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Macadam Cowboy

Alors que Dustin Hoffman réalise son premier film (Quartet), revenons à l’une des œuvres majeures qui marqua sa brillante carrière d’acteur. Macadam Cowboy fut le premier film classé X à obtenir l’Oscar du meilleur film. Dans cet anti-western, Joe Buck va vers l’est pour essayer de vivre grâce aux femmes. Le rêve américain perverti n’est plus alors que désillusion…

Synopsis : Joe Buck quitte le Texas pour New York, où il espère se faire entretenir par des femmes riches. A la place, il y rencontre Ratso, un petit italien chétif, boiteux et tuberculeux.

Macadam Cowboy - critiqueUn jeune texan naïf arrive à New York, sûr de faire fortune en tant que gigolo. Son périple se construit de déceptions et d’humiliations. Victime d’un passé douloureux, Joe Buck est d’abord d’un optimisme sans faille, avec sa gueule d’ange et son accoutrement de cow-boy, il se fait l’héritier des mythes américains : rien ne lui est impossible, le monde lui appartient.

Quand ses espoirs se confrontent à la dure réalité, ses difficiles expériences passées reviennent dans son esprit, comme pour démontrer le cycle infernal et multiforme de l’hostilité, qu’elle se développe à la campagne ou bien en ville. Ces souvenirs refoulés remontent jusqu’au spectateur sous la forme de flashbacks morcelés, nous communiquant ainsi l’ampleur du traumatisme.

Rarement la ville n’a été aussi cruelle au cinéma. Dans cette métropole indifférente et individualiste, les plus faibles ne survivent pas. Mais au bout de la marginalité, Joe Buck va gagner quelque chose de très rare dans ce monde: une amitié. La très belle musique ajoute à la mélancolie de l’ensemble et prépare un dénouement d’autant plus triste qu’il laisse flotter un léger optimisme.

John Schlesinger arrive à nous attacher à ses antihéros tout en détruisant le mythe du cow-boy américain. La séquence de fête psychédélique montre que les époques changent. La marche du temps ne se conforme à aucun idéal, elle détruit le passé et réinvente sans cesse le présent. Macadam Cowboy est à ce titre l’un des grands repères du Nouvel Hollywood : il s’affranchit des codes du cinéma classique pour s’attaquer à des sujets complexes et tabous. Quitte à livrer une histoire iconoclaste, parfaitement unique et profondément bouleversante.

Note : 8/10

Macadam Cowboy (titre original : Midnight Cowboy)
Un film de John Schlesinger avec Dustin Hoffman, Jon Voight
Comédie dramatique – USA – 1969 – 1h53
Oscars 1970 du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario adapté, Baftas 1970 du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur scénario, du meilleur montage et de la révélation de l’année (pour Jon Voight)

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Django Unchained

Oscars du meilleur scénario original et du meilleur acteur dans un second rôle. Ce qui souligne deux des plus grandes qualités du film : une histoire originale menée de main de maître et des personnages secondaires savoureux. La musique et les dialogues font le reste. Dommage alors qu’on reste gêné par la façon qu’a Tarantino de régler ses comptes avec les injustices du passé.

Synopsis : Le Dr Schultz, un chasseur de primes allemand, fait l’acquisition de Django, un esclave qui peut l’aider. Il lui promet de lui rendre ensuite sa liberté et de l’aider à libérer sa femme.

Django Unchained - critiqueTout dans Inglourious Basterds préparait Django Unchained. La suffocante scène d’introduction qui plaçait le film sur les rails du western avant de retrouver Paris et la Seconde Guerre Mondiale. Une inscription dans l’Histoire et les pires heures de l’humanité. Un peuple mis au pas, persécuté, anéanti. La vengeance jouissive d’une héroïne de ce peuple (et des fameux basterds du titre) contre les nazis, quitte à les anéantir à leur tour, quitte à refaire l’Histoire.

