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Django Unchained

Oscars du meilleur scénario original et du meilleur acteur dans un second rôle. Ce qui souligne deux des plus grandes qualités du film : une histoire originale menée de main de maître et des personnages secondaires savoureux. La musique et les dialogues font le reste. Dommage alors qu’on reste gêné par la façon qu’a Tarantino de régler ses comptes avec les injustices du passé.

Synopsis : Le Dr Schultz, un chasseur de primes allemand, fait l’acquisition de Django, un esclave qui peut l’aider. Il lui promet de lui rendre ensuite sa liberté et de l’aider à libérer sa femme.

Django Unchained - critiqueTout dans Inglourious Basterds préparait Django Unchained. La suffocante scène d’introduction qui plaçait le film sur les rails du western avant de retrouver Paris et la Seconde Guerre Mondiale. Une inscription dans l’Histoire et les pires heures de l’humanité. Un peuple mis au pas, persécuté, anéanti. La vengeance jouissive d’une héroïne de ce peuple (et des fameux basterds du titre) contre les nazis, quitte à les anéantir à leur tour, quitte à refaire l’Histoire.

Django Unchained reprend la même ossature et se place cette fois-ci dans la mythologie américaine, celle d’une Histoire tourmentée et celle d’un genre majeur de son cinéma. L’esclavage et le western, que Tarantino a la bonne idée de réunir à l’écran. Comme souvent chez le cinéaste de Kill Bill, il ne s’agira pas forcément d’innover sur les thématiques, mais plutôt de compiler des influences fondatrices, des figures tutélaires, de les respecter et de les détourner pour en tirer un objet nouveau, une oeuvre pop et chic. Les motifs sont bien connus, le mélange l’est moins et pourtant il nous semble toujours familier.

Faire un western sur l’esclavage, voilà une première idée brillante. Confronter le mythe à une musique funk ou hip-hop résolument moderne et voilà le genre définitivement dépoussiéré. C’est actuel et haletant, les dialogues percutants et la dynamique de la mise en scène font le reste.

Si Django et sa femme sont plutôt neutres, il sont entourés de grands personnages de cinéma, le docteur Schultz (attendu mais tellement réussi), le dandy esclavagiste et, encore mieux, Stephen, le noir qui n’aime pas les noirs, un homme qui se cramponne au petit pouvoir qu’il a réussi à s’octroyer comme tant d’êtres, un peu moins martyrisés que leurs semblables, qui ont cru ainsi trouver une place dans un monde qui ne voulait pas d’eux. Samuel L. Jackson est drôle et très inquiétant, il livre une interprétation hors norme.

Enfin, la construction du film est parfaite. Le scénario est captivant, depuis la scène d’introduction, extrêmement bien menée, jusqu’au carnage final, apothéose toute tarantinesque qui donne envie de se lever sur son siège et d’applaudir. Entre les deux, quelques grands moments, et notamment la séquence où Django se débarrasse des frères Brittle, absolument jouissive. Ou encore l’apparition du Ku Klux Klan dans une scène formidable de drôlerie absurde et de terrible cruauté.

C’est justement entre le rire et la cruauté que Tarantino doit sans cesse arbitrer. Le second degré semble le protéger de tout : les esclaves peuvent souffrir, les bourreaux être exécutés sommairement, c’est pour rire, c’est du cinéma, et si on n’est pas totalement convaincus, les effusions de sang exagérées et l’outrance du récit sont là pour le rappeler.

Sauf que. Sauf que le recul ne justifie pas tout. Déjà dans Inglourious Basterds, on jubilait gênés devant la mort de centaines de nazis. Ici encore, on ne demande pas mieux : tuez les méchants et qu’on n’en parle plus, ils l’ont bien mérité. Oubliant que ce qui nous différencie d’eux, des criminels qui ont fait l’Histoire, c’est justement notre conviction qu’il n’y a aucune justice dans la simple vengeance. Notre refus de tuer sommairement, de faire souffrir pour le bonheur de faire souffrir, et ce quels que soient les actes que nous avons à juger.

