Archives de Catégorie: Critiques de cinéma
Les films et leur critique
Twilight – Chapitre 5 : Révélation 2ème partie
De très loin le meilleur film de la série depuis le premier épisode. Entre Twilight 1, qui nous présentait les personnages et les concepts sympas de l’univers, et ce dernier opus cinéma des aventures imaginées par Stephenie Meyer, il y avait le vide. Le chapitre final semble s’en amuser dans une séquence de fermeture qui réveille enfin les morts (et les spectateurs assoupis).
Synopsis : Les Volturi, se sentant menacés par la naissance (et la croissance prodigieuse) de la fille de Bella, déclarent la guerre à la famille Cullen. Celle-ci cherche du soutien de par le monde.
Après 3 épisodes remplis de vides, on s’attendait au pire. Petite surprise : le niveau est bien meilleur et se rapproche plus de celui du premier opus (et petit bonus, pas de discours réactionnaire cette fois-ci, l’amour a été consommé et l’enfant est né). Entre Fascination, qui présentait l’histoire et ses personnages, et ce dernier film, presque rien ne s’est passé, Bella et Edward ont simplement tergiversé sur leur amour et les suites à lui donner, ce qui était franchement long pour trois films de 2 heures.
Twilight aurait dont mérité d’être simplement un diptyque, ce qui rend encore plus scandaleux ce découpage du quatrième livre en deux films (dont le premier n’était finalement qu’une gigantesque bande-annonce pour le second).
Twilight – Chapitre 5 comprend trois parties bien distinctes. La première ressemble un peu aux trois films qui ont précédé : Edward et Bella se disent qu’ils s’aiment. Cependant, une petite excitation supplémentaire : Bella découvre la vie de vampire, ce qui permet quelques scènes à mi-chemin entre jouissance et mièvrerie. Le spectateur, à moitié enthousiaste, à moitié ennuyé, finit quand même par s’assoupir un peu.
Deuxième partie du film : il faut rassembler des vampires pour pouvoir répondre à la menace que représentent les Volturi. C’est un lieu commun du film d’action où les combattants sont présentés les uns à la suite des autres avec leurs aptitudes particulières. C’est très convenu et ici, c’est bien pompé sur les X-Men. Chaque vampire montre ses talents et le tout compose une galerie de super-pouvoirs. Amusant 2 minutes, mais insignifiant.
La troisième partie vient enfin réveiller le spectateur endormi depuis 7 bonnes heures de cinéma. Tout d’un coup, une scène de bataille punchy au dénouement astucieux et… oui, employons ce mot pour la première fois de la saga… inattendu. Le film présente avec force une liste d’enjeux pour finalement les détruire d’un coup de baguette magique. En se rétractant, Twilight – Chapitre 5 saccage avec un sourire en coin le potentiel dramatique de son intrigue. Finalement, dans le 5ème opus, tout comme dans les 3 précédents, il ne se passera rien. Mais cette fois, le film en a conscience et joue avec.
L’ironie est telle que ce dénouement semble se moquer de la vacuité des films précédents. Dans Twilight, il pourrait se passer un tas de choses. On imagine les scénaristes s’extasier sur un rebondissement possible, et conclure : « non finalement, on le met pas. » En nous montrant un instant tout ce que pourrait être Twilight, puis en l’effaçant, les scénaristes exposent le choix du vide. N’empêche, on a enfin vibré. Et ce fameux choix du vide, il s’agit certes d’une frustration supplémentaire, mais c’est une frustration stimulante. C’est tout le sens de la saga, dans ce qu’elle a de terriblement ennuyeux et mal foutu, mais aussi dans ce qu’elle peut avoir parfois d’excitant. Et s’il fallait finalement lui donner un nom, ce serait sans aucun doute : Twilight – Frustration.
Note : 5/10
Twilight – Chapitre 5 : Révélation 2ème partie (titre original : The Twilight Saga: Breaking Dawn – Part 2)
Un film de Bill Condon avec Kristen Stewart, Robert Pattinson et Taylor Lautner
Fantastique, Romance – USA – 1h52 – Sorti le 14 novembre 2012
Ernest et Célestine
En cette veille de Noël, parlons de ce charmant film d’animation qui devrait ravir petits et grands. Des personnages tendres, des dessins simples et élégants, une intrigue fraîche et subtile, Ernest et Célestine, très remarqué à la Quinzaine des Réalisateurs, a tout pour nous toucher au cœur. Un film politique pour les enfants, qui appelle à la remise en cause de l’ordre en place.
