Archives de Catégorie: Critiques de cinéma
Les films et leur critique
Le Temps de l’aventure
Une banale histoire d’adultère parsemée de quelques échappées cocasses et émouvantes. L’atout numéro 1 du Temps de l’aventure : Emmanuelle Devos, qui mange l’écran. La principale souffrance du film : en dehors d’Emmanuelle Devos, rien ni personne n’arrive vraiment à exister.
Synopsis : Une journée. Un train. Deux inconnus. Des échanges de regards, le cœur qui bat. Le regarder partir, le perdre à tout jamais ou s’offrir au temps de l’aventure ? Et si la vie d’Alix basculait…
Ce qui rend Le Temps de l’aventure si particulier, c’est que Jérôme Bonnell semble sans cesse hésiter entre la solennité d’un coup de foudre et l’absurdité du quotidien. Les scènes les plus lourdes alternent avec des moments d’étrange légèreté, le burlesque chasse le drame quelques instants puis celui-ci revient, encore plus déterminé.
C’est notamment dans les parenthèses de solitude qu’Alix vit ses instants les plus fragiles. Une rencontre surréaliste avec sa sœur donne de l’air et de l’humour au récit. Un poteau ou une audition font le reste.
Mais quand Alix est avec Douglas, l’ombre du bonhomme pèse sur l’histoire, d’autant plus imposante que Gabriel Byrne parle anglais, qu’il est là pour un enterrement et qu’il a toujours le visage très fermé. Ce qui est particulièrement dommage, c’est que les deux univers du film, la romance et l’égarement, n’arrivent pas à s’interpénétrer, à l’exception notable de la séquence où Alix arrive devant l’église. Alors, la gêne et la surprise se mêlent dans un moment d’humour tendre renforcé encore par la présence embarrassante de Rodolphe.
Cette petite magie de l’instant se perd bientôt dans les formes convenues de l’aventure adultère, d’autant plus agaçante qu’il y a trop d’égoïsme (trop d’inconsistance, trop d’inconséquence) dans l’attitude d’Alix pour qu’on arrive à s’accrocher à son histoire. Tromper n’est pas un jeu.
Emmanuelle Devos est parfaite, délicate et instable, Gabriel Byrne est artificiel, trop calme, trop neutre. Le film se termine sur une ouverture qu’on imagine être un casse-tête déchirant pour chacun des protagonistes, et surtout pour Alix.
La romance du Temps de l’aventure se construit d’un bout à l’autre de motifs très ordinaires. On doit bien admettre cependant que le film est souvent juste et qu’il trouve, par moments, une savoureuse absurdité, comme si loin de l’amour, quand nous sommes abandonnés à nous-mêmes, plus rien n’avait vraiment de sens.
Note : 5/10
Le Temps de l’aventure
Un film de Jérôme Bonnell avec Emmanuelle Devos, Gabriel Byrne et Gilles Privat
Romance, Comédie dramatique – France – 1h45 – Sorti le 10 avril 2013
Les Croods
Après l’épouvantable Les 5 Légendes, DreamWorks revient en forme avec Les Croods, une aventure familiale drôle et touchante. Certes, l’inventivité n’est pas encore au rendez-vous et L’Âge de glace semble avoir beaucoup inspiré Chris Sanders et Kirk DeMicco, mais on ne boude pas notre plaisir devant ce film attachant et bien mené.
Synopsis : Lorsque la caverne où ils vivent depuis toujours est détruite, les Croods se retrouvent obligés d’entreprendre leur premier grand voyage en famille.
Les Croods est sans aucun doute le meilleur film de DreamWorks depuis Dragons, déjà réalisé par Chris Sanders. Les thématiques sont d’ailleurs les mêmes : de jeunes héros se rebellent contre la peur et les traditions pour rompre le cou aux préjugés et sauver leurs proches.
Loin, très loin de la bêtise des 5 Légendes, là où le bonheur est affaire de foi et d’illusions, Les Croods défend une vision volontariste dans laquelle la vie dépend des choix et des risques pris par chacun.
Contre un père conservateur et ultra-protecteur, Eep préfère prendre sa vie en main. Elle et Guy opposent l’intelligence à la tradition, la vie à la sécurité. Alors qu’aujourd’hui, des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue pour défendre des coutumes ancestrales contre la justice et le progrès, Les Croods rappelle que la vie se nourrit de l’évolution. Plutôt que de voir l’avenir comme une menace, Sanders et DeMicco l’envisagent comme une source d’espoir et d’aventures, de découvertes et de possibilités multiples.
A ce discours bienvenu s’ajoutent des scènes d’aventure remarquables. Ce sont les différentes courses-poursuites qui nous tiennent le plus en haleine, portées par une réalisation dynamique et un graphisme réussi. Les idées foisonnent dans cette jungle d’autrefois et l’humour est au rendez-vous.
Quelque part entre L’Âge de glace (les personnages et les péripéties se ressemblent beaucoup) et Les Pierrafeu, le film manque certes d’originalité pour pouvoir se ranger à côté des chefs d’œuvre de Pixar. Mais le divertissement est entraînant, drôle et intelligent. C’est déjà beaucoup.
