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Möbius
Un an après son Oscar pour The Artist et la sortie du film Les Infidèles, Jean Dujardin revient sur nos écrans dans un rôle à contre-emploi : celui d’un agent du FSB. Le couple formé avec une Cécile de France élégante sert plutôt bien ce thriller d’espionnage cérébral. La tension et le suspense sont au rendez-vous, jusqu’à une fin malheureusement ratée.
Synopsis : Grégory, agent secret russe, surveille un homme d’affaires. Son équipe recrute Alice, une surdouée de la finance. Grégory va rompre la règle d’or et entrer en contact avec elle…
Il est rare que le cinéma français arrive à livrer des thrillers qui tiennent la route. C’est pourtant le cas de Möbius, grâce à une intrigue travaillée et à une mise en scène qui sait aussi bien s’attarder avec sincérité sur l’histoire d’amour naissante qu’exposer rapidement et intelligemment les différentes facettes de l’affaire d’espionnage.
Le scénario est complexe et demande au spectateur d’être attentif. Eric Rochant se permet de ne pas simplifier les tenants et les aboutissants de l’histoire : le monde de la finance et celui des services secrets se mêlent en un jeu politique dans lequel l’individu et ses sentiments n’ont que peu de place.
C’est pourtant justement sur ces sentiments que le réalisateur se focalise : au risque d’être taxé de mièvrerie, le film cherche à donner à l’amour sa pleine puissance, à le montrer devenir le maître et être la cause de multiples dysfonctionnements. Alors les principes les plus cruciaux sont brouillés, les plans les mieux établis sont modifiés, les personnages deviennent inconscients et se mettent en danger.
Möbius arrive à rendre palpable la fragilité inattendue de deux êtres sans enlever d’intérêt pour les enchevêtrements d’une intrigue à suspense bien construite.
On reste plus sceptique sur la fin du film. Eric Rochant rompt alors l’équilibre qu’il avait réussi à trouver entre espionnage et délicatesse. Möbius perd en crédibilité et l’aspect glauque du dénouement désépaissit la romance et les jeux de miroir du scénario.
Note : 5/10
Möbius
Un film d’Eric Rochant avec Jean Dujardin, Cécile de France, Tim Roth et Emilie Dequenne
Thriller – France – 1h43 – Sorti le 27 février 2013
Wadjda
En Arabie Saoudite, il n’y a aucune salle de cinéma officielle. Alors quand sort le premier film saoudien, qui plus est réalisé par une femme, c’est forcément une belle histoire. Wadjda est une petite fable tendre mais très didactique sur la difficulté pour les femmes saoudiennes de s’émanciper. Le film alterne quelques jolis moments et de nombreuses scènes un peu triviales.
Synopsis : Malgré une éducation conservatrice, Wadjda est un petite fille saoudienne insoumise. Son rêve : s’acheter un vélo. Mais dans ce pays, les bicyclettes sont réservées aux hommes…
Petit miracle en soi que ce premier film saoudien, d’autant plus qu’il est réalisé par une femme et qu’il parle justement de la condition de la femme dans ce pays. Une condition qui rend d’autant plus admirable l’existence de ce film.
Haifaa Al Mansour fait preuve de délicatesse dans son engagement : jamais son film n’est exagéré, jamais il ne s’agit de livrer un pamphlet virulent. Plutôt un témoignage subtil pour interroger et remettre en question un système dans lequel les femmes sont des êtres de second rang. Pour démontrer aussi que les femmes alimentent elles-mêmes ce système, éduquant leurs filles pour qu’elles soient, comme elles l’ont été elles-mêmes, soumises aux règles en vigueur, aux traditions et aux hommes.
A ce titre, la mère et la directrice de l’école sont les deux belles figures féminines de l’autorité à laquelle doit se soumettre Wadjda. De l’autre côté, des personnages secondaires montrent le dur chemin de l’émancipation (élèves rebelles, amie de la mère travaillant à l’hôpital). La réalisatrice saoudienne réussit incontestablement ses portraits de femmes.
