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A Dangerous Method

La rencontre entre Freud et Jung, leur amitié et leur rupture, l’opposition de 2 hommes, 2 générations, 2 cultures, 2 démarches, 2 visions du monde et de l’humanité. La naissance d’une science, la femme au centre de tout désir et de toute pensée. Le film discute, serpente dans les arcanes de l’âme, quitte à laisser le spectateur dans la plus grande perplexité.

Synopsis : Sabina Spielrein, jeune femme souffrant d’hystérie, est soignée par le psychanalyste Carl Jung. Elle devient bientôt sa maîtresse en même temps que sa patiente. Leur relation est révélée lorsque Sabina rentre en contact avec Sigmund Freud.

A Dangerous Method - critiqueA Dangerous Method est un film sobre et élégant, peut-être trop sobre et trop élégant. La caméra de Cronenberg s’efface derrière l’ampleur de son sujet. Le réalisateur reste le plus neutre possible, présentant chaque personnage face à ses dilemmes, face à ses souffrances, face à ses limites.

Entre la géniale lucidité prétentieuse de Sigmund Freud et la faiblesse toute humaine d’un Carl Jung qui dérive lentement vers le mysticisme, entre la rigueur scientifique et morale du premier et les convictions presque religieuses du second, le spectateur assiste à l’évolution des idées, aux avancées de la pensée humaine et à ses retours en arrière.

L’histoire de la psychanalyse balbutie à l’écran. Freud cherche un héritier qui pourra continuer son travail, poursuivre sa quête, Jung essaie comme il peut de tuer le père malgré toute l’admiration qu’il lui porte, dans une démarche de pure psychanalyse. Autour d’eux, Sabina Spielrein s’intéresse aux pulsions, Otto Gross veut les libérer totalement. A l’écran, la lutte entre la morale traditionnelle et ces pulsions créatrices, destructrices, essentielles, devient le moteur déroutant et sensuel d’une intrigue au plus profond de l’homme.

Le film est alors un grand débat, une discussion psycho-philosophique de 1h40, une joute verbale passionnante dans laquelle le spectateur s’interroge, se remet en question, et finit par se perdre.

David Cronenberg utilise une méthode d’objectivité effectivement dangereuse mais particulièrement stimulante. Les opinions se contredisent, s’affrontent, se détruisent, il n’y a ni répit, ni conclusion satisfaisante. A Dangerous Method risque de laisser les spectateurs perplexes, orphelins d’une idée maîtresse à laquelle se raccrocher. C’est un film sans thèse, un film d’exploration complexe et tortueux (à l’image de la psychanalyse elle-même) qui dissémine de très nombreux points cruciaux de réflexion et se termine sur lui-même, laissant au cours de l’Histoire le soin de rendre raison ou tort aux personnages et à leurs idées.

Note : 7/10

A Dangerous Method
Un film de David Cronenberg avec Keira Knightley, Michael Fassbender, Viggo Mortensen, Vincent Cassel
Drame psychologique – Royaume-Uni, Allemagne, Canada – 1h39 – Sorti le 21 décembre 2011

Shame

Après Hunger, un premier film remarquable, formellement ahurissant et fondamentalement marquant, Steve McQueen revient avec Shame, avec toujours Michael Fassbender dans le rôle principal. Si le réalisateur n’a rien perdu de son sens esthétique, son second film, parfois envoutant, manque finalement de finesse sur le fond. Hypnotisant et décevant.

Synopsis : Brandon vit seul et travaille beaucoup. Sa seule passion : le sexe. Quand sa sœur Sissy s’installe dans son appartement, Brandon a de plus en plus de mal à dissimuler sa vraie vie…

Shame - critiquePas étonnant que Shame soit une petite merveille visuelle, la description métallique d’un monde hostile, le portrait presque clinique d’un homme extérieur à lui-même. Steve McQueen vient de l’art contemporain et la premier choc procuré par ses films est forcément plastique.

Depuis l’appartement de Brandon, trop propre trop vide, jusqu’à l’univers feutré de son bureau, depuis les bars glaciaux qu’il fréquente le soir avec ses « amis-collègues » jusqu’aux rues fantomatiques dans lesquelles il se livre à ses pulsions, tout est étranger, tout est autre, tout est agressif. Le New York de McQueen n’est pas franchement menaçant, il est pire que ça, froidement indifférent. Le visage de Michael Fassbender, trop parfait, trop fermé, y participe pleinement : il est l’archétype du citadin de la mégapole, amical, séduisant, absent de soi et du monde.

Pourtant, le tour de force du réalisateur est de nous attacher âme et corps à cet homme dont le seul désir, la seule nécessité, le seul bonheur, est la pure satisfaction sexuelle. Le sexe pour le sexe, et surtout pour rien d’autre. Pas d’amour, pas d’attaches, pas de sentiments. Tout ça ne fait que diminuer l’intensité du plaisir, jusqu’à le tuer complètement. Pour Brandon, la jouissance physique est forcément vicieuse, malsaine, interdite. Elle ne peut se satisfaire de la normalité. Il s’agit avant tout de jouir pour jouir, c’est tout.

D’abord, McQueen ne nous enferme pas dans le jugement. Nous sommes aux côtés de Brandon, nous ressentons son envie, sa frustration, son addiction. Et bien sûr, son isolement. Dans un monde où l’humain n’est plus qu’un outil au travail, une ombre dans la rue, un rival ou une proie dans la vie nocturne, le plaisir pur est tout ce qu’il reste à un homme seul et qui ne se bat plus, qui a pris son parti d’être seul.

Dans cette mécanique existentielle répétitive, les corps ne se lassent pas, seules les âmes se fatiguent. Sissy, la soeur fragile et exubérante de Brandon, est le grain de sable qui vient enrayer l’horlogerie. Dans une des plus belles séquences du film, Brandon fuit son appartement et court dans les rues de New York, comme pour se libérer comme il peut de ses pulsions, de ses démons. Sans aucun doute, il ne lui reste qu’un seul interdit « moral », un seul impératif qui passe au-dessus de son désir, et celui-ci s’est installé chez lui, se colle à lui jusqu’à enflammer cette avidité de sexe qu’il ne sait pas, qu’il ne peut pas contrôler.

Peu à peu pourtant, le film se montre de plus en plus sévère avec Brandon. Son mal-être le condamne et condamne sa manière de vivre, un point de vue presque puritain se lit dans l’explosion de rage et de libertinage à la fin du film. Alors, le sexe à outrance semble entraîner irrémédiablement le dégoût de soi. On regrette l’intransigeance du cinéaste autant que le côté un peu superficiel de son film.

Certes, tout est beau, impeccablement beau, certes le sujet même du film est le vide existentiel, mais Shame est un peu trop rempli de rien pour vraiment dire beaucoup. Le film se vit alors comme une expérience immersive mais fugace. Quand on sort de la salle, on est écrasé par une désagréable lourdeur morale. Sous ce poids, il ne nous reste qu’une impression creuse.

Note : 5/10

Shame
Un film de Steve McQueen avec Michael Fassbender, Carey Mulligan et James Badge Dale
Drame – Royaume-Uni – 1h39 – Sorti le 7 décembre 2011
Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine au Festival de Venise 2011 pour Michael Fassbender

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