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Lincoln

Oscar, Golden Globe et Bafta du meilleur acteur. Derrière l’interprétation convaincante de Daniel Day-Lewis, il y a le portrait admiratif et pourtant nuancé d’un homme et d’une légende. Spielberg livre un grand film classique qui donne le sentiment solennel de l’Histoire en marche. Et pose des questions essentielles et complexes, profondément actuelles, sur la démocratie.

Synopsis : Les derniers mois tumultueux du mandat du 16e Président des États-Unis, qui met tout en œuvre pour mettre fin à la Guerre de Sécession, unifier le pays et abolir l’esclavage.

Lincoln - critiqueLincoln est à la fois le portrait d’un homme et d’une icône, le récit d’un combat politique digne d’une épopée et l’analyse minutieuse des mécanismes de la démocratie, de ses formidables possibilités et de ses inquiétantes limites.

Pour dépeindre tout cela, un homme, une page d’histoire et un système politique, pour se placer à la fois sur ces trois niveaux que sont l’intime, le contexte et l’universel, Steven Spielberg utilise ses formidables talents de conteur classique. Sa réalisation majestueuse est l’écrin grandiose à l’intérieur duquel se développent ces sujets essentiels.

Sans s’accorder le moindre recul sur les événements, sans céder aux facilités du second degré ou d’un jugement a posteriori, le réalisateur épouse son propos sans hésiter à montrer toute son admiration pour l’homme, pour la légende et pour l’Histoire. La musique de John Williams, la caméra déférente, l’important espace laissé aux dialogues et aux récits du seizième Président des USA, tout participe à la solennité de l’œuvre. Spielberg filme un mythe et l’assume pleinement. Il raconte un moment charnière de l’Histoire de l’humanité, il analyse un système auquel il croit absolument, son ambition n’est pas d’être iconoclaste mais plutôt de célébrer Lincoln, la fin de l’esclavage et la démocratie. Le classicisme de la mise en scène permet de donner au propos toute l’ampleur et la sincérité voulues.

La formidable réussite de Spielberg est de ne rien sacrifier de cette grandiloquence et de ne pourtant rien cacher des failles de l’homme, de l’Histoire et de l’idéal politique. La force du cinéaste américain, c’est de trouver la voie délicate entre légende et vérité, sans jamais sacrifier l’une à l’autre. Déjà dans La Liste de Schindler ou Munich, Spielberg arrivait à raconter des actes extraordinaires sans tomber dans le spectaculaire mensonger ou simplificateur. Ici encore, l’élan historique emporte le film vers des sommets lyriques tandis que la réalité de chaque instant, de chaque personnage, de chaque situation le retient bien accroché à 1865 et aux dilemmes bien précis de cette époque. Abraham Lincoln est à la fois le mythe et l’homme, le combat pour le XIIIème amendement est à la fois un jalon historique et une bataille parlementaire à moitié truquée, la démocratie est à la fois le système par lequel les hommes deviennent libres et égaux et celui pour lequel il faut toujours faire des calculs, des compromis, des semi-mensonges, restant constamment à la merci des joutes verbales et des retournements d’opinion. Le système par lequel on fait souvent progresser le peuple contre l’avis majoritaire du peuple.

La démocratie,  un système pour lequel il faut toujours faire des calculs, des compromis, des semi-mensonges...

C’est sans doute dans la description de ces mécanismes politiques que le film est le plus impressionnant. Loin d’être un biopic classique, le dernier Spielberg est une étude subtile et passionnante des difficultés et des contradictions de la démocratie. Lincoln ne se concentre que sur les derniers mois de vie de l’homme dont il est sensé raconter l’histoire, et sur les derniers mois de la Guerre de Sécession. Il s’agit donc avant tout de raconter une bataille politique, le dilemme d’un président confronté à des choix vertigineux entre d’une part la fin de l’esclavage et d’autre part la possibilité d’armistice et de réunification des Etats-Unis disloqués. Le personnage de Thaddeus Stevens, joué par un Tommy Lee Jones marquant, nous intéresse particulièrement. Extrémiste pour son temps, Stevens doit favoriser un progrès plus lent qu’il ne le voudrait s’il ne veut pas que celui-ci ne se dérobe carrément. Ici, les idéaux sont essentiels mais il ne faut pas négliger ce que la realpolitik peut leur apporter.

