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Dans la brume

Trois êtres face à leur conscience, isolés dans une forêt durant la seconde guerre mondiale. Dans la brume est le terrible portrait d’hommes livrés à des choix éthiques cruciaux. Malheureusement, le récit traîne la patte, la caméra s’attarde pesamment, voulant saisir une vérité qu’elle finit par diluer dans l’ennui.

Synopsis : La seconde guerre mondiale. Deux résistants. Un homme à abattre, accusé à tort de collaboration. Comment faire un choix moral dans des circonstances où la morale n’existe plus ?

Dans la brume - critiqueTrois hommes et trois manières absolument différentes de se comporter face à des conditions extrêmes, en l’occurrence la Seconde Guerre Mondiale et l’invasion allemande. Trois hommes du même camp, trois résistants, et pourtant il n’y a rien en commun dans la manière qu’ils ont de se sortir des dilemmes éthiques qui se posent à eux.

Le début du film les rassemble. L’un est un traître potentiel, les deux autres sont venus pour le lui faire payer. Tandis que les choses vont prendre une tournure inattendue, chacun se penche sur son passé, sur son attitude face aux allemands. Trois flashbacks trouent le récit, chacun caractérisant l’un des personnages. C’est dans ces situations en dehors de la vie que chaque homme trouve sa vérité. Le film explore, pour ces trois hommes, leur part d’ombre et leur part de lumière.

Entre le courage téméraire du premier, la lâcheté du second et l’apathie du troisième, le film pose des questions éthiques épineuses. D’abord il y a la lutte, la rébellion, la conscience du monde, l’engagement, guidés par des principes durs et douloureux. Burov, personnage magnifique, porté par ses convictions et le courage de les défendre. Le pistolet pointé vers sa victime, il hésite. Une seconde de trop. Un doute persiste. Et peut-on si facilement enlever une vie?

Ensuite, il y a la peur. Cette douleur viscérale, planquée là dans le ventre. L’instinct de survie plus fort que tout. L’instinct de soi. Y a-t-il plus important que soi, que sa vie à soi? Et s’il n’y a que soi, n’y a-t-il pas le risque énorme qu’il n’y ait rien d’autre? Voitik a-t-il même la faculté de comprendre les idées et les idéaux? Est-il capable de voir qu’il peut y avoir plus important que soi, plus important que la situation, des absolus essentiels, en un mot une morale?

Et puis il y a l’intégrité. Une intégrité molle, neutre. Un lieu indécis entre sagesse et résignation. Comment juger Sushenya, cet homme qui subit sans rien dire les erreurs des autres, n’ayant peut-être pas le courage lui-même d’avoir fait des erreurs? Sauve-t-il ses compagnons pour eux ou pour lui-même? La question se pose, même si on a bien du mal à lui reprocher quoi que ce soit. Il y a un fin mélange d’altruisme et d’égoïsme dans son attitude. Il est un homme de confiance, un homme rare. Le film ne montre pas assez pour juger de son éventuelle passivité.

Mais Sushenya ne vit pas que pour lui-même. Il a besoin d’être réhabilité. Son seul espoir, ce sont ses deux compagnons qu’il essaie tour à tour de convaincre. Quand ce n’est plus possible, quand plus rien ni personne ne peut le justifier, alors l’espoir s’en va. Le film peut se terminer en un très beau plan recouvert peu à peu par la brume. Le comportement moral définit l’humanité de chacun.

Dommage qu’avec un sujet si dense, porté par l’inquiétant systématisme de sa démonstration, Dans la brume soit si ennuyeux, la faute à un rythme d’une lenteur assommante. Les personnages marchent lentement, parlent lentement, il semble même qu’ils pensent lentement. Pourquoi Sergei Loznitsa ralentit-il la vie jusqu’à la réduire à une interminable mécanique? Il n’y a pas plus de vérité à prolonger chaque plan artificiellement, à étirer sans mesure chaque séquence, chaque regard, chaque hésitation, il n’y a que plus d’ennui.

