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Les Femmes du 6e étage

Les Femmes du 6e étage est l’un des plus grands succès français de l’année au box-office. Succès en partie mérité pour un film frais et dynamique qui, malgré un portrait social convenu, arrive à nous embarquer l’air de rien dans un petit conte de fée.

Synopsis : Paris, années 60. Un agent de change rigoureux et père de famille coincé découvre qu’une joyeuse cohorte de bonnes espagnoles vit… au sixième étage de son immeuble bourgeois…

Les Femmes du 6e étage - critiqueLes Femmes du 6e étage fait la part belle aux acteurs, un Luchini égal à lui-même mais surtout un groupe d’actrices espagnoles en grande forme, qui rappellent de temps à autres l’influence d’Almodovar.

Le film navigue entre les clichés mais en profite aussi pour être drôle et touchant. Il n’y a rien de méchant ici, et si certaines descriptions dans l’opposition bourgeoisie morte / milieux populaires vivants sont attendues, Philippe Le Guay arrive à nous surprendre de temps en temps et à nous attendrir, le tout dans un tempo comique bien mené.

Bien plus intéressant que Potiche, qui finalement n’allait nulle part, Les Femmes du 6e étage, certes moins sophistiqué mais largement plus sincère, déroule une jolie histoire qui envahit la salle de cinéma d’un optimisme bienvenu. Après Angèle et Tony, le cinéma français semble cette année décidé à renouer avec les contes de fée. Et Philippe Le Guay, à l’opposé de La Bella Gente, sorti peu avant sur les écrans, croit que les milieux sociaux opposés peuvent se rencontrer, se comprendre, s’aimer.

La fin est étonnamment fraîche. Sans révolutionner le cinéma, Les Femmes du 6e étage croit encore en sa magie. Le film se termine comme un rêve improbable. Et pourtant, c’est étrange mais on y croit.

Note : 5/10

Les Femmes du 6e étage
Un film de Philippe Le Guay avec Fabrice Luchini, Sandrine Kiberlain, Natalia Verbeke, Carmen Maura et Lola Dueñas
Comédie – France – 1h46 – Sorti le 16 février 2011

Perceval le Gallois

Perceval le Gallois est une oeuvre de cinéma à part, un film qui se rapproche mystérieusement de celui qu’auraient réalisé nos aïeux du moyen-âge s’ils avaient eu une caméra. Le texte de Chrétien de Troyes est appuyé par un décor du XIIème siècle, sans profondeur, sans perspective, sans proportion. Rohmer signe là l’un de ses films les plus troublants et inventifs.

Synopsis : Au Moyen Age, Perceval, un garçon naïf quitte le château familial et se rend à la cour du roi Arthur pour y être fait chevalier…

Perceval le Gallois - critiqueCe qui surprend d’abord (et enchante), c’est la forme. Après La Marquise d’O…, premier film d’époque de Rohmer qui faisait suite à des films très contemporains, le réalisateur continue dans cette veine et remonte même plus loin. Il n’est plus question de fin du XVIIIème siècle mais d’une histoire des chevaliers de la table ronde qui prend place durant le VIème siècle.

En vérité, le film est très ancré dans le XIIème siècle puisqu’il se veut l’adaptation cinématographique fidèle du roman de Chrétien de Troyes Perceval ou le Conte du Graal, écrit vers 1181. Ce n’est pas la réalité du récit (et donc celle du VIème siècle) qui intéresse Rohmer, mais bien celle du roman par lequel on le connaît. Rohmer veut filmer comme l’aurait fait Chrétien de Troyes lui-même, il utilise dans sa représentation toute l’imagerie du XIIème siècle. Tout d’abord, ce qui frappe le plus, ce sont les arbres, stylisés, tellement anciens qu’ils en deviennent post-modernes. Ensuite, les échelles : les châteaux sont à peine plus grands que les hommes. L’absence de perspective est aussi troublante : les paysages sont très clairement des murs peints, les décors sont métaphoriques, les chemins qu’emprunte Perceval sont le plus minimaliste possible, le héros tourne en rond autour de quelques arbres et le spectateur s’imagine sans mal un trajet interminable. Quant au plateau, il est lui-même de forme arrondie, rappelant encore la forme des tableaux moyenâgeux.

