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Tomboy
Un film de Céline Sciamma avec Zoé Héran, Malonn Lévana et Jeanne Disson
Drame – France – 1h22 – Sorti le 20 avril 2011
Synopsis : Laure a 10 ans. Laure est un garçon manqué. Arrivée dans un nouveau quartier, elle fait croire à Lisa et sa bande qu’elle est un garçon, sans penser aux conséquences…
Céline Sciamma a un regard extraordinairement juste. Après Naissance des pieuvres, dans lequel deux adolescentes vivaient déjà leurs premières ambigüités sexuelles, Tomboy recule de 5 ans dans l’âge de ses protagonistes pour arriver à la fin de l’enfance.
A cet âge-là, le désir n’est pas encore lubrique mais les histoires d’amour sont déjà bien présentes. L’enfance est un âge-laboratoire, le moment de toutes les expériences et celui de toutes les interrogations. Laure préfèrerait être Michaël. Il n’y a pas de jugement dans la caméra de la réalisatrice, simplement de la curiosité, de la tendresse et un soupçon de peur. Car le suspense est bien présent : Laure va-t-elle être démasquée? Et puisqu’après tout cela ne fait pas trop de doute, comment cela va-t-il se passer? Comment va-t-elle survivre à ce mensonge? Chaque minute, le secret semble sur le point d’exploser, et chaque minute la vie continue, douce, insouciante comme l’idée qu’on se fait de l’enfance, et pourtant terriblement grave, comme ce qu’est réellement l’enfance.
Ici, la révélation peut être dramatique, car les enfants ne sont ni compréhensifs, ni généreux, ni désintéressés. Le film, d’un naturalisme impressionnant, vole quelques kilomètres au-dessus du Dernier été de la Boyita, avec lequel il partage la thématique de l’ambigüité sexuelle de l’enfance. Qu’est-ce qui va finalement nous déterminer à être des hommes ou des femmes? A aimer des hommes ou des femmes? A avoir des goûts d’hommes ou de femmes? Certains êtres échappent-ils au poids de la société pour imposer leur propre personnalité, au-delà de cette frontière floue entre les garçons et les filles, à laquelle les conservateurs et autres adeptes de l’ordre tiennent plus que tout?
Si cette ambigüité est formidablement saisie, le film souffre cependant de la légèreté documentaire de son histoire. Le récit, aussi habile soit-il, reste sage et conventionnel et a du mal à décoller vraiment, à s’émanciper de son ambiance de film d’auteur. Les éclats lumineux sont un peu trop rares, comme ce moment merveilleux où les deux jeunes filles dansent sur la musique éclatante de Para One. On retrouve alors le mysticisme de Naissance des pieuvres, qui rendait palpable l’univers inconnu et inaccessible dans lequel le désir trouve son origine et, peut-être, sa justification. Mais le plus souvent, Tomboy, énergique mais sans musique, reste collé au sol, sans arriver à transcender la réalité qu’il décrit.
La description est d’une justesse sidérante. Céline Sciamma est une cinéaste au talent solaire. Naissance des pieuvres transcendait son sujet. On regrette donc forcément que Tomboy ait si souvent les pieds bien accrochés sur terre.
Note : 6/10
Rusty James
Un film de Francis Ford Coppola avec Matt Dillon, Mickey Rourke et Dennis Hopper
Drame – USA – 1h35 – 1983
Titre original : Rumble Fish
Synopsis : Rusty James est le frère du « Motorcycle Boy », roi déchu des gangs de la ville de Tulsa. Rusty, admiratif de son aîné, aimerait bien reprendre le flambeau…
Dans un monde en noir et blanc, les nuages semblent fuir à toute allure une musique oppressante. Rusty James est coincé entre la prison que représentent ses amis, sa famille, son univers et l’espoir de liberté qui semble attaché aux cieux. Il doit choisir entre poursuivre la chimère de devenir son frère et se décider à être lui-même.
