True Grit

Nominé 10 fois aux Oscars 2011 mais reparti bredouille, True Grit est le premier vrai western des frères Coen. On pourrait facilement passer à côté de l’originalité de ce récit classique à bien des points de vue. Si le ton cultive un léger décalage, c’est surtout l’insignifiance de l’aventure qui donne sa singularité au film : le temps qui passe finit par tout écraser, inévitablement.

Synopsis : Mattie Ross, 14 ans, réclame justice pour la mort de son père, abattu de sang-froid par le lâche Tom Chaney. Elle engage pour le retrouver un U.S. Marshal alcoolique.

True Grit - critiqueSi No Country for old men avait l’ambiance et les paysages d’un western, il n’en était pas un, l’histoire était parfaitement contemporaine, les chevaux et les colts ne faisaient pas partie de la mythologie de ce film et surtout, il n’y avait pas de territoires inexplorés dans lesquels se cacher, se chercher, se perdre et se battre.

True Grit, au contraire, est un vrai western. Il en respecte la plupart des codes, le scénario n’a rien d’ambitieux. On reconnait pourtant ici et là la touche des frères Coen, notamment dans l’humour un peu noir qui donne au film une allure légèrement décalée. Et cela grâce à des personnages bien croqués, surtout Rooster Cogburn, la version western du grand Lebowski, interprété par un Jeff Bridges en grande forme, racontant les grands chapitres de sa vie à une enfant de 14 ans bien peu intéressée. On s’amuse bien, l’histoire est fort plaisante, on rit même parfois à gorge déployée et cela n’entrave jamais le sérieux du film, son côté western classique.

Les frères Coen ressuscitent le western mais abordent le genre avec trop de respect et livrent ainsi l’un de leurs films les moins originaux. On aurait aimé un méchant un peu plus complexe, Josh Brolin avait le talent pour faire mieux qu’un brigand pleurnichard, sans principe et sans épaisseur.

Depuis No country for old men, en passant par Burn after reading et bien sûr A Serious Man, les frères Coen nous ont montré dans tous leurs films qu’ils maîtrisaient mieux que quiconque aujourd’hui l’art des ellipses fulgurantes et que celles-ci avaient acquis, dans leur manière de raconter les histoires, une très grande importance narrative en même temps que métaphysique.

C’est encore une fois le cas ici. La plus belle idée du film, c’est de faire de toute cette histoire quelque chose d’anecdotique et même peut-être d’inutile : Cogburn a sauvé la petite Mattie, mais la vie de celle-ci semble aussi triste qu’austère. Leur aventure ne leur aura même pas permis de mieux se connaître ou de se revoir. LaBoeuf disparaîtra lui aussi comme il était apparu. Et le meurtre de Tom Chaney n’aura rien aidé. Les héros courent après des chimères, donnent un sens à leurs actes puis continuent leur vie, morne, anecdotique. Et cette histoire sans enjeu, c’est pourtant celle de toute leur vie : Mattie la raconte comme le point d’orgue de son aventure existentielle.

Le temps passe bien trop vite et on n’arrive vraiment pas à lui donner un sens, à le remplir de quelque chose de sensé. C’est sur cette réflexion que se termine True Grit. Trente années disparaissent dans le trou béant qu’on devine exister entre deux plans, et trente autres dans la minute qui suit. Toute l’oeuvre des frères Coen est traversée par la futilité de l’existence. Depuis quatre films, les vies entières sont dérisoires, Joel et Ethan Coen façonnent des héros qui se donnent bien du mal pour finalement pas grand chose : ce qu’ils essaient d’atteindre ne vaut même pas la peine d’être montré à l’écran. La vie de Mattie et celle de Cogburn seront d’une platitude désespérantes. Si bien que le spectateur voit son entrain disparaître : et si toute cette aventure, tout cet enthousiasme, n’avaient servi à rien?

Note : 6/10

True Grit
Un film de Joel et Ethan Coen avec Hailee Steinfeld, Jeff Bridges, Matt Damon et Josh Brolin
Western – USA – 1h50 – Sorti le 23 février 2011
BAFTA 2011 de la meilleure photographie

Crazy, Stupid, Love

Crazy, Stupid, Love n’est pas un film fou (trop calibré), Crazy, Stupid, Love n’est pas un film stupide (la mécanique de la séduction est amèrement dépeinte), mais c’est effectivement un film sur l’amour. Tout le monde aime tout le monde et tout le monde est plus ou moins malheureux. Parfois drôle, parfois donneur de leçon, le film alterne le bon et le moins bon.