Django Unchained reprend la même ossature et se place cette fois-ci dans la mythologie américaine, celle d’une Histoire tourmentée et celle d’un genre majeur de son cinéma. L’esclavage et le western, que Tarantino a la bonne idée de réunir à l’écran. Comme souvent chez le cinéaste de Kill Bill, il ne s’agira pas forcément d’innover sur les thématiques, mais plutôt de compiler des influences fondatrices, des figures tutélaires, de les respecter et de les détourner pour en tirer un objet nouveau, une oeuvre pop et chic. Les motifs sont bien connus, le mélange l’est moins et pourtant il nous semble toujours familier.

Faire un western sur l’esclavage, voilà une première idée brillante. Confronter le mythe à une musique funk ou hip-hop résolument moderne et voilà le genre définitivement dépoussiéré. C’est actuel et haletant, les dialogues percutants et la dynamique de la mise en scène font le reste.

Si Django et sa femme sont plutôt neutres, il sont entourés de grands personnages de cinéma, le docteur Schultz (attendu mais tellement réussi), le dandy esclavagiste et, encore mieux, Stephen, le noir qui n’aime pas les noirs, un homme qui se cramponne au petit pouvoir qu’il a réussi à s’octroyer comme tant d’êtres, un peu moins martyrisés que leurs semblables, qui ont cru ainsi trouver une place dans un monde qui ne voulait pas d’eux. Samuel L. Jackson est drôle et très inquiétant, il livre une interprétation hors norme.

Enfin, la construction du film est parfaite. Le scénario est captivant, depuis la scène d’introduction, extrêmement bien menée, jusqu’au carnage final, apothéose toute tarantinesque qui donne envie de se lever sur son siège et d’applaudir. Entre les deux, quelques grands moments, et notamment la séquence où Django se débarrasse des frères Brittle, absolument jouissive. Ou encore l’apparition du Ku Klux Klan dans une scène formidable de drôlerie absurde et de terrible cruauté.

C’est justement entre le rire et la cruauté que Tarantino doit sans cesse arbitrer. Le second degré semble le protéger de tout : les esclaves peuvent souffrir, les bourreaux être exécutés sommairement, c’est pour rire, c’est du cinéma, et si on n’est pas totalement convaincus, les effusions de sang exagérées et l’outrance du récit sont là pour le rappeler.

Sauf que. Sauf que le recul ne justifie pas tout. Déjà dans Inglourious Basterds, on jubilait gênés devant la mort de centaines de nazis. Ici encore, on ne demande pas mieux : tuez les méchants et qu’on n’en parle plus, ils l’ont bien mérité. Oubliant que ce qui nous différencie d’eux, des criminels qui ont fait l’Histoire, c’est justement notre conviction qu’il n’y a aucune justice dans la simple vengeance. Notre refus de tuer sommairement, de faire souffrir pour le bonheur de faire souffrir, et ce quels que soient les actes que nous avons à juger.

Que Django, emporté par une haine aveugle, ne désire que la vengeance est une chose. Django n’est jamais ridicule ou ridiculisé, jamais le film ne prend de distance avec lui, jamais Django ne fait de clin d’oeil au spectateur comme le Dr. Schultz. Que ce Django, comme entouré d’une sorte de halo moral, exécute froidement ses victimes, même sans aucune nécessité, cela pose plus problème. Que le spectateur soit conforté dans son vœu de vengeance, qu’il soit amené à jubiler dessus, voilà la limite de l’entreprise de Tarantino. A force de jouer avec nos désirs instinctifs, le réalisateur américain flatte une vision du monde un peu simpliste. Certes, on est très loin de Taken et de son apologie naïve de la torture, certes il y a ici assez de garde-fous pour rester dans la pure fiction, mais on ne peut s’empêcher de ressentir une gêne.

Ici, la fin justifie les moyens. Django sacrifie son humanité pour sauver celle qu’il aime.

D’autant plus qu’il y a peut-être pire. Pour arriver à ses fins, Django n’hésite pas à sacrifier des esclaves. A faire des victimes supplémentaires. Ici, la fin justifie les moyens. Django sacrifie son humanité pour sauver celle qu’il aime. Pour sauver son bonheur égoïste. La souffrance d’un homme, la fin d’une vie (ou d’un tas de vies) semblent négligeables devant les desseins de Django. C’est peut-être cela qui est le moins excusable dans Django Unchained.