Synopsis : Ernest, gros ours marginal, clown et musicien, rencontre Célestine, une petite souris orpheline. Ces deux solitaires vont se soutenir et se réconforter, et ainsi bousculer l’ordre établi.
Une jolie fable enfantine, certes simple, mais qui a plus à dire que pourrait le laisser croire son statut de dessin animé pour les plus jeunes. A des kilomètres des derniers Disney qui n’ont souvent rien à raconter, Ernest et Célestine se prononce pour l’anticonformisme et la désobéissance civile.
Ernest est un musicien sans le sou, un homme « pas comme il faut », à l’opposé du vendeur de bonbons qui a tout compris à la logique commerciale du monde qu’il habite. Célestine est une enfant qui aime dessiner : elle voudrait être peintre, mais on lui réserve un avenir de dentiste, un métier utile et pragmatique. Ernest et Célestine sont des rêveurs, mais cela les marginalise. Pour être accepté, il n’existe que deux choix : être efficace ou être rentable, être productif et créer du confort ou avoir le sens des affaires et créer de l’argent.
Deux artistes solitaires qui trouvent leur alter ego dans une société ennemie qui ressemble pourtant beaucoup à la leur (jusqu’au parallèle final entre les deux systèmes judiciaires, drôlement pertinent). Le graphisme est d’un charme simple qui sait pourtant créer des univers complexes, comme la magnifique cité souris. Les idées ne manquent pas, et on retient notamment cette civilisation qui repose entièrement sur le pouvoir des dents. Celles-ci sont un outil en même temps qu’un moyen de communication : elles sont donc doublement nécessaires au progrès.
Parfois, Ernest et Célestine se fait plus naïf et contemplatif et s’adapte mieux à un public plus jeune. Mais la fin du film, drôle et épique, ravira petits et grands dans un magistral élan d’utopie et de tendresse.
Note : 7/10
Ernest et Célestine
Un film de Benjamin Renner, Vincent Patar et Stéphane Aubier avec les voix de Lambert Wilson et Pauline Brunner
Film d’animation – France – 1h19 – Sorti le 12 décembre 2012
Mention spéciale de la SACD à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2012
Les Bêtes du sud sauvage
Grand Prix du Jury à Sundance et Caméra d’or à Cannes, Les Bêtes du sud sauvage est un premier film percutant : le sujet est fort et original, alliant la singularité d’un mode de vie à des combats et des sentiments universels; la mise en scène est celle d’un film d’aventures métaphysique, partagée entre naturalisme et mysticisme.
Synopsis : Hushpuppy, 6 ans, vit dans le bayou avec son père. Brusquement, la nature devient menaçante et la santé du père se met à décliner.
Les Bêtes du sud sauvage est un conte fabuleux qui ne ressemble à rien de connu. D’abord parce qu’il décrit un monde marginal quasiment jamais vu au cinéma, une micro-société de quelques individus qui ont décidé de s’isoler dans un bayou sauvage que la civilisation technologique n’a pas encore colonisée. Dans cet univers, on vit à la dure, on mange ce qu’on chasse, ce qu’on pêche et ce qu’on cueille, on habite des maisons approximatives qu’on a construites de nos mains, on vit sans contrainte de travail ou d’horaires, dans une liberté folle qui mêle fête ininterrompue et danger permanent.
Dès les premiers plans du film, la caméra, portée à l’épaule, se met au diapason de cette liberté pour imprimer un mouvement continu à la vie de Hushpuppy. Il y a dans cette incapacité à se fixer le sentiment d’une urgence absolue, une urgence de vivre, une urgence de se battre, une urgence de partager avant qu’il ne soit trop tard. La musique grandiloquente rajoute encore de la solennité. Dans cet univers, une partie de rigolade peut bien se transformer en bataille de feux d’artifices, la colère d’une enfant peut provoquer l’incendie d’une maison, une dispute entre un père et sa fille devient un souhait de mort, et instantanément la mort peut frapper, ou être reportée. Et quand une tempête provoque une catastrophe écologique, alors les aurochs préhistoriques eux-mêmes peuvent bien renaître de leurs cendres et menacer le monde de Hushpuppy.