Francis Ford Coppola innove à chaque instant, ses plans obliques enferment encore un peu plus le héros dans un destin écrasant. Les images sont magnifiques et glauques, certains moments touchent au sublime, dès le début quand Rusty James est interpellé alors qu’il joue au billard, ou plus tard lorsque son âme quitte son enveloppe charnelle. Mickey Rourke, Matt Dillon et Dennis Hopper sont d’une densité terrible, les dialogues sont incisifs, ils frôlent le pastiche sans jamais perdre de leur solennité.
Les rares apparitions de la couleur trahissent la dernière chose qui intéresse encore le Motorcycle Boy dans un monde qui a perdu toute sa saveur : les rumble fish, poissons bagarreurs qui essaient de détruire leur propre reflet. Comment se libérer de cette image, de cette légende qui le poursuit partout? C’est la dernière quête du grand frère de Rusty James car l’important n’est pas de mener les autres mais de savoir où les mener. Et si le Motorcycle Boy peut réussir tout ce qu’il entreprend, il ne sait pas quoi entreprendre. Il n’y trouve pas de sens.
Le monde est peuplé de deux sortes de gens : ceux qui sont simplement là et s’en satisfont (comme le personnage de Nicolas Cage ou la petite amie) et ceux qui cherchent une signification. Alors que les premiers peuvent essayer d’être heureux, les seconds sont condamnés : ils errent, comme le Motorcycle Boy, ils tentent d’oublier (comme son père ou sa petite amie), ou bien ils fuient (comme sa mère), essayant de poursuivre les nuages, toujours plus rapides, toujours plus fuyants.
Dans ce drame existentiel déguisé en histoire de gangs adolescents, Rusty James doit choisir entre poursuivre ses rêves de grandeur (mais ce qui est grand rend malheureux) ou rester un être médiocre mais potentiellement heureux.
Les rumble fish sont agressifs parce qu’ils sont enfermés. Dans un espace trop étroit pour eux, ils ne peuvent même plus supporter leur propre image. Impuissant à se libérer de ce que les autres et lui-même attendent de lui, le Motorcycle Boy veut délivrer les poissons de leur reflet en les plongeant dans l’océan. Rusty James ne peut trouver le salut qu’en se libérant lui aussi. De l’image de son frère, de l’image qu’il voudrait avoir de lui-même. De cette ville qui l’étouffe. Fuir lui aussi vers l’océan. Et profiter qu’il soit moins intelligent que son frère pour oublier que tout ceci n’a pas de sens. Et tant pis pour tous ceux qui se demandent à quoi bon : il leur reste toujours la drogue, l’alcool, le désespoir et la mort.
Note : 9/10
Le Gamin au vélo
Un film de Jean-Pierre et Luc Dardenne avec Cécile de France et Thomas Doret
Drame – France, Belgique, Italie – 1h27 – Sorti le 18 mai 2011
Synopsis : Cyril, 12 ans, veut retrouver son père qui l’a placé dans un foyer pour enfants. Il rencontre par hasard Samantha, qui accepte de l’accueillir chez elle le week-end…
Grand Prix du jury au Festival de Cannes 2011
Les frères Dardenne tentent un pari osé : placer au coeur de leur univers cru et réaliste un conte de fée. Après Angèle et Tony en début d’année, déjà une rencontre improbable au milieu de la misère sociale, le cinéma francophone propose ici encore de rassembler deux êtres que tout sépare.
Cyril veut avant tout retrouver son père, visiblement le dernier lien qui le raccroche encore à la société. Tout son amour semble s’être concentré sur ce papa irresponsable qui pourrait être le Bruno de L’Enfant, devenu 10 ans plus tard Guy Catoul, toujours sous les traits de Jérémie Rénier.
Quant à Samantha, on ne saura pas grand chose d’elle, si ce n’est qu’elle est coiffeuse et qu’elle a pour seule attache visible un ami avec lequel elle partage un peu sa vie.
Les frères Dardenne décident de ne pas donner de raison à l’attachement de Samantha pour Cyril. L’important, c’est qu’elle décide de faire ce qu’elle fait, c’est qu’elle décide de soutenir et d’aimer Cyril. C’est sur ce point précis que les réalisateurs belges veulent faire croire à l’incroyable : la générosité pour elle-même, l’amour simplement parce qu’il est là et même s’il n’a aucune raison d’être.