Pour la vengeance pure, Tarantino se justifie par la bouche de son docteur Schultz : « Oups, j’ai pas pu m’en empêcher ». Petite blague potache qui coûte la vie. Oui, mais au moins, on aura vécu, même si ce n’est que sur un écran de cinéma, tout ce que nous voulions vivre, nous avons pu libérer tout ce que nous avions sur le coeur. Christoph Waltz est à ce moment-là un enfant qui n’a pas pu éviter son geste instinctif. Un petit garçon intrépide et inconscient qui avait besoin de se libérer et de ne pas penser aux conséquences. La démarche est cathartique.

Django Unchained est un exutoire pour Tarantino, pour des millions de noir américains qui ont un compte à régler avec l’histoire de leur pays, pour des milliards d’hommes et de femmes gênés par les terribles injustices du passé. C’est un film extrêmement bien conduit, un cinéma de pur bonheur, un classique original, un spectacle savoureux, une expérience puissamment enthousiasmante. Et pourtant, il reste quelque chose de gênant devant tant de violence non pas injustifiée (alors il n’y aurait rien à dire) mais mal justifiée. Pour Django, tous les moyens sont bons pour accomplir sa quête sortie tout droit d’une légende allemande. Quitte à accepter le pire (on repense notamment aux chiens dévorant un esclave blessé). Et le film oublie malheureusement un peu trop facilement de souligner que ce que Django accepte est absolument inacceptable.

Note : 7/10

Django Unchained
Un film de Quentin Tarantino avec Jamie Foxx, Christoph Waltz, Leonardo DiCaprio, Kerry Washington et Samuel L. Jackson
Western – USA – 2h44 – Sorti le 16 janvier 2013
Oscars 2013 du meilleur scénario original et du meilleur acteur dans un second rôle pour Christoph Waltz

Le Train sifflera trois fois

A l’occasion de sa ressortie cette semaine au Reflet Medicis (Paris 5ème), parlons un peu du chef d’œuvre qui donne son nom à ce blog. Le Train sifflera trois fois est un western moderne et haletant, un film profondément politique d’une rare envergure, qui gagna 4 oscars en 1952.

Synopsis : Alors qu’il s’apprête a abandonner ses fonctions de shérif pour se marier, Will Kane apprend qu’un bandit, condamné autrefois par lui, arrive par le train pour se venger… Peu à peu, tous ses hommes l’abandonnent.

Le Train sifflera trois fois - critiqueUn western exceptionnel, qui fait la part belle à la psychologie des personnages et qui sous des apparences de simplicité contient un discours social tout à fait troublant.

Dans une lutte contre le temps vécue en temps réel par le spectateur et stressante au possible (la musique et l’horloge se partagent le second rôle au côté d’un Gary Cooper désespéré), c’est l’attente qui est peut-être la plus insupportable. Car toute la ville attend le train de midi, plus ou moins passivement, depuis le shérif qui cherche des renforts jusqu’aux 3 bandits impatients de voir arriver leur chef, en passant par les femmes qui attendent tout simplement le train pour fuir, ou le village qui attend avec émotion le duel sordide qui va se jouer.

La montée de la tension est exceptionnelle, le personnage se retrouve enfermé dans sa décision de ne pas fuir, obligé qu’il est alors de faire face sans soutien et sans les moyens dont il aurait besoin. Une décision ambigüe dont on ne sait si elle est plus motivée par l’intégrité, le désir de justice et l’incapacité à abandonner ses amis, ou simplement par la fierté, par un excès de confiance en soi qui se dégonfle petit à petit jusqu’à tourner au désespoir.

