Archives Mensuelles: septembre 2014

L’Institutrice

Un enfant poète, une institutrice fascinée, une caméra qui essaie de percer les mystères de cette fascination. A la recherche de la beauté d’une voix ou d’un regard, Nadav Lapid raconte le frémissement d’une âme emportée par la foi, et sa façon à la fois innocente, admirable et inquiétante, de se débattre avec le monde réel.

Synopsis : Une institutrice décèle chez un enfant de 5 ans un don prodigieux pour la poésie. Subjuguée par ce petit garçon, elle décide de prendre soin de son talent, envers et contre tous.

L'Institutrice - critique du filmUn enfant de 5 ans fait les cent pas, dit « j’ai un poème, j’ai un poème », et le voilà qui déclame des mots qui forment effectivement un poème.
Personne ne fait vraiment attention à ce manège jusqu’à ce que Nira, une institutrice en quête de poésie, entende les mots de l’enfant et s’en trouve bouleversée. Le film ne s’attache pas tant à Yoav, à ce qu’il ressent, au sens de ses mots, qu’au regard de l’institutrice.

Tout dans la vie est trivial jusqu’à ce qu’un regard se pose dessus et lui donne du sens. Ce n’est pas la valeur véritable de la poésie de Yoav qui est discutée, mais la valeur qu’elle a pour Nira, la valeur qu’une sensibilité peut donner à ce qui existe. Les mots de Yoav jaillissent, ils sont simplement là. Nira ne s’attache pas au pourquoi de ces mots, elle essaie juste de les cueillir, de les sauvegarder.

De la même façon, Nadav Lapid ne s’attache pas à la vérité des choses, mais aux points de vue. Sa caméra se refuse le plus souvent aux plans d’ensemble, aux visions objectives de la situation. Au contraire, le cadre coupe généralement la scène qu’on a sous les yeux. Dans les plans larges, la tête de l’institutrice sort du cadre, coupée au niveau de la poitrine ou du cou, ou bien c’est les élèves qui sont au bord du cadre ou à l’extérieur. Sur les gros plans, beaucoup plus utilisés (en ce qu’ils induisent naturellement un point de vue particulier), les personnages entrent et sortent de l’image, le cadre ne fait pas toujours l’effort de les suivre. La nounou s’approche trop près, les enfants se cognent à l’écran, les regards caméra sont fréquents.

La caméra ne s’efface pas, elle porte un regard, un point de vue, elle regarde Nira qui regarde Yoav. Le spectateur doit se faire son opinion sur Nira, qui se fait la sienne sur l’enfant poète. Le film nous dresse un portrait très contrasté de cette femme borderline, héroïque, résistante, mais presque folle, presque dangereuse. Une femme en guerre contre le monde tel qu’il est, violent, manipulateur, pragmatique, et qui devient, pour les besoins de sa guerre, violente, manipulatrice, pragmatique. Entre admiration et rejet, notre regard sur Nira est sans cesse balancé, appelé à se redessiner, à se préciser, à se bouleverser.

La caméra regarde Nira qui regarde Yoav

Poussés à bout, nous sommes appelés à nous prononcer, à prendre partie, comme l’a fait Nira. Il s’agit d’interroger notre foi, notre foi en l’action de Nira, notre foi (et celle de Nira) en la poésie de Yoav. Car à force de regarder, nous devons choisir de croire ou de ne pas croire ce que nous voyons. C’est en cela que L’Institutrice est avant tout un film sur la foi.

Les élèves de la maternelle chantent en coeur à la gloire des héros d’Israël. Un peu plus tard, ils jouent l’épopée de Judas Macchabée (et tant pis si Judas est finalement joué simultanément par deux enfants, et qu’il utilise un sabre laser, le propre du mythe est qu’on doit y croire malgré tout). Israël a dû, pour exister, rassembler les juifs du monde entier et mettre en valeur les récits fondateurs du peuple juif. Plus que tout autre pays, Israël existe sur la profonde conviction que les juifs constituent un peuple, qu’ils ont une histoire commune, des croyances communes, une langue commune, un folklore commun, et qu’ils doivent avoir un territoire commun.

A cette foi dans le peuple juif, dans ses mythes, dans ses héros, fait écho la foi de Nira en Yoav et en sa poésie. Tout le monde, dans le film, accepte de croire. Au cours de poésie, Nira dit que les poèmes de Yoav sont les siens, et personne n’en doute. La nounou de Yoav utilise les poèmes de l’enfant pour ses castings ; on a dit à Yoav que sa mère était morte ; l’oncle de Yoav serait celui qui a initié l’enfant à la poésie ; on a dit à des enfants que le Maccabi était un club de nazis et ils le chantent en cœur. Tous les récits sont acceptés tels quels, tout le monde est disposé à croire.