Renier certaines de ses convictions pour permettre à d’autres d’exister politiquement, faire preuve d’astuce pour ne pas dire la vérité sans être obligé de mentir, acheter des députés sans vraiment les acheter, détourner une loi pour en appliquer une autre qui parait essentielle (et pour ce faire reconnaitre à la fois qu’on est en guerre contre un pays étranger et que ce pays étranger est en fait une partie du territoire), les moyens pour arriver à ses fins politiques flirtent constamment avec les limites de l’éthique. Les opposants de Lincoln le considèrent comme un dictateur et le film révèle qu’ils n’ont pas tout à fait tort. Proche d’une vision platonicienne dans laquelle le système idéal serait une monarchie dirigée par un sage, Lincoln voudrait utiliser la démocratie pour lui imposer ses vues et ainsi garantir… les principes fondamentaux de la démocratie elle-même. Ici il s’agit souvent de trahir un système de pensée pour mieux le soutenir. John Wilkes Booth, l’assassin de Lincoln, criera en s’enfuyant : « Ainsi en est-il toujours des tyrans ! ». La liberté et la justice sont des notions que la politique met à mal. On peut souvent avoir raison, et tort aux yeux de la majorité.

Lincoln voudrait utiliser la démocratie pour lui imposer ses vues et ainsi garantir… la démocratie elle-même

Lincoln joue avec les différents moyens qu’il a à sa disposition pour arriver à ses fins : créer le monde de demain. La fin ne justifie pas les moyens. Ceux qu’utilisent Lincoln sont-ils acceptables? Spielberg a son opinion là-dessus mais il laisse chaque spectateur avec la complexité inouïe des dilemmes politiques qui se posent. A la fin, il reste pour chaque homme des actes et des conséquences. Lincoln, loin d’être un chevalier blanc, peut mourir tranquille et être jugé sur ses actes (objectifs et moyens pour y arriver) et sur leurs conséquences sans avoir à rougir. Pourtant, le sens du progrès semble dépendre de la subtilité, du courage, du charisme, de la détermination et des convictions des leaders plutôt que d’un système politique qui le garantirait. Lincoln est un film qui interroge nos idéaux politiques avec une acuité et une modernité ahurissantes.

Certes les autres dimensions de cette épopée n’atteignent pas ce degré de profondeur. Mais elles permettent au film de ne pas se résumer à un simple essai politique indigeste. Les batailles parlementaires sont des grands moments de cinéma solennel. Spielberg sait distiller le suspense, caractériser ses multiples personnages, arracher un sourire au moment même où le combat devenait irrespirable. La tension est terrible et le récit de cette bataille entre XIIIème amendement et fin de la guerre fait du film un thriller politique tout à fait prenant.

Il reste Lincoln l’homme, la partie intime du drame, le lieu que Spielberg réserve à l’émotion. Fidèle à ses obsessions, le réalisateur d’E.T. et de La Guerre des mondes nous parle des liens filiaux, des difficultés d’un père avec ses fils, des psychoses d’une famille traumatisée par la perte d’un enfant. Les scènes de couple sont un peu déconnectées du reste du film et assez convenues mais elles sont plutôt réussies et nuancent le portrait de Lincoln. Au-delà de la lutte politique, il y a une colère sourde, une culpabilité dévorante, une dureté tragique. Lincoln porte une carapace, il est souvent perdu en lui-même, victime du lot qui guette la plupart des hommes de sa stature : l’égoïsme et la solitude.

Une légende sort de chez elle, et bientôt de l’Histoire.

