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La Solitude des nombres premiers

Un film de Saverio Costanzo avec Alba Rohrwacher et Luca Marinelli
Drame – Italie, Allemagne, France – 1h58 – Sorti le 4 mai 2011
Titre original : La Solitudine Dei Numeri Primi
Synopsis : 1984, 1991, 1998, 2007 dans la vie de Mattia et d’Alice. Deux enfances difficiles, bouleversées par un terrible événement qui marquera à jamais leur existence.

La Solitude des nombres premiersTrois films viennent successivement en tête quand on pense à La Solitude des nombres premiers. D’abord, la forme narrative évoque immanquablement 21 grammes : nous sommes en face d’un drame-puzzle qui brouille la chronologie en même temps que les émotions des personnages. Ensuite, la période centrale du film, l’adolescence, rappelle Naissance des pieuvres, quand deux adolescentes se perdent dans une fascination mutuelle, entre fusion et répulsion, entre désir des corps qui muent et angoisse des esprits troublés. Enfin, quand l’intrigue prend forme, quand les époques successives se rappellent les unes aux autres, le fantôme des Amants du cercle polaire surgit : les nombres premiers solitaires, ce sont justement ces amants, deux jeunes enfants différents qui vont devoir se chercher toute leur vie pour arriver à enfin communiquer.

Pourquoi le film de Saverio Costanzo est-il alors légèrement inférieur à tous ses modèles? Sans doute justement parce que les différentes approches se cannibalisent et empêchent le film de développer complètement ses problématiques. La relation entre Alice et Viola, ambigüe et déroutante, aurait mérité un traitement plus poussé ou en tout cas une conclusion plus aboutie qu’un simple hasard sans conséquence.

Le suspense créé par le scénario (qui ne nous donne les origines du mal qu’à la fin du film) semble artificiel. Le spectateur comprend très vite de quoi il peut s’agir, mais l’attente devient interminable, s’accélérant et s’étirant dans un mélange de flashbacks et de montage alterné qui repousse toujours plus loin le climax. Quand celui-ci arrive, le mystère est éventé et les révélations paraissent bien faibles malgré une musique inquiétante et bien choisie.

Beaucoup d’effets et de manières qui diminuent l’impact d’une histoire finalement assez simple. Il reste alors une romance envoutante et pourtant peu crédible et quelques très belles scènes, notamment lors de la rencontre entre Alice et Mattia adolescents. L’ambiance de film d’épouvante, renforcée par des choeurs enfantins doux et menaçants et des ralentis angoissants, donne alors à la romance un ton unique qui rapproche viscéralement l’amour de l’expérience de la mort.

Enfin, il reste les mathématiques et leur poésie, malheureusement sous-exploitée malgré un titre magnifique. Etre un nombre premier, c’est être parfaitement spécifique, c’est n’avoir rien en commun avec les autres nombres. Certains nombres premiers cependant, tout en étant essentiellement uniques et donc différents, ont cette particularité de se suivre, de se rencontrer, de n’être presque pas séparés. Deux solitudes peuvent se rencontrer parce que le monde les a réunis dans un même lieu, dans un même moment. Alors peut-être, avec le temps, avec beaucoup d’effort, elles arriveront à se comprendre, à être ensemble.
L’amour est affaire de solitudes. C’est ce que ce film inégal arrive à saisir par instants.

Note du film : 5/10

Je veux seulement que vous m’aimiez

Un film de Rainer Werner Fassbinder avec Vitus Zeplichal et Elke Aberle
Drame – Allemagne – 1h50 – Produit en 1976 – Sorti le 20 avril 2011
Titre original : Ich will doch nur, dass ihr mich liebt
Synopsis : Peter est attentionné, généreux, mais timide et écrasé par ses parents. Il ne cesse de vouloir acheter aux autres l’amour qui lui a été refusé dans son enfance.

Je veux seulement que vous m'aimiezDans une société glauque et déshumanisée, les êtres, fatalement égoïstes, luttent les uns contre les autres, sans volonté de se connaître, de se comprendre ou de s’aimer. Peter veut réussir sa vie. Mais qu’est-ce que réussir sa vie?

Pouvoir rendre ses parents fiers, devenir « quelqu’un », être admiré par sa femme, s’offrir une vie aussi bien que celle des autres ou en tout cas faire semblant de s’en offrir une. Au bout du compte, toujours le même objectif : réussir, c’est donner aux autres l’illusion qu’on a réussi.
Car dans ce monde de fantômes, on veut seulement être aimé, même pas forcément pour ce qu’on est. Et quitte à devoir acheter l’amour de nos proches.