Elle essaie de lui expliquer le particularité du regard d’un enfant, d’un adulte, d’un chien

Yoav, un enfant de 5 ans, déclame des poèmes qui, pour certains, manifestent une maturité impensable à cet âge. Il les récite comme une prière, suivant un rituel toujours identique, comme frappé par une illumination divine, et tout le monde accepte comme une évidence qu’il en est l’auteur. Pourtant, il est bientôt évident que Yoav a appris un grand nombre de poèmes par cœur, et qu’il a une facilité pour retenir les textes. Son oncle lui a lu de nombreux poèmes, il sait réciter le poème d’un auteur au hasard dont lui parle son institutrice, et après une soirée de lecture de poésie, il rentre chez lui en répétant les textes entendus. Un jour même, alors qu’il invente un poème, il dit après un vers « ou quelque chose comme ça ». Tout porterait à croire que Yoav « a un poème » en mémoire et qu’il ne fait que le réciter.

Mais personne, ni bien sûr l’institutrice, ni la nounou, ni le père, ni le public de la lecture de poésie, ni même le film, ne remet en cause la paternité de Yoav sur « ses » poèmes. Comme plongés dans une attente messianiques, nous sommes tous prêts à accueillir un miracle, et tant pis s’il est faux. Quand Nira s’enfuit avec Yoav, ils traversent d’ailleurs le désert du Sinaï, haut-lieu de la foi juive et de la révélation divine. Il s’agit de fuir le réel et de se conforter dans cette croyance, nécessaire pour l’institutrice, en la poésie d’un enfant. Cette croyance que la beauté est une simple illumination, une voix venue d’en haut, aussi pure que les légendes bibliques que les enfants rejouaient naïvement.

Mais le monde extérieur ne peut que finir par l’emporter. Le monde d’aujourd’hui est réaliste et matérialiste. Tous les personnages le sont : le père, qui ne juge l’être humain qu’à sa productivité, à la création de valeur économique ; l’oncle, ancien poète devenu salarié, qui ne peut poursuivre la discussion car sa pause café est terminée ; la nounou, dont la sincérité en tant qu’actrice compte moins que le fait d’avoir le rôle ; le professeur de poésie, peut-être plus intéressé par la beauté de Nira que par sa poésie ; le mari de Nira, qui n’entend rien aux poèmes de sa femme ; le fils de Nira, qui s’engage dans l’armée israélienne.

Le monde extérieur, les nécessités pratiques de la vie, la réalité froide reprend ses droits

Tous, pourtant, utilisent les mythes comme des justifications pour avancer, pour accomplir leur travail, mais aucun n’est prêt à se battre pour une quelconque idée. Nira est donc seule en résistance, jusqu’aux frontières de la folie. Le songe dans lequel elle s’enferme peu à peu éclate d’un coup, dans la plus belle scène du film, quand Yoav l’enferme dans la salle de bain. Alors tout à coup, le monde extérieur, les nécessités pratiques de la vie, la réalité froide reprend ses droits.

On se demande quand même si, pour fuir notre époque où les êtres et les choses sont mesurés à leur utilité et à leur efficacité, pour pouvoir rêver de nouveau, privilégier une vie intellectuelle et poétique, pour laisser s’épanouir la singularité d’un regard, la seule possibilité est la foi, avec tous les dangers de bêtise et de violence qu’elle porte en elle. Quand Nira veut montrer ce qu’est la douleur à Yoav, elle se frappe et se pince, elle provoque chez l’enfant un malaise peut-être aussi grand et plus intime que celui que nous ressentons à voir ce même enfant chanter qu’il voudrait éliminer tous les joueurs de Maccabi. Quand elle lui donne naïvement des associations d’idées toutes faites, ou qu’elle essaie de lui expliquer le particularité du regard d’un enfant, d’un adulte, d’un chien, on reste déconcerté devant des énumérations idiotes et simplificatrices.
Le monde est de plus en plus concret, sans place pour le rêve et la réflexion. N’y a-t-il, pour y échapper, que l’inquiétante naïveté des croyances toutes faites? N’y a-t-il que cette alternative : le monde matériel, ou les dangers de la foi?

N’y a-t-il, pour y échapper, que l’inquiétante naïveté des croyances toutes faites ?

Nadav Lapid ne juge pas Nira, il la montre à la fois admirable et dangereuse. Il reste qu’elle part en guerre avec la même hargne et la même déraison que des pays et des peuples se font la guerre pour un territoire. Le cinéaste et le spectateur regardent Nira qui regarde Yoav. Mais l’obsession bienveillante de la caméra pour Nira, qui se fait écho de celle de Nira pour Yoav, fait que le film oublie de remettre en question les convictions de Nira (et peut-être, de condamner son attitude), comme celle-ci oublie de remettre en question le don de Yoav. La fascination (un regard porté par la foi, par la croyance en quelque chose de plus grand que nous) est nécessaire pour s’élever au-dessus de sa simple condition d’animal pensant mais elle peut être dangereuse quand elle étouffe le discernement. C’est le sujet, la qualité précieuse et le défaut embarrassant, de ce personnage, de ce pays, et de ce film fascinés.

Note : 6/10

L’Institutrice (titre original : Haganenet)
Un film de Nadav Lapid avec Sarit Larry, Avi Shnaidman, Lior Raz et Hamuchtar
Drame – Israël, France – 2h00 – Sorti le 10 septembre 2014

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