Les Bêtes du sud sauvage est l’histoire d’une petite fille aux prises avec Mère Nature, quand celle-ci se déchaîne et remet en cause dans un même mouvement l’intime et l’universel, l’équilibre familial et l’équilibre écologique, tout cela procédant d’une même harmonie panthéiste. Alors, la partie vaut pour le tout, l’individu et le monde sont une seule et même chose, une maladie cardiaque vaut bien un cataclysme climatique. Dans cette interdépendance généralisée qui rappelle le cinéma de Terrence Malick, Hushpuppy se bat avec les armes d’une gamine de 6 ans : un étonnement naïf face au monde, une volonté farouche de changer les choses, une force d’autant plus brute qu’elle est modelée, non pas par la société, mais par un père sauvagement têtu, enfin une puissante imagination qui lutte pour donner un sens à l’apparent désordre du monde.
Alors il s’agit de reconstruire, dans les limites du possible, un schéma familial perdu dans les limbes d’une histoire qui n’a pas eu lieu, à travers des cuisses de crocodile panées. Il s’agit de changer ce qui peut être changé, et d’accepter ce qui ne peut pas l’être. Les Bêtes du sud sauvage est l’histoire d’une petite fille qui doit admettre la maladie de son père, l’histoire simple et universelle d’une enfant qui perd son innocence.
Par delà ces enjeux profondément humains qui trouvent une résonance en chacun de nous, le film force le respect par sa description étonnante d’hommes et de femmes qui refusent la société. Si Hushpuppy est notre porte d’entrée dans cet univers (car il nous faut bien le regard d’un enfant pour redécouvrir le monde dans un contexte qui nous est tout à fait étranger), son père est un magnifique personnage, pétri d’intransigeance, un idéaliste total dont la brutalité quasi-archaïque cache mal une sensibilité à fleur de peau, un désir de vivre et d’aimer primitif, débarrassé de tous les calculs complexes du monde civilisé.

Certes, le film, par l’idéal sauvage qu’il porte en lui, peut parfois frôler l’apologie de la régression. Il n’empêche, Les Bêtes du sud sauvage montre qu’il existe encore des manières de vivre en dehors de la société dominante. Il s’agit d’un choix d’autant plus fort qu’il est brutal et dangereux. Rarement mise en image, cette vie sans code et sans repère classique nous est jetée à la gueule avec la puissance d’un miroir déformant : notre monde a encore un long chemin à parcourir pour ne pas faire de nous des esclaves consentants, esclaves des conventions, esclaves du travail, esclaves de la médecine, esclaves des préjugés, esclaves d’un mode de vie globalement uniforme et imposé.
Après Garden State et tous les films à la douce mélancolie absurde qui l’ont suivi, Sundance nous livre une nouvelle pépite, une nouvelle manière de remettre en question le monde formaté qui nous entoure, des nouveaux choix pour échapper au système, un nouveau ton, une nouvelle différence dans le paysage du cinéma indépendant américain. Et cette différence s’appelle Les Bêtes du sud sauvage.
Note : 8/10
Les Bêtes du sud sauvage (titre original : Beasts of the Southern Wild)
Un film de Benh Zeitlin avec Quvenzhané Wallis et Dwight Henry
Drame – USA – 1h32 – Sorti le 12 décembre 2012
Caméra d’or et Prix Fipresci Un certain regard au Festival de Cannes 2012, Grand Prix du jury au Festival de Sundance 2012
Tabou
Le Prix Alfred-Bauer (au Festival de Berlin), récompense un film qui « ouvre de nouvelles perspectives dans l’art cinématographique ». Peut-on dire cela de Tabou, lauréat en 2012? En tout cas, le film de Miguel Gomes joue avec les codes du cinéma jusqu’à confondre le medium et son sujet dans une interrogation métaphysique sur le temps qui passe et qu’on aimerait figer.
Synopsis : Pilar est la voisine d’une vieille dame triste et solitaire. Il est difficile d’imaginer que cette dernière vécut pourtant dans sa jeunesse une folle histoire d’amour en Afrique.
Tabou est un film singulier qui confronte deux femmes, Pilar et Aurora, deux continents, l’Europe et l’Afrique, deux temps, aujourd’hui et l’époque coloniale, deux âges, la fin de vie et la jeunesse, et surtout deux réalités, celle du présent et celle des souvenirs.
