Archives de Catégorie: Films d’hier
Films sortis au cinéma avant 2005
L’Arbre, le maire et la médiathèque
Un film de Eric Rohmer avec Arielle Dombasle, Fabrice Luchini, Pascal Greggory
Comédie dramatique – France – 1h45 – 1992
Synopsis : Le jeune maire socialiste d’un petit village vendéen ambitionne d’y faire construire un complexe culturel et sportif de grande envergure. Tout irait au mieux dans le meilleur des villages possibles, si…
Avec ce film, Rohmer propose une réflexion politique contemporaine tout en s’amusant des coïncidences et de leurs conséquences sur le cours de l’histoire.
D’abord, il s’agit de Julien, un maire de province qui décide d’un nouveau projet pour sa ville, autant à des fins politiciennes (faire parler de lui) que par conviction profonde. Il s’agit d’aider à la décentralisation en amenant la culture à la campagne. Et pour cela, créer au milieu de sa petite ville une médiathèque ambitieuse avec parking, discothèque et piscine intégrés.
Dans l’oeuvre de Rohmer, certaines conversations se poursuivent de film en film. La place de la campagne et celle de la ville font partie de ces préoccupations qui traversent toute la filmographie du cinéaste, donnant souvent à ses personnages des débats enflammés. Face à Bérénice, sa compagne, Julien défend ardemment la nature, le calme et les relations humaines de la province. Mais Bérénice, une artiste bobo parisienne, fait partie d’une autre gauche, portée par le progrès, l’excitation citadine, l’art et la culture.
Pourtant, face à Marc, l’instituteur du village, Julien est un snob de la ville. Marc est amoureux de la nature, il considère les paysages naturels comme des oeuvres d’art à part entière et il ne veut pas de cette médiathèque qui ne peut que perturber l’harmonie de cet espace préservé qu’est la campagne.
Entre la gauche intello et la gauche écolo, entre l’élitisme déconnecté des uns et le conservatisme populaire des autres, Julien essaie de trouver une troisième voie, progressiste mais proche des gens, promouvant la culture sans sacrifier la nature. Construire les modes de vie de demain s’avère délicat, surtout quand les problématiques d’urbanismes se heurtent à des considérations aussi bien financières que matérielles, fonctionnelles, esthétiques ou même éthiques. Les points de vue et les projets de chacun sont alors discutés avec intelligence et passion.
Mais Rohmer décide ici de prendre du recul sur son propos grâce à une narration qui relativise l’importance de ces débats en soulignant le rôle d’un acteur omniprésent dans la marche politique de l’histoire : le hasard. Le réalisateur s’amuse des causes inattendues (une histoire d’amour, un voyage, un répondeur débranché ou un ballon perdu) et des conséquences imprévisibles qui s’enchaînent en cascade jusqu’à aboutir à des situations aléatoires qui remettent en question tous les efforts d’un personnage qui se débat presque en vain.
L’Arbre, le maire et la médiathèque est une fable intelligente et fraîche sur la difficulté de l’engagement politique, balloté entre des ambitions individuelles, des convictions contradictoires et le poids de l’impondérable.
Note : 8/10
Rusty James
Un film de Francis Ford Coppola avec Matt Dillon, Mickey Rourke et Dennis Hopper
Drame – USA – 1h35 – 1983
Titre original : Rumble Fish
Synopsis : Rusty James est le frère du « Motorcycle Boy », roi déchu des gangs de la ville de Tulsa. Rusty, admiratif de son aîné, aimerait bien reprendre le flambeau…
Dans un monde en noir et blanc, les nuages semblent fuir à toute allure une musique oppressante. Rusty James est coincé entre la prison que représentent ses amis, sa famille, son univers et l’espoir de liberté qui semble attaché aux cieux. Il doit choisir entre poursuivre la chimère de devenir son frère et se décider à être lui-même.
Francis Ford Coppola innove à chaque instant, ses plans obliques enferment encore un peu plus le héros dans un destin écrasant. Les images sont magnifiques et glauques, certains moments touchent au sublime, dès le début quand Rusty James est interpellé alors qu’il joue au billard, ou plus tard lorsque son âme quitte son enveloppe charnelle. Mickey Rourke, Matt Dillon et Dennis Hopper sont d’une densité terrible, les dialogues sont incisifs, ils frôlent le pastiche sans jamais perdre de leur solennité.
