Archives Mensuelles: juillet 2013

Rampart

Avec son casting impressionnant (Woody Harrelson, présent dans chaque séquence, est vraiment convaincant) et un co-scénariste de prestige (le romancier James Ellroy), Rampart avait tous les atouts de son côté. Mais en refusant toute forme de simplicité, le film est à la fois intrigant et embrouillé, ambitieux et maniéré. L’étude psychologique manque un peu de spontanéité.

Synopsis : Lorsque la vidéo d’une raclée administrée à un suspect par le policier Dave Brown se retrouve sur toutes les chaînes de télé, tout le monde se décide à lui faire payer l’addition.

Rampart - critiqueRampart n’est pas vraiment un thriller, plutôt le portrait tout en nuances d’un homme misanthrope, et le récit d’une véritable descente aux enfers.

Car Dave Brown va perdre tout ce qu’un homme peut perdre, sa famille, son boulot, sa réputation, ses amis, jusqu’à la possibilité d’aimer. Et si le film ne dit jamais clairement quelle est la part de complot et la part de paranoïa dont est victime ce flic plutôt pourri, une chose est certaine : tout le monde lui tourne peu à peu le dos.

Violent et sûr de lui, Dave Brown est un homme qui aime autant qu’il manipule, qui hait autant qu’il rend justice. Dinosaure réactionnaire, il symbolise une époque révolue, des façons de faire évidentes autrefois et devenues aujourd’hui inacceptables.

Dans tout connard, il y a quelque chose de lumineux, de profondément sensible. C’est ce que filme Oren Moverman avec une âpreté plutôt stimulante. La solitude d’un être qui a terriblement tort, et qui doit faire face à l’ampleur de ses échecs. C’est malheureusement du côté du scénario que ce polar psychologique pêche. A grands renforts d’ellipses et de sous-entendus, le récit est plutôt abscons et laisse le spectateur souvent interdit devant tel ou tel rebondissement.

A force de refuser de séduire son public, le réalisateur prend le risque de le laisser sur le bord du chemin. Il y avait pourtant dans la situation familiale de Dave, comme dans sa façon de voir la vie et de se comporter, des éléments passionnants. Mais tout cela se noie dans un obscur complot qui n’a rien d’original.

Malgré ses nombreuses et captivantes cartouches, Rampart tire souvent à côté. Et laisse l’impression d’une oeuvre puissante mais mal assemblée et potentiellement inachevée.

Note : 4/10

Rampart
Un film de Oren Moverman avec Woody Harrelson, Robin Wright, Sigourney Weaver, Ice Cube, Ned Beatty, Cynthia Nixon, Anne Heche, Ben Foster et Steve Buscemi
Policier, Drame – USA – 1h47 – Sorti le 3 juillet 2013

The Bay

Le récit effroyable d’une épidémie horrifique et hyperréaliste, racontée à travers le montage des multiples vidéos retrouvées sur place. Le film alterne les formats, les qualités d’image, les angles de vue et les valeurs de plan, donnant au faux documentaire un aspect monstrueux et engagé. Et même si le récit devient vite répétitif, le procédé narratif et le propos méritent le détour.

Synopsis : Dans la baie du Maryland, une bactérie non identifiée contamine le lac et ceux qui s’en approchent…

The Bay - critiqueUn virus contamine toute une ville en une journée. Ce n’est ni Contagion ni 28 jours plus tard, le monde n’est pas menacé, simplement des centaines de personnes sont mortes d’un coup, s’infectant les unes les autres à la manière d’un effrayant film de zombie.

Et si The Bay reprend les codes de la créature chère à Romero, il s’en distingue par sa très forte volonté d’inclure son épidémie dans une réalité écologique ultra-crédible. L’omniprésence, sur les images, du drapeau américain, autant que le choix du jour (le 4 juillet) montrent que Barry Levinson veut nous livrer, bien plus qu’un simple pop-corn movie, une critique sévère de la politique environnementale américaine.

Comment une société de plus en plus sécuritaire peut-elle se soucier si peu des terribles dangers écologiques qu’elle fait peser sur elle-même? L’explication, ici, est un élevage de poulets. L’explication, partout, est le succès économique. Les conservateurs prônent la sécurité tant que cela ne remet pas en cause leur possibilité de s’enrichir. L’économie, toujours favorisée par rapport aux considérations éthiques ou écologiques, est l’impératif catégorique du monde capitaliste. La sécurité défendue est celle qui ne remet pas en cause ce modèle, celle qui le protège. Les gens veulent être riches d’abord, ensuite en sécurité. Les idéaux, la liberté, la solidarité, le bien-être n’arrivent que dans un troisième temps.

