Tabou

Le Prix Alfred-Bauer (au Festival de Berlin), récompense un film qui « ouvre de nouvelles perspectives dans l’art cinématographique ». Peut-on dire cela de Tabou, lauréat en 2012? En tout cas, le film de Miguel Gomes joue avec les codes du cinéma jusqu’à confondre le medium et son sujet dans une interrogation métaphysique sur le temps qui passe et qu’on aimerait figer.

Synopsis : Pilar est la voisine d’une vieille dame triste et solitaire. Il est difficile d’imaginer que cette dernière vécut pourtant dans sa jeunesse une folle histoire d’amour en Afrique.

Tabou - critiqueTabou est un film singulier qui confronte deux femmes, Pilar et Aurora, deux continents, l’Europe et l’Afrique, deux temps, aujourd’hui et l’époque coloniale, deux âges, la fin de vie et la jeunesse, et surtout deux réalités, celle du présent et celle des souvenirs.

Et ce sont les souvenirs qui sortent vainqueurs pour au moins deux raisons : d’abord formellement, puisque le film prend la forme d’un cinéma du passé, en 4/3 et en noir et blanc; ensuite narrativement, puisqu’au milieu du récit Tabou abandonne Pilar et 2010 pour s’enfoncer, sans retour possible, dans les méandres de la mémoire. L’histoire qui nous occupait alors est supplantée, délaissée pour raconter plus, pour raconter mieux. La plate réalité de nos vies s’efface derrière l’exotisme d’une époque romanesque qui n’est pas tant celle du colonialisme que celle d’une jeunesse qu’on n’oublie jamais, et qui pourtant s’en va de nos vies à mesure que celles-ci avancent. Le titre choisi snobe lui aussi la première partie du film pour évoquer le cadre de la seconde.

Pourtant, sans cette première moitié, Tabou ressemblerait presque à Out of Africa. C’est bien l’histoire de Pilar, devenue la voisine d’une Aurora octogénaire, qui donne une puissance inattendue à la jeunesse de cette dernière. A une histoire d’amour exceptionnelle qui défia les conventions, la vie et le temps, répond la situation pathétique de Pilar, qui a pour seul ami un peintre médiocre et ennuyeux dont les discours au lyrisme bon marché sont une pâle copie de ce qu’a pu vivre Aurora. A la grande vie que menait cette dernière dans sa jeunesse répond le dénuement et la pauvreté de ses derniers jours, et ceux de sa voisine. A l’amitié franche et joyeuse qui liait Ventura et Mario, Mario et le mari d’Aurora, à la communauté formée par les colons en Afrique, répond l’extrême solitude de Pilar et de sa malheureuse voisine. A l’excitation de la chasse, des tournées musicales, du grand amour, des révolutions populaires et des meurtres passionnels répondent une excursion inappropriée au casino, une visite des sous-sols du Portugal et quelques séances de cinéma en solitaire. Quand Tabou commence, Pilar est fascinée par un film sur un explorateur dépressif qui a perdu l’amour de sa vie. Pour vivre quelque chose, elle est obligée de se plonger dans la fiction, dans les illusions religieuses ou dans les souvenirs d’un vieillard rencontré presque par hasard.

Ce qui rend la seconde moitié du film si particulière, c’est le travail sur le son, original et audacieux. Ainsi, les souvenirs constituent un film quasi-muet : seules quelques ambiances sonores surnagent, qu’il s’agisse de bruits de la nature ou de bruits de pas. Même ces sons s’interrompent quand le récit reprend, comme s’il s’agissait de retranscrire à l’écran l’expérience mémorielle de Ventura, qui parfois raconte son histoire sans avoir en lui d’autre son que ses propres mots, et qui parfois s’abandonne à ses souvenirs, emplis de toutes sortes de sensations extraordinaires, d’odeurs, de bruits et de chansons du passé. Aucun dialogue n’est jamais audible, seule la voix-off du récit de Ventura met des mots sur les images, les enveloppant d’une subjectivité omniprésente. Ses aventures n’ont pas la froide réalité de la première partie du film, platement calquée sur le vide de nos vies contemporaines, il s’agit d’une fiction et le travail sur le son rappelle que ces faits n’existent pas ou plus, qu’ils ne sont plus que les objets irréels d’une mémoire abîmée. La seconde partie du film se passe dans l’esprit de Ventura, ou peut-être dans celui de Pilar qui l’écoute et imagine son passé. Souvenirs réels ou souvenirs fantasmés (par celui qui raconte ou par celle qui écoute)? La part de vérité est indissociable de la part d’illusion, tout comme elle l’est dans le cinéma, qui joue lui aussi avec des artifices basiques (l’image, le son) pour nous faire croire à ce qu’il raconte.