Jusqu’à diluer l’intérêt d’une histoire passionnante. Le film pourrait être deux fois moins long sans qu’on ne perde aucun plan, aucun dialogue, aucune scène, aucun dilemme. En 2h10, Dans la brume est un petit calvaire, et non le grand film qu’il pourrait être.

Note : 4/10

Dans la brume (titre original : V Tumane)
Un film de Sergei Loznitsa avec Vladimir Svirskiy, Vladislav Abashin, Sergeï Kolesov
Drame – Biélorussie, Allemagne, Pays-Bas, Russie, Lettonie – 2h10 – Sorti le 30 janvier 2013
Prix Fipresci de la critique internationale pour la compétition officielle du Festival de Cannes 2012

Blancanieves

Grand vainqueur des Goyas 2013, Blancanieves est la troisième réadaptation de Blanche-Neige qui sort sur nos écrans en un an. Et c’est de très loin la meilleure. Formellement ambitieux, porté par une Macarena García ravissante et hypnotique, le film de Pablo Berger explore l’intemporalité d’un conte de fée entre nostalgie et modernité.

Synopsis : Espagne, années 20. L’enfance de la belle Carmen est hantée par la présence fantomatique de son père, ancienne gloire de la corrida, et par une belle-mère acariâtre…

Blancanieves - critiqueD’un côté, un format à l’ancienne assumé. L’histoire se passe dans les années 20 et le film en reprend les codes cinématographiques : le muet, le noir et blanc, le 4/3. De l’autre, une réalisation résolument moderne entre prises de vue légères et aériennes et angles surprenants. Le montage renforce cette modernité : quelques séquences font tourner la tête, comme lorsque la grand-mère succombe à une attaque ou quand Blancanieves est parcourue peu à peu par un flot de souvenirs oubliés. Alors, la confrontation du noir et blanc et du mouvement stroboscopique donne au récit sa principale ligne de force, entre conte traditionnel et propositions nouvelles.

L’interprétation des acteurs est à mi-chemin entre l’expressivité poétique du muet et la vérité plus brutale du jeu contemporain. Très loin des inutiles adaptations sorties en 2012, Blanche-Neige est parfaitement revisité : un nain a disparu (drôle), la corrida marque le film de son empreinte, le miroir de la marâtre, ce sont les médias, l’image publique (responsable d’ailleurs de l’accident du père, sous la forme d’un flash d’appareil photo). Tous nous demandons quelque part à notre miroir si nous sommes encore les plus beaux, en apparence tout du moins.

Blancanieves est donc un jeu d’apparences et de filiation. Le torero tue pour le public, recevant la gloire en échange d’une geste héroïque. A l’opposé de ces miroirs déformants que sont les applaudissements, les photos, les journaux, il y a la transmission, le lien indestructible entre une fille et son père, les souvenirs qui s’opposent à l’oubli.

Blancanieves est donc une histoire d’héritage, de sentiments vrais cachés derrière les lumières du spectacle. The show must go on. C’est une corrida dont on peut sortir paralysé ou empoisonné. C’est un appareil photo devant lequel il faut poser avec le mort pour figer une dernière fois des ersatz de sentiments. Et souriez surtout. C’est un article de journal pour lequel il faut paraître, toujours paraître. C’est une roulotte itinérante de nains joyeux qui doivent séduire ou mourir. C’est pour finir un pathétique spectacle dans une foire. Comme avec le père, il y a encore et toujours du spectacle à créer, même avec des corps immobiles. La vérité se dissimule, on retient le sensationnel, le show est rendu au public.

Alors l’émotion nous prend. Blancanieves est un conte certes classique, mais il est empreint de poésie et de cruauté. L’amour romantique suit le chemin de l’amour filial : il se réduit à des espoirs déçus, à des larmes qui traversent l’épais rideau de la mort.

