Archives Mensuelles: juin 2013
Gatsby le Magnifique – critique cannoise
Suite du tour d’horizon de Cannes 2013 avec le film d’ouverture du Festival, présenté hors compétition. Le réalisateur de Moulin Rouge s’empare du célèbre roman de Fitzgerald avec l’exubérance festive qu’on lui connaît. S’il arrive à saisir les moeurs étourdissantes de la société new-yorkaise des années 20, les profondeurs délicates du roman lui glissent entre les doigts.
Synopsis : Printemps 1922. Nick Carraway s’installe à New York et se retrouve au cœur du monde fascinant des milliardaires, de leurs illusions, de leurs amours et de leurs mensonges.
Difficile de ne pas faire le parallèle entre le personnage de Francis Scott Fitzgerald et Baz Luhrmann, tant le cinéma de ce dernier est faste et clinquant, tout entier tendu vers l’objectif de nous en jeter plein les yeux, de nous séduire jusqu’au vertige, de nous imposer son luxe comme la preuve irréfutable de sa qualité.
Le talent de prestidigitateur du réalisateur australien est intact, la caméra nous déboussole et nous excite, grâce au support d’une bande originale anachronique très pertinente (la démesure hip-hop comme réponse moderne au tourbillon jazz des années 20), grâce à la matière du formidable roman de Fitzgerald.
Pourtant, tel Gatsby dans sa grande maison vide une fois la fête terminée, le spectateur a bien du mal à garder quelque chose d’autre du film que le souvenir d’un moment de folie tapageuse. La profonde mélancolie du roman reste lointaine, comme cette lumière verte inaccessible. D’abord maître du divertissement, Baz Luhrmann n’arrive à gratter que la surface chic du mélodrame.
Si Carey Mulligan, Elizabeth Debicki et surtout Leonardo DiCaprio sont très bien, on est beaucoup moins convaincus par Joel Edgerton, qui campe un Tom Buchanan trop rustre, presque ridicule, enlevant beaucoup à l’épaisseur du personnage du roman. Surtout, Tobey Maguire fait un bien mauvais Nick Carraway. Avec son incessant sourire en coin, ce Nick-là parait toujours un peu amusé par la tournure des événements. Alors, la terrible tragédie de Fitzgerald flirte sans cesse avec la farce grossière. Difficile dans ces conditions de s’émouvoir vraiment pour l’histoire d’amour de Gatsby et de Daisy.
D’autant plus que le récit cède à certaines facilités qui l’affaiblissent. Ainsi un raccourci très malheureux donne à Tom la responsabilité presque complète du drame final, achevant ainsi le portrait sans nuance du personnage. Le jeu sur les téléphones à la fin du film introduit de nombreux contre-sens malvenus au profit d’un très relatif suspense narratif. Enfin, et c’est peut-être le pire, Baz Luhrmann a toutes les peines du monde à faire monter le suspense autour du personnage de Gatsby, à le rendre aussi mystérieux et insaisissable qu’il ne l’est pendant les deux premiers tiers du roman.

La question essentielle n’est donc pas résolue : comment traduire les mots sublimes de Francis Scott Fitzgerald à l’image? Comment leur trouver un équivalent cinématographique? Luhrmann n’arrive à traiter qu’une partie de la substance du livre, les excès exubérants d’une fête qui jamais ne s’arrête, même pas le temps de pleurer les victimes qu’elle laisse sur le bord de la route.
Pour le reste, le cinéaste essaie tout simplement de réutiliser les mots de l’écrivain, mais ceux-ci, aussi puissants soient-ils, se perdent dans le fatras aguichant de la mise en scène.
Le film est donc au final plutôt superficiel et distant, mais plus fidèle qu’il n’y parait; comme le personnage titre il mise tout sur le spectaculaire, espérant ainsi nous aveugler et nous conquérir. Après avoir lu le roman de Fitzgerald, comment pourrait-on le reprocher à Baz le Magnifique?