Certes, la manière de raconter l’histoire en found footage paraît d’abord un peu banale, tant le genre fut à la mode ces dernières années, de Cloverfield à Chronicle en passant par Diary of the dead ou [Rec]. Pourtant, The Bay serait plutôt à rapprocher du Redacted de De Palma, tant pour son contenu politique que pour sa façon de décrire un événement grâce à une mosaïque de vidéos de toutes sortes.

Car ce qui est véritablement fascinant dans The Bay, c’est que le récit présuppose qu’un montage a déjà été fait par quelques journalistes avant le début de l’histoire, à partir d’un grand nombre de films retrouvés. L’image omniprésente, reconstruite, permet de raconter chronologiquement le drame, tout autant que de présenter quelques moments de vie privée par des angles de vue multiples, grâce à la multitude des vidéos d’un même lieu en un même instant (caméra de surveillance, iphone, webcam, caméscope privé, caméra de télévision…).

The Bay - l'horreur

Ainsi, chaque journée, terrible ou anodine, peut être archivée, passée au crible du futur. Mais en montant les images, celui qui les manipule leur donne un sens. L’illusion de pouvoir recréer un instant passé grâce à l’ensemble des images qui nous en parviennent est tout à la fois captivante et effrayante.

Barry Levinson, un peu pris au piège de son procédé, de la multitude des vidéos et donc des petites histoires individuelles, des bouts de récits et de personnages, est obligé de sans cesse se répéter. Puisque tout le monde à Chesapeake Bay a plus ou moins vécu la même chose, le spectateur doit se taper nombre d’événements et de réactions similaires.

The Bay finit donc malheureusement par s’essouffler, même s’il réserve jusqu’au bout quelques jolis moments de panique. Il n’empêche qu’entre l’invasion des images et la disparition de véritables objectifs politiques (le bien-être de la population), l’horreur peut simplement se décupler. Les vidéos se propagent comme la bactérie du film, à une vitesse jamais connue auparavant. Que reste-t-il des individus? Des bouts d’image, des bouts de chair, qu’on peut largement sacrifier sur l’autel du Rêve américain : business is business.

Note : 6/10

The Bay
Un film de Barry Levinson avec Kristen Connolly, Christopher Denham et Nansi Aluka
Epouvante, Science-fiction – USA – 1h28 – Sorti le 19 juin 2013

The Bling Ring

Programmé en ouverture de la section Un certain regard à Cannes, The Bling Ring a plutôt déçu. Certes, à force de répéter les mêmes figures et les mêmes scènes, le film semble un peu bégayer, comme fasciné par ce qu’il raconte. Mais c’est justement cette fascination du vide recouvert de clinquant qui donne à ce bonbon pop et doucement triste ce goût à la fois sucré et amer.

Synopsis : À Los Angeles, un groupe d’adolescents fascinés par le people et l’univers des marques traque via Internet l’agenda des célébrités pour cambrioler leurs résidences.

The Bling Ring - critiqueEn cinéaste de la vacuité, Sofia Coppola filme encore et encore des univers en toc, des personnages perdus qui essaient de trouver un sens dans le vide abyssal de leur existence. Dans ses films, l’être est en sourdine, le paraître est tout, toujours plus envahissant, toujours plus fascinant, toujours plus avilissant.

Que ce soit une banlieue bourgeoise des USA, une ville étrangère (en l’occurrence un Tokyo de néons et de surexcitation), la cour du roi de France au XVIIIème siècle, la grande maison d’un acteur célèbre ou le Los Angeles des stars et du clinquant, tous les univers des films de Sofia Coppola ont en commun d’être absolument faux.

Partout règne l’artifice, chaque fois les personnages semblent s’agiter en vain dans un cadre fabriqué, attirant et vide. Les êtres humains créent des mondes dorés, des utopies brillantes, des endroits fantastiques dans lesquels tout est beau, propre et accessible, dans lesquels il n’est ni possible de s’ennuyer, ni d’être malheureux. Puis ils décident d’y vivre, accablés par l’ennui et la mélancolie.

Dans Virgin Suicides, Lost in translation, Marie-Antoinette ou Somewhere, cette mélancolie envahissait l’écran, les protagonistes et le spectateur avec une terrible douceur. Dans The Bling Ring au contraire, les personnages, des adolescents encore naïfs, ne la ressentent pas encore. C’est ce qui donne au dernier film de Sofia Coppola ce mouvement et cette énergie, beaucoup plus vifs que dans ses films précédents.

Les cinq héros du gang sont dans une course effrénée et illusoire pour acquérir le lifestyle qu’ils associent au bonheur. Nourris dès la biberon à la presse people et aux réseaux sociaux, leur objectif est de construire leur image de marque bien plus que de se construire eux-mêmes. Le décalage entre celui qu’on est et celui à qui on essaie de ressembler, entre nos sentiments profonds et notre attitude, a toujours été à la base du cinéma de Sofia Coppola.

