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Amityville, la maison du diable
Une maison habitée par des forces obscures qui terrifient ses occupants : le thème sera repris de nombreuses fois et connaîtra son apogée avec le Shining de Kubrick. Amityville propose des idées visuelles hallucinantes mais n’arrive pas à les mettre au service d’un scénario intelligent. L’intrigue est bancale et incohérente. Dommage…
Synopsis : 1974. Un jeune homme a tué toute sa famille dans une maison d’Amityville. Malgré cela, la famille Lutz s’y installe. Des phénomènes étranges surviennent alors…
Amityville pourrait être un bon film d’horreur. Une jolie musique inquiétante parcourt le film, certaines idées visuelles sont particulièrement réussies, notamment les plans successifs sur la maison diversement éclairée ou le sang dégoulinant des murs et des escaliers. On se demande même parfois si Kubrick n’a pas vu Amityville avant de réaliser Shining l’année suivante, tant George, son regard fou et sa hache, évoquent Jack Torrance. Tout comme l’idée d’une maison habitée par son passé, idée reprise au roman de Stephen King datant de 1977, qui s’est sans doute lui-même inspiré de la véritable affaire de la maison d’Amityville, affaire de 1975. La boucle est bouclée.
Pourtant, malgré un potentiel horrifique certain, Amityville pose tout un tas de mystères (la ressemblance de George avec l’ancien meurtrier de la maison, le personnage de Jody, les yeux rouges qu’aperçoivent de temps à autres George ou sa femme, le rôle des mouches, ce qui se cache dans la cave, le passé de la maison, les billets disparus…) et n’en résout aucun. Il est facile d’incorporer des éléments surnaturels à un film, il est toujours plus délicat de leur donner une cohérence ou une explication satisfaisante. Toujours plus délicat d’expliquer un mécanisme. Ici, Stuart Rosenberg semble avoir renoncé. Le spectateur comprend bien que la maison a un problème, mais ça n’ira pas plus loin.
Le film se termine alors un peu n’importe comment, comme si le réalisateur avait eu aussi hâte d’en finir que ses personnages de fuir la maison. On reste carrément sur notre faim.
Note : 3/10
Amityville, la maison du diable (Titre original : The Amityville Horror)
Un film de Stuart Rosenberg avec James Brolin, Margot Kidder, Rod Steiger
Film d’horreur – USA – 1h54 – 1979
Blue Valentine
Avec son sujet ordinaire, Blue Valentine aurait pu passer inaperçu. Pourtant, le film a été sélectionné à Sundance et à Cannes (section Un certain regard), et Michelle Williams a même été nominée à l’Oscar. Parce que Blue Valentine, précis et follement sincère, arrive à montrer un amour qui meurt. Parce qu’il se dégage de ce film quelque chose de rare : une vraie tristesse.
Synopsis : A travers une galerie d’instants volés, passés ou présents, l’histoire d’un amour que l’on pensait avoir trouvé, et qui pourtant s’échappe…
Deux époques s’entrecroisent, deux histoires semblent se contredire. D’un côté, le quotidien d’un couple en crise, les disputes, les frustrations, la vie de famille. De l’autre, les moments exceptionnels de la rencontre amoureuse, les minauderies de la séduction, le bonheur de la passion. Entre ces deux moments de la vie d’un homme et d’une femme, quelques années seulement. Quelques années, le poids d’une vie immobilisée par le choix définitif de fonder une famille, les mêmes défauts de l’un qui se frottent toujours aux mêmes agacements de l’autre et réciproquement, et la passion s’est fanée, il ne reste qu’un amour mort, d’autant plus insupportable qu’on l’a rêvé immortel.
La rencontre amoureuse et, bien plus tard, la rupture, comme si dans l’amour il n’existait que ça, la naissance et la mort. Condamné à être toujours plus fort s’il ne veut pas immédiatement s’affaiblir. Blue Valentine, en faisant le choix de ne rien montrer entre ces deux périodes de la vie de Dean et Cindy, frotte l’un à l’autre ces processus qui semblent pourtant s’exclure. Comment peut-on aimer assez fort pour que rien d’autre n’ait d’importance et, (presque) l’instant d’après, ne plus supporter l’autre, s’ennuyer de tous ses gestes, de toute sa personne?
Blue Valentine montre avec beaucoup de vérité et de cruauté la décristallisation amoureuse dont parlait André Gide dans Les Faux-monnayeurs.
Tout dans l’image, son cadre imprécis et mobile, sa lumière naturaliste, sa mise au point approximative, rapproche Blue Valentine d’un film de famille, d’une captation du vrai. Les personnages parfaitement dessinés et les situations triviales renforcent encore le réalisme d’une romance qui aurait pu paraître démonstrative.