Synopsis : Le jour où Cal est largué par sa femme qu’il aime depuis plus de 20 ans, il se retrouve perdu et incapable de se relever. Jacob, séducteur hors pair, décide de le prendre en main…

Crazy, Stupid, Love - critiqueCrazy, Stupid, Love est un pseudo film chorale qui raconte principalement trois histoires d’amour à trois âges différents. Le couple central, c’est celui formé par Steve Carell et Julianne Moore qui vivent une sorte de crise de la quarantaine après plus de 20 ans de mariage.

L’intrigue se concentre sur un motif bien connu de la comédie hollywoodienne : le relookage du loser en un homme séduisant qui découvre alors l’étendue de ses possibilités. Ryan Gosling joue le rôle éternel de Hitch, expert en séduction et montre à son élève les trucs et astuces pour coucher avec toutes les femmes dont il a envie. Pour faire simple, il faut être bien sapé, la faire rire, ne jamais se raconter soi-même, la faire parler et faire semblant de l’écouter, être sûr de soi et autoritaire, ne surtout pas lui laisser le choix. Et… ça marche! On est inquiet plus qu’on rigole car le film voit juste : il y a bien sûr une part de vérité assez importante dans la description de ce jeu de séduction machiste et intransigeant. La plupart des femmes préfèrent ne pas voir les failles, la séduction est un jeu où elles privilégient le plus souvent le paraître au dépend de l’être. Ce qui est important, ce sont les vêtements, les blagues, les formules toutes faites, les gestes précis et assurés de celui qui répète inlassablement une technique qui fonctionne.

Que reste-t-il de la sincérité et de la transparence? Pour la drague, elles sont souvent synonyme d’échec, nous dit le film qui semble hésiter entre en rire et en pleurer. Pour l’amour par contre, il faut se confier. Les deux autres histoires de coeur concernent, l’une un couple de jeunes adultes (mais cette romance-là manque cruellement de crédibilité, elle semble n’être là que pour retourner la morale du film : finalement, même le plus endurci des Don Juan a besoin d’honnêteté et d’amour), l’autre deux adolescents qui fantasment tous deux sur quelqu’un de beaucoup trop vieux pour eux. C’est sans doute cette dernière partie de l’histoire qui est la plus drôle et la plus tendre, notamment grâce au jeune Jonah Bobo, sorte de mini-Paul Dano romantique.

On l’aura compris, Crazy, Stupid, Love empile les clichés avec plus ou moins de bonheur et plus ou moins de pertinence, arrivant parfois à trouver un vrai tempo comique comme lors d’une des dernières séquences, quand tous les personnages se trouvent réunis dans la même maison pour un repas familial qui tourne au pugilat. Une petite surprise scénaristique et des acteurs plutôt bons permettent à la scène d’être assez savoureuse. Elle est néanmoins suivie d’une conclusion mielleuse et moralisatrice qui gâche notre plaisir. La comédie un peu vacharde aura bien son habituelle fin joyeuse et insipide. Non sans distiller un message légèrement régressif au passage. Pas aussi régressif il est vrai que le Bon à Tirer des frères Farrelly, mais la comédie US semble vouloir nous rassurer cette année : il n’y a rien de plus sacré que le couple.

Note : 5/10

Crazy, Stupid, Love
Un film de John Requa et Glenn Ficarra avec Steve Carell, Ryan Gosling, Julianne Moore, Analeigh Tipton, Emma Stone, Jonah Bobo, Joey King et Marisa Tomei
Romance, Comédie – USA – 1h58 – Sorti le 14 septembre 2011

La Fée

Petit à petit, Fiona Gordon, Dominique Abel et Bruno Romy ont imposé leur cinéma de poésie burlesque comme une sensibilité à part dans le paysage très balisé de la comédie francophone. Leurs films sont toujours un combat pour la tendresse et la désuétude. La Fée est drôle mais le récit est bancal. On attend un peu de nouveauté pour leur prochain film.

Synopsis : Dom est veilleur de nuit dans un petit hôtel du Havre. Un soir, une femme arrive à l’accueil, sans valise, pieds nus, dit être une fée et lui accorde trois souhaits.

La Fée - critiqueAprès les surprenants L’Iceberg et Rumba, les trois réalisateurs continuent de mettre en scène Dom et Fiona, ce couple de loosers maladroits et solitaires qui vivent leurs aventures romantiques dans l’indifférence d’un monde qui va sans doute trop vite pour eux.

Ces amoureux aux longues silhouettes encombrantes, qui ne se parlent presque pas, rappellent forcément Monsieur Hulot, mais alors que celui-ci avait la capacité de s’émerveiller et de s’amuser de tout et de toujours faire de nouvelles rencontres, Fiona et Gordon semblent souvent anesthésiés par la monotonie et le vide de leur quotidien, incapables d’être complets lorsqu’ils sont seuls, jusqu’à ce que l’amour les sorte de leur léthargie. Leur beauté, c’est avant tout leur inadaptation au monde tel qu’il est et le combat qu’ils livrent sans cesse, à chaque film, pour retrouver leur âme soeur.

