Archives de Catégorie: Critiques de cinéma

Les films et leur critique

Flight

Depuis 2000, Robert Zemeckis n’avait livré que des films d’animation (Beowulf, Scrooge et Le Pôle Express). Alors forcément, quand le réalisateur des Retour vers le futur et de Forrest Gump revient aux images réelles, l’attente est élevée. Flight déçoit : malgré un début époustouflant et une sincérité bienvenue, le film s’enfonce souvent dans un pathétisme trop appuyé.

Synopsis : Whip, pilote de ligne, réussit un atterrissage en catastrophe miraculeux après un accident en plein ciel. L’enquête qui suit révèle qu’il avait une forte dose d’alcool dans le sang…

Flight - critiqueD’abord une scène de crash d’avion palpitante. Le début de Flight est spectaculaire et réussi. S’ensuit une longue exploration des problèmes d’alcoolisme de Whip.

Passé le moment de bravoure initial, Flight est le récit d’une prise de conscience, le portrait d’un homme qui a tout perdu à cause de l’alcool et qui ne veut pas l’admettre, parce qu’il est dépendant, parce qu’il est orgueilleux, parce qu’il est égoïste.

Le cheminement psychologique est plutôt crédible et même si on éprouve de la sympathie pour la démonstration entreprise par Robert Zemeckis, on reste très dubitatif devant une intrigue qui s’enfonce peu à peu dans le pathos, jusqu’à une double fin (le procès puis l’épilogue) décourageante de naïveté et, pour les derniers plans du film, de banalité. Les bons sentiments prennent le pas sur le suspense : Flight finit par emprunter des chemins balisés, à l’image de cette séquence très convenue dans la chambre d’hôtel.

Plus intéressant est le statut du héros américain. Zemeckis fait de Whip un véritable héros qui ne représente pourtant ni espoir, ni justice, ni idéal. Le rêve américain est empoisonné par l’individualisme, par l’égo, par la difficulté de se remettre en question. Whip est certes un pilote extraordinaire mais cela ne fait pas de lui un homme extraordinaire. Flight a des choses à dire sur l’Amérique, dommage que la voie suivie soit souvent maladroite. Le comble : mis à part au décollage, le vol manque sérieusement de turbulences.

Note : 4/10

Flight
Un film de Robert Zemeckis avec Denzel Washington, Don Cheadle, Kelly Reilly et John Goodman
Drame – USA – 2h18 – Sorti le 13 février 2013

Les Chevaux de Dieu

En ce début 2013 est sorti Zero Dark Thirty, qui traitait de la lutte anti-terroriste vue du point de vue des américains. Les Chevaux de Dieu forme un diptyque passionnant avec le film de Kathryn Bigelow. Nabil Ayouch fait le portrait tendre et violent, tour à tour bouillant et oppressant de ceux qui vivent et qui meurent de l’autre côté du miroir.

Synopsis : Yassine vit dans un bidonville au Maroc, entre une mère expansive, un père dépressif, un frère presque autiste et un autre, Hamid, petit caïd du quartier.

Les Chevaux de Dieu - critiqueLes Chevaux de Dieu suit le parcours de deux frères d’un bidonville marocain. Le film est construit en trois parties, l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte.

Les deux premiers tiers du film sont franchement enthousiasmants. La caméra bouge beaucoup, le montage est vif, la vie bouillonnante, festive et dangereuse, est saisie avec beaucoup de vérité et de fraîcheur. Jamais misérabiliste, Les Chevaux de Dieu présente des enfants qui se débrouillent dans un univers violent, agressif et ardemment vivant, très loin de nos mondes policés et sécurisés.

La répétition du même début pour commencer les deux premiers mouvements (un match de foot qui tourne au pugilat) permet de lier l’enfance à l’adolescence. L’innocence est encore là mais quelque chose bascule et prépare déjà le destin des deux frères et de leurs camarades.

La dernière partie du film parle d’engagement extrémiste et de martyrs. Cela devrait être une surprise, l’avenir inattendu de gamins qui tournent mal, mais le film fait le choix très discutable de nous annoncer le programme dès le générique de début, par le biais d’un dialogue qui n’interviendra que dans les dernières minutes de l’histoire.

Nabil Ayouch a sans doute voulu prévenir immédiatement le spectateur du véritable sujet de son film, ne pas jouer avec la tragédie pour accentuer le suspense mais ce faisant, il fige dès le départ les trajectoires des personnages, et le spectateur, averti trop tôt, analyse chaque événement comme une raison possible. Il se demande à chaque instant comment ces vies vont basculer au lieu de se laisser porter par deux premiers tiers de film très réussis et sans aucun rapport immédiat avec l’islamisme.

