Les Chevaux de Dieu
En ce début 2013 est sorti Zero Dark Thirty, qui traitait de la lutte anti-terroriste vue du point de vue des américains. Les Chevaux de Dieu forme un diptyque passionnant avec le film de Kathryn Bigelow. Nabil Ayouch fait le portrait tendre et violent, tour à tour bouillant et oppressant de ceux qui vivent et qui meurent de l’autre côté du miroir.
Synopsis : Yassine vit dans un bidonville au Maroc, entre une mère expansive, un père dépressif, un frère presque autiste et un autre, Hamid, petit caïd du quartier.
Les Chevaux de Dieu suit le parcours de deux frères d’un bidonville marocain. Le film est construit en trois parties, l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte.
Les deux premiers tiers du film sont franchement enthousiasmants. La caméra bouge beaucoup, le montage est vif, la vie bouillonnante, festive et dangereuse, est saisie avec beaucoup de vérité et de fraîcheur. Jamais misérabiliste, Les Chevaux de Dieu présente des enfants qui se débrouillent dans un univers violent, agressif et ardemment vivant, très loin de nos mondes policés et sécurisés.
La répétition du même début pour commencer les deux premiers mouvements (un match de foot qui tourne au pugilat) permet de lier l’enfance à l’adolescence. L’innocence est encore là mais quelque chose bascule et prépare déjà le destin des deux frères et de leurs camarades.
La dernière partie du film parle d’engagement extrémiste et de martyrs. Cela devrait être une surprise, l’avenir inattendu de gamins qui tournent mal, mais le film fait le choix très discutable de nous annoncer le programme dès le générique de début, par le biais d’un dialogue qui n’interviendra que dans les dernières minutes de l’histoire.
Nabil Ayouch a sans doute voulu prévenir immédiatement le spectateur du véritable sujet de son film, ne pas jouer avec la tragédie pour accentuer le suspense mais ce faisant, il fige dès le départ les trajectoires des personnages, et le spectateur, averti trop tôt, analyse chaque événement comme une raison possible. Il se demande à chaque instant comment ces vies vont basculer au lieu de se laisser porter par deux premiers tiers de film très réussis et sans aucun rapport immédiat avec l’islamisme.
La dernière partie de l’intrigue est en effet plus didactique mais elle pose un regard franc et lucide sur la récupération, par les terroristes, de la misère morale de jeunes abandonnés à eux-mêmes. Comme La Désintégration, sorti l’année dernière, Les Chevaux de Dieu donne corps au mal-être qui peut conduire certains hommes aux pires des choix. L’argumentaire et la force de persuasion des leaders extrémistes sont décrits avec beaucoup de justesse et d’intelligence. La mécanique de la haine repose ici sur des relations et des manipulations affectives complexes et profondément humaines.
Certes, on reste un peu sceptique face à un événement extraordinaire qui aide bien le scénario à plonger ses personnages dans le désarroi nécessaire à la dévotion. Autre petit bémol : à partir du troisième acte, le film prend légèrement des airs de démonstration et suit son plan, d’autant plus fidèlement qu’il l’avait annoncé dans les premières secondes du récit.
Mais si Les Chevaux de Dieu donne alors l’impression d’exécuter un programme étouffant et inéluctable, difficile de le lui reprocher tant c’est justement le propre des réseaux terroristes de mettre en place ce genre de programme.
L’austérité de la vie chez les fous de Dieu s’oppose alors au formidable foisonnement qui portait le film jusque là. Avant de rentrer dans le rang de l’extrémisme, Les Chevaux de Dieu dépeint de beaux personnages secondaires (la bande d’amis, la famille de Hamid et Yassine, le garagiste). Le film arrive aussi à trouver la grâce dans quelques séquences formidables (deux amis maîtres du monde sur une moto empruntée, les courses-poursuites après les matchs de foot ou, dans une veine plus tragique, un enfant victime d’un gros traumatisme devant son ami impuissant) et propose deux relations tendres et intenses, l’une entre deux frères, l’autre entre deux amis. C’est l’évolution de ce petit microcosme qui donne au film sa puissance et sa densité.
