L’Agence

Le scénariste de La Vengeance dans la peau s’attaque à l’adaptation d’une nouvelle de Philip K. Dick, Adjustment Team. L’Agence est un film de facture classique qui se met au service de son scénario pour souligner les dilemmes posés par l’oeuvre passionnante de l’écrivain. L’Agence parle simplement du destin et des choix. A travers une romance sage mais séduisante.

Synopsis : David Norris entrevoit l’avenir que le Sort lui réserve et se rend compte qu’il aspire à une autre vie. Pour cela, il va devoir poursuivre la femme dont il est tombé follement amoureux.

L'Agence - critiqueLe génie de Philip K. Dick a illuminé tous les films adaptés de ses histoires, depuis Blade Runner jusqu’à Paycheck en passant par Total Recall et Minority Report. Non pas que tous ces films soient des chefs d’oeuvre, mais même le moins réussi d’entre eux, Paycheck, arrivait sans mal à captiver le spectateur autour de problématiques existentielles et romanesques passionnantes.

L’Agence est plutôt une réussite. George Nolfi n’a sans doute pas sublimé son matériel. Mais en lui restant fidèle et grâce à une mise en scène sobre et plutôt anodine, il a laissé la puissance de l’intrigue envahir son film et le poids du quotidien et de la normalité contrebalancer habilement les enjeux métaphysiques du scénario.

Car L’Agence est un film ancré dans l’habituel. Matt Damon a la tête parfaite du citoyen lambda pris dans des aventures politique et fantastique qui le dépassent, les anges sont intemporels, ils sont habillés comme n’importe quel américain pourrait l’être depuis les années 20, même leur panoplie est réduite à ce qu’il y a de plus ordinaire : un couvre-chef. Ces bureaucrates du destin ont une existence semblable à celle des êtres humains : ils ont simplement une vie légèrement plus longue, mais ils ont aussi des supérieurs, des missions dont ils ne connaissent ni les tenants ni les aboutissants et des congés à prendre.

Cette gestion très RH du personnel de Dieu rappelle forcément The Box de Richard Kelly, film aux enjeux étonnamment similaires, avec pour question centrale celle du choix. Mais au contraire du trip halluciné qu’offrait le réalisateur de Donnie Darko, L’Agence est un film presque simple, linéaire mais jamais ennuyeux, facilement compréhensible et pas moins intéressant pour autant.

Pour ancrer encore plus son film dans la banalité, George Nolfi recourt à beaucoup de codes classiques de la romance et du thriller américain : la rencontre avec une jeune femme délurée, la lutte d’un individu contre une organisation omnipotente et le conflit entre le destin individuel et le destin collectif.

Mais tout ce qui place le spectateur en territoire connu n’affaiblit pas pour autant le film. L’Agence peut alors exprimer les dilemmes essentiels qui l’habitent : Y a-t-il un destin ou sommes-nous maîtres de nos choix? Ou, dit autrement, notre vie est-elle déjà écrite ou bien la créons-nous à chaque instant par les décisions que nous prenons? Et laquelle de ces alternatives souhaitons-nous? En effet, sommes-nous vraiment maîtres de nos choix si nous ne pouvons pas prévoir leurs conséquences? Et choisir sans savoir, est-ce préférable à faire ce qu’on doit faire, guidés par un dessein plus grand qui dicte nos actions?

Et si nous avons le libre arbitre, alors doit-on choisir l’amour ou le travail? La passion avec une autre ou la réussite individuelle et solitaire? Est-ce plus important de révolutionner le monde ou de vivre heureux avec celle qu’on aime? Et si l’on devait choisir entre les deux? Si être avec elle, c’était aussi réduire sa vie à elle?

L’Agence apporte des réponses : le film croit profondément au choix. De manière fort pertinente, il montre que c’est ainsi que l’homme se définit. L’Agence croit que l’homme peut forcer son destin. Même dans le cas tragique où les choses seraient préécrites, il y aurait toujours moyen de les changer. Ce qui donne sa beauté au choix, c’est justement que nous ne pouvons pas connaître toutes ses conséquences. Nous devons donc choisir en fonction de l’acte lui-même. Nous définir par lui. C’est ce qui crée notre liberté. Quant à l’amour, le film semble le placer au-dessus de tout. Mais il n’est là au détriment de l’épanouissement personnel que si on s’y résigne.