Note : 5/10
Gatsby le Magnifique (titre original : The Great Gatsby)
Un film de Baz Luhrmann avec Leonardo DiCaprio, Tobey Maguire, Carey Mulligan, Isla Fisher, Elizabeth Debicki, Jason Clarke, Joel Edgerton et Adelaide Clemens
Drame, Romance – Australie, USA – 2h22 – Sorti le 15 mai 2013
Ma vie avec Liberace – critique cannoise
Suite du tour d’horizon du Festival de Cannes 2013. Le dernier film de Soderbergh, réalisateur révélé sur la croisette en 1989 avec la Palme d’or de Sexe, Mensonges et Vidéo, est un biopic assez classique qui raconte l’histoire d’amour très déséquilibrée entre le phénomène Liberace et le jeune Scott Thorson. Les acteurs sont convaincants mais le film manque d’ampleur.
Synopsis : Liberace, pianiste virtuose et exubérant, star des plateaux télé, aimait la démesure. En 1977, malgré la différence d’âge et de milieu social, il entame une liaison avec le jeune Scott.
Soderbergh enchaîne les films à un rythme qui donne le tournis, annonçant régulièrement sa retraite alors que Ma vie avec Liberace est son 5ème film à sortir en un an et demi.
Les héros de ses derniers films sont toujours aux prises avec un phénomène qui les dépasse, qu’il soit naturel (un virus dans Contagion, l’effet de médicaments dans Effets secondaires) ou créé par l’homme (une machination, encore dans Effets secondaires, les services secrets dans Piégée ou la gloire dans Magic Mike).
Ici, Scott entre dans le monde très fermé d’un artiste richissime, Liberace, un homme ultra-possessif qui aime tout contrôler, tout diriger, modifier les choses et les êtres pour qu’ils soient le plus fidèle possible à son image. Liberace transforme tout ce qui l’entoure en une émanation de lui-même, et Scott va devoir peu à peu se plier aux désirs de son employeur/mentor, progressivement piégé, contaminé, terrassé par les effets secondaires d’un amour en forme d’égocentrisme dévastateur.
Mais Scott nous fait surtout penser à Mike le stripteaseur, embarqué dans un rêve impossible de réussite et de reconnaissance, pensant pouvoir garder le contrôle, croyant être maître de la situation et se rendant compte peu à peu que les rênes lui échappent, qu’il n’est qu’un pion dans un échiquier qui existait avant lui, qui existera après lui, qui n’a pas besoin de lui pour perdurer.
Décidément obsédé depuis 2 ans par la perte de contrôle, Soderbergh traite pour la première fois ce thème sous l’angle de l’histoire d’amour. A quel point l’amour de l’autre se nourrit-il et se détruit-il de l’amour de soi? Aimer n’est-ce pas aussi se reconnaître dans l’être aimé, n’est-ce pas aussi voir l’être aimé en soi? N’est-ce pas brouiller ce rapport à l’autre et à soi en une même interrogation identitaire?
Scott aime-t-il Liberace pour lui-même ou pour tout ce qu’il est capable de lui apporter? L’histoire est certes un peu simple et linéaire, mais elle pose des questions vertigineuses sur les motivations des personnages, sur leur part de sincérité et de manipulation.
Steven Soderbergh ne trouve toujours pas la recette pour nous enthousiasmer vraiment, mais il livre un nouveau film honnête et intéressant. Il ne manquerait qu’un zeste d’originalité et d’émotion pour que la performance remarquable de Michael Douglas soit plus qu’une simple performance.
En l’état, l’histoire d’amour homosexuelle de Soderbergh est vite éclipsée par le chef d’œuvre du Festival de Cannes, le dernier film d’Abdellatif Kechiche.
Note : 5/10
Ma vie avec Liberace (titre original : Behind the Candelabra)
Un film de Steven Soderbergh avec Michael Douglas, Matt Damon et Dan Aykroyd
Drame, Biopic – USA – 1h58 – Sortie le 18 septembre 2013
La Grande Bellezza – critique cannoise
Suite du tour d’horizon du Festival de Cannes 2013. Le film italien de la compétition est riche et ambitieux, malheureusement trop long. Les scènes de fête sont splendides, les dialogues souvent justes. Mais à force d’accumulation, La Grande Bellezza, trop gras, trop généreux, devient un peu indigeste.
Synopsis : Jep Gambardella, la soixantaine, jouit des mondanités romaines. Il est de toutes les soirées et de toutes les fêtes, son esprit fait merveille, mais un malaise monte en lui.