Souvenirs réels ou souvenirs fantasmés?

Tabou semble donc confondre les mécanismes du cinéma et ceux de la mémoire (ou de l’imagination), démontrant par là même combien similaires sont ces deux processus qui consistent, d’un côté à s’immerger dans un univers cinématographique, et de l’autre à se rappeler (ou à rêver). Pour cette raison, Tabou est du pur cinéma en même temps qu’il réfléchit sur le sens, sur l’identité profonde, sur les racines de l’art cinématographique, sur ce qui permet au septième art de toucher si intimement le spectateur qui le reçoit.

Pour étudier, d’une part l’ennui de la vie quotidienne, et d’autre part l’exaltation de la vie fantasmée, qu’elle prenne la forme d’un souvenir, d’un récit ou d’une œuvre de cinéma, Miguel Gomes scinde son film en deux exercices narratifs bien définis : d’une part, un récit sans sujet, sans événement et sans enjeu, et d’autre part, une fable assez classique de passion amoureuse et d’aventures africaines. C’est dans le relatif manque de suspense qui en résulte que le film perd parfois son spectateur : celui-ci est forcément déçu face à une première histoire vidée de tout intérêt, et une seconde sans surprise majeure. Le miroir narratif et les enjeux formels créent pourtant un tout mystérieux et stimulant qui touche du bout des doigts la dérisoire fragilité de l’être humain. Le destin d’Aurora, raconté par la voix de Ventura, est d’autant plus tragique que le spectateur est toujours occupé à confronter cette jeune femme à la vieille dame triste et fantasque qu’il rencontrait un peu plus tôt.

Que reste-t-il au final d’un amour extraordinaire? Une larme, des souvenirs plus ou moins réels, un conte, l’imagination de Pilar qui longtemps se nourrira de ce récit et qui inventera sans doute une nouvelle histoire, de nouveaux personnages, un nouvel amour.

Que reste-t-il d’un amour vécu, passé, bientôt mort? Un simple fantasme partagé par le narrateur et son auditeur. Tabou est un fantasme de Miguel Gomes, qu’il partage avec ses spectateurs : tous imagineront leur version des faits, tous se souviendront, rêveront, réinventeront, s’ils ont réussi à passer au-dessus d’une double intrigue malheureusement un peu banale.

Le présent efface le passé

Tabou est un film profondément nostalgique, qui regrette de toutes ses forces que le présent efface le passé. Que les souvenirs ne soient plus que des songes. Que le cinéma ne puisse plus se faire en format carré, sans dialogue et sans couleur. Alors, il impose sa forme et son propos. Il impose la mémoire comme la seule alternative possible à la douleur du présent. Une cure à double tranchant : Aurora sera toujours là, dans ce récit qui s’achève sur sa vie qui continue, mais Aurora ne sera plus jamais là. Pendant que Ventura conte son passé (intitulé « Le Paradis »), le spectateur lui aussi se souvient, mais paradoxalement il se souvient du présent (« Le Paradis perdu »), il se souvient de la fin de l’histoire. Et il sait que la perte est définitive : Aurora et Ventura ne s’aimeront plus jamais.

Note : 6/10

Tabou (titre original : Tabu)
Un film de Miguel Gomes avec Teresa Madruga, Laura Soveral et Ana Moreira
Drame, Romance – Portugal, Allemagne, Brésil, France – 1h50 – Sorti le 5 décembre 2012
Prix Alfred-Bauer au Festival de Berlin 2012

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Publié le 21 décembre 2012, dans Films sortis en 2012, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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