Car les films de Fiona Gordon, Dominique Abel et Bruno Romy racontent toujours cette petite histoire universelle : deux amoureux se perdent, se cherchent pendant tout le film, luttent contre les autres et contre les éléments, et finalement se retrouvent, dans un bonheur simple et complet, car l’amour est à peu près tout ce à quoi ils aspirent.

Dans la chronologie du couple, les cinéastes vont visiblement à l’envers. L’Iceberg parlait de la séparation, Rumba d’un couple épanoui séparé par un accident, La Fée raconte la rencontre amoureuse. Il y a encore ici des plans d’une drôlerie hors du commun, comme ces course-poursuites qui opposent constamment le couple qui prend la fuite et tous les autres, qui leur courent après comme par réflexe, sans vraiment trop y croire (quand ce n’est pas l’inverse). Certaines séquences sont fabuleuses, l’évasion d’un hôpital, l’accouchement, le jeu avec les comprimés, la poursuite d’une voiture en moto pour essayer de récupérer le bébé resté sur le capot. Le burlesque est simple mais reste inattendu, les gags fonctionnent et on rit souvent.

Pourtant, entre deux éclats de rire, on attend, peu convaincu par une poésie de l’insignifiance légèrement répétitive. Le rythme n’est pas assez soutenu, les thèmes sont à peine effleurés, l’histoire est flottante, elle semble s’étirer sans maîtrise et se conclure quand il n’y a plus de farce à faire.

Cette idée de fée du quotidien était jolie et tendre, comme un rêve qu’on fait vivre en dépit de son impossibilité. Mais les trois cinéastes-acteurs n’ont pas réussi à donner un sens à leur récit comme ils l’avaient fait dans leurs films précédents. La Fée est alors une succession de douceurs comiques plutôt qu’un vrai film bien construit.

Note : 5/10

La Fée
Un film de et avec Dominique Abel, Fiona Gordon, Bruno Romy
Comédie – France, Belgique – 1h33 – Sorti le 14 septembre 2011

Habemus Papam

Nanni Moretti avait un sujet passionnant, il en a fait un film plutôt longuet. Certes c’est gentil (trop gentil même pour créer la polémique) mais c’est loin d’être incisif. Le réalisateur italien choisit la dérision et enferme ses personnages dans des comportements infantiles. Jusqu’à une dernière scène très réussie.

Synopsis : Après la mort du Pape, le Conclave se réunit afin d’élire son successeur. Mais le souverain élu ne semble pas prêt à supporter le poids d’une telle responsabilité…

Habemus Papam - critiqueHabemus Papam a sans doute l’un des pitchs les plus originaux, amusants et intelligents de l’année. Et si à la mort d’un pape, son successeur, élu par le conclave, se trouvait écrasé par l’ampleur de sa tâche? Et s’il se sentait incapable d’assumer le rôle pour lequel il a été choisi?

Si le nouveau souverain pontife refusait de se présenter à ses fidèles, les quelques jours d’indécision qui s’ensuivraient laisseraient un milliard de catholiques orphelins, dans l’incompréhension d’un pape qui souhaite préserver son anonymat.

Mais ce n’est pas tant la détresse des croyants qui intéresse Nanni Moretti que celle du pape lui-même et de ses cardinaux. Le film déroule alors deux parties bien distinctes: d’un côté, il suit le pape et ses déambulations dans Rome tout autant que dans ses angoisses, de l’autre il raconte l’attente des cardinaux, enfermés dans les palais pontificaux du Vatican.

Ce qui amène Habemus Papam à alterner deux tons assez différents : le pape, en pleine remise en question existentielle, s’enfuit, se cherche sans se trouver, revient à sa première passion, le théâtre, s’essaie à l’anonymat pour pouvoir se mêler aux gens et vivre de nouveau dans la simplicité et la découverte des autres. Les cardinaux, inquiets, essaient de tuer le temps. Sous la férule d’un psychologue athée enfermé avec eux parce qu’il a été mis dans le secret (et interprété par Nanni Moretti lui-même), ils organisent un tournoi de volley-ball, avec comme objectif un peu idiot de redonner du courage au pape qu’ils croient enfermé dans sa chambre.

Ce qui gêne dans ce film, c’est d’abord ce temps à tuer qui n’est pas toujours bien utilisé. Les errements du pape deviennent vite répétitifs et son cheminement ne le mène à rien. Le personnage n’avance pas et se révèle très peu, les scènes dans lesquelles il promène son regard perdu de chien battu finissent par être vite lassantes. Du côté des cardinaux, ce n’est pas beaucoup plus intéressant : Nanni Moretti, sorte de Woody Allen au ralenti, se moque de la religion et de la psychanalyse et dresse des portraits de cardinaux assez sommaires puisqu’ils se retrouvent tous noyés dans une masse impersonnelle qui évoque plus les Schtroumpfs que des individus de chair et de sang.