Note : 6/10
Les Croods (titre original : The Croods)
Un film de Chris Sanders et Kirk DeMicco avec les voix de Nicolas Cage, Ryan Reynolds et Emma Stone
Film d’animation – USA – 1h32 – Sorti le 10 avril 2013
Macadam Cowboy
Alors que Dustin Hoffman réalise son premier film (Quartet), revenons à l’une des œuvres majeures qui marqua sa brillante carrière d’acteur. Macadam Cowboy fut le premier film classé X à obtenir l’Oscar du meilleur film. Dans cet anti-western, Joe Buck va vers l’est pour essayer de vivre grâce aux femmes. Le rêve américain perverti n’est plus alors que désillusion…
Synopsis : Joe Buck quitte le Texas pour New York, où il espère se faire entretenir par des femmes riches. A la place, il y rencontre Ratso, un petit italien chétif, boiteux et tuberculeux.
Un jeune texan naïf arrive à New York, sûr de faire fortune en tant que gigolo. Son périple se construit de déceptions et d’humiliations. Victime d’un passé douloureux, Joe Buck est d’abord d’un optimisme sans faille, avec sa gueule d’ange et son accoutrement de cow-boy, il se fait l’héritier des mythes américains : rien ne lui est impossible, le monde lui appartient.
Quand ses espoirs se confrontent à la dure réalité, ses difficiles expériences passées reviennent dans son esprit, comme pour démontrer le cycle infernal et multiforme de l’hostilité, qu’elle se développe à la campagne ou bien en ville. Ces souvenirs refoulés remontent jusqu’au spectateur sous la forme de flashbacks morcelés, nous communiquant ainsi l’ampleur du traumatisme.
Rarement la ville n’a été aussi cruelle au cinéma. Dans cette métropole indifférente et individualiste, les plus faibles ne survivent pas. Mais au bout de la marginalité, Joe Buck va gagner quelque chose de très rare dans ce monde: une amitié. La très belle musique ajoute à la mélancolie de l’ensemble et prépare un dénouement d’autant plus triste qu’il laisse flotter un léger optimisme.
John Schlesinger arrive à nous attacher à ses antihéros tout en détruisant le mythe du cow-boy américain. La séquence de fête psychédélique montre que les époques changent. La marche du temps ne se conforme à aucun idéal, elle détruit le passé et réinvente sans cesse le présent. Macadam Cowboy est à ce titre l’un des grands repères du Nouvel Hollywood : il s’affranchit des codes du cinéma classique pour s’attaquer à des sujets complexes et tabous. Quitte à livrer une histoire iconoclaste, parfaitement unique et profondément bouleversante.
Note : 8/10
Macadam Cowboy (titre original : Midnight Cowboy)
Un film de John Schlesinger avec Dustin Hoffman, Jon Voight
Comédie dramatique – USA – 1969 – 1h53
Oscars 1970 du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario adapté, Baftas 1970 du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur scénario, du meilleur montage et de la révélation de l’année (pour Jon Voight)
Quartet
Petit événement : Dustin Hoffman réalise son premier film à 75 ans. Malheureusement, Quartet est une comédie engoncée, aussi insolente que la mère-grand des contes de fée. L’entreprise est trop sage, elle manque d’audace et d’impertinence. Beaucoup de bons sentiments et finalement peu d’émotion.
Synopsis : Dans une maison de retraite pour musiciens et chanteurs d’opéra, l’arrivée de la diva Jean Horton perturbe les pensionnaires, surtout son ex-mari qu’elle n’a pas vu depuis 15 ans.
Quartet est un film sur une maison de retraite accueillant des vieux musiciens et chanteurs d’opéra, réalisé par Dustin Hoffman, 75 ans. Tout cela semble annoncer quelque chose de très policé, et malheureusement, c’est effectivement le cas.
Certes, Quartet nous dit qu’il n’y a pas d’âge pour tomber amoureux, pour pardonner, pour renaître, pour chanter, pour profiter de la vie, et pour mettre en scène son premier long métrage. Mais le feel good movie sent fort la naphtaline, non pas par son sujet guindé ou par son vénérable casting, mais par la raideur de son scénario et la mollesse de sa mise en scène.
Dustin Hoffman ne prend aucun risque, il semble faire ses gammes dans une comédie « so british » d’un classique à tomber par terre (et rester grabataire). On rit avec un dentier.
L’intrigue est souvent forcée et maladroite : les personnages changent d’avis radicalement, et trop vite. Il suffit d’une nuit à Reginald pour pardonner ce qu’il pensait impardonnable, et d’une autre nuit à Jean pour envisager ce qu’elle disait inenvisageable.
On sent les efforts d’Hoffman pour donner du souffle à son film : chaque scène dans le quotidien de Beecham House est un joyeux bordel, les dialogues fusent et l’énergie déborde, à l’opposé de l’idée qu’on se fait généralement d’une maison de retraite. Pourtant, cet enthousiasme ne paraît pas toujours naturel, et on comprend trop bien la volonté du réalisateur de donner une seconde jeunesse à ses personnages. De même, on est peu convaincu par l’acte de transmission de l’ancienne à la jeune génération, montré de façon trop illustrative.
