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L’Apollonide, souvenirs de la maison close

Séduisant et dérangeant. Magnétique et dégoûtant. Charmant et étouffant. L’Apollonide de Bertrand Bonello est tout cela, un film qui joue avec les contraires, qui se fraye un chemin entre les costumes et les douleurs profondes, entre le passé et l’intemporel, entre l’élégance et la vulgarité. Un film instable et déroutant.

Synopsis : À l’aube du XXème siècle, dans une maison close à Paris. Autour de la femme qui rit, la vie des autres filles s’organise, leurs rivalités, leurs craintes, leurs joies, leurs douleurs…

L'Apollonide - Souvenirs de la maison close - critiqueL’Apollonide commence au crépuscule du XIXème siècle et se termine à l’aube du XXème. C’est un film sur le monde qui change, les époques qui s’effacent, les fins de parcours et les nouveaux chemins que réserve l’avenir. Mais s’il y a évolution, il n’y a jamais rupture définitive. Si L’Apollonide est un film de souvenirs, comme l’indique son sous-titre, tout semble ancien et profondément moderne en même temps : le renouvellement est un processus circulaire, hier est définitivement perdu et pourtant aujourd’hui est fait d’hier.

Voilà l’un des enjeux majeurs du film de Bertrand Bonello, suggérer le présent comme un miroir déformant du passé, chroniquer le passé en y montrant, subtilement entremêlés, ce qui n’appartient qu’à lui et ce qui traverse les époques et ne se modifie pas.

La narration, remplie de flash-forwards au début du film et de flash-backs quand celui-ci se termine, semble vouloir toujours nous ramener au centre de l’histoire, à l’intérieur de la maison close, comme pour ramasser le changement de siècle en un instant autour duquel tout bascule, puisque « la juive » ne sera plus jamais la même, puisque Samira et Julie vont voir leur destin chamboulé, puisque le cristal se transforme en verre. Et comme pour souligner aussi que rien ne changera jamais vraiment : le champagne reste du champagne, Pauline est apparue et disparue dans un même mouvement, la plupart des filles iront continuer leur métier ailleurs, découvrant d’autres clients qui seront fondamentalement les mêmes.

« Restez toujours la même » demande l’un deux à Marie-France, comme pour rappeler qu’il s’agit toujours de donner l’illusion que le temps ne passe pas. Une maison close n’est-elle pas l’endroit rêvé pour parler de persistance? Persistance de la beauté, persistance du désir, persistance de la richesse, des dorures et des rires. Et tant pis si la réalité est moins belle, ce qui intéresse les clients, ce ne sont pas les coulisses, ce ne sont pas les chambres dépouillées de tout faste, ce ne sont pas les tristesses des filles et leurs espoirs illusoires, ce ne sont pas non plus les difficultés financières d’un monde où l’apparence du luxe fait partie du jeu. La maison est close, tout ce qui s’y vit, les jalousies, les frustrations, les maladies, les horreurs les plus glauques aussi, sont invisibles de l’extérieur.

Tout ça, tous ces secrets opaques, toutes ces femmes de plaisir, du plaisir des autres en tout cas, tous ces hommes qui les adorent et les méprisent encore plus, sont condamnés à disparaître. Et pourtant, toujours il y a eu et toujours il y aura ce commerce, plus ou moins tendre, plus ou moins vil, plus ou moins sensuel, plus ou moins monstrueux. Toujours il y aura ce désir, cette fascination des corps, ces sentiments qui naissent et qui meurent, ces déceptions, ces rivalités, ces amitiés, ces douleurs et, on peut le penser, ces maladies.

Un siècle se termine, un autre commence qui est déjà terminé pour le spectateur, et de tout ça il naît pourtant une familiarité, accentuée par le langage plutôt moderne de ces femmes, accentué par cette musique contemporaine qu’utilise le réalisateur de manière anachronique, accentué par les nus qui, au-delà des costumes, se ressemblent toujours, accentué par les relations sexuelles qui sont intemporelles. La proximité ainsi mise en place entre l’histoire et le spectateur met comme entre parenthèses le siècle qui les sépare.

Réussite d’autant plus improbable qu’on ne voit a priori que les costumes, que les décors, qui donnent au film une beauté d’un autre temps. On pense au Marie-Antoinette de Sofia Coppola pour cette légèreté toute moderne distillée dans un film d’époque. On pense au Vénus noire d’Abdellatif Kechiche quand la frontière entre femme-objet et femme-monstre se fait de plus en plus ténue. Dans ces deux films, et de manière bien différente, le passé est terminé et pourtant sa présence diffuse semble habiter le présent. C’est parfaitement le cas dans L’Apollonide. La dernière image du film est comme un spectre du passé, venu nous rappeler à quel point les choses sont différentes aujourd’hui, à quel point les choses sont immuables.

L’Apollonide est un film qui fait état de la permanence de l’Histoire. Certes une certaine nostalgie nous étreint à la fin. Devons-nous nous réjouir ou nous attrister de la fermeture de cette institution? Ici, les situations se construisent toujours sur une ambiguïté éthique, qui se double d’une ambiguïté esthétique : même les chairs sont parfois magnifiques, parfois misérables.

Que de beauté et de laideur, que de richesses et de détresses dans cet univers qui répugne à toute normalité : il faudra être d’un extrême ou de l’autre, il faudra même souvent cacher un extrême par l’autre.

