Archives de Catégorie: Films sortis en 2013

20 ans d’écart

David Moreau était habitué au film d’horreur, il se tourne cette fois-ci vers un genre très différent : la comédie sentimentale. 20 ans d’écart bénéficie d’un vrai savoir-faire mais de peu d’imagination. Les situations marchent bien mais ne surprennent pas. On se laisse conduire en douceur sur des rails bien connus.

Synopsis : Alice, 38 ans, veut devenir rédactrice en chef du magazine « Rebelle » mais son image de femme coincée l’en empêche. Sa rencontre avec Balthazar, 20 ans, pourrait bien être la clé…

20 ans d'écart - critique20 ans d’écart est une comédie huilée, trop huilée. La mécanique est bien connue et les surprises sont très rares. L’atout principal du film, c’est Virginie Efira qui dégage un vrai charme comique et romantique. Les personnages secondaires forment souvent des vignettes amusantes (le rédacteur en chef, le père de Balthazar, la nouvelle star de la rédaction ou encore la photographe de mode).

Au contraire, le personnage de Pierre Niney est sacrifié. Il a 20 ans et puis c’est tout, on ne saura pas grand chose de plus sur lui. Son caractère est un petit panaché des qualités qu’on doit avoir à cet âge-là et qui s’opposent à la vie rangée d’une femme de 38 ans : énergie, idéalisme, désinvolture, spontanéité et disponibilité. Balthazar ne sera pas plus caractérisé : il est l’idée de la jeunesse plutôt qu’une personne singulière.

Les situations sont le plus souvent déjà vues malgré quelques moments de fraîcheur sympathique. Le canevas est si connu que le film s’épuise en chemin, incapable de nous surprendre. Le divertissement est honnête et même parfois réussi, mais le film ne marquera pas les esprits.

Note : 3/10

20 ans d’écart
Un film de David Moreau avec Virginie Efira, Pierre Niney, Gilles Cohen et Charles Berling
Romance, Comédie – France – 1h32 – Sorti le 6 mars 2013

Au bout du conte

Quand le prince de Cendrillon devient le petit chaperon rouge… Jaoui et Bacri examinent toute l’influence des fables sur nos comportements et nos vies bien réelles. Dur de démêler le vrai du faux, les convictions fondées qui nous permettent d’avancer des croyances qui nous figent. Au bout du conte se déploie dans cette incertitude en une merveille d’humour et d’intelligence.

Synopsis : Il était une fois…. une jeune fille qui croyait au grand amour ; une femme qui rêvait d’être comédienne ; un jeune homme qui croyait en son talent ; son père qui ne croyait en rien.

Au bout du conte - critiqueLe dernier film d’Agnès Jaoui s’intéresse aux croyances, à toutes ces petites légendes qui nous influencent forcément un minimum, que l’on soit un mystique assumé ou un rationaliste affirmé. Comment en serait-il autrement? Certes il y a la religion, mais pas seulement. Tous nous sommes éduqués dans un nuage de fables et de récits merveilleux. Du Père Noël à Cendrillon, nous apprenons à croire ou à remettre en question, souvent même à croire puis à remettre en question les mêmes choses.

Les histoires nous entourent, qu’elles soient mythologiques, littéraires ou bien le simple fruit du récit d’un proche. Entre les souvenirs, les ouï-dires, les rêves et les fantasmes, il s’agit toujours de croire, d’interpréter, d’essayer de démêler le vrai du faux.

Au bout du conte repose sur 4 personnages, du plus cartésien à la plus fantasque, chacun se débattant avec son propre monde et les quelques proches qui le peuplent.

Il y a d’abord Pierre (Jean-Pierre Bacri n’innove pas vraiment mais il est comme toujours excellent, peut-être plus drôle encore que d’habitude), le pur rationnel dont la vie prend une tournure inattendue quand il se met à se soucier malgré lui de la prédiction d’une voyante. Il a beau n’y attacher aucune crédibilité, il n’arrive pas à ne pas y penser. Victime d’un conte qu’il sait faux, il sombre petit à petit et se remet en cause. Autour de lui, deux femmes qui l’ont aimé mais qui n’arrivent pas à percer la carapace.

Ensuite il y a Sandro, le fils de Pierre, qui ne croit pas… en lui. Pas vraiment misanthrope comme son père, il souffre pourtant d’une difficulté à communiquer similaire. Il se débat tout du long pour dire des choses importantes aux gens qui l’entourent (notamment les musiciens de son orchestre, sans doute les personnages les plus sincères du film), le plus souvent sans y arriver.