Les postures des personnages, leur gestuelle, la position de leurs mains, leurs expressions, tout semble sorti directement d’un imaginaire que nous associons à l’avant-renaissance. Les tableaux du moyen-âge semblent s’animer devant nous, et si tous les artifices sont montrés avec évidence, c’est pour mieux nous plonger dans une époque révolue et non pas dans la vision que nous aurions aujourd’hui de cette époque. On est catapultés dans l’imagerie du XIIème siècle, tout nous paraît étranger comme si nous avions voyagé dans le temps. Et pourtant, cela reste familier, d’une fluidité surprenante, à l’image du texte de Chrétien de Troyes, déclamé en vieux français par les personnages. Et ceux-ci ne disent pas que leurs dialogues : ils se substituent au narrateur pour raconter aussi leurs faits et gestes. Et cet artifice supplémentaire n’est qu’une autre manière de nous rendre l’étrangeté familière. C’est aussi le cas des parties chantées, enchanteresses, qui nous emmènent ailleurs, loin derrière dans notre passé. Le texte nous paraît naturel, les personnages aussi, jamais figés même quand ils se racontent eux-mêmes.

Trois ans après le Sacré Graal des Monty Python dans lequel ceux-ci s’ingéniaient à porter un regard résolument moderne et distancié sur leur histoire, Eric Rohmer fait tout l’inverse : sa mise en scène cherche toujours à respecter l’oeuvre et à faire entrer le spectateur dans l’époque.

Quant au texte en lui-même, entièrement en octosyllabes, au-delà du plaisir qu’il procure, il célèbre la chevalerie, des valeurs anciennes qui n’ont que peu de résonances aujourd’hui. Pourtant, ces valeurs correspondent parfaitement à ce qui intéresse Rohmer : les chemins des coeurs, les comportements des hommes avec les autres hommes, avec les femmes, ce qui est déterminé par leur nature et ce qui est au contraire le fruit de leur éducation.

Ainsi, pour Perceval, l’éducation (ou l’absence d’éducation) joue un rôle crucial. Naïf au début de l’histoire, il devient vite avisé mais à trop suivre les conseils (et notamment le proverbe qui sera le point de départ de Pauline à la plage), il pêche par manque de curiosité. Il aurait pu sauver un roi mais son apparente indifférence, son strict respect de la pudeur qu’il croit deviner chez les autres, le pousse à se taire et à échouer. L’histoire de Perceval est étrange, elle est difficile à cerner aujourd’hui, les codes ne sont plus les mêmes et changent dramatiquement les attitudes humaines, ce qui ne pouvait pas ne pas amuser un moraliste comme Rohmer. L’importance de la parole, de la sincérité, l’importance de respecter ses adversaires plutôt que les railler semblent cependant garder leur pertinence. Mais la vraie réussite du film, c’est l’enchantement qu’il arrive à créer. En réinventant le Moyen-Âge, Rohmer interroge plus que jamais le poids des coutumes, des époques, des traditions. Le poids de la culture et des moeurs. Et essaie, entre le passé et le présent, de retrouver ce qui fait que l’homme est homme.

Note : 8/10

Perceval le Gallois
Un film d’Eric Rohmer avec Fabrice Luchini, André Dussollier, Marc Eyraud et Arielle Dombasle
Drame  – France – 2h18 – 1978

4 Aventures de Reinette et Mirabelle

Après 6 Contes Moraux et 6 Comédies et Proverbes, et avant les Contes des quatre saisons, Eric Rohmer propose en un seul film 4 « aventures », autant de court-métrages et de courts contes moraux qui étudient la puissance et l’impuissance des mots, la puissance et l’impuissance du silence. Et la difficulté de comprendre l’autre tout autant que de s’en faire comprendre.

Synopsis : 4 contes: « L’Heure bleue », « Le Garcon de cafe », « Le Mendiant, la Cleptomane, l’Arnaqueuse », « La Vente du tableau » qui suivent 2 jeune filles à la campagne ou à Paris.

4 Aventures de Reinette et Mirabelle - critique4 court-métrages mettant en scène deux mêmes personnages, Reinette la campagnarde, peintre à ses heures, intuitive et très nature, et Mirabelle, étudiante parisienne, cultivée et calme. Les deux jeunes femmes deviennent amies au début du film, en pleine campagne, et deviennent colocataires à Paris dans la suite de leurs aventures.