L’Agence est un pamphlet pour le combat. Pour le volontarisme. Le film dit en substance que nous pouvons privilégier l’amour sans pour autant lui sacrifier le reste de notre vie. Les choix ne sont jamais binaires. Nous devons avoir des priorités. Choisir ce qui nous importe le plus. Et nous battre d’abord pour que ces priorités (ici l’amour) se réalisent et ensuite pour que nos autres ambitions soient aussi possibles. On peut changer le plan et l’écrire suivant nos souhaits.

En remplaçant le héros agent d’assurance de Philip K. Dick en un politicien, George Nolfi insiste particulièrement sur ce combat. Nous devons rendre nos rêves possibles. L’Agence est peut-être le prototype du film sorti d’une nouvelle philosophie américaine héritée de la campagne d’Obama : Yes, we can. La crise économique est passée par là mais George Nolfi nous apprend, à notre grand soulagement, que Dieu est démocrate, qu’il est pour la jeunesse, pour le progrès, pour la sincérité. Et s’il l’est, c’est sans doute que c’est possible. Mais seulement si l’homme fait les bons choix. En fin de compte, c’est lui qui a les cartes en main.

Soulignons enfin quelques grandes réussites visuelles, simples et enchanteresses, comme les points d’inflexion sur les cahiers des anges ou la course-poursuite à travers les portes. L’Agence est un film sobre au service d’un sujet fort.

Note : 7/10

L’Agence (titre original : The Adjustment Bureau)
Un film de George Nolfi avec Matt Damon, Emily Blunt et Michael Kelly
Fantastique – USA – 1h47 – Sorti le 23 mars 2011

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Publié le 23 juillet 2011, dans Films sortis en 2011, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 4 Commentaires.

  1. moi j’ai trouvé ça très surfait les chapeaux et les livres, très gadget et faussement sobre. Et on nous allèche longtemps avec la seule scène d’action du film qui est finalement juste une porte bleue super facile à atteindre… le pire du pire, c’est cette phrase où je me suis vraiment marré, peut-être un peu fort d’ailleurs, un truc du genre « à cause de toi elle va finir prof de danse au lieu de danseuse étoile » aaaaah mais c’est affreux prof de danse c’est vraiment la déchéance 😀 Et cette vision de Dieu démocrate, pour le progrès et la jeunesse et tout et tout…

  2. Héhé… Cette phrase sur les destins de prof de danse et de danseuse étoile ne me choque pas. Non pas que ce soit affreux prof de danse, c’est même un très beau métier, mais le film confronte deux destins possibles pour la fille : dans l’un, elle va devenir danseuse étoile et accéder à un destin exceptionnel, dans l’autre, sa carrière fort prometteuse s’arrêtera en chemin. C’est comme être simplement prof de maths ou décrocher la médaille Fields en quelque sorte… Parfois, un choix peut changer radicalement notre vie. Et la question se pose : préfère-t-on changer le monde ou vivre une vie heureuse mais plutôt banale? J’imagine que chacun a sa réponse…
    Quant au Dieu démocrate, c’est sûr que c’est un geste fort : c’est dire que le progrès est de ce côté là et que Dieu veut le progrès de l’humanité. Sans doute un peu simpliste, mais pas désagréable comme idée 😉

  3. Bon je préfère être prof de maths qu’avoir la médaille Fields, surtout s’il y a Emily Blunt dans la balance. Ou encore je suis prêt à ruiner son destin exceptionnel pour la garder. Comment ça je suis égoïste? non je suis sûr qu’elle me préfère à sa carrière – sans quoi elle ne m’intéresse plus et c’est tant pis pour elle 😛
    Plus sérieusement, chacun a sa réponse en effet, mais la question posée est plutôt « doit-on préférer la gloire/célébrité au bonheur? »

  4. Il n’y a pas que la gloire et la célébrité en jeu. Il y a aussi le fait de changer le monde (pour une danseuse qui peut influencer la vie artistique de son époque, et bien sûr pour un président des USA) et l’accomplissement personnel : le rêve de la fille est d’exceller dans la danse, il s’agit donc d’une partie de son bonheur. Si on devait sacrifier sa passion à son amour, on ne pourrait sans doute jamais être complet. Les questions posées ne sont pas si simples que cela 😉

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