La séquence d’ouverture du film est à couper le souffle. Il y a autant de beauté que de vacuité dans cette débauche de corps et de musique, de cris et de joie. La caméra s’emballe, nous faisons partie de la fête, c’est à la fois grisant et vertigineux.
Paolo Sorrentino nous offre une expérience de cinéma baroque, souvent enthousiasmante, parfois un peu assommante. Quelques scènes formidables et des dialogues souvent savoureux n’empêchent pas le film de traîner en longueur.
A force d’enchaîner les tableaux surréalistes et poétiques, le réalisateur italien finit par en faire trop, semblant trouver toujours de nouveaux prétextes pour continuer son interminable galerie d’étrangetés romaines. Au risque de faire perdre au film sa cohérence, et de lui donner l’apparence d’un catalogue de situations burlesques et outrancières. Ainsi, quand Jep se retrouve face à une girafe, tout peut arriver et le sens de l’histoire semble s’évaporer.
Pourtant, très inspiré par Fellini et sa Dolce Vita, Sorrentino arrive à dresser le portrait à la fois fascinant et désenchanté de la Ville Eternelle et de ses mondanités. A la recherche d’une émotion disparue, d’une beauté qu’on poursuit mais qui toujours s’échappe. A la recherche d’une époque et de rêves révolus. Malgré ses longueurs, la Grande Bellezza séduit par ses moments de grâce. Le film aurait mérité d’être plus resserré pour vraiment nous bouleverser.
Note : 6/10
La Grande Bellezza
Un film de Paolo Sorrentino avec Toni Servillo, Carlo Verdone, Sabrina Ferilli
Comédie dramatique – Italie, France – 2h22 – Sorti le 22 mai 2013
All Is Lost – critique cannoise
Présenté hors compétition à Cannes, All Is Lost était attendu à plus d’un titre. D’abord parce qu’il s’agit du 2nd film de J.C. Chandor, après le succès de Margin Call. Ensuite parce qu’il y a un seul acteur dans le film (Robert Redford), un seul décor (l’océan) et presque aucun dialogue. Dispositif dont on admire la rigueur sans pouvoir cependant éviter de s’ennuyer à mourir.
Synopsis : Après avoir heurté un container à la dérive avec son voilier, un homme doit lutter pour survivre, seul au milieu de l’Océan Indien.
On pense forcément à Seul au monde et à L’Odyssée de Pi. Sauf que J.C. Chandor n’use d’aucun artifice : ici, le héros ne parle ni à un ballon, ni à un tigre, il est complètement isolé, sa voix ne se fait entendre que très rarement, le temps d’un juron ou d’une rapide voix-off relatant ce qu’il écrit dans son journal.
Un survival filmé de manière naturaliste, avec quelques plans intéressants, comme lorsque le bateau se retourne et que le héros grimpe au mur puis au plafond au gré des changements de gravité, ou quand il monte tout en haut du mât pour essayer de le réparer, communiquant au spectateur une sensation de vide et de vertige.
Malheureusement, tout cela ne suffit pas, et on s’ennuie ferme devant ce film qui énumère sagement tous les poncifs du genre, la tempête, les requins, les navires qui passent mais ne l’aperçoivent pas…
La performance est intrigante sur le papier, mais l’exercice de style fatigue dès les premières minutes, et il faut attendre trois quart d’heures pour que l’aventure nous réveille un peu. La seconde partie est plus facile à suivre, mais très classique. Un film soporifique.
Note : 2/10
All Is Lost
Un film de J.C. Chandor avec Robert Redford
Aventure – USA – 1h45 – Sortie le 11 décembre 2013
Le Passé – critique cannoise
Cette année, le palmarès du jury cannois, présidé par Spielberg, mit la France à l’honneur puisqu’en plus de la Palme d’or de La Vie d’Adèle, le prix d’interprétation féminine revint à Bérénice Bejo pour Le Passé. Au vu de la sélection, le film aurait sans doute mérité mieux. Asghar Farhadi nous offre un mélodrame tendu et troublant construit de doutes et de nostalgie.