Marianne a voulu l’indépendance. Tout comme Pierre, elle se rend compte au cours du film qu’il n’est pas si agréable d’être seul. Elle est entourée d’un ex-mari encore amoureux et d’une petite fille victime d’une subite foi religieuse, comme l’expression d’un malaise et d’une insécurité. Marianne est aussi un personnage faible qui croit à toutes sortes de choses, sa croyance la plus encrée étant celle de sa propre incapacité à se débrouiller. Elle aussi victime d’idées fausses, elle voit son personnage perdre peu à peu en importance.

Enfin, il y a sa nièce, Laura, interprétée par une Agathe Bonitzer lunaire et magnétique. Il y a chez l’actrice une douce bizarrerie qui donne à ses personnages une singularité touchante. Laura croit à tout, ce qui revient un peu à ne croire en rien. A force de vouloir vivre dans un conte de fée, elle en brise toutes les règles et réduit le merveilleux à son bonheur égoïste. Elle est la fausse héroïne du film, l’anti-modèle, le fantasme superficiel. Son monde se compose de chimères : sa mère n’a pas d’âge, son père n’existe que par ce qu’en disent les journaux, l’homme qui la fascine est un archétype du vide et de ses beaux atours.

D’un côté du spectre (le côté Bacri), des solitaires qui peinent à créer des liens véritables avec les autres, à l’autre bout (le côté Bonitzer), des gens séduisants, très entourés, qui ne se soucient que d’eux-même et de leur image. Ce qui les intéresse, ce n’est pas ce qu’ils croient, mais ce que croient les autres. Leur système de pensée s’accorde ensuite à leurs désirs dans le seul but de renforcer leur confort égoïste.

Alors oui, la croyance irrationnelle est une absurdité et pourtant, difficile de ne pas être victime de mirages tant le monde est peuplé de mythes faciles et séduisants et tant il est aisé de prêter foi à ce qui semble combler notre ignorance. Mais la vérité réside du côté de la sincérité et des convictions réfléchies. La foi est souvent un masque pour justifier des désirs mal assumés.

Et si l’amour est aussi un fantasme, être sincère permet de lui donner corps. Au bout du conte s’en prend notamment à la fidélité sexuelle, considérée comme un mensonge rassurant. Le film renvoie dos à dos la solitude-indépendance et l’amour des contes de fée. Le couple oui, l’amour libre aussi, voici le programme défendu par Agnès Jaoui. Quant aux croyances, elles sont superficielles. Ceux qui croient essaient de se protéger en créant des cathédrales de mensonges. Pierre lui-même, le non-croyant par excellence, ne croit-il pas, à ce moment-là de sa vie, pour se protéger des autres qui l’envahissent? N’arrête-t-il pas de croire justement quand il arrive à s’ouvrir?

Au bout du conte est un film follement intelligent, une comédie remarquablement construite et pertinente, drôle et rafraichissante. Ses deux principales armes : des dialogues extrêmement bien écrits et des acteurs tous excellents. On n’a pas autant ri intelligemment au cinéma depuis longtemps.

Jaoui et Bacri sont au meilleur d’eux-mêmes. Certes leur cinéma ne se révolutionne pas mais il se précise. Et au bout du conte, ils se font les observateurs tendres et attentifs d’une humanité d’autant plus fragile qu’elle se cramponne à des mythes.

Note : 8/10

Au bout du conte
Un film d’Agnès Jaoui avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Agathe Bonitzer, Valérie Crouzet, Arthur Dupont, Dominique Valadié, Benjamin Biolay et Laurent Poitrenaux
Comédie – France – 1h52 – Sorti le 6 mars 2013

Möbius

Un an après son Oscar pour The Artist et la sortie du film Les Infidèles, Jean Dujardin revient sur nos écrans dans un rôle à contre-emploi : celui d’un agent du FSB. Le couple formé avec une Cécile de France élégante sert plutôt bien ce thriller d’espionnage cérébral. La tension et le suspense sont au rendez-vous, jusqu’à une fin malheureusement ratée.

Synopsis : Grégory, agent secret russe, surveille un homme d’affaires. Son équipe recrute Alice, une surdouée de la finance. Grégory va rompre la règle d’or et entrer en contact avec elle…

Möbius - critiqueIl est rare que le cinéma français arrive à livrer des thrillers qui tiennent la route. C’est pourtant le cas de Möbius, grâce à une intrigue travaillée et à une mise en scène qui sait aussi bien s’attarder avec sincérité sur l’histoire d’amour naissante qu’exposer rapidement et intelligemment les différentes facettes de l’affaire d’espionnage.