On s’attache beaucoup à Hamid et Yassine, deux personnages dessinés en profondeur et en nuances. Le film a l’intelligence de ne pas donner d’explication simple ou linéaire. Un tas de petits glissements, de petites misères affectives, de frustrations et de rêves déchus guident les destins imbriqués de ces enfants qui s’aiment, qui se craignent, qui se jalousent et qui s’admirent. Parfois le conte se fait lumineux et peu à peu, l’obscurité prend le dessus.
Note : 7/10
Les Chevaux de Dieu
Un film de Nabil Ayouch avec Abdelhakim Rachid, Abdelilah Rachid et Hamza Souideq
Drame – Maroc, France, Belgique – 1h55 – Sorti le 20 février 2013
7 psychopathes
Après Bons baisers de Bruges, Colin Farrell rempile avec Martin McDonagh pour son second film. Le réalisateur irlandais essaie bien de livrer une nouvelle fois un récit fou, explosif et surprenant. Malheureusement, la magie ne réopère pas et 7 psychopathes manque cruellement de sens et de poésie.
Synopsis : Marty est un scénariste en panne d’inspiration pour son nouveau projet, intitulé 7 Psychopathes. Son ami Billy tente de l’aider en lui faisant rencontrer des vrais psychopathes.
Difficile de faire un second film quand on s’appelle Martin McDonagh et que notre premier long métrage, Bons Baisers de Bruges, était un chef d’oeuvre. Le réalisateur britannique essaie de reprendre les ficelles du succès : un thriller étonnant, une intrigue qui nous emmène là où on ne l’attend pas, des personnages dingos et attachants et une bonne dose d’action dynamitée.
Pourtant, 7 psychopathes peine à trouver sa cohérence. Les réactions des personnages sont erratiques jusqu’à les rendre parfois un peu inconsistants. La mise en abyme est une idée réjouissante mais ici elle est mal tenue et assez maladroite. Adaptation, de Spike Jonze, arrivait à mélanger les aventures d’un scénariste à l’histoire qu’il essayait d’écrire avec beaucoup plus de finesse et de pertinence.
Quant à l’intrigue, elle explose en vol au point d’aboutir à une dernière séquence dans le désert franchement longue et sans crédibilité. Comme tout peut dorénavant arriver, plus rien n’a vraiment d’intérêt.
Pourtant, il y a de la matière dans ces 7 psychopathes. Des petites histoires intrigantes (le segment de Tom Waits ou la vengeance de Christopher Walken notamment, deux fables un peu redondantes), des séquences mi-amusantes mi-inquiétantes (la première apparition du vietnamien et de la prostituée, la confrontation entre Charlie le psychopathe et la femme de Hans dans une chambre d’hôpital) et des personnages plutôt réussis (surtout Billy, l’ami de Marty, une vraie ordure au grand coeur, un vrai ami psychopathe, dont on a du mal pendant tout le film à savoir si on l’aime bien ou si on le condamne).
Malheureusement, tous ces éléments sont mélangés dans un pot-pourri superficiel. Les discours (la nécessité de la violence ou la suprématie de la paix) se désintègrent d’eux-mêmes, ne trouvant pas d’écho (ou trouvant trop d’échos) dans un scénario brouillon et mal maîtrisé. Martin McDonagh avait plein d’idées, sa mise en scène est pêchue et attachante, mais à trop vouloir, à trop lorgner vers Tarantino et les Frères Coen, à trop poser, il perd le fil. A croire que le film s’inspire d’une histoire vraie : le réalisateur ne savait visiblement pas très bien quoi faire de ses 7 psychopathes.
Note : 4/10
7 psychopathes (titre original : Seven Psychopaths)
Un film de Martin McDonagh avec Colin Farrell, Woody Harrelson, Abbie Cornish, Christopher Walken, Sam Rockwell, Olga Kurylenko, Gabourey Sidibe, Zeljko Ivanek et Tom Waits
Thriller, Comédie – Royaume-Uni – 1h50 – Sorti le 30 janvier 2013
Dans la brume
Trois êtres face à leur conscience, isolés dans une forêt durant la seconde guerre mondiale. Dans la brume est le terrible portrait d’hommes livrés à des choix éthiques cruciaux. Malheureusement, le récit traîne la patte, la caméra s’attarde pesamment, voulant saisir une vérité qu’elle finit par diluer dans l’ennui.