Mais le spectateur n’y croit pas. Dès la première apparition de Samantha, on se demande par quel artifice Cécile de France va rester dans l’histoire. Ses choix, sa volonté inébranlable, donnent au personnage une sorte d’inconsistance comme s’il avait attendu le début du film pour exister et trouver un combat à défendre. En ignorant le passé de Samantha, les frères Dardenne veulent insister sur les actes de cette femme mais ils la privent de toute existence propre. On se trouve alors devant l’impossibilité de partager la foi des réalisateurs, on passe le film à essayer de comprendre les motivations de Samantha.
C’est d’autant plus gênant que l’histoire est attachante et rythmée, et qu’on aimerait y adhérer. La fin du film, véritable réquisitoire contre la vengeance, est magnifique. Un instant reste flottant, comme si le film hésitait entre la tragédie et la lumière. Le choix de la lumière donne à la dernière séquence une force redoutable.
Jean-Pierre et Luc Dardenne ont changé leurs habitudes : ils ont utilisé de la musique, ils ont romancé leur chronique sociale, ils ont choisi d’y croire. Malheureusement, le postulat initial du conte de fée ne convainc jamais. Cyril est un très beau personnage mais Samantha est un songe.
Note : 5/10
The Tree of Life
Un film de Terrence Malick avec Brad Pitt, Jessica Chastain et Sean Penn
Drame – USA – 2h18 – Sorti le 17 mai 2011
Synopsis : Jack grandit entre un père autoritaire et une mère aimante. La naissance de ses deux frères et un événement tragique viennent troubler son équilibre précaire…
Palme d’or au Festival de Cannes 2011
D’abord il y a le drame. Plus jamais la vie ne pourra être comme avant, car au milieu de la vie, il y a la mort, et la douleur incomparable qu’elle laisse à ceux qui doivent continuer. Tant qu’il n’y a que la vie, l’homme ne se pose qu’une question : comment? Comment vivre, comment se nourrir, comment se réchauffer, comment être heureux?
C’est parce qu’il y a la mort, à cause d’elle ou grâce à elle, que l’homme doit se poser une seconde question : pourquoi? Pourquoi vivre, pourquoi se nourrir, pourquoi se réchauffer, pourquoi être heureux? La démarche de Terrence Malick devient alors évidente : il part d’un drame quotidien, la mort d’un enfant, et pour répondre au mystère et à la détresse engendrés par cette disparition, il décide de filmer non pas l’histoire de l’humanité, comme l’avait fait Kubrick dans 2001, L’Odyssée de l’espace, mais l’histoire de l’univers tout entier.
La vie de cette famille se trouve alors replacée dans son contexte le plus global, la marche du temps depuis la naissance de l’univers (le Big Bang) jusqu’à la naissance de Jack. Et dans ce voyage mystique depuis les origines, déjà deux attitudes semblent devoir se partager le monde : la violence et la contemplation. Il s’agit de dominer ou d’être dominé, de se battre ou d’accepter, d’attaquer ou de se défendre, d’être coupable ou victime. Il s’agit de choisir entre ce que le film appelle la voie de la nature et la voie de la grâce. Car l’univers entier semble fonctionner suivant cette dialectique. L’amour, violent ou apaisé, n’est que le résultat de cette lutte qui s’opère en chacun de nous.
Jack la ressent en lui d’autant plus fortement que ses parents ont chacun choisi l’une de ces deux voies. Entre la méchanceté supposée d’un père torturé et la naïveté simple d’une mère lumineuse, Jack représente une humanité déchirée entre le besoin de comprendre, de maîtriser, et celui d’admirer, de s’extasier.
Le film lui-même est tendu entre ces deux nécessités. D’un côté, une caméra virevoltante, lègère comme elle ne l’a jamais été chez le réalisateur. Toujours contemplative de l’absolue beauté de la nature (et de celle des créations humaines), mais beaucoup plus mobile. Le regard du réalisateur, unique, transmet un émerveillement sans borne pour la force mystique qui semble se cacher derrière les actes les plus évidents de la vie quotidienne. Le talent terrifiant de Terrence Malick, c’est d’arriver à imposer, dans un contre-champs auquel le spectateur n’aura jamais accès, une présence fantastique, quasi-divine, comme si les personnages n’étaient jamais seuls, comme si le hasard ne pouvait pas exister, comme si le Big Bang, la course des planètes, l’apparition et la disparition de la vie et l’existence de Jack procédaient d’un même tout indivisible.
