Archives du blog

Le Passé – critique cannoise

Cette année, le palmarès du jury cannois, présidé par Spielberg, mit la France à l’honneur puisqu’en plus de la Palme d’or de La Vie d’Adèle, le prix d’interprétation féminine revint à Bérénice Bejo pour Le Passé. Au vu de la sélection, le film aurait sans doute mérité mieux. Asghar Farhadi nous offre un mélodrame tendu et troublant construit de doutes et de nostalgie.

Synopsis : 4 ans après leur séparation, Ahmad arrive à Paris pour divorcer avec Marie. Lors de son séjour, il découvre que Lucie, la fille de Marie, ne supporte pas son nouveau beau-père…

Le Passé - critique cannoiseAsghar Farhadi est devenu célèbre avec le succès d’Une séparation. Ce sont toujours les mêmes obsessions qui construisent le dernier film du cinéaste iranien : le couple, la rupture, les responsabilités. Dans les deux films, les personnages confrontent les différents points de vue pour arriver à mieux comprendre un événement du passé aux conséquences dramatiques.

Ici, il ne s’agit pas d’une, mais de deux séparations. Ahmad vient à Paris officialiser son divorce avec Marie. Samir continue de s’occuper de sa femme dans le coma, mais il se prépare à refaire sa vie avec Marie. Pourtant, quelque chose coince. Lucie, la fille ainée de Marie, refuse catégoriquement la nouvelle liaison de sa mère.

Ahmad, comme le spectateur, essaie de démêler les malentendus entre les personnages. Son enquête l’amène à des révélations successives qui dessinent une situation particulièrement complexe aux multiples résonances éthiques.

La force du cinéma de Farhadi, c’est sans aucun doute la profondeur de ses personnages et des dilemmes moraux auxquels ils sont confrontés. Là encore, les souffrances et les espoirs de chacun transforment des gestes simples en un réseau alambiqué de choix douteux et de mauvais hasards qu’il devient très difficile de dénouer.

Le scénario révèle une cascade de responsabilités dont l’aboutissement est une tragédie. Comment vivre le présent si le passé sur lequel il se construit est une blessure inguérissable?

On peut reprocher au film la façon un peu trop mécanique avec laquelle s’enchaînent les aveux de Lucie, comme si celle-ci se souciait de distiller le suspense au fur et à mesure du récit. Par ailleurs, il est dommage que le film s’attarde sur toutes les fautes individuelles et semble oublier la plus évidente : le mensonge. Les personnages passent beaucoup de temps à se demander qui a révélé quoi, mais personne ne rappelle que donner la vérité à quelqu’un n’est pas un crime. On regrette aussi que le personnage d’Ahmad soit si extérieur à l’histoire : il semble parfois représenter le point de vue du réalisateur, permettant à l’intrigue d’avancer et aux personnages de se découvrir peu à peu.

La profondeur de ses personnages et des dilemmes moraux auxquels ils sont confrontés.

C’est pourtant l’histoire d’amour entre Marie et lui, présentée en creux, qui nous touche le plus. Le passé qui nous fascine, plus encore que celui sur lequel se concentre le suspense narratif du film, c’est celui doucement évoqué d’une relation qui n’existe plus depuis quatre années. Pourtant, rien ne semble fermé : Marie essaie encore de prouver quelque chose à Ahmad, celui-ci essaie encore de se justifier. Léa et surtout Lucie restent attachées à celui qui fut leur beau-père.

Et Ahmad, de retour dans la maison qui fut la sienne, retrouve ses habitudes, ses émotions, son implication. Loin d’être indifférent au destin de son ancienne famille, il se bat pour arranger les choses. L’émotion du film est là, dans cette relation qui n’a plus le droit de cité. Alors que les personnages luttent pour une autre histoire d’amour, c’est celle d’Ahmad et de Marie qui envahit le récit, comme un arrière-plan puissant et indélébile. Le spectateur voudrait que le passé puisse revivre, qu’Ahmad et Marie puissent se retrouver plutôt que de partager leurs regrets et leur amertume.

Et puis il y a un autre passé prêt à ressurgir, celui qu’évoque un dernier plan assez improbable mais très romanesque. Car sous ses airs de thriller moral, le dernier film d’Asghar Farhadi interroge surtout le caractère éphémère des rapports humains. Une question terrible et fondamentale semble traverser l’histoire qui nous est contée : comment laisser au passé les êtres que nous avons aimés et pour lesquels nous avons vécu?

Note : 7/10

Le Passé
Un film d’Asghar Farhadi avec Bérénice Bejo, Tahar Rahim, Ali Mosaffa et Pauline Burlet
Drame – France – 2h10 – Sorti le 17 mai 2013
Prix d’interprétation féminine pour Bénénice Bejo et Prix du Jury Œcuménique au Festival de Cannes 2013

Publicités

The Artist

The Artist est la pari fou de Michel Hazanavicius de faire, 80 ans après la disparition du cinéma muet, un film sans parole pour le grand public. Le résultat est une réussite indubitable. Au-delà de l’exercice de style, le réalisateur nous prouve qu’il est encore possible de rêver avec des ingrédients simples, à défaut d’arriver à démontrer que le muet a encore de l’avenir.

Synopsis : Hollywood 1927. George Valentin est une vedette du cinéma muet à qui tout sourit. L’arrivée des films parlants va le faire sombrer dans l’oubli. Peppy Miller, jeune figurante, va quant à elle être propulsée au firmament des stars.