Et ce sont les souvenirs qui sortent vainqueurs pour au moins deux raisons : d’abord formellement, puisque le film prend la forme d’un cinéma du passé, en 4/3 et en noir et blanc; ensuite narrativement, puisqu’au milieu du récit Tabou abandonne Pilar et 2010 pour s’enfoncer, sans retour possible, dans les méandres de la mémoire. L’histoire qui nous occupait alors est supplantée, délaissée pour raconter plus, pour raconter mieux. La plate réalité de nos vies s’efface derrière l’exotisme d’une époque romanesque qui n’est pas tant celle du colonialisme que celle d’une jeunesse qu’on n’oublie jamais, et qui pourtant s’en va de nos vies à mesure que celles-ci avancent. Le titre choisi snobe lui aussi la première partie du film pour évoquer le cadre de la seconde.
Pourtant, sans cette première moitié, Tabou ressemblerait presque à Out of Africa. C’est bien l’histoire de Pilar, devenue la voisine d’une Aurora octogénaire, qui donne une puissance inattendue à la jeunesse de cette dernière. A une histoire d’amour exceptionnelle qui défia les conventions, la vie et le temps, répond la situation pathétique de Pilar, qui a pour seul ami un peintre médiocre et ennuyeux dont les discours au lyrisme bon marché sont une pâle copie de ce qu’a pu vivre Aurora. A la grande vie que menait cette dernière dans sa jeunesse répond le dénuement et la pauvreté de ses derniers jours, et ceux de sa voisine. A l’amitié franche et joyeuse qui liait Ventura et Mario, Mario et le mari d’Aurora, à la communauté formée par les colons en Afrique, répond l’extrême solitude de Pilar et de sa malheureuse voisine. A l’excitation de la chasse, des tournées musicales, du grand amour, des révolutions populaires et des meurtres passionnels répondent une excursion inappropriée au casino, une visite des sous-sols du Portugal et quelques séances de cinéma en solitaire. Quand Tabou commence, Pilar est fascinée par un film sur un explorateur dépressif qui a perdu l’amour de sa vie. Pour vivre quelque chose, elle est obligée de se plonger dans la fiction, dans les illusions religieuses ou dans les souvenirs d’un vieillard rencontré presque par hasard.
Ce qui rend la seconde moitié du film si particulière, c’est le travail sur le son, original et audacieux. Ainsi, les souvenirs constituent un film quasi-muet : seules quelques ambiances sonores surnagent, qu’il s’agisse de bruits de la nature ou de bruits de pas. Même ces sons s’interrompent quand le récit reprend, comme s’il s’agissait de retranscrire à l’écran l’expérience mémorielle de Ventura, qui parfois raconte son histoire sans avoir en lui d’autre son que ses propres mots, et qui parfois s’abandonne à ses souvenirs, emplis de toutes sortes de sensations extraordinaires, d’odeurs, de bruits et de chansons du passé. Aucun dialogue n’est jamais audible, seule la voix-off du récit de Ventura met des mots sur les images, les enveloppant d’une subjectivité omniprésente. Ses aventures n’ont pas la froide réalité de la première partie du film, platement calquée sur le vide de nos vies contemporaines, il s’agit d’une fiction et le travail sur le son rappelle que ces faits n’existent pas ou plus, qu’ils ne sont plus que les objets irréels d’une mémoire abîmée. La seconde partie du film se passe dans l’esprit de Ventura, ou peut-être dans celui de Pilar qui l’écoute et imagine son passé. Souvenirs réels ou souvenirs fantasmés (par celui qui raconte ou par celle qui écoute)? La part de vérité est indissociable de la part d’illusion, tout comme elle l’est dans le cinéma, qui joue lui aussi avec des artifices basiques (l’image, le son) pour nous faire croire à ce qu’il raconte.

Tabou semble donc confondre les mécanismes du cinéma et ceux de la mémoire (ou de l’imagination), démontrant par là même combien similaires sont ces deux processus qui consistent, d’un côté à s’immerger dans un univers cinématographique, et de l’autre à se rappeler (ou à rêver). Pour cette raison, Tabou est du pur cinéma en même temps qu’il réfléchit sur le sens, sur l’identité profonde, sur les racines de l’art cinématographique, sur ce qui permet au septième art de toucher si intimement le spectateur qui le reçoit.