Les rares apparitions de la couleur trahissent la dernière chose qui intéresse encore le Motorcycle Boy dans un monde qui a perdu toute sa saveur : les rumble fish, poissons bagarreurs qui essaient de détruire leur propre reflet. Comment se libérer de cette image, de cette légende qui le poursuit partout? C’est la dernière quête du grand frère de Rusty James car l’important n’est pas de mener les autres mais de savoir où les mener. Et si le Motorcycle Boy peut réussir tout ce qu’il entreprend, il ne sait pas quoi entreprendre. Il n’y trouve pas de sens.
Le monde est peuplé de deux sortes de gens : ceux qui sont simplement là et s’en satisfont (comme le personnage de Nicolas Cage ou la petite amie) et ceux qui cherchent une signification. Alors que les premiers peuvent essayer d’être heureux, les seconds sont condamnés : ils errent, comme le Motorcycle Boy, ils tentent d’oublier (comme son père ou sa petite amie), ou bien ils fuient (comme sa mère), essayant de poursuivre les nuages, toujours plus rapides, toujours plus fuyants.
Dans ce drame existentiel déguisé en histoire de gangs adolescents, Rusty James doit choisir entre poursuivre ses rêves de grandeur (mais ce qui est grand rend malheureux) ou rester un être médiocre mais potentiellement heureux.
Les rumble fish sont agressifs parce qu’ils sont enfermés. Dans un espace trop étroit pour eux, ils ne peuvent même plus supporter leur propre image. Impuissant à se libérer de ce que les autres et lui-même attendent de lui, le Motorcycle Boy veut délivrer les poissons de leur reflet en les plongeant dans l’océan. Rusty James ne peut trouver le salut qu’en se libérant lui aussi. De l’image de son frère, de l’image qu’il voudrait avoir de lui-même. De cette ville qui l’étouffe. Fuir lui aussi vers l’océan. Et profiter qu’il soit moins intelligent que son frère pour oublier que tout ceci n’a pas de sens. Et tant pis pour tous ceux qui se demandent à quoi bon : il leur reste toujours la drogue, l’alcool, le désespoir et la mort.
Note : 9/10
Dark City
Un film de Alex Proyas avec Rufus Sewell, Jennifer Connelly et Kiefer Sutherland
Science-fiction – USA – 1h35 – Sorti le 20 mai 1998
Synopsis : Se réveillant sans aucun souvenir dans une chambre d’hôtel impersonnelle, John Murdoch découvre bientôt qu’il est recherché pour une série de meurtres sadiques.
Dark City crée un univers noir et glauque magnifique, une prison expressionniste dans laquelle le temps et l’espace sont des mirages. Les personnages y sont enfermés comme des rats de laboratoire, ahuris par la beauté funèbre de la ville qui les entoure.
John Murdoch se réveille, amnésique, dans la peau d’un meurtrier. Ce qui pourrait être un thriller de film noir se transforme petit à petit en conte métaphysique, à la recherche de ce qui fait la spécificité de l’humanité, l’identité et l’unicité de l’individu. Pourquoi les hommes sont-ils différents les uns des autres? Est-ce simplement la succession des souvenirs qui façonne l’être humain et sa personnalité ou bien y a-t-il quelque chose de plus profond, une sorte de principe inné, une âme?
Les expériences se succèdent, Dark City se transforme et toujours, inéluctablement, arrive minuit, l’heure de l' »harmonisation ». Dans cette ville existentielle, il n’y a pas de paradis, pas d’issue, seulement la mort. Le libre arbitre est une illusion, les hommes se débattent en vain dans une vie qu’ils n’ont pas choisie, sur un bout d’astre qui file de manière absurde à des millions de kilomètres/heure à travers le vide intersidéral.
Tous les principes de l’existence, ceux que l’on ne remet jamais en question, sont ici mis à nu. Et le seul salut, c’est le mystère de l’être humain, non pas en tant que collectivité, mais en tant que somme d’individus. L’homme peut alors rêver, s’échapper de cette double ronde des astres et des aiguilles pour lui donner un sens, une histoire, une finalité.
Pas de doute que Matrix doit énormément à Dark City, à son univers visuel pré-apocalyptique mais aussi à son propos : on y retrouve des similitudes troublantes comme l’attente messianique, le pouvoir de l’esprit sur la réalité matérielle (ici, l' »harmonisation ») ou encore le caractère factice de la réalité, manipulée par des créatures qui ont besoin de l’être humain pour exister.
Dark City est une oeuvre formidablement prenante et intelligente, la photographie est splendide, l’intrigue atteint des hauteurs philosophiques passionnantes. Dark City est un grand film.
Note du film : 9/10

