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Looper

Une idée brillante, des situations intrigantes et complexes, un univers crédible et stimulant, Looper avait tout pour être le nouveau monument du voyage dans le temps au cinéma. Dommage alors que le scénario soit mal maîtrisé et mène à une terrible incohérence qui sape sa crédibilité. Looper reste quand même le petit film de science-fiction réussi qu’on n’attendait pas.

Synopsis : Joe est un tueur qui élimine des témoins gênants venus du futur. Un jour, la personne qu’il doit exécuter n’est autre que… lui-même, avec 30 ans de plus.

Looper - critique« La machine à remonter dans le temps n’a pas encore été inventée. Mais dans 30 ans, ce sera fait. » Looper est un film malin, dès le début, avec cette scène d’introduction percutante qui nous fait entrer tout de suite dans le bain. Dans un futur de crise économique avancée qui se débat lui-même avec son propre avenir, Joe va se trouver en prise avec son moi futur, un moi qu’il considère comme un total étranger.

Ce qui interroge sans doute le plus dans Looper, c’est cette confrontation entre deux êtres identiques, pris à des moments différents de leur vie. Joe 25 ans et Joe 55 ans sont complètement dissociés, violemment différents, presque opposés. Ils ne s’accordent aucune reconnaissance particulière, ils n’ont pas le souci de cet autre soi-même. Ils sont liés malgré eux par des souvenirs et un bout de vie commun, Joe vieux est d’autant plus lié à son cadet que son existence se définit et se redéfinit à mesure que celui-ci avance dans sa propre vie.

Dès le début, Joe, pourtant sympathique, montre qu’il est un être purement égoïste. Dans ce futur, dans cette société, la nôtre en dégradation, il n’y a plus de souci de l’autre. A tel point qu’il n’y a même plus de souci de soi. L’avenir n’a plus de sens, l’identité est un concept flou, Joe ne se projette en personne, même pas en lui-même.

Mais Looper sait se renverser. C’est l’histoire d’une prise de conscience, d’une rencontre, avec l’autre et en dépit de soi. Les scènes d’action sont bluffantes, surtout à la fin du film. Bruce Willis dégage une puissance et une profondeur qui rendent crédibles les 30 ans d’existence qui le séparent du présent. Quant à la télékinésie, elle amène une touche fantastique enthousiasmante qui prend une importance inattendue et bienvenue dans l’évolution du scénario. La séquence de destruction de la maison de Sara est un grand moment de cinéma, on retient son souffle en même temps qu’un nouveau champ d’enjeux s’ouvre à nous, tout comme lors de la séquence finale, absolument renversante.

Looper serait donc quasiment une réussite totale. Malheureusement, quand on veut raconter un paradoxe temporel, on se doit de ne pas laisser de faille. Looper parle de boucle. Cela présuppose que le concept de boucle temporelle est parfaitement maitrisé pour donner au récit une logique implacable et vertigineuse. C’est là que Looper se rate complètement, en proposant un dénouement rigoureusement impossible. Alors, le château de cartes s’écroule. Toute cette belle mécanique, minutieusement mise en place au cours du film, s’effondre sur elle-même dans une terrible incohérence.

La confrontation entre deux êtres identiques, pris à des moments différents de leur vie

Quand on joue avec les boucles temporelles, on doit choisir entre l’option Retour vers le futur (quand on change le passé, on crée un monde parallèle et le futur évolue différemment de ce qui était prévu) et l’option L’Armée des 12 singes (le passé ne peut pas être changé, toute intervention était déjà prise en compte et mène au même futur initialement prévu : il n’y a qu’une ligne temporelle, et d’éventuels paradoxes à la pelle). Looper choisit l’option 1, nous racontant très vite deux scénarios parallèles et incompatibles : celui qu’a vécu Bruce Willis quand il était jeune, et celui qu’est en train de vivre Joseph Gordon-Levitt, différent du premier à partir du moment où celui-ci n’a pas bouclé sa boucle, comme l’avait fait Bruce Willis étant jeune. A partir de là, il n’est plus possible de revenir sur l’option 2 sans se mélanger les pinceaux. Pourtant, Rian Johnson ne résiste pas à la tentation d’une fin astucieuse où le passé qu’on essayait de changer provoque justement le futur qu’on essayait d’éviter.