Note : 7/10

Blancanieves
Un film de Pablo Berger avec Macarena García, Maribel Verdú et Daniel Gimenez-Cacho
Drame – Espagne – 1h44 – sorti le 23 janvier 2013

The Master

Après s’être attaqué aux fondements de l’idéal américain dans There will be blood, Paul Thomas Anderson continue son entreprise de destruction des mythes fondateurs dans un film énorme et monstrueux. The Master ne se donne pas, le spectateur lutte avec les images plus de deux heures durant, essayant, comme le réalisateur, comme le « Master » lui-même, de trouver un sens à tout « ça ».

Synopsis : Quand Freddie, un vétéran de retour au pays, rencontre Lancaster Dodd, «le Maître», charismatique meneur d’un mouvement nommé la Cause, il tombe rapidement sous sa coupe…

The Master - critiqueThe Master est un défi. Un puzzle fascinant et désagréable, une oeuvre terriblement imposante, presque trop pour qu’on arrive à bien l’interroger. Un film taillé pour être un monument, et tant pis si le spectateur reste un peu vide devant tant de maîtrise.
The Master a le goût et l’odeur d’un chef d’oeuvre. Il ne manquerait que la conviction.

En parlant d’En attendant Godot, Samuel Beckett écrivait : « Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. […] Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible. » Et effectivement dans The Master, tout ce qui peut être montré semble l’être, et tant pis pour le sens global. Le spectateur, perdu, interdit, a pourtant l’impression que le destin de l’humanité s’est joué. Et on ne pourrait pas aller plus loin?

D’abord, The Master est un film plutôt simple qui manipule des grands sujets classiques du cinéma américain. Et en premier lieu le vétéran, cet être inadapté qui rentre chez lui après la guerre et qui doit retrouver sa place dans la société. On pense à Taxi Driver, à Rambo et autres Brothers et on sait que ce qui attend Freddie est loin d’être simple.
Ensuite, le film s’intéresse de près à la relation maître-disciple. Là encore, on est en terrain bien connu.

Mais chez Paul Thomas Anderson, les personnages sont toujours sur le fil du rasoir, accrochés à cette mince frontière qui délimite l’attitude normale et raisonnable de l’extravagance, voire de l’insanité. Pour le maître comme pour le disciple, la folie guette.

Comme dans Punch-Drunk Love, comme dans There will be blood, l’homme est un être fragile, en lui se multiplient les fêlures comme autant d’abîmes prêts à s’ouvrir. Les héros d’Anderson sont comme tous les êtres humains, déséquilibrés, facilement déréglables. La superbe musique de Jonny Greenwood souligne, comme dans There will be blood, le danger qui rôde. A tout instant, Freddie et Lancaster peuvent vaciller. Freddie occupe le rôle du fou de service, ses excès ne sont pas surprenants. Mais Lancaster, The Master, est tout aussi incontrôlable. Très souvent dans le film, ses nerfs prennent le dessus, brouillant son statut de guide spirituel tout autant que la relation maître-élève.

C’est que dans sa seconde moitié, The Master fuit les chemins balisés et ouvre de nombreuses portes. Dans le monde de « La Cause », tout n’est pas si docile. En quelques scènes effrayantes, la femme du gourou prend une dimension que nous n’avions pas pu imaginer. Plus que simple adepte, Peggy est le cerveau derrière le cerveau, une femme froide et dominatrice qui trouve en Lancaster non pas un élève, mais bien une âme soeur, un être qui la complète, qui lui obéit tout autant qu’il décide. Et puis il y a les enfants, plus déviants qu’il n’y parait. Il y a l’entourage, presque intégralement hostile à Lancaster. Tout le monde remet en cause The Master, et pourtant tout le monde l’écoute.

Tout le monde remet en cause The Master, et pourtant tout le monde l’écoute.

