans sa jeunesse et dans les années 80 une énergie et une gaieté qu’elle avait oubliées. Tout est encore possible dans cet âge d’or révolu. L’âge d’or s’oppose aussi à un présent médiocre et morose dans le remarquable Tabou, le film le plus nostalgique de 2012. Aujourd’hui, il ne reste que la misère et les regrets. L’aventure et la passion sont l’apanage du passé.

Les films les plus nostalgiques de l’année : Camille Redouble (de Noémie Lvovsky) et Tabou (de Miguel Gomes)

L'amour et l'aventure sont encore possible dans Moonrise Kingdom, mais il faut aller les chercher en 1965

L’amour et l’aventure sont encore possibles dans Moonrise Kingdom, mais il faut aller les chercher en 1965

L’aventure cette année au cinéma, c’est Cheval de guerre, dont la réalisation de Spielberg sublime le banal argument de départ, et ça se passe durant la Première Guerre Mondiale. C’est aussi le surprenant film d’Ang Lee, L’Odyssée de Pi, sans doute les effets spéciaux les plus bluffant de l’année et là encore, ça se passe dans les souvenirs d’enfance de Pi Patel, dans un passé exotique et peut-être fantasmé. Des souvenirs glorieux, un âge d’or disparu, c’est aussi ce que met en lumière Davy Chou dans son beau documentaire Le Sommeil d’or. Il s’agit pour le jeune réalisateur de réveiller la mémoire d’un cinéma cambodgien saccagé par des années de dictature khmère rouge.

C’est aussi dans le passé qu’on trouve les plus belles traces d’engagement politique
. Dans le documentaire de Sébastien Lifshitz Les Invisibles, des hommes et des femmes homosexuels se souviennent de la révolution sexuelle : leurs récits évoquent un monde qui bouge, des idéaux qui vivent et des cœurs qui battent fort. C’est aussi ce que décrit Olivier Assayas dans son film semi-autobiographique, Après Mai. Dans les années 70, la conscience politique est aiguisée, toute la jeunesse est concernée : il est encore possible de rêver un monde meilleur. On peut aussi aller chercher le progrès politique dans un passé encore plus lointain : Royal Affair, même s’il étouffe un peu son propos politique sous le poids d’une romance convenue, est une excursion intéressante au siècle des Lumières.

Enfin, les grandes romances de l’année sont aussi le plus souvent des films d’époque. Royal Affair donc, mais aussi Anna Karenine et The Deep Blue Sea, deux drames à la mise en scène épatante et sophistiquée, malheureusement un peu trop : ces films talentueux restent un peu froids et impersonnels, on aurait aimé être plus ému. En 2012, les histoires d’amour ont été le théâtre d’expériences formelles saisissantes. Joe Wright et Terence Davies ont voulu renouveler le film romantique par une attention novatrice aux plans et aux images. C’est aussi le cas de Xavier Dolan : son Laurence Anyways est une petite pépite formelle. Le réalisateur canadien en fait tant qu’il passe au-dessus de la forme : il est le seul à nous émouvoir vraiment.

Les deux objets romantiques les plus sophistiqués de l’année, beaux comme du papier glacé : Anna Karenine (de Joe Wright) et The Deep Blue Sea (de Terence Davies)

On ne quitte jamais le théâtre dans Anna Karenine, un film de mise en scène qui parle de mise en scène

On ne quitte jamais le théâtre dans Anna Karenine, un film de mise en scène qui parle de mise en scène


Des acteurs et des actrices qui ont marqué l’année

Pour finir avec 2012, parlons un peu de performance, et tout d’abord de performances d’acteurs. Romain Duris démontre une nouvelle fois qu’il est un grand acteur, aussi à l’aise dans les drames (De battre mon cœur s’est arrêté ou Dans Paris) que dans les comédies légères. Après le Dom Juan irrésistible de L’Arnacoeur, il est toujours aussi convaincant dans le rôle pourtant très différent d’un assureur coincé dans Populaire. Du côté des spectres, nous nous souviendrons des « monstres gentils » campés par Jean-Louis Trintignant dans Amour et Michael Shannon dans Take Shelter. Deux belles inquiétudes face à l’impuissance et à l’isolement progressif. Au contraire, deux acteurs donnent corps (au sens propre) à des souffrances enfouies. Peter Mullan est âpre et effrayant dans Tyrannosaur. Mathias Schoenaerts est la révélation de l’année. Dans De rouille et d’os, il explose en père solitaire et en boxeur fragile. Dans Bullhead, il impressionne en homme-bête sensible et traumatisé. A chaque fois, sous les muscles et la carapace il y a un personnage vulnérable et délicat. Deux des plus beaux personnages du cinéma de 2012.

Dans De rouille et d'os, Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts livrent des interprétations éblouissantes. Ici, les corps sont mis à l'épreuve, ils sont le reflet des âmes meurtries qui les habitent.