Des petites histoires qui avancent et qui n’avancent pas, des personnages féminins beaux et fascinants, tristes et tragiques, des plans composés comme des tableaux vivants, magnifiques et un peu vains. Entre désir et répulsion, entre un récit parfois trop long et des intrigues découpées en séquences souvent trop courtes, le film semble chercher constamment l’équivoque.

L’Apollonide – Souvenirs de la maison close est un vrai film de cinéma, tout dedans est consistant, les matières et les chairs sont palpables, les drames sont lourds, les frivolités sont des nécessités. Il n’y a pas de doute là-dessus. Mais tout le reste, les destins, les sentiments, les jugements, les résonances, sont incertains. Les fantômes du passé envahissent simplement notre époque, apportant avec eux des interrogations perpétuelles et des réponses dépassées.

Note : 7/10

L’Apollonide – Souvenirs de la maison close
Un film de Bertrand Bonello avec Hafsia Herzi, Céline Sallette, Jasmine Trinca, Adèle Haenel, Alice Barnole, Iliana Zabeth, Noémie Lvovsky et Judith Lou Lévy
Drame – France – 2h02 – Sorti le 21 septembre 2011

Le Skylab

Avec son titre qui évoque la science-fiction, Le Skylab est pourtant un film très terre-à-terre qui retranscrit une époque et une atmosphère qui sent le mois d’août, les grands-parents gâteau et les querelles familiales. Un sympathique moment de comédie qui ne restera pas très ancré dans nos mémoires, la faute à un sentiment général de futilité et de déjà-vu.

Synopsis : Juillet 1979, pendant les vacances d’été. A l’occasion de l’anniversaire de la grand-mère, oncles, tantes, cousins et cousines sont réunis le temps d’un week-end animé.

Le Skylab - critiqueA quelques kilomètres de la comédie bobo 2 days in Paris et à quelques années-lumière du drame historique et horrifique La Comtesse, Julie Delpy filme une autre époque (1979) et une autre population (une famille très nombreuse et hétéroclite) dans une comédie populaire chaleureuse.

Comme dans 2 days in Paris, la réalisatrice n’hésite pas à accumuler les clichés, et comme dans 2 days in Paris, elle trouve beaucoup plus de justesse quand elle décrit, dans des moments furtifs et lumineux, l’intimité des couples. S’il faut reconnaître au film une certaine maestria à montrer l’ébullition familiale, les personnages sont trop nombreux pour que l’on puisse s’attarder sur l’un ou l’autre de manière satisfaisante. Les situations sont le plus souvent des lieux communs du film de groupe de vacances et Le Skylab se transforme rapidement en succession de sketches plus ou moins réussis, plus ou moins drôles, plus ou moins tendres, plus ou moins stéréotypés.

La discussion politique qui tourne mal, le match de foot entre mecs, la boom du village, la descente à la plage et les repas animés sont autant de passages obligés que le film n’arrive pas à renouveler. Certains personnages tirent leur épingle du jeu, comme ceux interprétés par Valérie Bonneton, terriblement drôle en cruche à côté de la plaque, et Denis Ménochet, inquiétant en dur-à-cuire ultra-conservateur au bord de la rupture psychologique. Aure Atika et Sophie Quinton au contraire n’ont ni le temps ni les répliques pour imposer leur présence.

Bien vite on se demande où va le film, et même après la projection, les motivations de Julie Delpy restent assez obscures. Peut-être voulait-elle simplement partager sa nostalgie d’une époque à jamais révolue où nous allions retrouver nos cousins et cousines chez mamie et où nous assistions étonnés (mais habitués) aux discussions absurdes, aux blagues obscures et aux coups de sang incompréhensibles des adultes. Peut-être voulait-elle simplement se rappeler son enfance et nous rappeler la nôtre, un moment de notre vie qui paraissait interminable quand on y était et qui pourtant s’en est allé d’un coup, bien trop vite, avant même qu’on ait pu bien comprendre qu’il ne reviendrait jamais.

La première et la dernière scène du film, en mêlant les générations, soulignent bien cette nostalgie, mais elles mettent surtout l’accent sur le groupe social que constitue une famille. Le Skylab est une description tendre de la famille, le lieu de toutes les disputes et de toutes les réconciliations, le lieu où l’on grandit, où l’on aime, où l’on déteste, où l’on s’amuse et où l’on s’entretue la seconde suivante, le lieu des grandes tragédies et celui des grands pardons. Un microcosme où l’on est ensemble en dépit de tout, même si on a des pensées, des comportements ou des caractères incompatibles.

Peut-être plus que tout, Le Skylab est un hommage de Julie Delpy à sa mère, qui lui a donné le courage et le culot de se battre pour ce qu’elle veut et pour ce qu’elle trouve juste, pour lutter contre les cons, contre la bêtise quotidienne, même quand celle-ci n’a que très peu d’importance et qu’il serait tellement plus facile de fermer sa gueule.

Le Skylab est un peu de tout ça. Ce film était sans doute important pour la réalisatrice. Il manque pourtant d’ambition pour être plus qu’un tableau facile à regarder, facile à oublier.

Note : 4/10

Le Skylab
Un film de Julie Delpy avec Lou Alvarez, Julie Delpy, Eric Elmosnino, Aure Atika, Noémie Lvovsky, Bernadette Lafont, Emmanuelle Riva, Vincent Lacoste, Marc Ruchmann, Sophie Quinton, Valérie Bonneton, Jean-Louis Coulloc’h, Denis Ménochet et Karin Viard
Comédie – France – 1h53 – Sorti le 5 octobre 2011

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