Chacun est alors devant un dilemme : pour lui, respecter sa décision ou fuir (mais n’est-il pas déjà trop tard?), pour sa femme respecter ses convictions ou aider son mari, pour le shérif adjoint, se venger ou aider celui qu’il admire (ne serait-ce peut-être que l’aider à fuir si on ne peut plus l’aider autrement), pour chaque personne dans le village, laisser passer les évènements et faire honneur au vainqueur, ou peut-être risquer sa vie mais aider celui qui est resté pour eux et qui les a sauvé de nombreuses fois, leur permettant de vivre dans la paix. Mais accordent-ils assez d’importance à cette paix, à cette vie sociale juste que le shérif a réussi à construire, ou bien est-ce leur sécurité, leur paix personnelle, leur égoïsme qui passe avant tout??

La passivité de monsieur Tout-le-monde, l’individualisme, quand l’entraide et la recherche du bien est simplement remplacée par une curiosité vicieuse et une simple résignation. Comme si on pouvait faire toutes les horreurs du monde, tant que ça ne touche que les autres, tant que cela ne remet pas en cause notre tranquillité. Et au contraire, pour conserver ce semblant de sécurité, on est prêt à tout accepter, tous les chefs, tous les régimes, toutes les injustices.

Le film trouve de nombreuses résonances dans l’Histoire. Jusqu’à quel point se battre pour les autres peut-il être dangereux pour nous? Jusqu’à quel point les autres valent-ils la peine qu’on se batte pour eux? Et jusqu’où peuvent aller les horreurs que chaque homme est prêt à accepter tant qu’elles ne le concernent pas directement? Un héros incorruptible, loyal et volontaire mais humain, pris peu à peu par la peur, des citoyens américains lâches et opportunistes, une femme courageuse, intrépide, idéaliste et décisive, Le Train sifflera trois fois est un western à part, un western de rupture, où l’amitié virile n’est rien et où les idéaux et le volontarisme de quelques-uns, hommes et femmes, ont bien du mal à se faire entendre dans un village gagné par la peur et le renoncement. Ici, très peu d’action, très peu de coups de feu. Le drame se prépare, comme si nous assistions aux coulisses d’un western classique.

Un film sur l’indifférence. Quand les individus acceptent résignés ce qui se passe, qu’ils ne cherchent plus à se battre, et qu’ils considèrent l’injustice comme inéluctable, comme allant de soi. Alors le midi du film peut bien arriver, il ne fait peur qu’à ceux (qu’à celui) qui luttent encore. Et pourtant il faut lutter… Toujours lutter. Rester pour s’entraider. Toujours se révolter, toujours se battre, ne jamais accepter. Car l’indifférence tue. Et c’est le pire des crimes de l’humanité.

Note : 9/10

Le Train sifflera trois fois (titre original : High noon)
Un film de Fred Zinnemann avec Gary Cooper, Grace Kelly et Thomas Mitchell
Western – USA – 1h25 – 1952 (ressorti le 12 décembre 2012)
Oscars 1952 du meilleur acteur (Gary Cooper), du meilleur montage, de la meilleure musique originale et de la meilleure chanson originale

Black Swan

Cinquième film de Darren Aronofsky, et encore une fois une expérience de cinéma à part. Entre quête de beauté suprême et fissures du moi profond, Black Swan explore le gouffre qui existe entre l’être humain et l’idéal qu’il voudrait atteindre. Un film tendu entre fascination et répulsion, un spectacle étourdissant, une épreuve sublime.

Synopsis : Rivalités dans la troupe du New York City Ballet. Nina est prête à tout pour obtenir le rôle principal du Lac des cygnes. Elle est confrontée à la belle et sensuelle nouvelle recrue, Lily…

Black Swan - critiqueOn l’avait compris après The Fountain, l’oeuvre d’Aronofsky est une quête perpétuelle, toujours identique et toujours différente, la quête de l’absolu. Aronofsky est le cinéaste de l’absolu.
L’asbolu mathématique. Pi. La perfection de l’univers, de ce nombre irrationnel qui représente le rapport entre ce qui est droit et ce qui est courbe. Cet absolu a un nom : la vérité.
L’absolu fantasmé. Requiem for a dream. La perfection de ce que l’on imagine, et de ce qu’on atteint l’espace d’un instant sous l’emprise de la drogue. Cet absolu-là, c’est le bonheur.
L’absolu entre deux êtres. The Fountain. La perfection de l’autre, la communication parfaite, au-delà des circonstances, au-delà de la vie. Oui, l’amour.