Le scénario est complexe et demande au spectateur d’être attentif. Eric Rochant se permet de ne pas simplifier les tenants et les aboutissants de l’histoire : le monde de la finance et celui des services secrets se mêlent en un jeu politique dans lequel l’individu et ses sentiments n’ont que peu de place.

C’est pourtant justement sur ces sentiments que le réalisateur se focalise : au risque d’être taxé de mièvrerie, le film cherche à donner à l’amour sa pleine puissance, à le montrer devenir le maître et être la cause de multiples dysfonctionnements. Alors les principes les plus cruciaux sont brouillés, les plans les mieux établis sont modifiés, les personnages deviennent inconscients et se mettent en danger.

Möbius arrive à rendre palpable la fragilité inattendue de deux êtres sans enlever d’intérêt pour les enchevêtrements d’une intrigue à suspense bien construite.

On reste plus sceptique sur la fin du film. Eric Rochant rompt alors l’équilibre qu’il avait réussi à trouver entre espionnage et délicatesse. Möbius perd en crédibilité et l’aspect glauque du dénouement désépaissit la romance et les jeux de miroir du scénario.

Note : 5/10

Möbius
Un film d’Eric Rochant avec Jean Dujardin, Cécile de France, Tim Roth et Emilie Dequenne
Thriller – France – 1h43 – Sorti le 27 février 2013

Wadjda

En Arabie Saoudite, il n’y a aucune salle de cinéma officielle. Alors quand sort le premier film saoudien, qui plus est réalisé par une femme, c’est forcément une belle histoire. Wadjda est une petite fable tendre mais très didactique sur la difficulté pour les femmes saoudiennes de s’émanciper. Le film alterne quelques jolis moments et de nombreuses scènes un peu triviales.

Synopsis : Malgré une éducation conservatrice, Wadjda est un petite fille saoudienne insoumise. Son rêve : s’acheter un vélo. Mais dans ce pays, les bicyclettes sont réservées aux hommes…

Wadjda - critiquePetit miracle en soi que ce premier film saoudien, d’autant plus qu’il est réalisé par une femme et qu’il parle justement de la condition de la femme dans ce pays. Une condition qui rend d’autant plus admirable l’existence de ce film.

Haifaa Al Mansour fait preuve de délicatesse dans son engagement : jamais son film n’est exagéré, jamais il ne s’agit de livrer un pamphlet virulent. Plutôt un témoignage subtil pour interroger et remettre en question un système dans lequel les femmes sont des êtres de second rang. Pour démontrer aussi que les femmes alimentent elles-mêmes ce système, éduquant leurs filles pour qu’elles soient, comme elles l’ont été elles-mêmes, soumises aux règles en vigueur, aux traditions et aux hommes.

A ce titre, la mère et la directrice de l’école sont les deux belles figures féminines de l’autorité à laquelle doit se soumettre Wadjda. De l’autre côté, des personnages secondaires montrent le dur chemin de l’émancipation (élèves rebelles, amie de la mère travaillant à l’hôpital). La réalisatrice saoudienne réussit incontestablement ses portraits de femmes.

Là où le film pêche, c’est par son constant souci de démonstration. Les péripéties et les dialogues servent le sujet avec trop d’évidence. Wadjda n’échappe donc pas au didactisme de son propos un peu simple. Quitte à parfois être légèrement artificiel, comme dans les disputes entre les parents de la jeune fille, rarement crédibles. On comprend très vite où va le film et certaines séquences (quand Wadjda se rajoute dans l’arbre généalogique purement masculin de son père ou quand sa mère se rend à l’hôpital pour postuler par exemple) sont très illustratives.

Les moments de grâce sont rares et le film fait son petit bonhomme de chemin honnêtement, mais sans toucher vraiment le spectateur, pariant beaucoup sur la petite bouille sympathique et frondeuse de la jeune actrice Waad Mohammed. Bien qu’on se réjouisse de la sobriété et de l’intelligence du récit, on n’est pas emballé : Wadjda est malgré tout un film un peu naïf et convenu.