Là où le film pêche, c’est par son constant souci de démonstration. Les péripéties et les dialogues servent le sujet avec trop d’évidence. Wadjda n’échappe donc pas au didactisme de son propos un peu simple. Quitte à parfois être légèrement artificiel, comme dans les disputes entre les parents de la jeune fille, rarement crédibles. On comprend très vite où va le film et certaines séquences (quand Wadjda se rajoute dans l’arbre généalogique purement masculin de son père ou quand sa mère se rend à l’hôpital pour postuler par exemple) sont très illustratives.
Les moments de grâce sont rares et le film fait son petit bonhomme de chemin honnêtement, mais sans toucher vraiment le spectateur, pariant beaucoup sur la petite bouille sympathique et frondeuse de la jeune actrice Waad Mohammed. Bien qu’on se réjouisse de la sobriété et de l’intelligence du récit, on n’est pas emballé : Wadjda est malgré tout un film un peu naïf et convenu.
Note : 4/10
Wadjda
Un film de Haifaa Al Mansour avec Waad Mohammed, Reem Abdullah et Abdullrahman Al Gohani
Drame – Arabie Saoudite, Allemagne – 1h37 – Sorti le 6 février 2013
La Demora
Après l’époustouflant La Zona (meilleur premier film à Venise 2007) et le perturbant Desierto Adentro, le très prometteur cinéaste mexicain Rodrigo Pla livre un troisième film d’une étonnante simplicité. Jamais austère, La Demora est le récit réaliste d’une lutte intérieure : écrasée entre le quotidien et le devoir, entre l’individualisme et l’amour, Maria doit choisir.
Synopsis : Maria s’occupe seule de ses trois enfants et de son père Augustin qui perd peu à peu la mémoire. Le jour où l’on refuse à Augustin son entrée en maison de retraite, Maria sombre…
Après deux grands films de pure fiction, deux drames terrifiants à l’ampleur dévastatrice, après avoir attaqué les politiques sécuritaires et la religion, Rodrigo Pla livre un troisième film étonnamment sobre. Après l’anticipation et la tragédie, après l’évocation d’un avenir sombre et d’un passé douloureux, le réalisateur mexicain décide d’ausculter le présent et de filmer un drame naturaliste, un quotidien misérable sans grand discours politique et sans péripétie romanesque. L’une des forces du film est d’ailleurs de ne pas décrire un monde marginal et très pauvre. Simplement une famille moyenne en lutte, et dont les difficultés paraissent peu à peu devenir insurmontables pour Maria.
Rodrigo Pla a toujours le même sens aigu du récit et du rythme : il arrive à nous passionner pour sa fable et pour le destin de ses personnages. Jamais La Demora ne paraît long ou complaisant, jamais il ne tombe dans le syndrome des films sociaux sud-américains bloqués dans une posture contemplative (on pense aux Acacias, à Ultimo Elvis et autres Jours de pêche en Patagonie). Au contraire, le film passe presque trop vite, plié en deux mouvements dont l’équilibre est savamment dosé : d’abord la détresse et la solitude de Maria, puis celles d’Agustin, deux très beaux personnages de cinéma.
Personne n’existe par lui-même, tous nous avons besoin des autres. Maria a besoin d’être aidée par la société, Agustin a besoin de sa famille pour continuer à vivre. On dit qu’on peut mesurer l’avancée d’une société à la solidarité dont elle fait preuve avec les personnes dépendantes, notamment les personnes âgées. Quand elle pousse les individus à s’isoler et à ne plus se soucier de leurs proches, alors quelque chose ne tourne pas rond.