Des êtres profondément inconsistants essaient de se donner de la substance en remplissant leur vie de signes extérieurs d’existence. C’est toujours cette histoire que nous raconte la cinéaste, mais cette fois-ci, elle explore la façon dont cette problématique se frotte au monde du début du XXIème siècle. Alors que ce mal-être était intemporel dans Virgin Suicides ou Marie-Antoinette, il trouve dans notre époque une puissance d’expression décuplée par l’invasion des images, par Internet ou par mobile.

Au temps de l'hypercommunication, tout se doit d'être médiatisé

Au temps de l’hypercommunication, tout se doit d’être médiatisé, le personnal branding est omniprésent. Chacun devient une marque, chacun voudrait ressembler à sa marque (à son icône) préférée. Le rêve américain est à portée de main, rien n’est plus impossible, les distances et les mystères n’existent plus, il y a Google pour les abolir. Existe-t-on encore en dehors de Facebook? Les stars que nous admirons existent-elles encore en dehors des sites Internet people? Qui, de nous ou de notre avatar, est le plus réel? Et qu’en sera-t-il dans quelques années, pour les générations nées en même temps que leur blog?

C’est ces questions que pose The Bling Ring, avec une douce ironie et une fascination non dissimulée. Dommage alors que le film soit assez vite répétitif. Si les interviews, placées ici et là au milieu du récit, rompent la monotonie, les péripéties sont toujours les mêmes, les réactions toujours identiques, et on se lasse un peu devant ces séquences qui se ressemblent toutes.

De façon beaucoup plus originale et percutante, Harmony Korine nous avait déjà décrit dans Spring Breakers l’invasion du vide, un monde d’adolescents pour lesquels tout doit être possible, ici et maintenant. Sofia Coppola est plutôt occupée à ses rêveries délicates. C’est aussi ce qui fait la valeur de The Bling Ring : certes le film n’est pas assez incisif, mais son charme est de contredire le discours formaté et un peu ridicule (ou effrayant) de ses cinq cambrioleurs de rêves scintillants, grâce à ce ton si caractéristique de la cinéaste : la mélancolie du vide.

Note : 7/10

The Bling Ring
Un film de Sofia Coppola avec Katie Chang, Israel Broussard, Emma Watson et Claire Julien
Comédie dramatique – USA – 1h31 – Sorti le 12 juin 2013

Frances Ha

Avec ses faux airs de film générationnel et de feel-good movie, Frances Ha fait tout pour nous conquérir : Greta Gerwig ne s’épargne aucun mouvement ni aucun sentiment, le réalisateur la suit à la trace, amusé, cherchant toujours la connivence avec le spectateur. L’opération charme, un peu trop évidente, fonctionne quand même le plus souvent, entre sourire et mélancolie.

Synopsis : Frances, jeune New-Yorkaise, rêve de devenir chorégraphe. En attendant, elle s’amuse avec sa meilleure amie, danse un peu et s’égare beaucoup…

Frances Ha - critiqueFilm d’une époque et d’un mode de vie (bobo intello), Frances Ha est aussi et surtout le film d’un moment de la vie, celui de plus en plus long, de plus en plus permanent, qui voit des jeunes personnes sorties de l’adolescence chercher sans les trouver les repères qui construiraient leur vie d’adulte.

A ce titre, le plan qui voit l’héroïne s’en aller, emportée par un escalator, tandis que ses parents lui disent au revoir, est particulièrement éloquent. Comment nos parents en sont-ils arrivés là, comment ont-ils bâti les certitudes qui ont construit notre enfance et protégé notre innocence? Les temps ont radicalement changé, et la génération de Frances Ha ne peut pas suivre le modèle de la génération précédente.

Après l’adolescence, il n’y a plus l’âge adulte, il y a le doute, le flottement d’un âge qui semble ne jamais devoir se finir, un âge où l’on se construit sans cesse en se demandant si un jour on arrivera à se poser (tout en redoutant ce moment qui ne peut arriver que trop tôt).

Alors qu’avons nous à perdre? L’insouciance, les blagues, le bonheur de l’instant présent, les rêves, le temps d’être nous-mêmes, la complicité, et au bout du compte l’amitié.

Le film arrive à saisir cette spirale de joie et d’inconfort, d’enthousiasmes et de déceptions, dans un noir et blanc new yorkais qui n’est pas sans rappeler le maître Woody Allen (la situation d’une héroïne paumée et plutôt bavarde rend la filiation encore plus évidente).

On regrette cependant que le film veuille avant tout nous séduire, n’hésitant pas pour cela à jouer au maximum de l’atout charme Greta Gerwig (très présente physiquement), ni à se transformer par moments en clip pour marque de chaussures branchée.