A ce titre, Spielberg semble sans cesse regarder Lincoln avec des yeux de grand enfant admiratif. Le Président se donne en spectacle, il raconte des histoires édifiantes, il est toujours impressionnant. La caméra met Lincoln en valeur, elle le détache du reste du cadre, elle le distingue, lui laissant surplomber les scènes et les différents lieux qu’il traverse. Et ce faisant, la caméra l’isole. Du début à la fin, Lincoln est seul, en lutte contre ses ennemis confédérés, contre ses ennemis démocrates de l’Union, contre ses alliés républicains, contre les membres de sa famille, contre le temps qui passe trop vite. Dans l’un des derniers plans du film, Spielberg filme solennellement le départ du Président pour le théâtre. Une légende sort de chez elle, et bientôt de l’Histoire. C’est dans un autre théâtre qu’on apprend le drame. Le rideau tombe, fin de l’histoire, fin d’une solitude. Le film passe subtilement à côté du dernier combat armé de la guerre et à côté de l’assassinat du Président. La caméra ne nous montre que ce qui reste, des corps sans vie.

Comme s’il s’agissait de nous dire que l’Histoire est en marche et que l’homme-Président n’en fait déjà plus partie. Le film peut se terminer, les grandes questions qu’il nous propose (le statut des noirs américains, les rapports entre noirs et blancs, le sens de la démocratie) vont encore hanter le monde pour des décennies et des siècles.

Note : 8/10

Lincoln
Un film de Steven Spielberg avec Daniel Day-Lewis, Sally Field, David Strathairn, Joseph Gordon-Levitt, James Spader, Hal Holbrook, Tommy Lee Jones, John Hawkes et Jackie Earle Haley
Drame, Biopic – USA – 2h29 – Sorti le 30 janvier 2013
Oscar 2013, Golden Globe 2013, Bafta 2013 du meilleur acteur pour Daniel Day-Lewis

Looper

Une idée brillante, des situations intrigantes et complexes, un univers crédible et stimulant, Looper avait tout pour être le nouveau monument du voyage dans le temps au cinéma. Dommage alors que le scénario soit mal maîtrisé et mène à une terrible incohérence qui sape sa crédibilité. Looper reste quand même le petit film de science-fiction réussi qu’on n’attendait pas.

Synopsis : Joe est un tueur qui élimine des témoins gênants venus du futur. Un jour, la personne qu’il doit exécuter n’est autre que… lui-même, avec 30 ans de plus.

Looper - critique« La machine à remonter dans le temps n’a pas encore été inventée. Mais dans 30 ans, ce sera fait. » Looper est un film malin, dès le début, avec cette scène d’introduction percutante qui nous fait entrer tout de suite dans le bain. Dans un futur de crise économique avancée qui se débat lui-même avec son propre avenir, Joe va se trouver en prise avec son moi futur, un moi qu’il considère comme un total étranger.

Ce qui interroge sans doute le plus dans Looper, c’est cette confrontation entre deux êtres identiques, pris à des moments différents de leur vie. Joe 25 ans et Joe 55 ans sont complètement dissociés, violemment différents, presque opposés. Ils ne s’accordent aucune reconnaissance particulière, ils n’ont pas le souci de cet autre soi-même. Ils sont liés malgré eux par des souvenirs et un bout de vie commun, Joe vieux est d’autant plus lié à son cadet que son existence se définit et se redéfinit à mesure que celui-ci avance dans sa propre vie.

Dès le début, Joe, pourtant sympathique, montre qu’il est un être purement égoïste. Dans ce futur, dans cette société, la nôtre en dégradation, il n’y a plus de souci de l’autre. A tel point qu’il n’y a même plus de souci de soi. L’avenir n’a plus de sens, l’identité est un concept flou, Joe ne se projette en personne, même pas en lui-même.