C’est aussi dans ce moule qu’entre Freddie. Jamais dupe des extravagances de son maître, il se laisse faire, aussi fasciné que dépendant d’un être qui donne sens à sa vie, qui l’accepte comme il est, et tant pis si cet être invente à mesure qu’il parle. L’esprit brouillon de Lancaster trouve dans ses adeptes des raisons de les dominer. Quelque chose d’incompréhensible se passe : La Cause, pourtant peu convaincante, s’agrandit, s’installe dans des murs prestigieux. Freddie et Lancaster sont furieux dès qu’une remise en question se fait jour. Tant pis s’ils ne sont pas convaincus eux-mêmes. En luttant violemment contre les doutes des autres, ils se comportent comme s’ils croyaient sans mesure, et là semble être l’essentiel.

Une épouse inquiétante, une famille perverse, des adeptes sceptiques. La seconde moitié du film détruit toutes les certitudes. L’unique quête de Freddie, cet amour préservé de tout et d’abord de la sauvagerie du monde, n’aboutit pas. Alors que reste-t-il? Deux êtres perdus, l’un seul et l’autre démesurément entouré. Lancaster entraîne toute une communauté dans ses errances. Etre égaré avec les autres, ce n’est plus être égaré, c’est être un homme. Dans ce schéma-là, « s’améliorer », comme le dit Peggy, c’est adopter le dogme. C’est obéir au maître.

Peut-on n’obéir à aucun maître? C’est la question que Philip Seymour Hoffman, dans l’un de ses plus beaux rôles, propose à Joaquin Phoenix, très convaincant. C’est la question que pose Paul Thomas Anderson à son spectateur, la lui laissant comme seul indice pour dénouer le casse-tête qu’il lui propose.

Entre ellipses et détours narratifs, The Master ouvre de nombreuses pistes et fait mine de les abandonner en route. Il y aurait tant à développer, tant à approfondir, il semblerait que le film ait été laissé en chantier. Comme s’il manquait la moitié des rushes qui permettrait de donner sens au tout. S’il y a un sujet développé à l’envie, c’est la relation entre un maître autoproclamé et un disciple consentant, une relation passionnelle, spirituelle, souvent inversée. Qui juge qui? Qui a besoin de qui? Qui admire qui? Lancaster est persuadé que les deux êtres sont liés. Et en effet, par quel mystère ces deux hommes s’attachent-ils à ce point, par quel désir le maître de La Cause s’entiche-t-il de ce Monsieur Personne tombé du ciel? Le film ne justifie rien, il montre comme un état de fait des liens inexplicables, des réactions déraisonnables.

Si la main d’une jeune fille s’aventure sur la cuisse de Freddie, cela porte-t-il à conséquence, ou n’est-ce encore qu’un élément parmi tant d’autres, une nouvelle pièce du puzzle, un geste potentiellement sans signification? Tout ici constitue le portrait insatisfaisant de la vie telle qu’elle est : en dépit d’une cohérence globale, la majeure partie de ce qui s’y passe semble échapper au plan d’ensemble. Ni Dieu, ni Maître. Car personne n’a le contrôle total, ni Lancaster, ni le spectateur, ni même Paul Thomas Anderson : tout démiurge laisse échapper un souffle.

La solitude d'un homme qui ne trouve plus sa place dans la communauté

Ce souffle, c’est justement Freddie, un être finalement irréductible. Sans nul doute c’est cela qui attirait Lancaster : Freddie est un miroir déformant, son lui solitaire. Alors, après avoir sapé les fondements des USA, de la liberté d’entreprendre et de la réussite individuelle dans There will be blood, Paul Thomas Anderson approfondit son questionnement sur les mythes de la liberté et de l’individu. Existe-t-il un endroit où l’homme peut n’obéir à aucun maître? En somme, existe-t-il un lieu de liberté, un lieu sans chaîne et sans maître-à-penser?