Malgré les meilleures intentions qui soient, Quartet est trop académique, donc poussiéreux. C’est lors du générique de fin que Dustin Hoffman s’approche le plus de son objectif, quand des vieilles photos nous montrent les acteurs du film au sommet de leur gloire. Alors, l’émotion nous effleure : certes ils sont encore capables de porter une œuvre de cinéma avec talent, mais personne ne peut rien contre les ravages du temps.
Note : 3/10
Quartet
Un film de Dustin Hoffman avec Maggie Smith, Tom Courtenay, Billy Connolly, Pauline Collins, Michael Gambon et Sheridan Smith
Comédie – Royaume-Uni – 1h38 – Sorti le 3 avril 2013
La Jetée
Roman-photo, poème métaphysique, La Jetée est le film culte qui inspira Terry Gilliam pour son excellent L’Armée des 12 singes. En quelques mots et quelques images, Chris Marker raconte la destinée de l’humanité et l’existence d’un homme. Et livre une réflexion intense et très troublante sur la condition des hommes, englués dans le passage du temps.
Synopsis : Paris, après la fin de la 3ème Guerre Mondiale. La surface de la Terre est devenue inhabitable. Dans les sous-sols, les scientifiques essaient d’établir un corridor temporel pour « appeler le passé et l’avenir au secours du présent »…
La Jetée fait partie de ces rares courts métrages qui sont restés dans la postérité comme des œuvres de cinéma à part entière (on pense notamment au Chien andalou de Buñuel ou au Nuit et Brouillard de Resnais). Il s’agit d’un film très simple et follement complexe, d’un récit narratif et d’un essai expérimental.
Comme si Chris Marker avait réussi à confondre en un même objet ce qui d’habitude s’oppose. Alors, La Jetée, est-ce vraiment du cinéma, ou bien simplement de la photographie? Le film rappelle qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre l’un et l’autre, et si l’illusion du mouvement est habituellement le fait de la vitesse de projection des images fixes, elle est ici le fruit de notre imagination.
Les photos nous sont présentées une à une, très loin du fameux 24 images par seconde. On a bien le temps de voir que ce sont des photos, que rien ne bouge. Et pourtant, la voix off accompagne les images de sorte que notre esprit comble les trous, rajoute le mouvement qui manque, donne aux images la fluidité qui en ferait un film.
Le montage est habile, parfois en coupe sèche, parfois en fondus enchaînés poétiques. S’il n’y a que des fragments de réalité, c’est que La Jetée est un film sur la mémoire, et que celle-ci ne nous permet jamais d’accéder à la continuité du passé. Ce qui différencie essentiellement les souvenirs des événements tels qu’ils ont eu lieu, c’est l’écoulement du temps, que l’esprit ne sait pas recréer. Alors, à partir de photographies sensibles du passé, il imagine, il utilise sa raison pour recoller les images multiples qui forment les souvenirs.
Le film de Marker fonctionne comme la mémoire, il demande à notre esprit de travailler à partir de quelques images qui font office de souvenirs et d’un monologue qui fait office de pensée. Il nous demande de nous rappeler, et nous donne les éléments qui nous manquent pour nous approprier la vie d’un étranger.
Si l’homme du film ne fait que divaguer d’un souvenir à l’autre, il n’arrive à se superposer vraiment avec ce qu’il vit que dans une très courte séquence, magnifique de poésie, quand enfin le cinéma reprend le dessus sur l’image figée et offre au héros malheureux le temps si fragile et si précieux de l’amour.
Car c’est bien cela le sujet du film, le temps qui passe et qui ne revient pas. Alors, il reste la science-fiction, et Chris Marker nous invite à une expérience métaphysique du voyage temporel. Le passé, le présent et le futur entrent en collision dans une œuvre poétique qui parle avant tout d’amour, de mort, de guerre, et des destins enchevêtrés de l’individu et de l’humanité.
Et quand, au-delà des couloirs temporels, le passé et le futur se rejoignent enfin, quand on assiste au rendez-vous funeste programmé depuis toujours, alors le sens de la vie se réduit tragiquement à la mort. Et on est devant l’une des fins les plus déchirantes de l’histoire du cinéma, que Terry Gilliam reprendra dans son magnifique L’Armée des 12 singes.
Au-delà de cette passionnante fable post-apocalyptique et des fascinants recours du futur pour survivre (un double futur, le premier hanté par les spectres d’Auschwitz et d’Hiroshima, le second habité par des hommes qui ressemblent à des âmes), c’est donc l’absurde tragédie de la vie de chaque être humain qui nous est contée. Car comment survivre, comment aimer, comment même envisager l’avenir quand depuis très jeunes, nous sommes forcément obsédés par notre propre mort?
Note : 9/10
La Jetée
Un film de Chris Marker avec Jean Négroni, Helene Chatelain, Davos Hanich
Science-fiction – France – 28 minutes – 1962
Prix Jean-Vigo 1963