Chaque court-métrage est un conte moral indépendant, comme Rohmer en avait déjà fait 6 au début de sa carrière. Chacun met les deux femmes dans une situation de la vie de tous les jours et examine leurs réactions, leurs manières de raisonner et de ressentir. Leurs valeurs et leurs émotions.

Le premier des contes, L’Heure bleue, oppose la sophistication de la ville à l’émotion intuitive et primale de la campagne. Les deux filles sont à la recherche d’une minute magique, l’heure bleue, le seul moment où le silence est total. On a beau parler des choses, il faut les vivre pour les comprendre vraiment. Rohmer, cinéaste de la parole, fait a priori état de la supériorité de l’expérience sur le raisonnement, du silence sur le langage.

Le second conte, Le Garçon de café, repose surtout sur le numéro de Philippe Laudenbach. Il s’agit d’un sketch plutôt drôle mais à la portée assez limitée, sur le fait qu’on peut sembler avoir raison tout en ayant tout à fait tort.

Le troisième conte, Le Mendiant, La Cleptomane, L’Arnaqueuse, est beaucoup plus subtil. Il se construit en trois mouvements qui se répondent les uns les autres. Le premier mouvement appelle à aider son prochain. Le deuxième mouvement est un débat pour savoir si aider quelqu’un lui fait forcément du bien. Doit-on être moralisateur et aider simplement ceux qui agissent suivant nos principes, ou doit-on aider toute personne en difficulté, même si cette difficulté est méritée? Quelle est la meilleure façon de faire du bien à la personne dans ce cas précis : l’aider ou la laisser assumer les conséquences de ses actes? Le troisième mouvement répond en partie à cette question : si nous décidons d’aider en fonction de notre jugement, nous risquons de ne pas aider quelqu’un qui a vraiment besoin d’aide, et ce simplement parce que nous ne l’avons pas compris. Comment juger le comportement d’un inconnu alors que nous ne connaissons rien de lui? Des principes moraux trop rigides conduisent forcément à des injustices. Le Mendiant, La Cleptomane, L’Arnaqueuse est un film complexe sur ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Il est essentiel que les gens assument leurs actes, mais rien ne nous empêche de les aider, même si on ne les approuve pas forcément : le jugement est souvent trop hâtif pour être juste.

Dernier conte, La Vente du tableau est un débat passionnant sur la place de la parole dans la communication. Comme les mots ne sont qu’une approximation de la pensée, Reinette n’hésite pas à répéter plusieurs fois des choses sensiblement semblables pour y inclure toutes les nuances nécessaires à la précision de son discours. C’est sa manière à elle de donner toute sa considération à son interlocuteur. Au contraire, Mirabelle a l’impression que son amie lui répète la même chose et la rabaisse, comme si elle parlait à une enfant. Mirabelle pense comprendre Reinette bien avant que celle-ci ne finisse son explication, mais Reinette pense qu’elle a besoin de tâtonner pour dire au mieux ce qu’elle pense et ressent.

Pourtant, elle soutient que ce qu’elle aime le plus dans la peinture est qu’elle se passe de mots. Tout en disant cela, elle se sent obligée de parler de ses peintures, de les commenter, de les discuter. Quand le gérant d’une galerie d’art, interprété par Fabrice Luchini, veut acheter le tableau de Reinette, il se retrouve dans le rôle de celui qui parle, sans forcément écouter son interlocuteur.

Les 4 aventures de Reinette et Mirabelle commençaient par la recherche du silence, par le bonheur de ressentir plutôt que d’expliquer, elles se finissent par la vanité de la parole, l’impossibilité de bien expliquer ce qu’on ressent. Pourtant, Rohmer est un cinéaste de la parole par excellence, qui ne cesse d’expliquer ou de commenter par les mots ce qu’il montre par la caméra. La contradiction de Rohmer est inhérente à l’altérité. La communication est là pour combler le gouffre qui existe entre les gens, entre les expériences individuelles. Rien n’est plus fort que ce que l’on ressent et qui se passe de mots. Mais le partage des sentiments, des expériences, n’est possible que grâce aux mots. C’est ce qui fait qu’on ne peut avoir qu’une relation approximative avec les autres, car il est impossible de traduire par les mots, par la communication, ce que nous ressentons exactement.