La dernière partie de l’intrigue est en effet plus didactique mais elle pose un regard franc et lucide sur la récupération, par les terroristes, de la misère morale de jeunes abandonnés à eux-mêmes. Comme La Désintégration, sorti l’année dernière, Les Chevaux de Dieu donne corps au mal-être qui peut conduire certains hommes aux pires des choix. L’argumentaire et la force de persuasion des leaders extrémistes sont décrits avec beaucoup de justesse et d’intelligence. La mécanique de la haine repose ici sur des relations et des manipulations affectives complexes et profondément humaines.

Certes, on reste un peu sceptique face à un événement extraordinaire qui aide bien le scénario à plonger ses personnages dans le désarroi nécessaire à la dévotion. Autre petit bémol : à partir du troisième acte, le film prend légèrement des airs de démonstration et suit son plan, d’autant plus fidèlement qu’il l’avait annoncé dans les premières secondes du récit.

Mais si Les Chevaux de Dieu donne alors l’impression d’exécuter un programme étouffant et inéluctable, difficile de le lui reprocher tant c’est justement le propre des réseaux terroristes de mettre en place ce genre de programme.

L’austérité de la vie chez les fous de Dieu s’oppose alors au formidable foisonnement qui portait le film jusque là. Avant de rentrer dans le rang de l’extrémisme, Les Chevaux de Dieu dépeint de beaux personnages secondaires (la bande d’amis, la famille de Hamid et Yassine, le garagiste). Le film arrive aussi à trouver la grâce dans quelques séquences formidables (deux amis maîtres du monde sur une moto empruntée, les courses-poursuites après les matchs de foot ou, dans une veine plus tragique, un enfant victime d’un gros traumatisme devant son ami impuissant) et propose deux relations tendres et intenses, l’une entre deux frères, l’autre entre deux amis. C’est l’évolution de ce petit microcosme qui donne au film sa puissance et sa densité.

On s’attache beaucoup à Hamid et Yassine, deux personnages dessinés en profondeur et en nuances. Le film a l’intelligence de ne pas donner d’explication simple ou linéaire. Un tas de petits glissements, de petites misères affectives, de frustrations et de rêves déchus guident les destins imbriqués de ces enfants qui s’aiment, qui se craignent, qui se jalousent et qui s’admirent. Parfois le conte se fait lumineux et peu à peu, l’obscurité prend le dessus.

Note : 7/10

Les Chevaux de Dieu
Un film de Nabil Ayouch avec Abdelhakim Rachid, Abdelilah Rachid et Hamza Souideq
Drame – Maroc, France, Belgique – 1h55 – Sorti le 20 février 2013

7 psychopathes

Après Bons baisers de Bruges, Colin Farrell rempile avec Martin McDonagh pour son second film. Le réalisateur irlandais essaie bien de livrer une nouvelle fois un récit fou, explosif et surprenant. Malheureusement, la magie ne réopère pas et 7 psychopathes manque cruellement de sens et de poésie.

Synopsis : Marty est un scénariste en panne d’inspiration pour son nouveau projet, intitulé 7 Psychopathes. Son ami Billy tente de l’aider en lui faisant rencontrer des vrais psychopathes.

7 psychopathes - critiqueDifficile de faire un second film quand on s’appelle Martin McDonagh et que notre premier long métrage, Bons Baisers de Bruges, était un chef d’oeuvre. Le réalisateur britannique essaie de reprendre les ficelles du succès : un thriller étonnant, une intrigue qui nous emmène là où on ne l’attend pas, des personnages dingos et attachants et une bonne dose d’action dynamitée.

Pourtant, 7 psychopathes peine à trouver sa cohérence. Les réactions des personnages sont erratiques jusqu’à les rendre parfois un peu inconsistants. La mise en abyme est une idée réjouissante mais ici elle est mal tenue et assez maladroite. Adaptation, de Spike Jonze, arrivait à mélanger les aventures d’un scénariste à l’histoire qu’il essayait d’écrire avec beaucoup plus de finesse et de pertinence.

Quant à l’intrigue, elle explose en vol au point d’aboutir à une dernière séquence dans le désert franchement longue et sans crédibilité. Comme tout peut dorénavant arriver, plus rien n’a vraiment d’intérêt.

Pourtant, il y a de la matière dans ces 7 psychopathes. Des petites histoires intrigantes (le segment de Tom Waits ou la vengeance de Christopher Walken notamment, deux fables un peu redondantes), des séquences mi-amusantes mi-inquiétantes (la première apparition du vietnamien et de la prostituée, la confrontation entre Charlie le psychopathe et la femme de Hans dans une chambre d’hôpital) et des personnages plutôt réussis (surtout Billy, l’ami de Marty, une vraie ordure au grand coeur, un vrai ami psychopathe, dont on a du mal pendant tout le film à savoir si on l’aime bien ou si on le condamne).