Que Django, emporté par une haine aveugle, ne désire que la vengeance est une chose. Django n’est jamais ridicule ou ridiculisé, jamais le film ne prend de distance avec lui, jamais Django ne fait de clin d’oeil au spectateur comme le Dr. Schultz. Que ce Django, comme entouré d’une sorte de halo moral, exécute froidement ses victimes, même sans aucune nécessité, cela pose plus problème. Que le spectateur soit conforté dans son vœu de vengeance, qu’il soit amené à jubiler dessus, voilà la limite de l’entreprise de Tarantino. A force de jouer avec nos désirs instinctifs, le réalisateur américain flatte une vision du monde un peu simpliste. Certes, on est très loin de Taken et de son apologie naïve de la torture, certes il y a ici assez de garde-fous pour rester dans la pure fiction, mais on ne peut s’empêcher de ressentir une gêne.

Ici, la fin justifie les moyens. Django sacrifie son humanité pour sauver celle qu’il aime.

D’autant plus qu’il y a peut-être pire. Pour arriver à ses fins, Django n’hésite pas à sacrifier des esclaves. A faire des victimes supplémentaires. Ici, la fin justifie les moyens. Django sacrifie son humanité pour sauver celle qu’il aime. Pour sauver son bonheur égoïste. La souffrance d’un homme, la fin d’une vie (ou d’un tas de vies) semblent négligeables devant les desseins de Django. C’est peut-être cela qui est le moins excusable dans Django Unchained.

Pour la vengeance pure, Tarantino se justifie par la bouche de son docteur Schultz : « Oups, j’ai pas pu m’en empêcher ». Petite blague potache qui coûte la vie. Oui, mais au moins, on aura vécu, même si ce n’est que sur un écran de cinéma, tout ce que nous voulions vivre, nous avons pu libérer tout ce que nous avions sur le coeur. Christoph Waltz est à ce moment-là un enfant qui n’a pas pu éviter son geste instinctif. Un petit garçon intrépide et inconscient qui avait besoin de se libérer et de ne pas penser aux conséquences. La démarche est cathartique.

Django Unchained est un exutoire pour Tarantino, pour des millions de noir américains qui ont un compte à régler avec l’histoire de leur pays, pour des milliards d’hommes et de femmes gênés par les terribles injustices du passé. C’est un film extrêmement bien conduit, un cinéma de pur bonheur, un classique original, un spectacle savoureux, une expérience puissamment enthousiasmante. Et pourtant, il reste quelque chose de gênant devant tant de violence non pas injustifiée (alors il n’y aurait rien à dire) mais mal justifiée. Pour Django, tous les moyens sont bons pour accomplir sa quête sortie tout droit d’une légende allemande. Quitte à accepter le pire (on repense notamment aux chiens dévorant un esclave blessé). Et le film oublie malheureusement un peu trop facilement de souligner que ce que Django accepte est absolument inacceptable.

Note : 7/10

Django Unchained
Un film de Quentin Tarantino avec Jamie Foxx, Christoph Waltz, Leonardo DiCaprio, Kerry Washington et Samuel L. Jackson
Western – USA – 2h44 – Sorti le 16 janvier 2013
Oscars 2013 du meilleur scénario original et du meilleur acteur dans un second rôle pour Christoph Waltz

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Le Train sifflera trois fois

A l’occasion de sa ressortie cette semaine au Reflet Medicis (Paris 5ème), parlons un peu du chef d’œuvre qui donne son nom à ce blog. Le Train sifflera trois fois est un western moderne et haletant, un film profondément politique d’une rare envergure, qui gagna 4 oscars en 1952.

Synopsis : Alors qu’il s’apprête a abandonner ses fonctions de shérif pour se marier, Will Kane apprend qu’un bandit, condamné autrefois par lui, arrive par le train pour se venger… Peu à peu, tous ses hommes l’abandonnent.

Le Train sifflera trois fois - critiqueUn western exceptionnel, qui fait la part belle à la psychologie des personnages et qui sous des apparences de simplicité contient un discours social tout à fait troublant.

Dans une lutte contre le temps vécue en temps réel par le spectateur et stressante au possible (la musique et l’horloge se partagent le second rôle au côté d’un Gary Cooper désespéré), c’est l’attente qui est peut-être la plus insupportable. Car toute la ville attend le train de midi, plus ou moins passivement, depuis le shérif qui cherche des renforts jusqu’aux 3 bandits impatients de voir arriver leur chef, en passant par les femmes qui attendent tout simplement le train pour fuir, ou le village qui attend avec émotion le duel sordide qui va se jouer.