Pour étudier, d’une part l’ennui de la vie quotidienne, et d’autre part l’exaltation de la vie fantasmée, qu’elle prenne la forme d’un souvenir, d’un récit ou d’une œuvre de cinéma, Miguel Gomes scinde son film en deux exercices narratifs bien définis : d’une part, un récit sans sujet, sans événement et sans enjeu, et d’autre part, une fable assez classique de passion amoureuse et d’aventures africaines. C’est dans le relatif manque de suspense qui en résulte que le film perd parfois son spectateur : celui-ci est forcément déçu face à une première histoire vidée de tout intérêt, et une seconde sans surprise majeure. Le miroir narratif et les enjeux formels créent pourtant un tout mystérieux et stimulant qui touche du bout des doigts la dérisoire fragilité de l’être humain. Le destin d’Aurora, raconté par la voix de Ventura, est d’autant plus tragique que le spectateur est toujours occupé à confronter cette jeune femme à la vieille dame triste et fantasque qu’il rencontrait un peu plus tôt.
Que reste-t-il au final d’un amour extraordinaire? Une larme, des souvenirs plus ou moins réels, un conte, l’imagination de Pilar qui longtemps se nourrira de ce récit et qui inventera sans doute une nouvelle histoire, de nouveaux personnages, un nouvel amour.
Que reste-t-il d’un amour vécu, passé, bientôt mort? Un simple fantasme partagé par le narrateur et son auditeur. Tabou est un fantasme de Miguel Gomes, qu’il partage avec ses spectateurs : tous imagineront leur version des faits, tous se souviendront, rêveront, réinventeront, s’ils ont réussi à passer au-dessus d’une double intrigue malheureusement un peu banale.

Tabou est un film profondément nostalgique, qui regrette de toutes ses forces que le présent efface le passé. Que les souvenirs ne soient plus que des songes. Que le cinéma ne puisse plus se faire en format carré, sans dialogue et sans couleur. Alors, il impose sa forme et son propos. Il impose la mémoire comme la seule alternative possible à la douleur du présent. Une cure à double tranchant : Aurora sera toujours là, dans ce récit qui s’achève sur sa vie qui continue, mais Aurora ne sera plus jamais là. Pendant que Ventura conte son passé (intitulé « Le Paradis »), le spectateur lui aussi se souvient, mais paradoxalement il se souvient du présent (« Le Paradis perdu »), il se souvient de la fin de l’histoire. Et il sait que la perte est définitive : Aurora et Ventura ne s’aimeront plus jamais.
Note : 6/10
Tabou (titre original : Tabu)
Un film de Miguel Gomes avec Teresa Madruga, Laura Soveral et Ana Moreira
Drame, Romance – Portugal, Allemagne, Brésil, France – 1h50 – Sorti le 5 décembre 2012
Prix Alfred-Bauer au Festival de Berlin 2012
Main dans la main
Après le succès public et critique de La Guerre est déclarée, Valérie Donzelli revient, toujours avec la complicité de Jérémie Elkaïm (acteur et scénariste), dans une romance légère et légèrement fantastique, dégagée du danger de la maladie (ici, la maladie serait plutôt un mystère pop et amusant). Le résultat se compose de trouvailles enthousiasmantes et de vides décevants.
Synopsis : Hélène, prof de danse à l’Opéra, et Joachim, jeune provincial, n’ont rien en commun. Pourtant, quand ils se rencontrent, une force étrange les unit : ils ne peuvent plus se séparer.
D’abord, une idée lumineuse. Hélène et Joachim sont collés, obligés de se suivre, les mouvements de l’un contraignant l’autre à faire de même. Ce simple point de départ ouvre un champ de possibilités sans limite.
Possibilités comiques bien sûr, mais surtout possibilités poétiques, interrogations métaphysiques et plans de cinéma séduisants. Si l’un se lève, l’autre aussi, au grand dam d’un policier dans la scène la plus drôle du film. Si l’un se gifle, l’autre aussi, dans un cadrage intime et tendre.
Les personnages se moquent aussi des limites du procédé, soulignant les incohérences inhérentes à l’œuvre de fiction. Pendant que l’un dort, l’autre se promène tranquillement. Les gestes se suivent quand cela plait à la réalisatrice, mais pour les besoins du scénario, Hélène et Joachim ont aussi le droit à leur part de liberté. « C’est n’importe quoi tout ça » souligne Joachim, à moins que ce ne soit Jérémie Elkaïm lui-même qui s’en amuse.