The Artist - critiqueMichel Hazanavicius a construit sa carrière de cinéaste sur le pastiche cinéphile, depuis le montage bricolé de La Classe Américaine jusqu’aux comédies à gros budget que sont les deux OSS 117. Pas étonnant alors que ce soit lui qui tente le pari fou de faire un film muet d’aujourd’hui avec les codes du cinéma des années 20. Dans les aventures de Hubert Bonisseur de la Bath, l’hommage aux années 50-60 est amusé, proche de la parodie. Ici, il ne s’agit jamais de rire du cinéma muet : au contraire, c’est avec tendresse et nostalgie que le réalisateur évoque cet art tombé en désuétude presque du jour au lendemain, quand Le Chanteur de jazz sortit sur les écrans. Deux ans plus tard, les films muets avaient quasiment disparu.

Pour évoquer ce premier âge du cinéma, Hazanavicius choisit d’en faire le sujet même de son film : comme dans Chantons sous la pluie, largement cité, Hollywood est brutalement secoué par l’arrivée de la parole sur les écrans et les stars d’hier ne seront pas forcément celles de demain. George Valentin, star du muet, risque de ne pas passer le cap, d’autant plus qu’il ne croit absolument pas à ce cinéma de cirque qu’est le parlant. Son nom n’est pas sans évoquer Rudolph Valentino, véritable icône de l’époque, oublié aussi facilement par la postérité qu’il était acclamé par des groupies hystériques au temps de sa gloire. Voilà de quoi parle le film : du passage du temps, de la lutte perpétuelle des générations, les nouveaux écrasant les anciens, ceux qui ont été jeunes, qui ont dominé le monde et qui sont devenus vieux et ont sombré dans l’oubli. On ne peut pas être et avoir été.

Et c’est dans l’univers du cinéma que le réalisateur explore cette injustice du temps. Qui de nos jours regarde encore des films muets? En tout cas, plus personne n’en fait. George Valentin, comme beaucoup de sa génération, ne croyait pas au parlant. Personne aujourd’hui ne croit plus au muet. Sauf Michel Hazanavicius qui nous rappelle 1h40 durant la magie de ce cinéma qui n’était pas en 3D, qui n’était pas en son Dolby Digital, mais qui n’empêchait pas de raconter des histoires formidables et inoubliables, ce que confirmera encore l’exposition Metropolis à la Cinémathèque française. Un cinéma qui se regardait les yeux grands ouverts, et des aventures qu’on ne pouvait pas suivre en faisant la cuisine : les dialogues qui n’existaient pas, c’était au spectateur de les imaginer. Dans The Artist, on se rappelle d’un coup le pouvoir de la suggestion : on entend parfaitement les cris, les aboiements, les coups de feu, les incendies et les claquettes.

Le réalisateur va même s’amuser follement le temps d’une séquence onirique où le personnage incorpore l’univers du muet à sa vie quotidienne et imagine alors que celle-ci est envahie par les bruits surmultipliés du cinéma sonore. Le procédé, aussi intelligent que malicieux, nous fait croire un instant que le monde est essentiellement muet et que le cinéma des années 20 arrive mieux à le saisir que celui d’aujourd’hui. Le parlant devient une hérésie, nous nous prenons à trouver le muet tout à fait normal et attendons la fin de la séquence sonore du film comme un retour à l’ordre naturel des choses. The Artist met en évidence les subtilités propres au muet (on retient notamment le panneau « bang » qui permet un merveilleux moment de suspense, d’émotion et de drôlerie), pourtant aujourd’hui abandonné au contraire du noir et blanc que de nombreux cinéastes continuent d’utiliser de temps en temps. George Valentin, dans un cauchemar de bruit, préfère largement sa vie de personnage muet. Hazanavicius ne nie pas pour autant la magie du son au cinéma, comme le démontre la dernière séquence du film, il nous rappelle simplement que les singularités d’un autre cinéma ne sont pas forcément des faiblesses.

Si Jean Dujardin et Bérénice Bejo, lumineuse, relèvent parfaitement le défi qui leur est proposé, qu’en est-il de l’histoire? Au-delà de la bluette un rien artificielle (mais fidèle aux romances simples qui firent le bonheur des premiers spectateurs du cinéma), les destins croisés de George Valentin et de Peppy Miller, entre gloire et déchéance, rappellent l’effrayant Boulevard du crépuscule de Billy Wilder, où il était déjà question de la chute d’une étoile devenue has been, oubliée par ses fans, ayant été incapable de garder sa place au firmament du cinéma parlant. Certes Michel Hazanavicius utilise des lieux communs bien identifiables pour nous raconter le malheur de George Valentin. Le scénario ne propose pas grand chose de bien nouveau au delà du retour au silence et du jeu avec le sonore. En tant qu’hommage, le film atteint sa limite : il utilise les codes d’antan mais échoue à donner de nouvelles perspectives au cinéma muet.

Malgré cela, la magie est indubitablement là, le pari est réussi haut la main. Et la réflexion sur le temps qui passe et qui efface les succès d’hier fait mouche, tout autant que la démonstration que le cinéma muet est un mode d’expression passionnant et qu’il permet des finesses que le parlant ne permet pas. The Artist a le mérité extraordinaire de nous donner envie de vite redécouvrir tous nos classiques du cinéma des premiers jours. Espérons que son succès s’accompagnera d’un engouement nouveau du grand public vers ces films qu’il boude depuis si longtemps.

Note : 7/10

The Artist
Un film de Michel Hazanavicius avec Jean Dujardin, Bérénice Bejo et John Goodman
Comédie dramatique – France – 1h40 – Sorti le 12 octobre 2011
Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 2011 : Jean Dujardin

%d blogueurs aiment cette page :