Heureusement pour Blue Valentine, la sincérité qui semble éclairer chaque plan permet au spectateur de ne jamais s’interroger sur le simplisme d’un scénario sans originalité. Au contraire, Derek Cianfrance arrive à dire avec évidence toute la tristesse qu’il y a à ce qu’un grand amour ne soit pas éternel. Et dans sa volonté de retrouver l’amour originel étouffé sous le poids de la vie commune, le film rappelle même parfois le chef d’oeuvre de Michel Gondry, Eternal Sunshine of the spotless mind.
Mais dans Blue Valentine, le champ des possibles est verrouillé. Au bout d’une histoire d’amour, il n’y a que la solitude, l’amertume, et des souvenirs d’autant plus douloureux qu’ils sont devenus incompréhensibles.
Note : 6/10
Blue Valentine
Un film de Derek Cianfrance avec Ryan Gosling et Michelle Williams
Romance – USA – 1h54 – Sorti le 15 juin 2011
4 Aventures de Reinette et Mirabelle
Après 6 Contes Moraux et 6 Comédies et Proverbes, et avant les Contes des quatre saisons, Eric Rohmer propose en un seul film 4 « aventures », autant de court-métrages et de courts contes moraux qui étudient la puissance et l’impuissance des mots, la puissance et l’impuissance du silence. Et la difficulté de comprendre l’autre tout autant que de s’en faire comprendre.
Synopsis : 4 contes: « L’Heure bleue », « Le Garcon de cafe », « Le Mendiant, la Cleptomane, l’Arnaqueuse », « La Vente du tableau » qui suivent 2 jeune filles à la campagne ou à Paris.
4 court-métrages mettant en scène deux mêmes personnages, Reinette la campagnarde, peintre à ses heures, intuitive et très nature, et Mirabelle, étudiante parisienne, cultivée et calme. Les deux jeunes femmes deviennent amies au début du film, en pleine campagne, et deviennent colocataires à Paris dans la suite de leurs aventures.
Chaque court-métrage est un conte moral indépendant, comme Rohmer en avait déjà fait 6 au début de sa carrière. Chacun met les deux femmes dans une situation de la vie de tous les jours et examine leurs réactions, leurs manières de raisonner et de ressentir. Leurs valeurs et leurs émotions.
Le premier des contes, L’Heure bleue, oppose la sophistication de la ville à l’émotion intuitive et primale de la campagne. Les deux filles sont à la recherche d’une minute magique, l’heure bleue, le seul moment où le silence est total. On a beau parler des choses, il faut les vivre pour les comprendre vraiment. Rohmer, cinéaste de la parole, fait a priori état de la supériorité de l’expérience sur le raisonnement, du silence sur le langage.
Le second conte, Le Garçon de café, repose surtout sur le numéro de Philippe Laudenbach. Il s’agit d’un sketch plutôt drôle mais à la portée assez limitée, sur le fait qu’on peut sembler avoir raison tout en ayant tout à fait tort.
Le troisième conte, Le Mendiant, La Cleptomane, L’Arnaqueuse, est beaucoup plus subtil. Il se construit en trois mouvements qui se répondent les uns les autres. Le premier mouvement appelle à aider son prochain. Le deuxième mouvement est un débat pour savoir si aider quelqu’un lui fait forcément du bien. Doit-on être moralisateur et aider simplement ceux qui agissent suivant nos principes, ou doit-on aider toute personne en difficulté, même si cette difficulté est méritée? Quelle est la meilleure façon de faire du bien à la personne dans ce cas précis : l’aider ou la laisser assumer les conséquences de ses actes? Le troisième mouvement répond en partie à cette question : si nous décidons d’aider en fonction de notre jugement, nous risquons de ne pas aider quelqu’un qui a vraiment besoin d’aide, et ce simplement parce que nous ne l’avons pas compris. Comment juger le comportement d’un inconnu alors que nous ne connaissons rien de lui? Des principes moraux trop rigides conduisent forcément à des injustices. Le Mendiant, La Cleptomane, L’Arnaqueuse est un film complexe sur ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Il est essentiel que les gens assument leurs actes, mais rien ne nous empêche de les aider, même si on ne les approuve pas forcément : le jugement est souvent trop hâtif pour être juste.
Dernier conte, La Vente du tableau est un débat passionnant sur la place de la parole dans la communication. Comme les mots ne sont qu’une approximation de la pensée, Reinette n’hésite pas à répéter plusieurs fois des choses sensiblement semblables pour y inclure toutes les nuances nécessaires à la précision de son discours. C’est sa manière à elle de donner toute sa considération à son interlocuteur. Au contraire, Mirabelle a l’impression que son amie lui répète la même chose et la rabaisse, comme si elle parlait à une enfant. Mirabelle pense comprendre Reinette bien avant que celle-ci ne finisse son explication, mais Reinette pense qu’elle a besoin de tâtonner pour dire au mieux ce qu’elle pense et ressent.