Les mots sont un outil imparfait. Mais ils sont le meilleur que nous avons pour ressentir en commun. Pour partager sensations et réflexions. Tout en soulignant la limite du langage, Rohmer l’utilise plus que jamais. Son film est un débat sur soi et l’autre, sur l’impossibilité de partager tout autant que sur le miracle du partage. Reinette et Mirabelle ne pourront jamais se comprendre parfaitement, pourtant, en 4 aventures, elles deviennent amies. Entre elles il y aura toujours l’imprécision des mots. Mais c’est cette imprécision qui provoque le débat, la richesse de l’altérité. C’est ce qui rend à la fois le partage absolu impossible et le partage d’une partie de nous-mêmes possible.

Note : 7/10

4 Aventures de Reinette et Mirabelle
Un film de Eric Rohmer avec Joëlle Miquel, Jessica Forde, Fabrice Luchini, Marie Rivière, Philippe Laudenbach et Jean-Claude Brisseau
Comédie dramatique – France – 1h33 – 1987

L’Arbre, le maire et la médiathèque

Un film de Eric Rohmer avec Arielle Dombasle, Fabrice Luchini, Pascal Greggory
Comédie dramatique – France – 1h45 – 1992
Synopsis : Le jeune maire socialiste d’un petit village vendéen ambitionne d’y faire construire un complexe culturel et sportif de grande envergure. Tout irait au mieux dans le meilleur des villages possibles, si…

L'arbre, le maire et la médiathèqueAvec ce film, Rohmer propose une réflexion politique contemporaine tout en s’amusant des coïncidences et de leurs conséquences sur le cours de l’histoire.

D’abord, il s’agit de Julien, un maire de province qui décide d’un nouveau projet pour sa ville, autant à des fins politiciennes (faire parler de lui) que par conviction profonde. Il s’agit d’aider à la décentralisation en amenant la culture à la campagne. Et pour cela, créer au milieu de sa petite ville une médiathèque ambitieuse avec parking, discothèque et piscine intégrés.

Dans l’oeuvre de Rohmer, certaines conversations se poursuivent de film en film. La place de la campagne et celle de la ville font partie de ces préoccupations qui traversent toute la filmographie du cinéaste, donnant souvent à ses personnages des débats enflammés. Face à Bérénice, sa compagne, Julien défend ardemment la nature, le calme et les relations humaines de la province. Mais Bérénice, une artiste bobo parisienne, fait partie d’une autre gauche, portée par le progrès, l’excitation citadine, l’art et la culture.

Pourtant, face à Marc, l’instituteur du village, Julien est un snob de la ville. Marc est amoureux de la nature, il considère les paysages naturels comme des oeuvres d’art à part entière et il ne veut pas de cette médiathèque qui ne peut que perturber l’harmonie de cet espace préservé qu’est la campagne.

Entre la gauche intello et la gauche écolo, entre l’élitisme déconnecté des uns et le conservatisme populaire des autres, Julien essaie de trouver une troisième voie, progressiste mais proche des gens, promouvant la culture sans sacrifier la nature. Construire les modes de vie de demain s’avère délicat, surtout quand les problématiques d’urbanismes se heurtent à des considérations aussi bien financières que matérielles, fonctionnelles, esthétiques ou même éthiques. Les points de vue et les projets de chacun sont alors discutés avec intelligence et passion.

Mais Rohmer décide ici de prendre du recul sur son propos grâce à une narration qui relativise l’importance de ces débats en soulignant le rôle d’un acteur omniprésent dans la marche politique de l’histoire : le hasard. Le réalisateur s’amuse des causes inattendues (une histoire d’amour, un voyage, un répondeur débranché ou un ballon perdu) et des conséquences imprévisibles qui s’enchaînent en cascade jusqu’à aboutir à des situations aléatoires qui remettent en question tous les efforts d’un personnage qui se débat presque en vain.

L’Arbre, le maire et la médiathèque est une fable intelligente et fraîche sur la difficulté de l’engagement politique, balloté entre des ambitions individuelles, des convictions contradictoires et le poids de l’impondérable.

Note : 8/10

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