Dans De rouille et d’os, Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts livrent des interprétations éblouissantes. Ici, les corps sont mis à l’épreuve, ils sont le reflet des âmes meurtries qui les habitent.

Côté actrices, la jeune Tessa Ia est inoubliable en adolescente brutalisée par ses camarades, peu à peu incapable de faire face au deuil et à la méchanceté dans Después de Lucia. Isabelle Huppert trouve un très beau triple-rôle dans In another country. La subtilité de son jeu permet de croire à cette histoire de (triple-)femme qui n’est ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Alice Lowe surprend en mi-ange mi-démon dans le Touristes de Ben Wheatley. Les plus belles performances sont à mettre au crédit de Marion Cotillard (dans De rouille et d’os), qui prouve à tous ses détracteurs qu’elle est une grande actrice, et à Suzanne Clément, sans aucun doute l’amoureuse de l’année dans la tragédie romantique Laurence Anyways.

Le film le plus cruel de l’année : Después de Lucia (de Michel Franco)
L’acteur de l’année : Mathias Shoenaerts (De rouille et d’os et Bullhead)

Les actrices de l’année : Marion Cotillard (De rouille et d’os) et Suzanne Clément (Laurence Anyways)

La jeune Tessa Ia est remarquable dans Después de Lucia, un drame d'humiliation qui nous ébranle durablement

La jeune Tessa Ia est remarquable dans Después de Lucia, un drame d’humiliation qui nous ébranle durablement


Des mises en scène et des scénarios

Entre la mise en en scène sobre et puissante de Jacques Audiard et le fameux plan séquence de Benoît Jacquot dans Les Adieux à la reine, les grands réalisateurs français se sont illustrés. A l’étranger, on retient notamment l’ambition démesurée et vertigineuse de Joe Wright dans son Anna Karenine ou la puissance extravagante des plans excessifs et magnifiques de Xavier Dolan dans Laurence Anyways. Le plus impressionnant est quand même à mettre au crédit de deux réalisateurs américains, un maître absolu, Steven Spielberg, qui transcende son Cheval de guerre, et un petit nouveau, Benh Zeitlin, qui imprime à ses Bêtes du sud sauvage le mouvement exaltant de la vie de Hushpuppy.

Terminons avec les scénarios. De grandes idées en 2012, et tout d’abord le coup de foudre physique de Jérémie Elkaïm et Valérie Lemercier dans Main dans la main. Malheureusement, le sujet n’est pas exploité à sa juste mesure. Même chose pour Dans la maison : François Ozon nous livre un scripte intelligent et déroutant, entre mise en abyme et réflexion sur le processus de création, avant de se perdre dans les méandres de son histoire. Touristes et Bullhead proposent des intrigues inattendues et des tons originaux. Holy Motors fait travailler notre imagination dans un conte inquiétant et déroutant. Le scénario le plus troublant de l’année reste celui de Perfect Sense. Une fable apocalyptique et romantique d’une exceptionnelle intelligence sur l’isolement progressif d’individus qui ne savent plus ni goûter, ni sentir, ni entendre, ni même voir. Les émotions déferlent sans but quand il n’est plus possible de « toucher » l’autre. Et l’homme redevient un animal, un ensemble de réactions chimiques. Quand celles-ci se dérèglent, il n’y a plus d’homme, il n’y a plus qu’une affolante mécanique. Take Shelter était inquiétant, Perfect sense est effroyable.

Dans Touristes, Tina et Chris essaient d'être ensemble pour ne pas être seuls. Mais quand le chacun pour soi est devenu une règle de vie, il est bien difficile d'accepter l'autre.

Dans Touristes, Tina et Chris essaient d’être ensemble pour ne pas être seuls. Mais quand le chacun pour soi est devenu une règle de vie, il est bien difficile d’accepter l’autre.

En 2012, la crise nous met tous en danger. Et le plus grand de tous ces dangers, celui qu’on retrouve dans une grande majorité des films de cette année, c’est la solitude. Qui dit crise économique dit égoïsme, individualisme, isolement. Au bout de cette logique terrifiante, il y a Perfect sense. Les liens affectifs sont la seule lueur d’espoir dans cet horizon dépressif.

Le réalisateur de l’année : Benh Zeitlin (Les Bêtes du sud sauvage)
Le scénario le plus fascinant et bouleversant de l’année : Perfect Sense.

Autres films qui n’ont pas trouvé une place dans ces textes :

Le meilleur polar de l’année : Une nuit (de Philippe Lefebvre)
La fin la plus triste de l’année : Quelques heures de printemps (de Stéphane Brizé)
Le film le plus malsain de l’année : Guilty of romance (de Sion Sono)
La rencontre impossible de l’année : Une bouteille à la mer (de Thierry Binisti)
La fin la plus attendue et la plus inattendue de l’année : Twilight – Chapitre 5 : Révélation 2ème partie (de Bill Condon)

Voir aussi : Bilan cinéma 2012 (1) – Le top 20
et Bilan cinéma 2012 (2) – Les réalisateurs

 

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