Malheureusement, tous ces éléments sont mélangés dans un pot-pourri superficiel. Les discours (la nécessité de la violence ou la suprématie de la paix) se désintègrent d’eux-mêmes, ne trouvant pas d’écho (ou trouvant trop d’échos) dans un scénario brouillon et mal maîtrisé. Martin McDonagh avait plein d’idées, sa mise en scène est pêchue et attachante, mais à trop vouloir, à trop lorgner vers Tarantino et les Frères Coen, à trop poser, il perd le fil. A croire que le film s’inspire d’une histoire vraie : le réalisateur ne savait visiblement pas très bien quoi faire de ses 7 psychopathes.

Note : 4/10

7 psychopathes (titre original : Seven Psychopaths)
Un film de Martin McDonagh avec Colin Farrell, Woody Harrelson, Abbie Cornish, Christopher Walken, Sam Rockwell, Olga Kurylenko, Gabourey Sidibe, Zeljko Ivanek et Tom Waits
Thriller, Comédie – Royaume-Uni – 1h50 – Sorti le 30 janvier 2013

Dans la brume

Trois êtres face à leur conscience, isolés dans une forêt durant la seconde guerre mondiale. Dans la brume est le terrible portrait d’hommes livrés à des choix éthiques cruciaux. Malheureusement, le récit traîne la patte, la caméra s’attarde pesamment, voulant saisir une vérité qu’elle finit par diluer dans l’ennui.

Synopsis : La seconde guerre mondiale. Deux résistants. Un homme à abattre, accusé à tort de collaboration. Comment faire un choix moral dans des circonstances où la morale n’existe plus ?

Dans la brume - critiqueTrois hommes et trois manières absolument différentes de se comporter face à des conditions extrêmes, en l’occurrence la Seconde Guerre Mondiale et l’invasion allemande. Trois hommes du même camp, trois résistants, et pourtant il n’y a rien en commun dans la manière qu’ils ont de se sortir des dilemmes éthiques qui se posent à eux.

Le début du film les rassemble. L’un est un traître potentiel, les deux autres sont venus pour le lui faire payer. Tandis que les choses vont prendre une tournure inattendue, chacun se penche sur son passé, sur son attitude face aux allemands. Trois flashbacks trouent le récit, chacun caractérisant l’un des personnages. C’est dans ces situations en dehors de la vie que chaque homme trouve sa vérité. Le film explore, pour ces trois hommes, leur part d’ombre et leur part de lumière.

Entre le courage téméraire du premier, la lâcheté du second et l’apathie du troisième, le film pose des questions éthiques épineuses. D’abord il y a la lutte, la rébellion, la conscience du monde, l’engagement, guidés par des principes durs et douloureux. Burov, personnage magnifique, porté par ses convictions et le courage de les défendre. Le pistolet pointé vers sa victime, il hésite. Une seconde de trop. Un doute persiste. Et peut-on si facilement enlever une vie?

Ensuite, il y a la peur. Cette douleur viscérale, planquée là dans le ventre. L’instinct de survie plus fort que tout. L’instinct de soi. Y a-t-il plus important que soi, que sa vie à soi? Et s’il n’y a que soi, n’y a-t-il pas le risque énorme qu’il n’y ait rien d’autre? Voitik a-t-il même la faculté de comprendre les idées et les idéaux? Est-il capable de voir qu’il peut y avoir plus important que soi, plus important que la situation, des absolus essentiels, en un mot une morale?

Et puis il y a l’intégrité. Une intégrité molle, neutre. Un lieu indécis entre sagesse et résignation. Comment juger Sushenya, cet homme qui subit sans rien dire les erreurs des autres, n’ayant peut-être pas le courage lui-même d’avoir fait des erreurs? Sauve-t-il ses compagnons pour eux ou pour lui-même? La question se pose, même si on a bien du mal à lui reprocher quoi que ce soit. Il y a un fin mélange d’altruisme et d’égoïsme dans son attitude. Il est un homme de confiance, un homme rare. Le film ne montre pas assez pour juger de son éventuelle passivité.

Mais Sushenya ne vit pas que pour lui-même. Il a besoin d’être réhabilité. Son seul espoir, ce sont ses deux compagnons qu’il essaie tour à tour de convaincre. Quand ce n’est plus possible, quand plus rien ni personne ne peut le justifier, alors l’espoir s’en va. Le film peut se terminer en un très beau plan recouvert peu à peu par la brume. Le comportement moral définit l’humanité de chacun.

