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Effets secondaires

Après Contagion, Soderbergh semble décidément s’intéresser aux dangers sanitaires bien qu’ici, il lorgne plutôt du côté de Hitchcock et de son obsession du faux coupable. Intrigant, surprenant puis décevant, le film explore encore l’angoisse qui structure l’œuvre récente du cinéaste : le manque de maîtrise qu’on a sur notre vie, qui peut à tout moment nous échapper.

Synopsis : Jon Banks est un psychiatre ambitieux. Quand Emilie, une jeune femme, le consulte pour dépression, il lui prescrit un nouveau médicament. Sans s’inquiéter des effets secondaires…

Effets secondaires - critiqueMieux vaut voir le film sans rien en savoir. Alors, on se laisse embarquer dans une affaire rocambolesque qui nous tient constamment en haleine. Le thriller n’hésite pas à changer de tête en cours de route. D’abord sombre et inquiétant (à la limite du fantastique), Effets secondaires se transforme peu à peu en un film policier complexe dans lequel la manipulation joue un rôle majeur.

Alors que les rebondissements du scénario se multiplient, on est d’abord surpris, enthousiasmés, puis un peu sceptiques devant cette histoire qui finit par manquer de crédibilité sur certains points. Si le début de l’intrigue est franchement captivant, la suite est moins réussie : le casse-tête est plutôt habile mais le réalisateur finit par en faire trop. Et l’argument de départ, sur le pouvoir de ces fameuses pilules et le brouillard autour de la notion de responsabilité, se dilue peu à peu pour que les questions passionnantes qui étaient soulevées se révèlent être un leurre. Il ne reste alors que des considérations plus évidentes sur les côtés sombres de la nature humaine.

Un temps proche de La Chasse, quand Jon Banks, piégé, doit affronter l’irrationalité de la vindicte populaire, Effets secondaires suit brièvement le chemin de la paranoïa avant de rappeler beaucoup le Passion de De Palma, sorti quelques semaines auparavant.

On doit reconnaître à Soderbergh que son film, plus sobre et plus maîtrisé, est aussi beaucoup moins bancal. Et que son scénario est beaucoup plus astucieux. Il n’en reste pas moins que l’aspect sensuel de l’affaire est clairement de trop. Et que le réalisateur se fourvoie dans une fin improbable et insatisfaisante. Les dernières manipulations de Jon Banks réussissent trop facilement et plongent le film dans la série B.

Comme dans Contagion, comme dans Magic Mike, comme dans Piégée, Soderbergh orchestre un happy end inattendu. Parfois, ce genre de dénouement peut donner au film une dimension supplémentaire, ici il n’en fait qu’un objet fermé, fini, révolu. Le script affichait d’abord des ambitions intéressantes, il se termine en une aventure anecdotique, une sorte de curieuse leçon de vie où la morale est sauve.

Pourtant, comme dans ses trois films précédents, Steven Soderbergh s’intéresse encore une fois à un personnage soumis à une mécanique qui le dépasse. Et comme dans ces films, et dans un genre cinématographique encore différent (le thriller après le film catastrophe, la romance et le film d’action), le héros arrive finalement à décrypter la mécanique qui lui est imposée et à s’en extraire.

Les films de Soderbergh s’enchaînent, apparemment très différents les uns des autres, alors qu’ils ne sont finalement que des variations de la même oeuvre. Comme s’il s’agissait pour le réalisateur américain d’épuiser un même motif qui l’obsède et qui s’impose à son travail, lui qui semble se contraindre à fabriquer à la chaîne des films qui répondent toujours à la même mécanique d’ensemble.

C’est ce qui rend ses derniers projets à la fois anodins (on sent qu’ils ont été réalisés presque machinalement) et fascinants : derrière la mécanique de ces films trop maitrisés se cache toujours la détresse de ne pas pouvoir tout contrôler. Un virus, un complot, une pilule, un mensonge, autant de façons d’être impuissant, autant de moyens d’utiliser l’autre, de le manipuler.

Alors, si les héros de Soderbergh arrivent toujours à reprendre le contrôle, ce n’est sans doute pas étranger au fait que ses films soient si calibrés. Et si le réalisateur ne cesse d’annoncer sa retraite, c’est probablement qu’il aimerait lui aussi, comme ses personnages, se libérer de cette mécanique souveraine qu’il s’est imposée et qu’il ne maîtrise plus.

Note : 5/10

Effets secondaires (titre original : Side Effects)
Un film de Steven Soderbergh avec Rooney Mara, Jude Law, Catherine Zeta-Jones, Channing Tatum et Vinessa Shaw
Thriller – USA – 1h46 – Sorti le 3 avril 2013

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Anna Karenine

Après Jane Austen et Ian McEwan, le réalisateur britannique Joe Wright décide cette fois d’adapter au cinéma Léon Tolstoï, toujours avec Keira Knightley dans le rôle principal. Si ses films ne manquent généralement pas d’ampleur, Anna Karenine est sans doute sa fresque la plus ambitieuse. La mise en scène, formidable et monumentale, enthousiasme le spectateur mais relègue parfois la romance et les personnages au second plan.