Pour Freddie, il n’y a qu’un choix possible : être l’élève ou être le maître. Ne pas être seul, c’est adhérer à une communauté, avec ses lois, ses conventions, ses convictions. La quête de Freddie est celle de millions d’américains après la Guerre, celle de millions d’américains aujourd’hui, celle de milliards d’êtres humains hier, aujourd’hui et demain. Trouver sa place, c’est accepter un maître. Car finalement, nés dans une époque donnée, dans un endroit donné, entourés de gens bien précis, élevés dans certaines conditions et inadaptés à la solitude, avons-nous vraiment le choix? Décidons-nous vraiment de vivre dans la société qui nous est donnée et d’y trouver un sens? Pouvons-nous décider ne nous isoler et de n’obéir qu’à nous-mêmes? Les décisions qu’il nous reste ne sont-elles pas déjà vidées de l’essentiel?

Alors, The Master aurait bien un sens, une logique irrégulière qui se dérobe pour mieux nous faire ressentir que tout ceci est un cirque, tout, la guerre, l’amour, l’amitié, la société, la Cause. La vie serait une fuite en avant vers des idéaux qui n’existent pas. Tout système de pensée se réduit finalement à ses contradictions. Il n’y a pas de trajectoire linéaire, pas d’objectif décelable, pas de finalité définie ou de moralité établie dans la dernière oeuvre de Paul Thomas Anderson.

The Master est un film qui confronte deux manières d’être seul et mal dans son monde. Un film qui remet en cause les piliers les plus fondamentaux de la vie en communauté et des idéaux occidentaux, et avant tout américains. On aimerait croire à la liberté, à l’épanouissement individuel. On aimerait s’accrocher aux mythes, caresser des chimères comme Freddie sur le sable, observant tendrement la femme de ses rêves. Mais le sable s’éparpille, ce qu’on croit avoir créé s’échappe de nos doigts. Et au bout du compte, il y a de fortes chances pour que l’on ne soit maîtres de rien.

Note : 8/10

The Master
Un film de Paul Thomas Anderson avec Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman et Amy Adams
Drame – USA – 2h17 – Sorti le 9 janvier 2013
Lion d’argent de la mise en scène et Coupe Volpi du meilleur acteur (pour Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman) au Festival de Venise 2012

Ultimo Elvis

Très loin du Podium de Yann Moix, ce film raconte le quotidien et les aspirations d’un sosie sous l’angle du drame pur. Jamais drôle, jamais moqueur, jamais méprisant, Armando Bo filme simplement un être mal dans sa vie en s’appuyant sur la performance convaincante de John McInerny. Trop simplement d’ailleurs : le récit manque de souffle, d’enjeux, peut-être de rythme. Un film sincère mais trop modeste.

Synopsis : A Buenos Aires, Carlos Gutiérrez est Elvis, à l’usine comme sur scène où il officie pour une agence de sosies. Un accident l’oblige cependant à s’occuper de sa fille…

Ultimo Elvis - critiqueUltimo Elvis décrit l’opposition entre la vie réelle et la vie rêvée d’un homme. L’idole Elvis Presley et le sosie Carlos Gutiérrez n’appartiennent pas au même monde. Coincé dans une vie de médiocrité, Carlos essaie de coller le plus possible à son modèle. Son existence étriquée lui est devenue insupportable, mais comment devenir Elvis quand on n’est pas Elvis, comment résoudre cette contradiction identitaire, celle de vouloir être quelqu’un, de se sentir être quelqu’un, alors qu’on ne pourra jamais avoir une vie même un tout petit peu semblable?

Prisonnier de désirs de grandeur, de désirs en total désaccord avec son quotidien, Carlos ressent la nécessité de fuir. Et puis un jour, la vie se met entre lui et la porte de sortie, sous le visage angélique de sa petite fille qui a besoin de lui. Brusque retour au réel. Alors, Carlos va-t-il se laisser prendre par les plaisirs simples et banaux que la vie peut lui offrir, va-t-il abandonner ses rêves impossibles?