Synopsis : 4 ans après leur séparation, Ahmad arrive à Paris pour divorcer avec Marie. Lors de son séjour, il découvre que Lucie, la fille de Marie, ne supporte pas son nouveau beau-père…
Asghar Farhadi est devenu célèbre avec le succès d’Une séparation. Ce sont toujours les mêmes obsessions qui construisent le dernier film du cinéaste iranien : le couple, la rupture, les responsabilités. Dans les deux films, les personnages confrontent les différents points de vue pour arriver à mieux comprendre un événement du passé aux conséquences dramatiques.
Ici, il ne s’agit pas d’une, mais de deux séparations. Ahmad vient à Paris officialiser son divorce avec Marie. Samir continue de s’occuper de sa femme dans le coma, mais il se prépare à refaire sa vie avec Marie. Pourtant, quelque chose coince. Lucie, la fille ainée de Marie, refuse catégoriquement la nouvelle liaison de sa mère.
Ahmad, comme le spectateur, essaie de démêler les malentendus entre les personnages. Son enquête l’amène à des révélations successives qui dessinent une situation particulièrement complexe aux multiples résonances éthiques.
La force du cinéma de Farhadi, c’est sans aucun doute la profondeur de ses personnages et des dilemmes moraux auxquels ils sont confrontés. Là encore, les souffrances et les espoirs de chacun transforment des gestes simples en un réseau alambiqué de choix douteux et de mauvais hasards qu’il devient très difficile de dénouer.
Le scénario révèle une cascade de responsabilités dont l’aboutissement est une tragédie. Comment vivre le présent si le passé sur lequel il se construit est une blessure inguérissable?
On peut reprocher au film la façon un peu trop mécanique avec laquelle s’enchaînent les aveux de Lucie, comme si celle-ci se souciait de distiller le suspense au fur et à mesure du récit. Par ailleurs, il est dommage que le film s’attarde sur toutes les fautes individuelles et semble oublier la plus évidente : le mensonge. Les personnages passent beaucoup de temps à se demander qui a révélé quoi, mais personne ne rappelle que donner la vérité à quelqu’un n’est pas un crime. On regrette aussi que le personnage d’Ahmad soit si extérieur à l’histoire : il semble parfois représenter le point de vue du réalisateur, permettant à l’intrigue d’avancer et aux personnages de se découvrir peu à peu.

C’est pourtant l’histoire d’amour entre Marie et lui, présentée en creux, qui nous touche le plus. Le passé qui nous fascine, plus encore que celui sur lequel se concentre le suspense narratif du film, c’est celui doucement évoqué d’une relation qui n’existe plus depuis quatre années. Pourtant, rien ne semble fermé : Marie essaie encore de prouver quelque chose à Ahmad, celui-ci essaie encore de se justifier. Léa et surtout Lucie restent attachées à celui qui fut leur beau-père.
Et Ahmad, de retour dans la maison qui fut la sienne, retrouve ses habitudes, ses émotions, son implication. Loin d’être indifférent au destin de son ancienne famille, il se bat pour arranger les choses. L’émotion du film est là, dans cette relation qui n’a plus le droit de cité. Alors que les personnages luttent pour une autre histoire d’amour, c’est celle d’Ahmad et de Marie qui envahit le récit, comme un arrière-plan puissant et indélébile. Le spectateur voudrait que le passé puisse revivre, qu’Ahmad et Marie puissent se retrouver plutôt que de partager leurs regrets et leur amertume.
Et puis il y a un autre passé prêt à ressurgir, celui qu’évoque un dernier plan assez improbable mais très romanesque. Car sous ses airs de thriller moral, le dernier film d’Asghar Farhadi interroge surtout le caractère éphémère des rapports humains. Une question terrible et fondamentale semble traverser l’histoire qui nous est contée : comment laisser au passé les êtres que nous avons aimés et pour lesquels nous avons vécu?
Note : 7/10
Le Passé
Un film d’Asghar Farhadi avec Bérénice Bejo, Tahar Rahim, Ali Mosaffa et Pauline Burlet
Drame – France – 2h10 – Sorti le 17 mai 2013
Prix d’interprétation féminine pour Bénénice Bejo et Prix du Jury Œcuménique au Festival de Cannes 2013