Pourtant, elle soutient que ce qu’elle aime le plus dans la peinture est qu’elle se passe de mots. Tout en disant cela, elle se sent obligée de parler de ses peintures, de les commenter, de les discuter. Quand le gérant d’une galerie d’art, interprété par Fabrice Luchini, veut acheter le tableau de Reinette, il se retrouve dans le rôle de celui qui parle, sans forcément écouter son interlocuteur.
Les 4 aventures de Reinette et Mirabelle commençaient par la recherche du silence, par le bonheur de ressentir plutôt que d’expliquer, elles se finissent par la vanité de la parole, l’impossibilité de bien expliquer ce qu’on ressent. Pourtant, Rohmer est un cinéaste de la parole par excellence, qui ne cesse d’expliquer ou de commenter par les mots ce qu’il montre par la caméra. La contradiction de Rohmer est inhérente à l’altérité. La communication est là pour combler le gouffre qui existe entre les gens, entre les expériences individuelles. Rien n’est plus fort que ce que l’on ressent et qui se passe de mots. Mais le partage des sentiments, des expériences, n’est possible que grâce aux mots. C’est ce qui fait qu’on ne peut avoir qu’une relation approximative avec les autres, car il est impossible de traduire par les mots, par la communication, ce que nous ressentons exactement.
Les mots sont un outil imparfait. Mais ils sont le meilleur que nous avons pour ressentir en commun. Pour partager sensations et réflexions. Tout en soulignant la limite du langage, Rohmer l’utilise plus que jamais. Son film est un débat sur soi et l’autre, sur l’impossibilité de partager tout autant que sur le miracle du partage. Reinette et Mirabelle ne pourront jamais se comprendre parfaitement, pourtant, en 4 aventures, elles deviennent amies. Entre elles il y aura toujours l’imprécision des mots. Mais c’est cette imprécision qui provoque le débat, la richesse de l’altérité. C’est ce qui rend à la fois le partage absolu impossible et le partage d’une partie de nous-mêmes possible.
Note : 7/10
4 Aventures de Reinette et Mirabelle
Un film de Eric Rohmer avec Joëlle Miquel, Jessica Forde, Fabrice Luchini, Marie Rivière, Philippe Laudenbach et Jean-Claude Brisseau
Comédie dramatique – France – 1h33 – 1987
Fighter
Les films « adaptés d’une histoire vraie » sont souvent consensuels et calibrés, d’autant plus quand ils récupèrent 7 nominations aux Oscars. Au contraire, Fighter distille une ambiance malsaine, les personnages sont grandioses, Christian Bale livre une performance exceptionnelle pour l’un de ses plus beaux rôles. Fighter est un uppercut envoyé à la face du spectateur.
Synopsis : Micky Ward est un jeune boxeur paumé. Sa rencontre avec Charlène va l’aider à s’affranchir de l’influence de sa famille et de son frère, ancienne star tombée dans la drogue.
Après I love Huckabees, David O. Russell passait pour mort. Il revient là où on ne l’attendait pas du tout, proposant quelque chose à l’exact opposé de son dernier film. D’où vient alors que Fighter est une réussite si saisissante? Est-ce la présence au générique de Darren Aronofsky, ici producteur délégué, qui transforme en or tout ce qu’il touche?
Toujours est-il que Fighter pourrait faire penser, et pas seulement par son titre, à The Wrestler, d’Aronofsky justement. L’approche documentaire, la misère du quotidien opposée à la majesté du ring, et cette mise en scène âpre, cette musique stridente qui donnent l’impression à tout moment que l’histoire va dérailler. On reconnaît forcément la marque du réalisateur de The Wrestler, d’autant plus qu’il n’est pas non plus étranger au thème de la drogue. Comme chez Aronofsky, La situation semble désespérée, le drame sourd attend son heure, on est au bord de l’explosion.
Fighter avance habilement jusqu’à ce point culminant, il tire sur la corde encore et encore et fait monter la tension très haut. La différence essentielle est ici. Chez Aronofsky réalisateur, jamais on ne recule. A la fin tout se casse, le film vacille, les personnages explosent, que ce soit dans Requiem for a dream, dans Black Swan, ou évidemment dans The Wrestler. Pas de rédemption possible chez Aronofsky.
Fighter se démarque clairement à ce moment-là. Le climax du film, excessivement fort, est la marche solitaire de Dicky dans les rues de Lowell, portant à la main le gâteau qui devait fêter son retour. Le style du film, naturaliste et rêche, l’ambiance misérable digne de Ken Loach, laissent présager le pire. On est devant des hommes maudits, coincés dans leur condition misérable. Le salut est là, si proche, mais le destin ne veut pas libérer ses proies.