The Wrestler semblait, rien qu’en apparence, fuir ce modèle et chercher au contraire un naturalisme cru, presque social. Pourtant, le lutteur cherchait encore l’absolu. La rédemption. L’absolu dans l’individu, dans la gloire personnelle. La perfection de l’instant, juste pour soi, juste pour tous les autres, reconnaissants. Si difficile à déchiffrer, cet absolu-là auquel était arrivé Darren Aronofsky, c’était l’absolu le plus trivial. Simplement la vie.
Et puis, l’absolu esthétique. Black Swan. La perfection de la beauté. Il y a eu la vérité parfaite, le bonheur parfait, l’amour parfait, la vie parfaite. Il restait l’art parfait, sans aucun doute.

Quête d’absolu, donc quête de perfection. Cette quête, tous les personnages Aronofskyien s’y sont brûlé les ailes. Tous ont fini seuls, presque heureux d’avoir touché le fond du désespoir. Le fond, c’est déjà un absolu. Les dernières images des films d’Aronofsky sont toujours terribles, et pourtant, elles sont implacables, c’est comme si dans la brutalité sans concession de l’échec, il y avait forcément la résolution du problème qui avait obsédé le personnage.

Black Swan est comme un condensé de l’oeuvre encore jeune du cinéaste. Il reprend à The Wrestler cette manière frontale, presque documentaire, de filmer le corps et les déplacements de Nina. Comme The Wrestler, Black Swan est un film sur le spectacle, sur la torture du corps. C’est un film profondément charnel qui ne s’attache qu’à un personnage et reste collé à lui tout du long. Après le catch, spectacle soi-disant grossier, Aronofsky parle du ballet, art majeur. Comme pour mieux signifier le peu d’espace qu’il y a entre ces deux types de représentations chorégraphiées qui font naître la beauté de la souffrance et traitent avec mépris les injures du temps qui passe. Dans les deux cas, les artistes/sportifs, toujours interprètes, y consacrent leur vie, y cherchant la perfection et la gloire.


Mais The Wrestler était d’un réalisme froid. Dans le ton de l’histoire, Aronofsky n’y reprend que la monstruosité du personnage principal. Pour le reste, pour la réalité qui se déforme peu à peu jusqu’à agresser Nina, il faudra chercher dans Pi (la schizophrénie) et surtout dans Requiem for a dream. Les frigidaires ne bougent plus tous seuls mais les miroirs, déjà là dans les deux premiers films du cinéastes, deviennent omniprésents, milieu de la danse et obsession de l’image obligent. C’est aussi dans ces deux premiers films qu’on retrouve la magie du montage nerveux et des plans hallucinants qui contredisent, dans Black Swan, la caméra à l’épaule empruntée à The Wrestler. Aronofsky fait ici une synthèse de ses dernières réalisations et saupoudre son exploration documentaire d’effets chocs propres à la fiction la plus manipulatrice. Quant à la beauté baroque qui explose ici et là et place le film hors des frontières du temps, notamment dans les spectacles, elle semble venir tout droit de The Fountain.
La virtuosité visuelle d’Aronofsky, le mélange improbable, semble tenir sur un fil, toujours proche du déséquilibre, toujours au bord du précipice. Pourtant, le funambule parvient de l’autre côté avec une légèreté effrayante au regard du gouffre qu’il avait sous les pieds.