A l’opposé de cette mise en image libérée et presque en apesanteur, le propos est lourd, écrasé par le poids de la condition humaine. Jack, devenu adulte, est poursuivi par les démons de son enfance et par ceux de l’humanité. The Tree of life, avec un tel nom, ne pouvait être qu’un film sur l’essence de nos origines. Pour comprendre qui nous sommes et pourquoi nous sommes. Chaque embranchement est fondamentalement lié au tronc et aux racines. Et s’il s’agit un peu de l’enfance, il s’agit aussi de l’humanité et de l’univers, forcément. Ces questions que nous posent la mort, seule la mort semble en mesure de les résoudre.
The Tree of life se termine sur une séquence qui explicite maladroitement la philosophie panthéiste que l’on avait ressenti durant tout le film. L’image finale est malheureusement un lieu commun sans intérêt, à mille lieux du génie terrifiant de Kubrick et de son foetus cosmique.
Terrence Malick filme formidablement, son lyrisme appuyé sert à merveille sa réflexion sur la place de l’homme dans l’étendue de l’existence, les dilemmes qu’il met devant ses personnages sont fondamentaux. Et pourtant, sa philosophie s’embourbe quand il essaie de réconcilier beauté et compréhension du monde. Au début du film, on nous explique qu’il y a deux voies, celle de la nature et celle de la grâce. C’est parce que Terrence Malick ne s’en tient pas à ce programme annoncé, c’est parce qu’il essaie finalement de réconcilier nature et grâce qu’il échoue. La réflexion s’effondre sur elle-même, rattrapée par une foi démesurée.
Note : 6/10
L’Étrangère
Un film de Feo Aladag avec Sibel Kekilli et Settar Tanrıöğen
Drame – Allemagne – 1h59 – Sorti le 20 avril 2011
Synopsis : Pour fuir son mari violent, Umay, jeune femme allemande d’origine turque, retourne à Berlin vivre dans sa famille, mais celle-ci refuse de la soutenir.
Prix du meilleur film et de la meilleure actrice (Sibel Kekilli) au Festival de Tribeca 2010
L’Etrangère a toutes les qualités d’un drame social poignant : des acteurs excellents (mention spéciale à Sibel Kekilli, tour à tour déchirée et lumineuse), un scénario édifiant, une mise en scène sobre au service d’une histoire forte. Les personnages sont extraordinaires de vérité, Feo Aladag refuse de condamner qui que ce soit, elle montre chacun se débattre avec ses principes et ses douleurs et tenter d’évoluer à travers ses contradictions.
L’impossible choix entre sa vie et sa famille, entre la tradition et le bonheur, met le spectateur dans la même impasse que le personnage. L’Etrangère est un combat contre les autres et surtout contre soi pour suivre son propre chemin, pour ne pas céder aux sirènes obscurantistes de coutumes terribles.
Le propos était si bien illustré qu’une telle fin n’était peut-être pas nécessaire. Si le film se termine sur un moment de tension rare et sur une véritable audace scénaristique, les raisons qui poussent les personnages, pourtant si claires jusque là, nous deviennent incompréhensibles. Un peu comme si des croyants certes traditionalistes mais plutôt intégrés, sympathiques et pas du tout extrémistes se transformaient tout à coup en Talibans. On reste alors partagé entre surprise et incrédulité, la conclusion du film semble contredire ce que nous avions compris des personnages, leurs actes et leurs mots jusque là. On regrette aussi le flash-forward qui commence le film et qui joue un peu maladroitement avec les attentes du spectateur.
Le dernier épisode du film est certes marquant, mais on se demande un peu s’il n’est pas là simplement pour marquer. On sort de la salle sceptique mais décontenancé, signe que Feo Aladag a quand même réussi son coup.
Note du film : 7/10