Synopsis : La seconde guerre mondiale. Deux résistants. Un homme à abattre, accusé à tort de collaboration. Comment faire un choix moral dans des circonstances où la morale n’existe plus ?
Trois hommes et trois manières absolument différentes de se comporter face à des conditions extrêmes, en l’occurrence la Seconde Guerre Mondiale et l’invasion allemande. Trois hommes du même camp, trois résistants, et pourtant il n’y a rien en commun dans la manière qu’ils ont de se sortir des dilemmes éthiques qui se posent à eux.
Le début du film les rassemble. L’un est un traître potentiel, les deux autres sont venus pour le lui faire payer. Tandis que les choses vont prendre une tournure inattendue, chacun se penche sur son passé, sur son attitude face aux allemands. Trois flashbacks trouent le récit, chacun caractérisant l’un des personnages. C’est dans ces situations en dehors de la vie que chaque homme trouve sa vérité. Le film explore, pour ces trois hommes, leur part d’ombre et leur part de lumière.
Entre le courage téméraire du premier, la lâcheté du second et l’apathie du troisième, le film pose des questions éthiques épineuses. D’abord il y a la lutte, la rébellion, la conscience du monde, l’engagement, guidés par des principes durs et douloureux. Burov, personnage magnifique, porté par ses convictions et le courage de les défendre. Le pistolet pointé vers sa victime, il hésite. Une seconde de trop. Un doute persiste. Et peut-on si facilement enlever une vie?
Ensuite, il y a la peur. Cette douleur viscérale, planquée là dans le ventre. L’instinct de survie plus fort que tout. L’instinct de soi. Y a-t-il plus important que soi, que sa vie à soi? Et s’il n’y a que soi, n’y a-t-il pas le risque énorme qu’il n’y ait rien d’autre? Voitik a-t-il même la faculté de comprendre les idées et les idéaux? Est-il capable de voir qu’il peut y avoir plus important que soi, plus important que la situation, des absolus essentiels, en un mot une morale?
Et puis il y a l’intégrité. Une intégrité molle, neutre. Un lieu indécis entre sagesse et résignation. Comment juger Sushenya, cet homme qui subit sans rien dire les erreurs des autres, n’ayant peut-être pas le courage lui-même d’avoir fait des erreurs? Sauve-t-il ses compagnons pour eux ou pour lui-même? La question se pose, même si on a bien du mal à lui reprocher quoi que ce soit. Il y a un fin mélange d’altruisme et d’égoïsme dans son attitude. Il est un homme de confiance, un homme rare. Le film ne montre pas assez pour juger de son éventuelle passivité.
Mais Sushenya ne vit pas que pour lui-même. Il a besoin d’être réhabilité. Son seul espoir, ce sont ses deux compagnons qu’il essaie tour à tour de convaincre. Quand ce n’est plus possible, quand plus rien ni personne ne peut le justifier, alors l’espoir s’en va. Le film peut se terminer en un très beau plan recouvert peu à peu par la brume. Le comportement moral définit l’humanité de chacun.
Dommage qu’avec un sujet si dense, porté par l’inquiétant systématisme de sa démonstration, Dans la brume soit si ennuyeux, la faute à un rythme d’une lenteur assommante. Les personnages marchent lentement, parlent lentement, il semble même qu’ils pensent lentement. Pourquoi Sergei Loznitsa ralentit-il la vie jusqu’à la réduire à une interminable mécanique? Il n’y a pas plus de vérité à prolonger chaque plan artificiellement, à étirer sans mesure chaque séquence, chaque regard, chaque hésitation, il n’y a que plus d’ennui.
Jusqu’à diluer l’intérêt d’une histoire passionnante. Le film pourrait être deux fois moins long sans qu’on ne perde aucun plan, aucun dialogue, aucune scène, aucun dilemme. En 2h10, Dans la brume est un petit calvaire, et non le grand film qu’il pourrait être.