La montée de la tension est exceptionnelle, le personnage se retrouve enfermé dans sa décision de ne pas fuir, obligé qu’il est alors de faire face sans soutien et sans les moyens dont il aurait besoin. Une décision ambigüe dont on ne sait si elle est plus motivée par l’intégrité, le désir de justice et l’incapacité à abandonner ses amis, ou simplement par la fierté, par un excès de confiance en soi qui se dégonfle petit à petit jusqu’à tourner au désespoir.

Chacun est alors devant un dilemme : pour lui, respecter sa décision ou fuir (mais n’est-il pas déjà trop tard?), pour sa femme respecter ses convictions ou aider son mari, pour le shérif adjoint, se venger ou aider celui qu’il admire (ne serait-ce peut-être que l’aider à fuir si on ne peut plus l’aider autrement), pour chaque personne dans le village, laisser passer les évènements et faire honneur au vainqueur, ou peut-être risquer sa vie mais aider celui qui est resté pour eux et qui les a sauvé de nombreuses fois, leur permettant de vivre dans la paix. Mais accordent-ils assez d’importance à cette paix, à cette vie sociale juste que le shérif a réussi à construire, ou bien est-ce leur sécurité, leur paix personnelle, leur égoïsme qui passe avant tout??

La passivité de monsieur Tout-le-monde, l’individualisme, quand l’entraide et la recherche du bien est simplement remplacée par une curiosité vicieuse et une simple résignation. Comme si on pouvait faire toutes les horreurs du monde, tant que ça ne touche que les autres, tant que cela ne remet pas en cause notre tranquillité. Et au contraire, pour conserver ce semblant de sécurité, on est prêt à tout accepter, tous les chefs, tous les régimes, toutes les injustices.

Le film trouve de nombreuses résonances dans l’Histoire. Jusqu’à quel point se battre pour les autres peut-il être dangereux pour nous? Jusqu’à quel point les autres valent-ils la peine qu’on se batte pour eux? Et jusqu’où peuvent aller les horreurs que chaque homme est prêt à accepter tant qu’elles ne le concernent pas directement? Un héros incorruptible, loyal et volontaire mais humain, pris peu à peu par la peur, des citoyens américains lâches et opportunistes, une femme courageuse, intrépide, idéaliste et décisive, Le Train sifflera trois fois est un western à part, un western de rupture, où l’amitié virile n’est rien et où les idéaux et le volontarisme de quelques-uns, hommes et femmes, ont bien du mal à se faire entendre dans un village gagné par la peur et le renoncement. Ici, très peu d’action, très peu de coups de feu. Le drame se prépare, comme si nous assistions aux coulisses d’un western classique.

Un film sur l’indifférence. Quand les individus acceptent résignés ce qui se passe, qu’ils ne cherchent plus à se battre, et qu’ils considèrent l’injustice comme inéluctable, comme allant de soi. Alors le midi du film peut bien arriver, il ne fait peur qu’à ceux (qu’à celui) qui luttent encore. Et pourtant il faut lutter… Toujours lutter. Rester pour s’entraider. Toujours se révolter, toujours se battre, ne jamais accepter. Car l’indifférence tue. Et c’est le pire des crimes de l’humanité.

Note : 9/10

Le Train sifflera trois fois (titre original : High noon)
Un film de Fred Zinnemann avec Gary Cooper, Grace Kelly et Thomas Mitchell
Western – USA – 1h25 – 1952 (ressorti le 12 décembre 2012)
Oscars 1952 du meilleur acteur (Gary Cooper), du meilleur montage, de la meilleure musique originale et de la meilleure chanson originale

True Grit

Nominé 10 fois aux Oscars 2011 mais reparti bredouille, True Grit est le premier vrai western des frères Coen. On pourrait facilement passer à côté de l’originalité de ce récit classique à bien des points de vue. Si le ton cultive un léger décalage, c’est surtout l’insignifiance de l’aventure qui donne sa singularité au film : le temps qui passe finit par tout écraser, inévitablement.

Synopsis : Mattie Ross, 14 ans, réclame justice pour la mort de son père, abattu de sang-froid par le lâche Tom Chaney. Elle engage pour le retrouver un U.S. Marshal alcoolique.

True Grit - critiqueSi No Country for old men avait l’ambiance et les paysages d’un western, il n’en était pas un, l’histoire était parfaitement contemporaine, les chevaux et les colts ne faisaient pas partie de la mythologie de ce film et surtout, il n’y avait pas de territoires inexplorés dans lesquels se cacher, se chercher, se perdre et se battre.