Black Swan est une adaptation très libre du Lac des cygnes qui fait forcément penser aux Chaussons rouges (de Powell et Pressburger). Une danseuse en quête de perfection se perd à force de s’identifier au personnage qu’elle interprète. Sauf qu’ici, il n’y a même pas d’histoire d’amour pour rompre la solitude de Nina. D’un bout à l’autre, elle est seule et cherche l’autre, qui la renvoie toujours à elle. Black Swan, c’est la recherche de l’autre, sans jamais le trouver, sans jamais voir personne à part soi-même. La mère de Nina est le spectre de ce qu’elle pourrait devenir, danseuse ratée et triste, qui vit par procuration. Beth est ce qu’elle deviendra bien avant, quand son tour sera passé. Et Lily, c’est celle qu’elle était avant d’être choisie, ou celle qu’elle devrait être pour être le cygne noir, ou celle qu’elle voudrait être, ou encore celle qu’elle est et qu’elle refoule. Toujours elle. Dans les autres, on ne voit jamais que soi. Constat effarant.


Le film frôle constamment le fantastique et ne s’y perd jamais, la vision de Black Swan est éprouvante, stimulante, d’une beauté époustouflante. Les nerfs du spectateur sont mis à très rude épreuve et on peut regretter la manière très frontale, très évidente, avec laquelle Aronofsky traite son sujet. Tout est affaire de symboles connus, la perte de soi, la peur du double qui mange et vole notre vie (Docteur Jekyll et Mister Hyde), la crainte de ne pas être à la hauteur, les désirs refoulés. Pourtant, le spectateur est prisonnier de Nina, il devient elle, se perd en elle, ressent sa folie comme si c’était la sienne. Aronofsky est maître dans l’art de rendre le vertige palpable, déjà dans Pi, nous ressentions les angoisses existentielles de Max, déjà dans Requiem for a dream, nous étions lobotomisés devant notre poste de télévision, attendant anxieusement les pilules amincissantes dont nous avions besoin. Ici, nous sommes Nina. Natalie Portman a visiblement elle aussi connu cette métamorphose : elle explose dans ce qui est à ce jour son plus grand rôle.

Et le film, diamant brut qui nous paraissait un peu monolithique, projette des reflets inattendus. La pulsion sexuelle, son lien avec l’art, avec l’autre, l’abandon de soi, le désir masochiste, le besoin d’être dominé. Le poids des parents, et la position paradoxale de l’enfant, entre désir d’être surprotégé et volonté d’émancipation. Ici, la mère a essayé de façonner sa fille. Elle a beau se poser en victime, elle est simplement coupable. Les modèles deviennent tous dangereux : la mère, Beth, le metteur en scène, Lily, le personnage du Lac des cygnes.
Comment trouver son identité propre parmi les autres? Parmi le reflet des autres?

Il nous faut encore parler de la technique qui, même parfaite, ne crée jamais de l’art. L’art n’est pas de la technique. L’art peut se permettre d’être imparfait, approximatif. L’art, c’est la grâce, le déséquilibre, la maîtrise qui nous échappe et qui se transforme en vie. C’est quand la forme perd de son importance. C’est la passion, la perte de contrôle. C’est l’orgasme.
Nina cherche la perfection. Mais la perfection, c’est la mort. L’homme est heureusement imparfait. Black Swan, parfois trop explicite, est un film légèrement imparfait. Un film tout noir et blanc. Qui brille.

Note : 9/10

Black Swan
Un film de Darren Aronofsky avec Natalie Portman, Mila Kunis, Vincent Cassel et Winona Ryder
Drame – USA – 1h43 – Sorti le 9 février 2011
Oscar 2011, Golden Globe 2011 et Bafta 2011 de la meilleure actrice pour Natalie Portman, Prix Marcello Mastroianni du meilleur jeune espoir au Festival de Venise 2010 pour Mila Kunis

Fighter

Les films « adaptés d’une histoire vraie » sont souvent consensuels et calibrés, d’autant plus quand ils récupèrent 7 nominations aux Oscars. Au contraire, Fighter distille une ambiance malsaine, les personnages sont grandioses, Christian Bale livre une performance exceptionnelle pour l’un de ses plus beaux rôles. Fighter est un uppercut envoyé à la face du spectateur.