Note : 4/10
Dans la brume (titre original : V Tumane)
Un film de Sergei Loznitsa avec Vladimir Svirskiy, Vladislav Abashin, Sergeï Kolesov
Drame – Biélorussie, Allemagne, Pays-Bas, Russie, Lettonie – 2h10 – Sorti le 30 janvier 2013
Prix Fipresci de la critique internationale pour la compétition officielle du Festival de Cannes 2012
Happiness Therapy
Nomination à l’Oscar pour Winter’s Bone, succès populaire pour Hunger Games et maintenant l’Oscar : la carrière de Jennifer Lawrence est fulgurante. Entre Les Rois du désert, I love Huckabees et Fighter, David O. Russell est un cinéaste irrégulier et difficile à saisir. Son dernier film est une romance fraîche qui tombe malheureusement peu à peu dans les clichés du genre.
Synopsis : Pat était interné suite à une rupture douloureuse. A sa sortie, il rencontre Tiffany, une étrange et jolie jeune femme qui veut bien l’aider à reconquérir sa femme s’il l’aide lui aussi…
Après l’excellent Fighter, David O. Russell revient à un sujet plus léger et s’intéresse à des personnages excentriques et paumés, rappelant en cela son I love Huckabees, film qui était à la fois ambitieux, original, déséquilibré et bien raté.
Happiness Therapy est un peu moins ambitieux, un peu moins original, un peu moins déséquilibré et bien moins raté. Le film reste un peu bancal mais le scénario est assez tenu, resserré autour de la romance entre Jennifer Lawrence et Bradley Cooper pour que cette instabilité permette à la vie de foisonner sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble. Mieux, les fragilités de l’histoire rappellent celles des personnages et font de Happiness Therapy une comédie pertinente sur les folies et obsessions qui se cachent en chaque homme et qui donnent sa saveur à l’existence.
Si Pat et Tiffany ont besoin d’une thérapie, ce serait aussi le cas de tous les membres de la famille de Pat, de son couple d’amis, même de son psychologue. Ce serait aussi le cas de chacun de nous. Pat et Tiffany ne sont pas fous, il ont des personnalités expressives, un peu démesurées. Loin des comportements formatés que la société attend de chacun, ils vivent leurs émotions et leurs blessures sans carapace et sans protection. Ils sont à la fois plus vulnérables et plus réceptifs. Plus malheureux quand ils sont tristes, et beaucoup plus heureux quand ils arrivent à apprivoiser un petit bout du monde.
Dommage alors que le film finisse par rentrer dans le rang, par replonger tête la première dans les figures imposées de la romance et de la comédie familiale. Derrière l’extravagance du récit initial se cachait la banalité de bons sentiments convenus. La folie amoureuse n’est en fait qu’un mensonge. Pat confond l’inconscience romantique avec une vulgaire trahison.
La romance était en fait une manipulation et personne ne s’en indigne. Dans Happiness Therapy, le seul but recherché est le bonheur, quitte à se débarrasser des livres mélancoliques, quitte à jeter la poésie par la fenêtre, quitte à occulter la vérité. Être heureux à tout prix. Dommage que le film aboutisse à un bonheur factice et stéréotypé.
Note : 4/10
Happiness Therapy (titre original : Silver Linings Playbook)
Un film de David O. Russell avec Bradley Cooper, Jennifer Lawrence, Robert De Niro, Jacki Weaver et Chris Tucker
Romance, Comédie dramatique – USA – 2h02 – Sorti le 30 janvier 2013
Oscar 2013 de la meilleure actrice (Jennifer Lawrence), Bafta 2013 du meilleur scénario adapté
Lincoln
Oscar, Golden Globe et Bafta du meilleur acteur. Derrière l’interprétation convaincante de Daniel Day-Lewis, il y a le portrait admiratif et pourtant nuancé d’un homme et d’une légende. Spielberg livre un grand film classique qui donne le sentiment solennel de l’Histoire en marche. Et pose des questions essentielles et complexes, profondément actuelles, sur la démocratie.
Synopsis : Les derniers mois tumultueux du mandat du 16e Président des États-Unis, qui met tout en œuvre pour mettre fin à la Guerre de Sécession, unifier le pays et abolir l’esclavage.
Lincoln est à la fois le portrait d’un homme et d’une icône, le récit d’un combat politique digne d’une épopée et l’analyse minutieuse des mécanismes de la démocratie, de ses formidables possibilités et de ses inquiétantes limites.