Synopsis : Russie, 1974. Lors d’un voyage à Moscou pour sauver le ménage de son frère, Anna Karenine, femme mariée et respectée, rencontre Vronski. Celui-ci la subjugue immédiatement.

Anna Karenine - critiqueAprès Orgueil et Préjugés et Reviens-moi, Joe Wright dirige une nouvelle fois Keira Knightley dans une romance en costumes adaptée d’une oeuvre littéraire. Les périodes portées à l’écran changent par contre du tout au tout : après la fin du XVIIIème siècle de Jane Austen et la seconde guerre mondiale, c’est le XIXème siècle russe qui offre au jeune réalisateur britannique l’écrin à son nouveau drame romantique.

Ce qui surprend tout de suite dans son Anna Karenine, c’est l’ambition folle de la mise en scène. A mi-chemin entre les dispositifs du cinéma et ceux du théâtre, Joe Wright ne cherche pas à donner l’illusion du réel. Au contraire, tout se passe toujours sur une scène de théâtre et nous sommes amenés à voir les changements de décor en même temps que la délimitation (toujours floue) entre le spectacle et la fiction. Les artifices dévoilés sont eux-mêmes créés de toute pièce : il ne s’agit pas de nous montrer les vraies coulisses du film, mais plutôt des procédés de mise en scène eux-mêmes fictifs. L’illusion n’est plus celle de l’intrigue mais bien celle du décor : on nous fait croire qu’on assiste à la mise en place des costumes et des paysages, mais tout cela est déjà faux, entièrement fabriqué, et on imagine à quel point cette mise en scène de mise en scène a dû être complexe à filmer.

Quelques séquences suffisent à donner le vertige : un décor chasse le suivant, un personnage passe d’un salon à une gare en un surprenant mouvement de caméra, les plans séquence fusionnent des scènes très différentes les unes des autres. D’une certaine manière, Joe Wright invente le plan multi-séquences : il s’agit de tout relier dans un même mouvement, de coller tous les lieux et les moments de l’intrigue en un vaste ensemble tentaculaire.

Le procédé est profondément enthousiasmant, extrêmement ambitieux, grandiloquent et assez déconcertant. On en prend plein la vue, jetés dans une sorte de manège tournoyant de scène en scène. A force, non pas de révéler, mais d’inventer les dessous du spectacle, Joe Wright nous distrait de l’histoire d’amour, portant notre intérêt sur les multiples niveaux de mise en scène. Celle de Joe Wright certes, celle de ce théâtre imaginaire qu’il met en place, celle que créent les bienséances, celle qu’imposent les regards (les indignations et commérages prennent une grande part dans le film, que ce soit dans des séquences de bal, de soirée, ou de manière encore plus claire, dans l’enceinte même d’un théâtre), celle enfin, plus métaphysique, qui se cache en toute existence, et que Shakespeare avait dévoilé dans sa célèbre formule : « Le monde entier est un théâtre, Et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles. »

Anna Karenine version 2012 semble être un commentaire moral de cette inquiétante réplique. Le film montre la société et le destin jouer avec les vies de ses personnages. Derrière ces forces toutes-puissantes, c’est Joe Wright lui-même qui joue avec ces existences morcelées, déchirées, assemblées, recollées grâce à des mouvements de caméra dignes de Darren Aronofsky.

Des existences morcelées grâce à la caméra de Joe Wright

Certaines séquences sont sublimes, notamment (et c’est déjà dans une séquence de danse que le cinéaste nous avait totalement convaincu dans son Orgueil et Préjugés) la scène du bal, exquise, poétique, virevoltante. Le mouvement des deux futurs amants stoppe celui de tous les autres danseurs, figés dans leurs existences de porcelaine tandis qu’à leurs côtés, l’amour naît, capable tout autant d’arrêter le temps que de le faire reprendre, que de contaminer les autres figurants du drame et de leur donner vie. On a sans doute affaire là à l’un des plus beaux moments de cinéma de 2012.

Dommage alors que tout ce procédé finisse par s’épuiser, victime de sa propre lourdeur, de sa folle complexité. A force d’observer la réalisation en même temps que l’intrigue, le spectateur finit par perdre de vue les personnages, devenus les marionnettes d’un sort clairement écrit d’avance. Quand le dernier plan du film réintègre le faux théâtre à la fiction (ou bien laisse la fiction envahir le dehors de la scène de théâtre), il est déjà trop tard. Le sort d’Anna Karenine nous est un peu indifférent. La société est un théâtre, il n’est pas facile de s’en libérer, et Joe Wright n’arrive pas à orchestrer l’évasion d’Anna Karenine. Elle reste là, prise au piège de ce spectacle dans le spectacle dans le spectacle. Il y avait trop de niveaux narratifs à faire tomber, trop de rideaux à déchirer.