Note : 4/10

Wadjda
Un film de Haifaa Al Mansour avec Waad Mohammed, Reem Abdullah et Abdullrahman Al Gohani
Drame – Arabie Saoudite, Allemagne – 1h37 – Sorti le 6 février 2013

La Demora

Après l’époustouflant La Zona (meilleur premier film à Venise 2007) et le perturbant Desierto Adentro, le très prometteur cinéaste mexicain Rodrigo Pla livre un troisième film d’une étonnante simplicité. Jamais austère, La Demora est le récit réaliste d’une lutte intérieure : écrasée entre le quotidien et le devoir, entre l’individualisme et l’amour, Maria doit choisir.

Synopsis : Maria s’occupe seule de ses trois enfants et de son père Augustin qui perd peu à peu la mémoire. Le jour où l’on refuse à Augustin son entrée en maison de retraite, Maria sombre…

La Demora - critiqueAprès deux grands films de pure fiction, deux drames terrifiants à l’ampleur dévastatrice, après avoir attaqué les politiques sécuritaires et la religion, Rodrigo Pla livre un troisième film étonnamment sobre. Après l’anticipation et la tragédie, après l’évocation d’un avenir sombre et d’un passé douloureux, le réalisateur mexicain décide d’ausculter le présent et de filmer un drame naturaliste, un quotidien misérable sans grand discours politique et sans péripétie romanesque. L’une des forces du film est d’ailleurs de ne pas décrire un monde marginal et très pauvre. Simplement une famille moyenne en lutte, et dont les difficultés paraissent peu à peu devenir insurmontables pour Maria.

Rodrigo Pla a toujours le même sens aigu du récit et du rythme : il arrive à nous passionner pour sa fable et pour le destin de ses personnages. Jamais La Demora ne paraît long ou complaisant, jamais il ne tombe dans le syndrome des films sociaux sud-américains bloqués dans une posture contemplative (on pense aux Acacias, à Ultimo Elvis et autres Jours de pêche en Patagonie). Au contraire, le film passe presque trop vite, plié en deux mouvements dont l’équilibre est savamment dosé : d’abord la détresse et la solitude de Maria, puis celles d’Agustin, deux très beaux personnages de cinéma.

Personne n’existe par lui-même, tous nous avons besoin des autres. Maria a besoin d’être aidée par la société, Agustin a besoin de sa famille pour continuer à vivre. On dit qu’on peut mesurer l’avancée d’une société à la solidarité dont elle fait preuve avec les personnes dépendantes, notamment les personnes âgées.  Quand elle pousse les individus à s’isoler et à ne plus se soucier de leurs proches, alors quelque chose ne tourne pas rond.

Si la première partie de La Demora dresse le portrait d’une situation sans bonheur et sans solution, la seconde touche quelque chose de plus fondamental sur l’être humain, la solitude existentielle et les ravages de la vieillesse. Alors une douleur discrète s’installe en nous, une tristesse aigüe pour la situation d’Agustin et pour notre condition d’être humain amené, forcément un jour, à ne plus être qu’une ombre de nous-mêmes. Encore soi, mais déjà perdu dans un monde méconnaissable, devenu confus à mesure des ans qui s’écoulent et qui brouillent notre mémoire et notre intelligence. Destin obligé pour les gens qu’on aime avant que ce ne soit le nôtre.

Dans ce brouillard psychologique, Agustin est conscient d’être un poids, conscient d’être devenu un obstacle au bien-être de ses proches. Il est conscient de ce qui lui arrive et il fait le pari de la confiance. Non pas par peur des autres, pas non plus vraiment par fierté mais parce qu’il ne veut pas griller la chance que tout s’arrange, parce qu’il ne veut pas croire que la pression est si grande qu’il n’est plus qu’un déchet qu’on abandonne au bord de la route.

Alors Rodrigo Pla filme avec pudeur et sensibilité la façon dont l’amour l’emporte sur les doutes. Il n’y a aucun romantisme, aucun pathos dans la caméra du cinéaste mexicain. Ce n’est pas simplement la culpabilité qui assaille Maria, c’est la puissance de sentiments qui avaient été recouverts par les difficultés quotidiennes et qui rejaillissent pour éclairer le drame d’une lumière inattendue.

En trois films, Rodrigo Pla explore à chaque fois combien l’individu et la communauté sont indissociables, et comment l’absence de solidarité et l’indifférence mènent au pire. Ici, aucun problème ne se résout et pourtant, l’homme retrouve son humanité, pré-requis indispensable pour avancer.

Note : 7/10

La Demora
Un film de Rodrigo Pla avec Roxana Blanco, Carlos Vallarino et Julieta Gentile
Drame – Uruguay, Mexique, France – 1h24 – Sorti le 20 février 2012