Dommage qu’avec un sujet si dense, porté par l’inquiétant systématisme de sa démonstration, Dans la brume soit si ennuyeux, la faute à un rythme d’une lenteur assommante. Les personnages marchent lentement, parlent lentement, il semble même qu’ils pensent lentement. Pourquoi Sergei Loznitsa ralentit-il la vie jusqu’à la réduire à une interminable mécanique? Il n’y a pas plus de vérité à prolonger chaque plan artificiellement, à étirer sans mesure chaque séquence, chaque regard, chaque hésitation, il n’y a que plus d’ennui.

Jusqu’à diluer l’intérêt d’une histoire passionnante. Le film pourrait être deux fois moins long sans qu’on ne perde aucun plan, aucun dialogue, aucune scène, aucun dilemme. En 2h10, Dans la brume est un petit calvaire, et non le grand film qu’il pourrait être.

Note : 4/10

Dans la brume (titre original : V Tumane)
Un film de Sergei Loznitsa avec Vladimir Svirskiy, Vladislav Abashin, Sergeï Kolesov
Drame – Biélorussie, Allemagne, Pays-Bas, Russie, Lettonie – 2h10 – Sorti le 30 janvier 2013
Prix Fipresci de la critique internationale pour la compétition officielle du Festival de Cannes 2012

Happiness Therapy

Nomination à l’Oscar pour Winter’s Bone, succès populaire pour Hunger Games et maintenant l’Oscar : la carrière de Jennifer Lawrence est fulgurante. Entre Les Rois du désert, I love Huckabees et Fighter, David O. Russell est un cinéaste irrégulier et difficile à saisir. Son dernier film est une romance fraîche qui tombe malheureusement peu à peu dans les clichés du genre.

Synopsis : Pat était interné suite à une rupture douloureuse. A sa sortie, il rencontre Tiffany, une étrange et jolie jeune femme qui veut bien l’aider à reconquérir sa femme s’il l’aide lui aussi…

Happiness Therapy - critiqueAprès l’excellent Fighter, David O. Russell revient à un sujet plus léger et s’intéresse à des personnages excentriques et paumés, rappelant en cela son I love Huckabees, film qui était à la fois ambitieux, original, déséquilibré et bien raté.

Happiness Therapy est un peu moins ambitieux, un peu moins original, un peu moins déséquilibré et bien moins raté. Le film reste un peu bancal mais le scénario est assez tenu, resserré autour de la romance entre Jennifer Lawrence et Bradley Cooper pour que cette instabilité permette à la vie de foisonner sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble. Mieux, les fragilités de l’histoire rappellent celles des personnages et font de Happiness Therapy une comédie pertinente sur les folies et obsessions qui se cachent en chaque homme et qui donnent sa saveur à l’existence.

Si Pat et Tiffany ont besoin d’une thérapie, ce serait aussi le cas de tous les membres de la famille de Pat, de son couple d’amis, même de son psychologue. Ce serait aussi le cas de chacun de nous. Pat et Tiffany ne sont pas fous, il ont des personnalités expressives, un peu démesurées. Loin des comportements formatés que la société attend de chacun, ils vivent leurs émotions et leurs blessures sans carapace et sans protection. Ils sont à la fois plus vulnérables et plus réceptifs. Plus malheureux quand ils sont tristes, et beaucoup plus heureux quand ils arrivent à apprivoiser un petit bout du monde.

Dommage alors que le film finisse par rentrer dans le rang, par replonger tête la première dans les figures imposées de la romance et de la comédie familiale. Derrière l’extravagance du récit initial se cachait la banalité de bons sentiments convenus. La folie amoureuse n’est en fait qu’un mensonge. Pat confond l’inconscience romantique avec une vulgaire trahison.

La romance était en fait une manipulation et personne ne s’en indigne. Dans Happiness Therapy, le seul but recherché est le bonheur, quitte à se débarrasser des livres mélancoliques, quitte à jeter la poésie par la fenêtre, quitte à occulter la vérité. Être heureux à tout prix. Dommage que le film aboutisse à un bonheur factice et stéréotypé.

Note : 4/10

Happiness Therapy (titre original : Silver Linings Playbook)
Un film de David O. Russell avec Bradley Cooper, Jennifer Lawrence, Robert De Niro, Jacki Weaver et Chris Tucker
Romance, Comédie dramatique – USA – 2h02 – Sorti le 30 janvier 2013
Oscar 2013 de la meilleure actrice (Jennifer Lawrence), Bafta 2013 du meilleur scénario adapté