Si la première partie de La Demora dresse le portrait d’une situation sans bonheur et sans solution, la seconde touche quelque chose de plus fondamental sur l’être humain, la solitude existentielle et les ravages de la vieillesse. Alors une douleur discrète s’installe en nous, une tristesse aigüe pour la situation d’Agustin et pour notre condition d’être humain amené, forcément un jour, à ne plus être qu’une ombre de nous-mêmes. Encore soi, mais déjà perdu dans un monde méconnaissable, devenu confus à mesure des ans qui s’écoulent et qui brouillent notre mémoire et notre intelligence. Destin obligé pour les gens qu’on aime avant que ce ne soit le nôtre.
Dans ce brouillard psychologique, Agustin est conscient d’être un poids, conscient d’être devenu un obstacle au bien-être de ses proches. Il est conscient de ce qui lui arrive et il fait le pari de la confiance. Non pas par peur des autres, pas non plus vraiment par fierté mais parce qu’il ne veut pas griller la chance que tout s’arrange, parce qu’il ne veut pas croire que la pression est si grande qu’il n’est plus qu’un déchet qu’on abandonne au bord de la route.
Alors Rodrigo Pla filme avec pudeur et sensibilité la façon dont l’amour l’emporte sur les doutes. Il n’y a aucun romantisme, aucun pathos dans la caméra du cinéaste mexicain. Ce n’est pas simplement la culpabilité qui assaille Maria, c’est la puissance de sentiments qui avaient été recouverts par les difficultés quotidiennes et qui rejaillissent pour éclairer le drame d’une lumière inattendue.
En trois films, Rodrigo Pla explore à chaque fois combien l’individu et la communauté sont indissociables, et comment l’absence de solidarité et l’indifférence mènent au pire. Ici, aucun problème ne se résout et pourtant, l’homme retrouve son humanité, pré-requis indispensable pour avancer.
Note : 7/10
La Demora
Un film de Rodrigo Pla avec Roxana Blanco, Carlos Vallarino et Julieta Gentile
Drame – Uruguay, Mexique, France – 1h24 – Sorti le 20 février 2012
Des Abeilles et des Hommes
Les abeilles succombent en masse depuis une quinzaine d’années. Pourquoi sont-elles essentielles à la biodiversité? Pourquoi sont-elles peu à peu décimées? Quel est le rôle de l’homme et quels sont les risques pour l’homme? Sans jamais se montrer moralisateur, Des Abeilles et des hommes donne une vision globale du problème. Intéressant et instructif.
Synopsis : Entre 50 et 90% des abeilles ont disparu depuis quinze ans. Situation très préoccupante : 80 % des espèces végétales ont besoin des abeilles pour être fécondées…
Des Abeilles et des Hommes est un documentaire ludique et souvent fascinant qui explore des problématiques scientifiques et politico-économiques pour nous sensibiliser à la folle complexité du monde des abeilles et au danger que l’être humain fait porter sur elles et, par ricochet, sur lui-même. Markus Imhoof propose une approche complète à travers un triple point de vue riche et cohérent.
D’abord, il s’agit de voir, d’admirer les phénomènes naturels à leur échelle. Des très gros plans sur les guêpes et leurs activités nous permettent de saisir la beauté et l’harmonie qui se dégagent de leurs danses et de leurs activités frénétiques. Appréhender la vie au microscope à travers des mouvements de caméra fluides et impressionnants, digne d’un cinéma de fiction dynamique et grand public.
Ensuite, il s’agit de comprendre. Le film explique les mécanismes qui rendent l’abeille si utile à la biodiversité et à l’homme. La contribution de l’insecte à l’économie semble elle aussi énorme. Il s’agit surtout de mieux saisir un monde où l’animal à considérer pourrait être la ruche plutôt que l’abeille. De décrire le fonctionnement d’une intelligence distribuée qui est parfaitement étrangère à nos mécanismes d’êtres humains.
Enfin, le film s’engage. L’abeille est certes formidablement utile à l’économie, mais quand l’homme se sert de cette espèce comme d’un outil de production, quand les abeilles disparaissent à grande vitesse sous l’effet d’une exploitation agricole qui essaie de redéfinir et de s’approprier les mécanismes du vivant, alors le danger guette. Qui de l’homme ou de l’abeille est le meilleur pollinisateur, demande ironiquement le film?