Concrètement (et ne lisez ce paragraphe que si vous avez déjà vu le film), c’est Bruce Willis, en tuant la mère, qui a fait de l’enfant le terrible mafieux qu’il va devenir. Sauf que Bruce Willis vient d’un monde futur où l’enfant est bien devenu le mafieux en question, alors que dans ce monde, 30 ans plus tôt, Bruce Willis a été tué par Joseph Gordon-Levitt qui a bien bouclé sa boucle. Dans le passé de ce futur-là, Bruce Willis n’a donc pas pu provoquer le destin terrible de l’enfant, puisqu’il ne l’a jamais rencontré. Dit autrement, si on résume la vie qu’a vécu le personnage de Bruce Willis, dans sa jeunesse, il a tué sa boucle qui n’a donc jamais rencontré l’enfant (et n’a jamais tué sa mère), et dans sa vieillesse, l’enfant est quand même devenu le Maître des pluies. Donc Bruce Willis n’a rien à voir avec le fait que l’enfant soit devenu celui qu’il est. Il ne peut pas, en ayant échappé à sa mort, avoir créé un univers parallèle, et provoquer dans cet univers ce qui se passera dans le futur de l’univers initial. Soit le cours du temps est modifié, soit il boucle. Les deux sont incompatibles et c’est bien dommage pour Rian Johnson.

Certes le choix de Gordon-Levitt a la fin du film est absolument fabuleux. Mais si son choix repose sur une analyse impossible, alors son geste perd toute sa valeur. Quel dommage : Looper est un film enthousiasmant, mais son scénario manque cruellement de maitrise. Looper aurait pu devenir un film référence du voyage temporel, il fera finalement figure de film séduisant et de paradoxe raté.

Note : 7/10

Looper
Un film de Rian Johnson avec Bruce Willis, Joseph Gordon-Levitt et Emily Blunt
Science-fiction – USA – 1h50 – Sorti le 31 octobre 2012

L’Agence

Le scénariste de La Vengeance dans la peau s’attaque à l’adaptation d’une nouvelle de Philip K. Dick, Adjustment Team. L’Agence est un film de facture classique qui se met au service de son scénario pour souligner les dilemmes posés par l’oeuvre passionnante de l’écrivain. L’Agence parle simplement du destin et des choix. A travers une romance sage mais séduisante.

Synopsis : David Norris entrevoit l’avenir que le Sort lui réserve et se rend compte qu’il aspire à une autre vie. Pour cela, il va devoir poursuivre la femme dont il est tombé follement amoureux.

L'Agence - critiqueLe génie de Philip K. Dick a illuminé tous les films adaptés de ses histoires, depuis Blade Runner jusqu’à Paycheck en passant par Total Recall et Minority Report. Non pas que tous ces films soient des chefs d’oeuvre, mais même le moins réussi d’entre eux, Paycheck, arrivait sans mal à captiver le spectateur autour de problématiques existentielles et romanesques passionnantes.

L’Agence est plutôt une réussite. George Nolfi n’a sans doute pas sublimé son matériel. Mais en lui restant fidèle et grâce à une mise en scène sobre et plutôt anodine, il a laissé la puissance de l’intrigue envahir son film et le poids du quotidien et de la normalité contrebalancer habilement les enjeux métaphysiques du scénario.

Car L’Agence est un film ancré dans l’habituel. Matt Damon a la tête parfaite du citoyen lambda pris dans des aventures politique et fantastique qui le dépassent, les anges sont intemporels, ils sont habillés comme n’importe quel américain pourrait l’être depuis les années 20, même leur panoplie est réduite à ce qu’il y a de plus ordinaire : un couvre-chef. Ces bureaucrates du destin ont une existence semblable à celle des êtres humains : ils ont simplement une vie légèrement plus longue, mais ils ont aussi des supérieurs, des missions dont ils ne connaissent ni les tenants ni les aboutissants et des congés à prendre.