Le personnage-titre, attachant et maladroit, doit absolument plaire au spectateur. Noah Baumbach nous drague, et on doit bien dire qu’on n’est pas insensible aux grâces de son film et de son héroïne. Mais il manque un peu de consistance et de conviction pour que cette jolie tranche de vie ne soit pas un miroir générationnel trop bien emballé pour être parfaitement sincère.

Frances Ha court dans la rue en dansant sur du David Bowie. On a envie de faire de même. Mais ensuite? Le film se termine quand la demoiselle retombe enfin sur ses pattes. Sans jugement et sans ressentiment sur des relations d’amitié qui se sont révélées bien superficielles. A trop vouloir plaire, à trop vouloir nous égayer, le réalisateur laisse échapper la fragile mélancolie qu’il avait saisie un instant. La vraie Frances Ha continue sans doute de courir, seule et vulnérable, tandis que Baumbach nous livre une happy end convenue.

Note : 5/10

Frances Ha
Un film de Noah Baumbach avec Greta Gerwig, Mickey Sumner, Adam Driver et Michael Zegen
Comédie dramatique – USA – 1h26 – Sorti le 3 juillet 2013

Man of Steel

Entre la complexité répétitive et un peu indigeste de Sucker Punch, et la simplicité un peu bêta de Man of Steel, Zack Snyder n’arrive pas à retrouver le niveau esthétique et scénaristique stratosphérique de Watchmen. Cette version de Superman nous intéresse une petite heure, puis on finit par se lasser, tant tout cela manque de piment et de relief, avec ou sans la 3D.

Synopsis : Un petit garçon découvre qu’il possède des pouvoirs surnaturels et qu’il n’est pas né sur Terre. Il devra s’engager dans un périple afin de comprendre ses origines.

Man of Steel - critiqueCertes, ici tout est mieux que dans le Superman Returns de Bryan Singer. Le méchant est moins ridicule (et ses motivations sont un peu plus intéressantes), le personnage de Lois est un peu plus travaillé (et plus séduisant), les enjeux sont un peu plus étoffés.

Mais le mythe de Superman est bien lisse et il semble décidément compliqué d’en faire émerger des films vraiment intéressants. Même la folie visuelle de Zack Snyder et les dilemmes éthiques et politiques chers à Christopher Nolan semblent avoir été standardisés, passés à la lessiveuse hollywoodienne.

Et pourtant le film commençait plutôt bien : le début sur Krypton offre quelques belles images et des combats épiques qu’on imagine être cruciaux pour l’avenir de toute une espèce. Mais une fois sur Terre, les images d’Épinal de la famille aimante, du bon fermier du Kansas, de la mère tendre et compréhensive donnent la direction que suivra dorénavant le film : celle d’un classicisme ennuyeux et fatigant à la longue.

Construit d’un seul bloc, Superman n’a rien en lui de sombre ou d’ambigu. Jamais il n’est exposé au moindre dilemme, ses choix et ses réactions sont toujours évidents, obéissant au petit livre de conduite du scout hyperpuissant.

Pourtant, grâce à une mise en scène solennelle, Zack Snyder arrive à nous faire croire à chaque instant que le destin d’un individu exceptionnel, et avec lui celui de l’humanité, est en train de se jouer. Malheureusement, la dernière heure du film, entre combats interminables et bons sentiments un peu agressifs, rompt le léger charme monolithique que le film avait su créer.

Tous devient simple à l’extrême, les êtres humains tous gentils au fond d’eux-mêmes, l’action ayant beau faire 10 fois le tour de la Terre et survoler des satellites, elle reviendra toujours se résoudre à New York, là où Lois n’aura qu’à courir 5 minutes pour assister, aux premières loges, au dénouement de l’intrigue. Et quand Kal-El crie de douleur, le spectateur est presque surpris, tant le scénario avait oublié de nous montrer qu’il n’avait pas forcément tout intérêt à zigouiller les méchants. On s’attendait plutôt à une grande danse de la joie, où à une pompeuse remise de médailles comme les américains les affectionnent tant. Et un grand bravo aux héros!

Ce qu’on reprochera le plus à Man of Steel, ce n’est peut-être pas sa naïveté (après tout, pendant 1h15, on suivait le film sans déplaisir), mais l’ennui qui s’installe quand il cède aux sirènes du pur blockbuster d’action, sans rien proposer de nouveau ou d’intrigant. Du pur calibrage vidé de toute substance, façon Avengers.

Note : 3/10

Man of Steel
Un film de Zack Snyder avec Henry Cavill, Amy Adams, Michael Shannon, Diane Lane, Russell Crowe, Antje Traue et Kevin Costner
Fantastique – USA, Canada, Royaume-Uni – 2h20 – Sorti le 19 juin 2013