Après les images de grâce de la nature telle qu’elle fonctionne par elle-même, le réalisateur suisse nous livre des images d’horreur. Des Abeilles et des Hommes devient un film inquiétant, le vivant une matière comme une autre. Les abeilles sont affaiblies, massacrées, des milliers de corps sont broyés. Le film enchaîne les visions insoutenables. Les mots décrivent sobrement des mécanismes, les images accusent, puis les mots reprennent leur valeur et évoquent le danger à venir pour l’espèce humaine.
Voir, comprendre, s’engager. Des Abeilles et des Hommes remplit parfaitement sa fonction. On aimerait souvent que le film aille plus loin, qu’il décrive mieux les mécanismes naturels et scientifiques d’une part, politiques et économiques d’autre part, qui sont à l’œuvre. On a l’impression de tout parcourir en surface.
Des Abeilles et des Hommes est donc à prendre comme une bonne introduction au sujet : un film qui éveille les consciences sur un thème délicat (la sensibilité humaine n’est pas très engagée quand il s’agit de défendre des insectes), intéressant et, Markus Imhoof arrive à nous en convaincre, crucial.
Note : 6/10
Des Abeilles et des Hommes (titre original : More than Honey)
Un film de Markus Imhoof avec la voix de Charles Berling
Documentaire – Suisse – 1h28 – Sorti le 20 février 2013
Flight
Depuis 2000, Robert Zemeckis n’avait livré que des films d’animation (Beowulf, Scrooge et Le Pôle Express). Alors forcément, quand le réalisateur des Retour vers le futur et de Forrest Gump revient aux images réelles, l’attente est élevée. Flight déçoit : malgré un début époustouflant et une sincérité bienvenue, le film s’enfonce souvent dans un pathétisme trop appuyé.
Synopsis : Whip, pilote de ligne, réussit un atterrissage en catastrophe miraculeux après un accident en plein ciel. L’enquête qui suit révèle qu’il avait une forte dose d’alcool dans le sang…
D’abord une scène de crash d’avion palpitante. Le début de Flight est spectaculaire et réussi. S’ensuit une longue exploration des problèmes d’alcoolisme de Whip.
Passé le moment de bravoure initial, Flight est le récit d’une prise de conscience, le portrait d’un homme qui a tout perdu à cause de l’alcool et qui ne veut pas l’admettre, parce qu’il est dépendant, parce qu’il est orgueilleux, parce qu’il est égoïste.
Le cheminement psychologique est plutôt crédible et même si on éprouve de la sympathie pour la démonstration entreprise par Robert Zemeckis, on reste très dubitatif devant une intrigue qui s’enfonce peu à peu dans le pathos, jusqu’à une double fin (le procès puis l’épilogue) décourageante de naïveté et, pour les derniers plans du film, de banalité. Les bons sentiments prennent le pas sur le suspense : Flight finit par emprunter des chemins balisés, à l’image de cette séquence très convenue dans la chambre d’hôtel.
Plus intéressant est le statut du héros américain. Zemeckis fait de Whip un véritable héros qui ne représente pourtant ni espoir, ni justice, ni idéal. Le rêve américain est empoisonné par l’individualisme, par l’égo, par la difficulté de se remettre en question. Whip est certes un pilote extraordinaire mais cela ne fait pas de lui un homme extraordinaire. Flight a des choses à dire sur l’Amérique, dommage que la voie suivie soit souvent maladroite. Le comble : mis à part au décollage, le vol manque sérieusement de turbulences.
Note : 4/10
Flight
Un film de Robert Zemeckis avec Denzel Washington, Don Cheadle, Kelly Reilly et John Goodman
Drame – USA – 2h18 – Sorti le 13 février 2013