C’est ici que Fighter surprend. Il ose un volte-face parfaitement inattendu et s’acharne à démontrer que l’impossible est possible. Les derniers moments du film sont pure jouissance. Les combats, très réalistes, prennent au corps. Tête-Corps-Tête-Corps. La technique est gagnante. Le spectateur est pris dans les cordes, ému et assommé.
Christian Bale, énorme, campe un personnage de cinéma immense, d’une densité extraordinaire, qui rappelle sans pâlir le Travis de Taxi Driver. Ses yeux fous nous poursuivent et Dicky, raté magnifique, grand frère égoïste et aveugle mais aussi grand frère aimant et lucide, sort victorieux de toutes ses contradictions. Fighter comporte certaines des scènes les plus glauques filmées ces dernières années, notamment quand la caméra s’attarde sur la famille de Micky. David O. Russell frôle presque le film d’épouvante lorsque les femelles de la tribu, inquiétantes créatures, se tiennent immobiles comme une masse dangereuse, vaguement hostile. Et pourtant, dans ce Lowell de drame social horrifique, la lumière apparaît d’un coup, une émotion aveuglante nous étreint.
Fighter est un film qui prend aux tripes. Il nous conduit dans les tréfonds de la misère et quand nous y sommes enfermés pour de bon, il nous libère. La plus belle réussite du film, c’est de rendre palpable le miracle. On avance sur un fil très léger, à chaque instant on craint l’explosion et on est surpris que la situation ne dégénère pas totalement. Le film était au bord de la rupture et il a tenu bon, contre toute attente il s’est métamorphosé en épopée héroïque. Renversant.
Note : 8/10
Fighter (Titre original : The Fighter)
Un film de David O. Russell avec Mark Wahlberg, Christian Bale, Amy Adams, Melissa Leo
Drame – USA – 1h53 – Sorti le 9 mars 2011
Oscars 2011 du meilleur acteur dans un second rôle et de la meilleure actrice dans un second rôle pour Christian Bale et Melissa Leo, Golden Globe 2011 du meilleur acteur dans un second rôle pour Christian Bale
Very Bad Trip 2
Deux ans après le succès surprise de Very Bad Trip, la suite sort sur nos écrans. Sauf que l’intrigue du premier opus ne marchait que parce que la situation était unique et exceptionnelle. Todd Philips, sans doute mal remis d’une telle réussite, décide de reproduire le schéma exact du film qui l’a rendu célèbre. Very Bad Trip 2 n’est alors qu’une copie outrancière de son modèle.
Synopsis : Phil, Stu, Alan et Doug s’offrent un voyage exotique en Thaïlande, pour le mariage de Stu. Mais la veille de la cérémonie, les quatre amis font une virée à Bangkok qui va dégénérer…
Very Bad Trip était une bonne surprise. Parce que le film arrivait à nous tenir en haleine pendant une heure trente sur une situation simple et absurde : la recherche du futur marié, perdu par ses amis au cours d’une soirée trop alcoolisée (et pas seulement). Le thriller était efficace : le spectateur redécouvrait avec les héros les exploits qu’ils avaient accomplis pendant la nuit et oubliés au réveil.
Very Bad Trip 2 raconte la même histoire. On transforme Las Vegas en Bangkok, on réécrit à peu près le même scénario avec les mêmes personnages et le tour est joué. Mais comme c’est le deuxième de la série, il faut veiller à surprendre encore le spectateur. A cours d’idées, les scénaristes n’ont pas trouvé mieux pour cela que de jouer la surenchère : la bande de potes a été encore plus loin, elle a fait encore plus de conneries, et la situation est encore plus cauchemardesque.
Un seul mot d’ordre pour faire une suite sans intérêt : « cette fois, c’est encore pire ». Le pire est matérialisé par une sous-intrigue policière bâclée et des cascades en veux-tu en voilà. Il y a des animaux, des russes méchants, des courses de voiture, des hélicoptères, des moines bouddhistes et des transsexuels. Todd Philips a rempli son film d’éléments outranciers en espérant que cela suffirait à raviver la flamme du premier opus.
Le résultat est parfois drôle mais jamais prenant. On se fout complètement de savoir où a été perdu Stu, ni pourquoi tout ça est arrivé. Les scènes s’accumulent sans cohérence, sans esprit, sans trouvaille. Et Very Bad Trip 2 est finalement plus proche de la reprise que de la suite.
Note : 2/10
Very Bad Trip 2 (Titre original : The Hangover Part II)
Un film de Todd Philips avec Bradley Cooper, Ed Helms, Zach Galifianakis et Ken Jeong
Comédie – USA – 1h42 – Sorti le 25 mai 2011