Armando Bo filme le décalage entre ce que vit Carlos et ce qu’il imagine (ou voudrait imaginer) vivre. Quand la réalité essaie de copier la légende, cela donne un effet toc. Pathétique et admirable, Carlos est à la fois un ouvrier insatisfait et un rêveur infatigable. Il n’y a peut-être alors qu’un seul moyen de résoudre son incompatibilité existentielle, celle de ne pas être celui qu’il voudrait être.

Si le récit est assez convaincant, il manque d’une certaine ampleur pour s’imposer à nous avec la force des tragédies intimes. Quand on pense aux idéaux échoués, on pense au poignant The Wrestler ou au sarcastique American Beauty.

Ultimo Elvis est loin de ces références car il lui manque un ton, un motif un peu plus enthousiasmant que celui d’une parenthèse (ni enchantée, ni désenchantée). Nous assistons aux jours qui défilent les uns après les autres, ne faisant que repousser un peu plus la décision de Carlos. Quand celui-ci, vers la fin du film, regarde le canapé dans lequel dormait sa petite fille, alors enfin il se passe quelque chose, une inflexion, une flamme. On attend cela tout le film, on n’y a le droit qu’à de trop rares moments. Le reste du temps, comme son antihéros, Ultimo Elvis reste collé à la banalité du quotidien.

Note : 4/10

Ultimo Elvis (titre original : El Último Elvis)
Un film d’Armando Bo avec John McInerny, Griselda Siciliani, Margarita Lopez
Drame – Argentine – 1h32 – Sorti le 16 janvier 2013

Jours de pêche en Patagonie

Après Historias minimas et Bombon el perro, le cinéaste argentin Carlos Sorín revient avec un nouveau récit dépouillé, qui s’attache aux pas d’un homme en quête de rédemption. Le film est lent, pas vraiment passionnant, mais les acteurs sont touchants et parfois ils donnent au drame une certaine grâce.

Synopsis : A la recherche d’un nouveau départ, Marco part en Patagonie s’initier à la pêche au requin. Mais ce n’est pas l’unique raison de son arrivée dans la ville de Puerto Deseado…

Jours de pêche en Patagonie - critiqueUn film d’une simplicité désarmante sur un homme qui essaie de renaître. Fidèle à ses convictions minimalistes, Carlos Sorin en dit le moins possible. Du passé de Marco, on ne connaîtra presque rien : un métier décrit rapidement, quelques difficultés avec l’alcool, un éventuel problème de santé.

De ses relations avec sa fille et son ex-femme, encore moins : cinq phrases tout au plus, lancées au détour d’une conversation, et quelques regards évocateurs permettent de reconstituer une séparation douloureuse.

Pourquoi la relation de Marco et d’Ana s’est-elle à ce point distendue? Comment un homme qui parait aussi raisonnable, sympathique et souriant que Marco a-t-il pu abandonner les siens et (peut-être) tomber dans l’alcool? Le réalisateur préfère se concentrer sur quelques rencontres : un entraîneur de boxe, un spécialiste de la pêche au requin.

Tout cela occupe un peu le temps solitaire d’un homme qui voudrait plus que tout renouer des liens. Tant de non-dits frustrent, tant de simplicité touche au simplisme.

Pourtant, les acteurs, irréprochables, rendent le drame intime crédible d’un bout à l’autre, et la superbe musique, triste et pleine d’espoirs en même temps, participe à l’émotion diffuse qui parcourt le film. Jours de pêche en Patagonie est un film sensible sur un bout d’humanité, mais un bout si petit et si ordinaire qu’on aura bien du mal à s’emballer pour ce cinéma-là.

Note : 4/10

Jours de pêche en Patagonie (titre original : Días de Pesca)
Un film de Carlos Sorín avec Alejandro Awada, Victoria Almeida et Oscar Ayala
Drame – Argentine – 1h18 – Sorti le 26 décembre 2012