True Grit, au contraire, est un vrai western. Il en respecte la plupart des codes, le scénario n’a rien d’ambitieux. On reconnait pourtant ici et là la touche des frères Coen, notamment dans l’humour un peu noir qui donne au film une allure légèrement décalée. Et cela grâce à des personnages bien croqués, surtout Rooster Cogburn, la version western du grand Lebowski, interprété par un Jeff Bridges en grande forme, racontant les grands chapitres de sa vie à une enfant de 14 ans bien peu intéressée. On s’amuse bien, l’histoire est fort plaisante, on rit même parfois à gorge déployée et cela n’entrave jamais le sérieux du film, son côté western classique.

Les frères Coen ressuscitent le western mais abordent le genre avec trop de respect et livrent ainsi l’un de leurs films les moins originaux. On aurait aimé un méchant un peu plus complexe, Josh Brolin avait le talent pour faire mieux qu’un brigand pleurnichard, sans principe et sans épaisseur.

Depuis No country for old men, en passant par Burn after reading et bien sûr A Serious Man, les frères Coen nous ont montré dans tous leurs films qu’ils maîtrisaient mieux que quiconque aujourd’hui l’art des ellipses fulgurantes et que celles-ci avaient acquis, dans leur manière de raconter les histoires, une très grande importance narrative en même temps que métaphysique.

C’est encore une fois le cas ici. La plus belle idée du film, c’est de faire de toute cette histoire quelque chose d’anecdotique et même peut-être d’inutile : Cogburn a sauvé la petite Mattie, mais la vie de celle-ci semble aussi triste qu’austère. Leur aventure ne leur aura même pas permis de mieux se connaître ou de se revoir. LaBoeuf disparaîtra lui aussi comme il était apparu. Et le meurtre de Tom Chaney n’aura rien aidé. Les héros courent après des chimères, donnent un sens à leurs actes puis continuent leur vie, morne, anecdotique. Et cette histoire sans enjeu, c’est pourtant celle de toute leur vie : Mattie la raconte comme le point d’orgue de son aventure existentielle.

Le temps passe bien trop vite et on n’arrive vraiment pas à lui donner un sens, à le remplir de quelque chose de sensé. C’est sur cette réflexion que se termine True Grit. Trente années disparaissent dans le trou béant qu’on devine exister entre deux plans, et trente autres dans la minute qui suit. Toute l’oeuvre des frères Coen est traversée par la futilité de l’existence. Depuis quatre films, les vies entières sont dérisoires, Joel et Ethan Coen façonnent des héros qui se donnent bien du mal pour finalement pas grand chose : ce qu’ils essaient d’atteindre ne vaut même pas la peine d’être montré à l’écran. La vie de Mattie et celle de Cogburn seront d’une platitude désespérantes. Si bien que le spectateur voit son entrain disparaître : et si toute cette aventure, tout cet enthousiasme, n’avaient servi à rien?

Note : 6/10

True Grit
Un film de Joel et Ethan Coen avec Hailee Steinfeld, Jeff Bridges, Matt Damon et Josh Brolin
Western – USA – 1h50 – Sorti le 23 février 2011
BAFTA 2011 de la meilleure photographie

La Dernière Piste

Le Western est un genre qui n’en finit pas de mourir. Parfois jusqu’à renaître dans des éclats inattendus. C’est le cas de La Dernière Piste, un western sur les balbutiements de la conquête de l’ouest. Kelly Reichardt, par ses choix audacieux, donne une nouvelle jeunesse au genre avec ce film puissant et surprenant.

Synopsis : 1845, Oregon. Le trappeur Stephen Meek, qui prétend connaître un raccourci, conduit 3 familles qui veulent aller vivre à l’ouest sur une piste non tracée à travers les hauts plateaux désertiques. Ils se retrouvent perdus dans un désert de pierre.

La Dernière Piste - critiqueLa Dernière Piste ne ressemble à aucun autre western. Kelly Reichardt fait une série de choix passionnants qui donnent à son film une originalité saisissante.

D’abord, le sujet. Contrairement à la majorité des westerns récents, crépusculaires, habités par la nostalgie d’un genre qui semble avoir déjà vécu son âge d’or, par la nostalgie d’une époque fantasmée de légendes et d’épopées, La Dernière Piste raconte le tout début de la conquête de l’ouest. Pas encore de saloons, de shérifs, de duels au soleil ou de ruée vers l’or : les personnages sont des pionniers, ils ne vont rejoindre aucune ville existante, ils vont peupler un lointain ailleurs, inconnu, pas encore civilisé, ils vont créer les lieux de notre imaginaire collectif. La Dernière Piste est un film à contre-courant qui se permet de recommencer le mythe du début, comme si rien n’existait encore, comme si tout était à venir.