Note : 7/10

Anna Karenine (titre original : Anna Karenina)
Un film de Joe Wright avec Keira Knightley, Jude Law et Aaron Taylor-Johnson
Romance, Drame – Royaume-Uni – 2h11 – Sorti le 5 décembre 2012

Contagion

En pleine boulimie créative, Steven Soderbergh livre 3 films coup sur coup : Contagion, Piégée et Magic Mike. Le premier, avec un casting digne d’Ocean’s Eleven et un pitch de blockbuster, déjoue toutes les attentes : il s’agit d’un film ingrat, peu aimable. C’est pourtant là que se trouve sa singularité.

Synopsis : L’histoire d’une pandémie dévastatrice qui explose à l’échelle du globe…

Contagion est un film-mystère. Visiblement, Soderbergh survole ses personnages et leurs situations particulières. Son propos semble être ailleurs, dans le grand tout dont il se fait l’observateur minutieux. Oui, mais que veut-il nous dire?

Certains y verront un pamphlet pour l’hygiène (pourtant, ici comme ailleurs, seul le hasard décide, on ne peut compter que sur la chance et l’isolation, programme peu réjouissant), d’autres pourront s’amuser de voir que le danger vient d’Asie. Les occidentaux sont en péril, victimes d’une mondialisation qui globalise tous les maux.

Mais ces sujets intéressent peu le cinéaste. Le film devrait être un récit apocalyptique digne de 28 jours plus tard. Pourtant, le blockbuster n’en est pas un. Et si tout simplement Soderbergh maitrîsait mieux que personne l’art du contrepied? Avec un casting et un budget dignes d’Ocean’s Eleven, le réalisateur de Solaris et de Bubble livre le film qu’on n’attend pas. Il passe consciemment à côté de la tragédie annoncée pour étudier froidement les mécanismes scientifiques, politiques et humains liés à une pandémie.

C’est cette manière de présenter des faits et rien que des faits qui donne paradoxalement sa valeur à Contagion. Le scénario, à force de multiplier les points de vue et d’éviter soigneusement de trop s’attacher aux histoires personnelles, ne permet aucune narration captivante. La surprise du film, c’est qu’il n’y aura pas de surprise. Soderbergh veut raconter le réel, il s’efface derrière son sujet et se transforme en reporter. Contagion est un film d’investigation. Finalement, la question cruciale n’est pas « où ça va? » mais « d’où ça vient? ». Contagion est un film en trompe-l’oeil, qui n’a de cesse de passer pour ce qu’il n’est pas.

Ce qu’il est, voilà exactement ce qui continue de nous interroger une fois le déroulé du film terminé. Contagion est une oeuvre qui nous demande de l’interroger. Pourquoi ce film? Qu’est-ce que cet objet, plus théorique que saisissant?

Si jamais Contagion doit donner quelque chose à penser en dehors de son propre statut, alors il ne s’agit sans doute ni d’hygiène, ni de politique. Cela est affaire de contexte. Non, il s’agit de fragilité. D’une humanité pleine de certitudes, d’organisations, de mécanismes, de procédures, de protections. Et d’une humanité qui pourtant n’est rien d’autre qu’une ligne incertaine dans le cours du temps. Pas moins vulnérable que ne l’étaient les dinosaures.

Quand on y réfléchit bien, Contagion est peut-être bien plus inquiétant qu’un film de Romero. Contagion ne fait pas appel à nos peurs irrationnelles d’enfants. Contagion est certes un film catastrophe sans âme. Mais la catastrophe n’en est que plus pure. Contagion ne romance pas, il parle de logique, de réalité, d’actualité. Un virus comme la grippe aviaire est d’autant plus terrifiant qu’on s’en est sortis. Car entre la réalité et les zombies, il y a un abîme. Mais entre un vrai virus qu’on arrive à maîtriser et ce même virus qui nous anéantit, il n’y a qu’une légère différence de scénario. Un petit concours de circonstances qui pourrait faire basculer la réalité toute entière dans l’oubli. Contagion parle de ça, de cette mécanique qui peut nous sauver, la plupart du temps, ou un jour nous être fatale.

Note : 5/10

Contagion
Un film de Steven Soderbergh avec Marion Cotillard, Matt Damon, Laurence Fishburne, Jude Law, Kate Winslet, Bryan Cranston, Jennifer Ehle et Gwyneth Paltrow
Drame – USA – 1h46 – Sorti le 9 novembre 2011

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