Pour dépeindre tout cela, un homme, une page d’histoire et un système politique, pour se placer à la fois sur ces trois niveaux que sont l’intime, le contexte et l’universel, Steven Spielberg utilise ses formidables talents de conteur classique. Sa réalisation majestueuse est l’écrin grandiose à l’intérieur duquel se développent ces sujets essentiels.
Sans s’accorder le moindre recul sur les événements, sans céder aux facilités du second degré ou d’un jugement a posteriori, le réalisateur épouse son propos sans hésiter à montrer toute son admiration pour l’homme, pour la légende et pour l’Histoire. La musique de John Williams, la caméra déférente, l’important espace laissé aux dialogues et aux récits du seizième Président des USA, tout participe à la solennité de l’œuvre. Spielberg filme un mythe et l’assume pleinement. Il raconte un moment charnière de l’Histoire de l’humanité, il analyse un système auquel il croit absolument, son ambition n’est pas d’être iconoclaste mais plutôt de célébrer Lincoln, la fin de l’esclavage et la démocratie. Le classicisme de la mise en scène permet de donner au propos toute l’ampleur et la sincérité voulues.
La formidable réussite de Spielberg est de ne rien sacrifier de cette grandiloquence et de ne pourtant rien cacher des failles de l’homme, de l’Histoire et de l’idéal politique. La force du cinéaste américain, c’est de trouver la voie délicate entre légende et vérité, sans jamais sacrifier l’une à l’autre. Déjà dans La Liste de Schindler ou Munich, Spielberg arrivait à raconter des actes extraordinaires sans tomber dans le spectaculaire mensonger ou simplificateur. Ici encore, l’élan historique emporte le film vers des sommets lyriques tandis que la réalité de chaque instant, de chaque personnage, de chaque situation le retient bien accroché à 1865 et aux dilemmes bien précis de cette époque. Abraham Lincoln est à la fois le mythe et l’homme, le combat pour le XIIIème amendement est à la fois un jalon historique et une bataille parlementaire à moitié truquée, la démocratie est à la fois le système par lequel les hommes deviennent libres et égaux et celui pour lequel il faut toujours faire des calculs, des compromis, des semi-mensonges, restant constamment à la merci des joutes verbales et des retournements d’opinion. Le système par lequel on fait souvent progresser le peuple contre l’avis majoritaire du peuple.

C’est sans doute dans la description de ces mécanismes politiques que le film est le plus impressionnant. Loin d’être un biopic classique, le dernier Spielberg est une étude subtile et passionnante des difficultés et des contradictions de la démocratie. Lincoln ne se concentre que sur les derniers mois de vie de l’homme dont il est sensé raconter l’histoire, et sur les derniers mois de la Guerre de Sécession. Il s’agit donc avant tout de raconter une bataille politique, le dilemme d’un président confronté à des choix vertigineux entre d’une part la fin de l’esclavage et d’autre part la possibilité d’armistice et de réunification des Etats-Unis disloqués. Le personnage de Thaddeus Stevens, joué par un Tommy Lee Jones marquant, nous intéresse particulièrement. Extrémiste pour son temps, Stevens doit favoriser un progrès plus lent qu’il ne le voudrait s’il ne veut pas que celui-ci ne se dérobe carrément. Ici, les idéaux sont essentiels mais il ne faut pas négliger ce que la realpolitik peut leur apporter.
Renier certaines de ses convictions pour permettre à d’autres d’exister politiquement, faire preuve d’astuce pour ne pas dire la vérité sans être obligé de mentir, acheter des députés sans vraiment les acheter, détourner une loi pour en appliquer une autre qui parait essentielle (et pour ce faire reconnaitre à la fois qu’on est en guerre contre un pays étranger et que ce pays étranger est en fait une partie du territoire), les moyens pour arriver à ses fins politiques flirtent constamment avec les limites de l’éthique. Les opposants de Lincoln le considèrent comme un dictateur et le film révèle qu’ils n’ont pas tout à fait tort. Proche d’une vision platonicienne dans laquelle le système idéal serait une monarchie dirigée par un sage, Lincoln voudrait utiliser la démocratie pour lui imposer ses vues et ainsi garantir… les principes fondamentaux de la démocratie elle-même. Ici il s’agit souvent de trahir un système de pensée pour mieux le soutenir. John Wilkes Booth, l’assassin de Lincoln, criera en s’enfuyant : « Ainsi en est-il toujours des tyrans ! ». La liberté et la justice sont des notions que la politique met à mal. On peut souvent avoir raison, et tort aux yeux de la majorité.