Cette gestion très RH du personnel de Dieu rappelle forcément The Box de Richard Kelly, film aux enjeux étonnamment similaires, avec pour question centrale celle du choix. Mais au contraire du trip halluciné qu’offrait le réalisateur de Donnie Darko, L’Agence est un film presque simple, linéaire mais jamais ennuyeux, facilement compréhensible et pas moins intéressant pour autant.

Pour ancrer encore plus son film dans la banalité, George Nolfi recourt à beaucoup de codes classiques de la romance et du thriller américain : la rencontre avec une jeune femme délurée, la lutte d’un individu contre une organisation omnipotente et le conflit entre le destin individuel et le destin collectif.

Mais tout ce qui place le spectateur en territoire connu n’affaiblit pas pour autant le film. L’Agence peut alors exprimer les dilemmes essentiels qui l’habitent : Y a-t-il un destin ou sommes-nous maîtres de nos choix? Ou, dit autrement, notre vie est-elle déjà écrite ou bien la créons-nous à chaque instant par les décisions que nous prenons? Et laquelle de ces alternatives souhaitons-nous? En effet, sommes-nous vraiment maîtres de nos choix si nous ne pouvons pas prévoir leurs conséquences? Et choisir sans savoir, est-ce préférable à faire ce qu’on doit faire, guidés par un dessein plus grand qui dicte nos actions?

Et si nous avons le libre arbitre, alors doit-on choisir l’amour ou le travail? La passion avec une autre ou la réussite individuelle et solitaire? Est-ce plus important de révolutionner le monde ou de vivre heureux avec celle qu’on aime? Et si l’on devait choisir entre les deux? Si être avec elle, c’était aussi réduire sa vie à elle?

L’Agence apporte des réponses : le film croit profondément au choix. De manière fort pertinente, il montre que c’est ainsi que l’homme se définit. L’Agence croit que l’homme peut forcer son destin. Même dans le cas tragique où les choses seraient préécrites, il y aurait toujours moyen de les changer. Ce qui donne sa beauté au choix, c’est justement que nous ne pouvons pas connaître toutes ses conséquences. Nous devons donc choisir en fonction de l’acte lui-même. Nous définir par lui. C’est ce qui crée notre liberté. Quant à l’amour, le film semble le placer au-dessus de tout. Mais il n’est là au détriment de l’épanouissement personnel que si on s’y résigne.

L’Agence est un pamphlet pour le combat. Pour le volontarisme. Le film dit en substance que nous pouvons privilégier l’amour sans pour autant lui sacrifier le reste de notre vie. Les choix ne sont jamais binaires. Nous devons avoir des priorités. Choisir ce qui nous importe le plus. Et nous battre d’abord pour que ces priorités (ici l’amour) se réalisent et ensuite pour que nos autres ambitions soient aussi possibles. On peut changer le plan et l’écrire suivant nos souhaits.

En remplaçant le héros agent d’assurance de Philip K. Dick en un politicien, George Nolfi insiste particulièrement sur ce combat. Nous devons rendre nos rêves possibles. L’Agence est peut-être le prototype du film sorti d’une nouvelle philosophie américaine héritée de la campagne d’Obama : Yes, we can. La crise économique est passée par là mais George Nolfi nous apprend, à notre grand soulagement, que Dieu est démocrate, qu’il est pour la jeunesse, pour le progrès, pour la sincérité. Et s’il l’est, c’est sans doute que c’est possible. Mais seulement si l’homme fait les bons choix. En fin de compte, c’est lui qui a les cartes en main.

Soulignons enfin quelques grandes réussites visuelles, simples et enchanteresses, comme les points d’inflexion sur les cahiers des anges ou la course-poursuite à travers les portes. L’Agence est un film sobre au service d’un sujet fort.

Note : 7/10

L’Agence (titre original : The Adjustment Bureau)
Un film de George Nolfi avec Matt Damon, Emily Blunt et Michael Kelly
Fantastique – USA – 1h47 – Sorti le 23 mars 2011

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