Quand les rapports affectifs avec nos parents déterminent tous les rapports affectifs que nous aurons dans notre vie, le manque d’amour maternel peut devenir meurtrier. L’illustration du mythe d’Oedipe est poussive et insistante. Le film est plus juste quand il décrit les rapports humains sous l’angle de la domination et de la jalousie, et quand il fait de la vie une lutte désespérée pour gagner des clopinettes, pouvoir rembourser ses meubles et offrir à ses proches un pâle reflet de bonheur. Quand Peter est frappé par la lucidité alors qu’il attend le métro, il ne peut pas s’en sortir. S’il prend le métro, sa vie restera un miroir aux alouettes. S’il ne le prend pas, c’est lui qui devra créer une illusion impossible.

Je veux seulement que vous m’aimiez arrive à communiquer le malaise du verni social. Sous l’apparence de la normalité, les rapports entre les hommes sont monstrueux. Dommage alors que l’histoire, un peu simpliste, ne soit pas aussi captivante que l’atmosphère est oppressante.

Note du film : 5/10

La Ballade de l’impossible – Norwegian wood

Un film de Tran Anh Hung avec Kenichi Matsuyama, Rinko Kikuchi et Kiko Mizuhara
Drame, Romance – Japon – 2h13 – Sorti le 04 mai 2011
Titre original : Noruwei No More

Synopsis : Fin des années 60. Kizuki, le meilleur ami de Watanabe, s’est suicidé. Watanabe s’installe alors à Tokyo où il retrouve Naoko, ancienne petite amie de Kizuki, fragile et repliée sur elle-même.

La Ballade de l'impossible - Norwegian wood

Avec ses longues ellipses et ses longs plans qui captent l’intensité d’une rencontre ou d’une solitude, La Ballade de l’impossible dilate le temps et le montre tel qu’il est : crucial et inégal. Le film pourrait être celui des souvenirs de Watanabe quelques années après les événements. Les moments qui ont compté sont rares, ce sont eux qui ont rempli notre vie et pourtant, on en a forcément trop peu profité. Car entre ces moments, il y a tout le reste, tout ce que le film ne montre pas, tout ce que les souvenirs laissent de côté : le quotidien, la vie qui s’échappe.

Et quand il est trop tard, quand le film se termine, quand on doit passer à la période suivante de notre vie, il ne reste que le regret de n’avoir pas plus vécu ces moments, de n’avoir pas su les retenir, et la mélancolie de devoir les laisser derrière nous, inéluctablement.

Le film de Tran Anh Hung est presque hors du temps, son ambiance fait penser à celle qui se dégageait de Never let me go, douce et pourtant tragique. La Ballade de l’impossible est une réussite quand ses personnages aiment et quand ils souffrent. Certains plans, très simples et très beaux, disent mieux que tout l’amour qui naît et l’amour qui lutte. Et quand le film s’aventure sur le deuil et sur la souffrance incommensurable qui en résulte, il en ressort une ambiance psychédélique, accompagnée par la musique poignante de Jonny Greewood, et notre coeur est traversé de flèches empoisonnées. Comment s’en sortir, comment vivre malgré la perte d’un être aimé? La question semble insoluble.

Si Hatsumi est le seul personnage à n’être amoureuse que d’un seul homme, tous les autres se trouvent face au dilemme fondamental d’aimer plusieurs êtres qui voudraient être aimé exclusivement. Mais ils se trouvent aussi confrontés au puissant paradoxe que représente le sexe. Alors que d’une part, il réalise et magnifie l’amour, d’autre part il s’en dissocie forcément, soit qu’on n’arrive pas à vouloir celui qu’on aime, soit qu’on a besoin de vouloir d’autres femmes et d’autres hommes. Alors l’amour mal assumé glisse lentement vers la douleur ou vers la torture. Entre la romance et la souffrance, le film est parfois maladroit ou trop haché quand il parle de fidélité et d’abstinence. Certains passages semblent alors un peu longs et inutiles.

Mais quand La Ballade de l’impossible revient sur les tensions entre amour et désespoir, entre désir et déception, il arrive à donner corps à la jeunesse qui s’enfuit bien avant qu’on ait eu le temps de la vivre.

Note du film : 6/10