Lincoln joue avec les différents moyens qu’il a à sa disposition pour arriver à ses fins : créer le monde de demain. La fin ne justifie pas les moyens. Ceux qu’utilisent Lincoln sont-ils acceptables? Spielberg a son opinion là-dessus mais il laisse chaque spectateur avec la complexité inouïe des dilemmes politiques qui se posent. A la fin, il reste pour chaque homme des actes et des conséquences. Lincoln, loin d’être un chevalier blanc, peut mourir tranquille et être jugé sur ses actes (objectifs et moyens pour y arriver) et sur leurs conséquences sans avoir à rougir. Pourtant, le sens du progrès semble dépendre de la subtilité, du courage, du charisme, de la détermination et des convictions des leaders plutôt que d’un système politique qui le garantirait. Lincoln est un film qui interroge nos idéaux politiques avec une acuité et une modernité ahurissantes.
Certes les autres dimensions de cette épopée n’atteignent pas ce degré de profondeur. Mais elles permettent au film de ne pas se résumer à un simple essai politique indigeste. Les batailles parlementaires sont des grands moments de cinéma solennel. Spielberg sait distiller le suspense, caractériser ses multiples personnages, arracher un sourire au moment même où le combat devenait irrespirable. La tension est terrible et le récit de cette bataille entre XIIIème amendement et fin de la guerre fait du film un thriller politique tout à fait prenant.
Il reste Lincoln l’homme, la partie intime du drame, le lieu que Spielberg réserve à l’émotion. Fidèle à ses obsessions, le réalisateur d’E.T. et de La Guerre des mondes nous parle des liens filiaux, des difficultés d’un père avec ses fils, des psychoses d’une famille traumatisée par la perte d’un enfant. Les scènes de couple sont un peu déconnectées du reste du film et assez convenues mais elles sont plutôt réussies et nuancent le portrait de Lincoln. Au-delà de la lutte politique, il y a une colère sourde, une culpabilité dévorante, une dureté tragique. Lincoln porte une carapace, il est souvent perdu en lui-même, victime du lot qui guette la plupart des hommes de sa stature : l’égoïsme et la solitude.

A ce titre, Spielberg semble sans cesse regarder Lincoln avec des yeux de grand enfant admiratif. Le Président se donne en spectacle, il raconte des histoires édifiantes, il est toujours impressionnant. La caméra met Lincoln en valeur, elle le détache du reste du cadre, elle le distingue, lui laissant surplomber les scènes et les différents lieux qu’il traverse. Et ce faisant, la caméra l’isole. Du début à la fin, Lincoln est seul, en lutte contre ses ennemis confédérés, contre ses ennemis démocrates de l’Union, contre ses alliés républicains, contre les membres de sa famille, contre le temps qui passe trop vite. Dans l’un des derniers plans du film, Spielberg filme solennellement le départ du Président pour le théâtre. Une légende sort de chez elle, et bientôt de l’Histoire. C’est dans un autre théâtre qu’on apprend le drame. Le rideau tombe, fin de l’histoire, fin d’une solitude. Le film passe subtilement à côté du dernier combat armé de la guerre et à côté de l’assassinat du Président. La caméra ne nous montre que ce qui reste, des corps sans vie.
Comme s’il s’agissait de nous dire que l’Histoire est en marche et que l’homme-Président n’en fait déjà plus partie. Le film peut se terminer, les grandes questions qu’il nous propose (le statut des noirs américains, les rapports entre noirs et blancs, le sens de la démocratie) vont encore hanter le monde pour des décennies et des siècles.
Note : 8/10
Lincoln
Un film de Steven Spielberg avec Daniel Day-Lewis, Sally Field, David Strathairn, Joseph Gordon-Levitt, James Spader, Hal Holbrook, Tommy Lee Jones, John Hawkes et Jackie Earle Haley
Drame, Biopic – USA – 2h29 – Sorti le 30 janvier 2013
Oscar 2013, Golden Globe 2013, Bafta 2013 du meilleur acteur pour Daniel Day-Lewis