En voulant leur rendre leur humanité, le réalisateur italien les a surtout infantilisé : ces gamins gentils et irresponsables, qui ont déjà fait de l’élection une mascarade ridicule, forment un bloc qui s’oppose au pape qu’ils ont choisi comme dans le Maillon faible, autant pour se protéger eux-mêmes que pour se débarrasser de lui. Ce pape, sorti de la masse, devenu subitement seul, ressemble lui aussi à un enfant, timide, incapable de soutenir les ambitions que ses parents (ou ses cardinaux) ont placé en lui. Un enfant qui fugue et supplie qu’on le laisse tranquille.

Nanni Moretti se moque, certes gentiment, de tous ses personnages, ce qui l’empêche de traiter sérieusement son sujet : l’absence du nouveau pape pourrait avoir des conséquences énormes et passionnantes, mais le réalisateur passe à côté, trop occupé à sa farce. La critique du pouvoir devient elle aussi plutôt puérile.

Habemus Papam se relève dans la scène finale, sans doute l’une des plus intenses de l’année. Un frisson parcourt alors la salle. On dirait que le film devrait commencer là, ou alors que tout ce qui a précédé était une introduction pour cette séquence. Dommage que le reste du film soit loin d’avoir la même puissance.

Note : 4/10

Habemus Papam
Un film de Nanni Moretti avec Michel Piccoli, Nanni Moretti, Jerzy Stuhr et Renato Scarpa
Comédie dramatique – Italie, France – 1h42 – Sorti le 7 septembre 2011

Les Valseuses

Avec plus de 5 millions d’entrées, Les Valseuses est l’un des plus grand succès français des années 70 et un film totalement culte qui décrit l’état de la jeunesse après 68, une liberté fabuleuse et forcément quelques dérives. A l’opposé des codes bourgeois, Jean-Claude et Pierrot ne vont nulle part, ils vivent l’instant, même s’il ne doit pas durer. Avec une intensité extraordinaire.

Synopsis : Liés par une forte amitié, deux révoltés en cavale veulent vivre à fond. Cette fuite sera ponctuée de provocations, d’agressions et de tendres instants de bonheur éphémère.

Les Valseuses - critiqueRarement un film a aussi bien capté l’insouciance. Les jeunes héros sont certainement désœuvrés, mais il y a en eux tant de liberté, d’anticonformisme, qu’on se met à les admirer, malgré leur inconscience, malgré leur relatif machisme, malgré leurs erreurs. Et justement, grâce à leurs imperfections.

Le film, très bien dialogué, très drôle, enchaîne les séquences magnifiques. Le début avec Ursula, tendre et amusant. Une scène de train où une petite bourgeoise (Brigitte Fossey) est ramenée à la vie et au plaisir. Les deux truands perdus dans une station balnéaire vide. Les deux mêmes découvrant la frigidité maladive de Marie-Ange.

Puis la rencontre avec Jeanne Moreau, belle et dramatique, une parenthèse grave et mélancolique qui confronte l’innocence des deux jeunes hommes aux désillusions qui viennent avec l’âge. Quelque chose d’horrible parcourt alors le film, comme une prise de conscience de l’insignifiance de la vie, qu’on pourrait résumer ainsi : faire l’amour et mourir.

Les Valseuses essaie d’oublier ce frisson d’angoisse pour reprendre sa route lumineuse vers le plaisir. Celui de la femme est affirmé dans un moment drôle et magique. Suit un meurtre inattendu qui rappelle la candeur des deux amis.

Les vols successifs de voiture (avec apparitions de Gérard Jugnot puis de Thierry Lhermitte) permettent au bonheur de reprendre le dessus sur les aléas de la vie et aux marginaux de se moquer des bourgeois et de leur vie étriquée. A ce titre, la rencontre avec Isabelle Huppert, toute jeune, est un moment de folie libératrice. Avec Les Valseuses, le sexe reprend ses droits : drôle, essentiel, excitant, stimulant.

Le film est aérien, parfois grave, souvent drôle, totalement libre mais traversé aussi de fulgurances plus pesantes. Un hymne au plaisir et au mouvement, une fureur de vivre à tout prix, une volonté de profiter à fond de chaque instant, car sinon il ne reste que de l’absurdité.
« On n’est pas bien? Paisibles? A la fraîche? Décontractés du gland? Et on bandera quand on aura envie de bander. »

Note : 9/10

Les Valseuses
Un film de Bertrand Blier avec Gérard Depardieu, Miou-Miou, Patrick Dewaere, Jeanne Moreau, Brigitte Fossey et Isabelle Huppert
Comédie dramatique – France – 1h55 – 1974