Un lien invisible et métaphorique unit ces deux personnages dans un film qui parle des relations fusionnelles, de ces attachements qui s’imposent à nous avec une force à laquelle on ne peut pas résister. Joachim et sa sœur sont inséparables, ils sont incapables de ne pas vivre ensemble, de ne pas se voir tous les jours. Hélène n’a qu’une amie intime, Constance, avec qui elle partage chaque instant de sa vie. Sans Constance, Hélène n’est rien. Du jour au lendemain, ces équilibres sont remis en question : le couple formé bien malgré eux par Hélène et Joachim les oblige à se dissocier de leur alter ego respectif, à vivre ensemble à l’exclusion des autres.
Main dans la main milite pour les relations fusionnelles choisies, au contraire de celles qui nous sont imposées ou qu’on s’impose nous-mêmes, au contraire de celles qu’on a choisies mais qui ne nous conviennent plus. Il faut arriver à couper le cordon. Se mettre à deux, oui, mais avec la personne de notre choix. « Ils sont ensemble car ils n’arrivent pas à se séparer » dit Constance en observant ses voisins à la fenêtre. Main dans la main montre des gens qui s’aiment et qui pourtant se séparent, d’abord par la force des choses, puis parce qu’ils le choisissent. Vivre sa vie à soi en quelque sorte. Mais si on n’arrive pas à se séparer de ceux qu’on aime, n’est-ce pas parce qu’on a besoin d’eux, parce que la vie trouve son sens dans les relations intimes qu’on arrive à créer? Les relations fortes sont-elles condamnées à être éphémères comme semble le dire le film, presque malgré lui?
Mais alors, que sont ces mains du titre? Des mains qu’on lâche, tandis que le film balaye d’un revers de la main les relations les plus originales pour finir en apologie un peu bêta du conformisme. Il en ressort une philosophie de vie assez individualiste, dans laquelle seul notre compagnon peut véritablement impacter notre existence. Les autres êtres ne comptent pas vraiment, on se construit loin d’eux, on s’épanouit sans être là dans les moments importants de leur vie, ils deviennent des cartes postales plus ou moins régulières, ou bien ils disparaissent tout simplement.
La caméra de Valérie Donzelli est toujours aussi vive et légère, la chanson Electricity d’OMD lui va comme un gant. La réalisatrice sait capter la vie, l’élan d’un instant, la gravité et la futilité mêlées dans des gestes anodins et décisifs. On retrouve aussi les défauts qu’on avait pu voir dans La Guerre est déclarée : à force d’être libre, le cinéma de Donzelli frôle un peu l’inconsistance. Il y a beaucoup d’envie certes, mais le propos est fuyant, la voix-off fait des résumés rapides, les retournements de situation sont aussi brusques qu’artificiels. Les très belles idées de scénario ou de mise en scène sont entrecoupées de moments-gadgets et de péripéties anecdotiques.
Alors que dans La Guerre est déclarée, la vitalité prenait le dessus, Main dans la main ennuie avec un dernier tiers de film poussif, une fin appuyée et pas très judicieuse et des prétextes narratifs assez malvenus : la maladie de Constance est un ressort dramatique très artificiel; la danse, si elle crée un univers qui convient parfaitement à la mise en scène de Valérie Donzelli, est sous-utilisée, comme abandonnée au milieu du récit.
Les personnages sont à l’image du film, inégaux : Hélène est une héroïne assez mal dessinée, Joachim est véritablement attachant. Quant à Constance, il s’agit d’un joli personnage inédit et inattendu, malheureusement trop vite sacrifié par le scénario.
Main dans la main fourmille d’idées et de faiblesses. C’est un film de ruptures déguisé en film de rencontre. C’est aussi un film qui donne des leçons un peu rigides et propose un modèle exigu des relations humaines, finissant par imposer sans s’en apercevoir un idéal d’une triste banalité, dans lequel tout ce qui gêne le développement personnel et celui du couple est sacrifié.
Note : 5/10
Main dans la main
Un film de Valérie Donzelli avec Valérie Lemercier, Jérémie Elkaïm, Béatrice de Staël et Valérie Donzelli
Romance, Fantastique, Comédie dramatique – France – 1h25 – Sorti le 19 décembre 2012