Ensuite, le point de vue. La caméra ne suit pas les cow-boys, elle s’intéresse à leurs femmes, reléguées à l’arrière du convoi et à l’écart des décisions. Aux tâches ménagères qu’elles accomplissent discrètement, mais aussi à leurs réactions et à leur façon d’appréhender leur condition de femme. Entre la jeune fille effrayée qui cherche avant tout la protection de son mari et la mère vertueuse et soumise aux décisions de son homme, Michelle Williams campe une femme de poigne et de conviction, curieuse des décisions politiques, écoutée et respectée par son époux. Cette madame Tetherow refuse de laisser son destin entre les mains des hommes et du hasard, elle décide d’agir et de s’imposer peu à peu, lentement, discrètement, elle retourne la situation politique de cette micro-société nomade avec une assurance qui n’a d’égal que l’ampleur de ses doutes.

Troisième choix crucial de Kelly Reichardt, le format de l’image. En optant pour un format carré, bien loin de l’habituel cinémascope utilisé dans les westerns pour sublimer les magnifiques paysages de l’ouest américain, la réalisatrice restreint volontairement le champ de vision du spectateur : celui-ci ne peut étendre son regard sur la largeur de l’écran, il est prisonnier d’un cadre compact, perdu dans ce petit bout d’espace comme le sont les personnages qui ne voient rien de leur futur, caché par une montagne ou par la lumière aveuglante du soleil. Mais cette image coupée, comme amputée de ses bords, permet aussi d’ouvrir le champ de vision du spectateur dans une autre direction a priori inaccessible au cinéma : la profondeur. Enfermé dans une surface limitée, le regard se perd dans les tréfonds de l’image, dans le lointain qui se démultiplie derrière les personnages. L’écran n’est plus un chemin qu’on parcourt de gauche à droite ou de droite à gauche, c’est une étendue sans direction, sur laquelle il nous faut avancer, nous enfoncer, qu’on pourrait parcourir en tout sens et qui semble pourtant ne mener à rien. C’est dans ce choix de format carré que la réalisatrice nous permet paradoxalement d’appréhender le plus la profondeur menaçante des paysages et le risque que nous avons de nous y perdre.

Enfin, comment ne pas parler du traitement de l’histoire et des personnages. La grandiloquence propre au western disparaît derrière la banalité des tâches ingrates, les héros ne sont que des hommes qui ont faim et soif, le seul enjeu de l’intrigue est d’avancer encore et toujours, d’abord pour trouver de l’eau, ensuite pour atteindre la terre promise. Tout procédé de fiction est atténué, les plans sont souvent fixes, les mouvements de caméra sont rares et suivent discrètement la marche des personnages, seule la musique inquiétante raconte encore quelque chose, le danger, la folie qui guette l’expédition, la peur de ne pas survivre, d’abord vague, puis de plus en plus précise. Très loin de l’épopée, La Dernière piste choisit le naturalisme le plus minimaliste pour raconter le quotidien et les dilemmes d’une expédition perdue.

Et pourtant, malgré ce refus catégorique de Kelly Reichardt de céder à tout procédé ou récit spectaculaire, on ne s’ennuie jamais, on est happé par le drame intime qui se joue tout autant que par la dimension mystique de cette petite histoire qui s’inscrit dans la grande. Là plus qu’ailleurs, la nation américaine se crée, les pionniers cherchent une vie meilleure mais ils ne peuvent pas savoir qu’ils vont changer le monde.

Tout en étant d’une justesse et d’une sincérité troublantes, La Dernière Piste trouve un merveilleux équilibre entre le réel et l’allégorie. Perdus dans le mystère de ce qui n’a pas encore été exploré, dans l’espace comme dans le temps, ces femmes et ces hommes sont mis à l’épreuve des choix, ballotés entre la loi du groupe et la loi de l’individu, entre la loi du vote et la loi du plus fort, entre d’une part, leur foi et leurs convictions, et d’autre part, toute l’étendue de leur ignorance.