Mais Looper sait se renverser. C’est l’histoire d’une prise de conscience, d’une rencontre, avec l’autre et en dépit de soi. Les scènes d’action sont bluffantes, surtout à la fin du film. Bruce Willis dégage une puissance et une profondeur qui rendent crédibles les 30 ans d’existence qui le séparent du présent. Quant à la télékinésie, elle amène une touche fantastique enthousiasmante qui prend une importance inattendue et bienvenue dans l’évolution du scénario. La séquence de destruction de la maison de Sara est un grand moment de cinéma, on retient son souffle en même temps qu’un nouveau champ d’enjeux s’ouvre à nous, tout comme lors de la séquence finale, absolument renversante.

Looper serait donc quasiment une réussite totale. Malheureusement, quand on veut raconter un paradoxe temporel, on se doit de ne pas laisser de faille. Looper parle de boucle. Cela présuppose que le concept de boucle temporelle est parfaitement maitrisé pour donner au récit une logique implacable et vertigineuse. C’est là que Looper se rate complètement, en proposant un dénouement rigoureusement impossible. Alors, le château de cartes s’écroule. Toute cette belle mécanique, minutieusement mise en place au cours du film, s’effondre sur elle-même dans une terrible incohérence.

La confrontation entre deux êtres identiques, pris à des moments différents de leur vie

Quand on joue avec les boucles temporelles, on doit choisir entre l’option Retour vers le futur (quand on change le passé, on crée un monde parallèle et le futur évolue différemment de ce qui était prévu) et l’option L’Armée des 12 singes (le passé ne peut pas être changé, toute intervention était déjà prise en compte et mène au même futur initialement prévu : il n’y a qu’une ligne temporelle, et d’éventuels paradoxes à la pelle). Looper choisit l’option 1, nous racontant très vite deux scénarios parallèles et incompatibles : celui qu’a vécu Bruce Willis quand il était jeune, et celui qu’est en train de vivre Joseph Gordon-Levitt, différent du premier à partir du moment où celui-ci n’a pas bouclé sa boucle, comme l’avait fait Bruce Willis étant jeune. A partir de là, il n’est plus possible de revenir sur l’option 2 sans se mélanger les pinceaux. Pourtant, Rian Johnson ne résiste pas à la tentation d’une fin astucieuse où le passé qu’on essayait de changer provoque justement le futur qu’on essayait d’éviter.

Concrètement (et ne lisez ce paragraphe que si vous avez déjà vu le film), c’est Bruce Willis, en tuant la mère, qui a fait de l’enfant le terrible mafieux qu’il va devenir. Sauf que Bruce Willis vient d’un monde futur où l’enfant est bien devenu le mafieux en question, alors que dans ce monde, 30 ans plus tôt, Bruce Willis a été tué par Joseph Gordon-Levitt qui a bien bouclé sa boucle. Dans le passé de ce futur-là, Bruce Willis n’a donc pas pu provoquer le destin terrible de l’enfant, puisqu’il ne l’a jamais rencontré. Dit autrement, si on résume la vie qu’a vécu le personnage de Bruce Willis, dans sa jeunesse, il a tué sa boucle qui n’a donc jamais rencontré l’enfant (et n’a jamais tué sa mère), et dans sa vieillesse, l’enfant est quand même devenu le Maître des pluies. Donc Bruce Willis n’a rien à voir avec le fait que l’enfant soit devenu celui qu’il est. Il ne peut pas, en ayant échappé à sa mort, avoir créé un univers parallèle, et provoquer dans cet univers ce qui se passera dans le futur de l’univers initial. Soit le cours du temps est modifié, soit il boucle. Les deux sont incompatibles et c’est bien dommage pour Rian Johnson.

Certes le choix de Gordon-Levitt a la fin du film est absolument fabuleux. Mais si son choix repose sur une analyse impossible, alors son geste perd toute sa valeur. Quel dommage : Looper est un film enthousiasmant, mais son scénario manque cruellement de maitrise. Looper aurait pu devenir un film référence du voyage temporel, il fera finalement figure de film séduisant et de paradoxe raté.

Note : 7/10

Looper
Un film de Rian Johnson avec Bruce Willis, Joseph Gordon-Levitt et Emily Blunt
Science-fiction – USA – 1h50 – Sorti le 31 octobre 2012

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