Synopsis : Micky Ward est un jeune boxeur paumé. Sa rencontre avec Charlène va l’aider à s’affranchir de l’influence de sa famille et de son frère, ancienne star tombée dans la drogue.

Fighter - critiqueAprès I love Huckabees, David O. Russell passait pour mort. Il revient là où on ne l’attendait pas du tout, proposant quelque chose à l’exact opposé de son dernier film. D’où vient alors que Fighter est une réussite si saisissante? Est-ce la présence au générique de Darren Aronofsky, ici producteur délégué, qui transforme en or tout ce qu’il touche?

Toujours est-il que Fighter pourrait faire penser, et pas seulement par son titre, à The Wrestler, d’Aronofsky justement. L’approche documentaire, la misère du quotidien opposée à la majesté du ring, et cette mise en scène âpre, cette musique stridente qui donnent l’impression à tout moment que l’histoire va dérailler. On reconnaît forcément la marque du réalisateur de The Wrestler, d’autant plus qu’il n’est pas non plus étranger au thème de la drogue. Comme chez Aronofsky, La situation semble désespérée, le drame sourd attend son heure, on est au bord de l’explosion.

Fighter avance habilement jusqu’à ce point culminant, il tire sur la corde encore et encore et fait monter la tension très haut. La différence essentielle est ici. Chez Aronofsky réalisateur, jamais on ne recule. A la fin tout se casse, le film vacille, les personnages explosent, que ce soit dans Requiem for a dream, dans Black Swan, ou évidemment dans The Wrestler. Pas de rédemption possible chez Aronofsky.

Fighter se démarque clairement à ce moment-là. Le climax du film, excessivement fort, est la marche solitaire de Dicky dans les rues de Lowell, portant à la main le gâteau qui devait fêter son retour. Le style du film, naturaliste et rêche, l’ambiance misérable digne de Ken Loach, laissent présager le pire. On est devant des hommes maudits, coincés dans leur condition misérable. Le salut est là, si proche, mais le destin ne veut pas libérer ses proies.

C’est ici que Fighter surprend. Il ose un volte-face parfaitement inattendu et s’acharne à démontrer que l’impossible est possible. Les derniers moments du film sont pure jouissance. Les combats, très réalistes, prennent au corps. Tête-Corps-Tête-Corps. La technique est gagnante. Le spectateur est pris dans les cordes, ému et assommé.

Christian Bale, énorme, campe un personnage de cinéma immense, d’une densité extraordinaire, qui rappelle sans pâlir le Travis de Taxi Driver. Ses yeux fous nous poursuivent et Dicky, raté magnifique, grand frère égoïste et aveugle mais aussi grand frère aimant et lucide, sort victorieux de toutes ses contradictions. Fighter comporte certaines des scènes les plus glauques filmées ces dernières années, notamment quand la caméra s’attarde sur la famille de Micky. David O. Russell frôle presque le film d’épouvante lorsque les femelles de la tribu, inquiétantes créatures, se tiennent immobiles comme une masse dangereuse, vaguement hostile. Et pourtant, dans ce Lowell de drame social horrifique, la lumière apparaît d’un coup, une émotion aveuglante nous étreint.

Fighter est un film qui prend aux tripes. Il nous conduit dans les tréfonds de la misère et quand nous y sommes enfermés pour de bon, il nous libère. La plus belle réussite du film, c’est de rendre palpable le miracle. On avance sur un fil très léger, à chaque instant on craint l’explosion et on est surpris que la situation ne dégénère pas totalement. Le film était au bord de la rupture et il a tenu bon, contre toute attente il s’est métamorphosé en épopée héroïque. Renversant.

Note : 8/10

Fighter (Titre original : The Fighter)
Un film de David O. Russell avec Mark Wahlberg, Christian Bale, Amy Adams, Melissa Leo
Drame – USA – 1h53 – Sorti le 9 mars 2011
Oscars 2011 du meilleur acteur dans un second rôle et de la meilleure actrice dans un second rôle pour Christian Bale et Melissa Leo, Golden Globe 2011 du meilleur acteur dans un second rôle pour Christian Bale