Bien au delà du Far West, les personnages de Kelly Reichardt sont perdus là, entre l’instinct et l’incompréhension, entre la certitude et le doute, entre ce qu’ils croient savoir et ce qu’ils sont bien forcés d’admettre qu’ils ignorent. Dans l’un des derniers plans du film, troublant et magnifique, le regard de Michelle Williams nous parvient d’entre les branchements d’un arbre égaré. Il porte en lui et nous communique cette contradiction qui dévore le film et ses personnages : autant d’assurance que d’incertitude.

Note : 8/10

La Dernière Piste (Titre original : Meek’s Cutoff)
Un film de Kelly Reichardt avec Michelle Williams, Paul Dano et Bruce Greenwood
Western – USA – 1h44 – Sorti le 22 juin 2011

Little Big Man

Après Le Lauréat et Macadam Cowboy, Little Big Man est le film qui achève de faire de Dustin Hoffman une icône du renouveau du cinéma américain des années 70. Ce western sans héros égratigne les mythes du far west américain dans une succession de scénettes inégales, entre indignation et résignation.

Synopsis : Agé de 121 ans, Jack Crabb se souvient de son passé au temps de la conquête de l’ouest, entre son éducation par des cheyennes et son retour parmi les blancs.

Little Big Man - critiqueLittle Big Man est un western iconoclaste qui ridiculise l’idéal américain de la conquête de l’ouest. D’une part, le film dénonce le génocide des indiens en montrant le massacre des hommes, des femmes et des enfants par des blancs imbus de leur puissance et avides de domination et de violence. D’autre part, il détruit le mythe du cow-boy : celui-ci est parfois un alcoolique paranoïaque, parfois un vantard, parfois un imbécile sûr de lui.

Les dévots ne sont que des hypocrites soumis à des besoins sexuels d’autant plus omniprésents qu’ils se les interdisent. La prostituée a perdu son grand coeur, il ne lui reste que ses désirs lubriques, toujours plus puissants. Et les dévots et les prostituées ne sont d’ailleurs que les deux faces d’une même pièce. Quant à la famille protectrice, elle s’effondre vite devant la loi du chacun pour soi, tout comme l’esprit d’entreprise : le self-made man est en fait un voleur.

Dans cet univers mensonger, Jack Crabb passe par toutes les phases. D’enfant blanc orphelin il devient jeune guerrier indien plein de courage, de là il se transforme tour à tour en jeune religieux modèle, en charlatan professionnel, en légende de la gâchette, en commerçant marié, en soldat américain, en papa indien et même en mâle dominant d’une famille de quatre soeurs sexuellement insatisfaites.

L’histoire de Jack Crabb, c’est l’histoire de l’Amérique revisitée et mise à mal. De nombreux symboles constitutifs de l’identité américaine sont tournés en dérision : le conquérant d’un nouveau monde, le libre entrepreneur, l’homme bon et religieux, le guerrier intelligent et solitaire. Jack Crabb est tous ces hommes à la fois et pourtant il ne sera jamais meilleur que quand il sera cheyenne. Little Big Man est un film grave et pourtant léger, souvent drôle. L’indignation, partout présente, se transforme souvent en résignation devant un monde et des hommes qui ne tournent pas ronds. Little Big Man prend le parti qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer.

La succession de vignettes est aussi la limite du film : les multiples vies de Jack transforment son histoire en un pot-pourri d’expériences drôles mais finalement anecdotiques. Little Big Man a une fâcheuse tendance à tourner ici et là au film à sketches. Pourtant, de ces aventures se dégagent quelques personnages forts (le chef cheyenne, l’ennemi de Jack qui fait tout à l’envers, le charlatan qui perd une partie de son corps à chaque nouvelle apparition) et quelques moments marquants (l’horrible massacre de la famille cheyenne de Jack, l’attaque du convoi et de sa femme par des indiens ou encore le « départ » raté du chef et la vie qui s’obstine). Et un fort étonnement devant ce qui fut sans doute la réalité de l’ouest : des mesquineries, des violences et des antihéros qui ont été sanctifiés avec le temps. Un univers brutal et insensé mis forcément en regard du XXème siècle, l’histoire étant contée par un Jack Crabb de 121 ans et le film ayant été tourné pendant la guerre du Viêt-Nam.

Note : 5/10

Little Big Man
Un film d’Arthur Penn avec Dustin Hoffman, Faye Dunaway, Martin Balsam et Chef Dan George
Western – USA – 2h19 – 1970