Archives Mensuelles: octobre 2011

Transformers 2 : La Revanche

Dans la droite lignée du premier opus, Transformers 2 est un blockbuster à peine regardable avec un scénario encore plus faible et des effets spéciaux encore plus assommants.

Synopsis : Deux ans après ses premières aventures, Sam est une nouvelle fois amené à jouer un rôle crucial dans la guerre qui oppose les Autobots et les Decepticons…

Transformers 2 : La Revanche - critiqueTransformers était un film au scénario plus que léger et à l’action plus qu’omniprésente. Michael Bay a donc décidé, pour Transformers 2, de travailler encore moins le scénario et de mettre encore plus d’action.

Après une introduction avec quelques gags valables, le film est emporté dans un tourbillon de combats apocalyptiques filmés avec une agressivité répétitive qui embrouille les neurones et efface de notre mémoire chaque séquence quand la suivante commence.

Abruti par un tel déchaînement d’images vaines, le spectateur s’ennuie bien vite et devient la victime d’un film lassant et bien trop long.

Note : 1/10

Transformers 2 : La Revanche
Un film de Michael Bay avec Shia LaBeouf, Megan Fox et Josh Duhame
Science-fiction – USA – 2h31 – Sorti le 24 juin 2009
Razzie Awards 2010 du pire film, du pire scénario et du pire réalisateur

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Transformers

Ces amusantes figurines que sont les Transformers auraient pu être à l’origine d’un grand blockbuster de qualité. Mais Michael Bay ne laissera jamais la moindre subtilité ou la moindre émotion véritable percer dans l’un de ses films. Systématiquement, le réalisateur d’Armageddon écrase tout début d’histoire par trois tonnes d’actions. Et gâche son sujet.

Synopsis : Sam, un adolescent ordinaire, se retrouve être le seul à pouvoir sauver l’humanité dans la guerre sans merci qui déchire depuis toujours 2 races de robots extraterrestres.

Transformers - critiqueEntre humour lycéen convenu et action survitaminée, Transformers est le stéréotype du pop-corn movie. L’idée de départ est sympathique, les transformations des extraterrestres ravissent notre âme d’enfant et nous rappellent le temps où nous inventions des histoires pour défendre le monde avec nos petites voitures et que nous rêvions de jouets électroniques hypersophistiqués.

Passé cet émerveillement primitif, le spectateur n’aura pas grand chose à se mettre sous la dent : la mise en scène de Michael Bay est toujours aussi indigeste, le scénario n’avance que par poncifs, les personnages sont des vignettes évidentes qui permettent à tout un chacun de s’identifier facilement.

Le film manque souvent de crédibilité, mais jamais autant que quand les robots sont utilisés pour des scènes de comédie. Autant ces aliens-là sont stimulants et assez différents des êtres humains, autant il est difficile de croire à leurs aventures quand ils sont affublés de comportements et de sentiments tout à fait triviaux.

Au final, Transformers ennuie assez vite et finit par ressembler plus à une démonstration technique d’effets spéciaux qu’à une bonne histoire pour nous faire rêver.

Note : 2/10

Transformers
Un film de Michael Bay avec Shia LaBeouf, Megan Fox et Josh Duhamel
Science-fiction – USA – 2h24 – Sorti le 25 juillet 2007

The Artist

The Artist est la pari fou de Michel Hazanavicius de faire, 80 ans après la disparition du cinéma muet, un film sans parole pour le grand public. Le résultat est une réussite indubitable. Au-delà de l’exercice de style, le réalisateur nous prouve qu’il est encore possible de rêver avec des ingrédients simples, à défaut d’arriver à démontrer que le muet a encore de l’avenir.

Synopsis : Hollywood 1927. George Valentin est une vedette du cinéma muet à qui tout sourit. L’arrivée des films parlants va le faire sombrer dans l’oubli. Peppy Miller, jeune figurante, va quant à elle être propulsée au firmament des stars.

The Artist - critiqueMichel Hazanavicius a construit sa carrière de cinéaste sur le pastiche cinéphile, depuis le montage bricolé de La Classe Américaine jusqu’aux comédies à gros budget que sont les deux OSS 117. Pas étonnant alors que ce soit lui qui tente le pari fou de faire un film muet d’aujourd’hui avec les codes du cinéma des années 20. Dans les aventures de Hubert Bonisseur de la Bath, l’hommage aux années 50-60 est amusé, proche de la parodie. Ici, il ne s’agit jamais de rire du cinéma muet : au contraire, c’est avec tendresse et nostalgie que le réalisateur évoque cet art tombé en désuétude presque du jour au lendemain, quand Le Chanteur de jazz sortit sur les écrans. Deux ans plus tard, les films muets avaient quasiment disparu.

Pour évoquer ce premier âge du cinéma, Hazanavicius choisit d’en faire le sujet même de son film : comme dans Chantons sous la pluie, largement cité, Hollywood est brutalement secoué par l’arrivée de la parole sur les écrans et les stars d’hier ne seront pas forcément celles de demain. George Valentin, star du muet, risque de ne pas passer le cap, d’autant plus qu’il ne croit absolument pas à ce cinéma de cirque qu’est le parlant. Son nom n’est pas sans évoquer Rudolph Valentino, véritable icône de l’époque, oublié aussi facilement par la postérité qu’il était acclamé par des groupies hystériques au temps de sa gloire. Voilà de quoi parle le film : du passage du temps, de la lutte perpétuelle des générations, les nouveaux écrasant les anciens, ceux qui ont été jeunes, qui ont dominé le monde et qui sont devenus vieux et ont sombré dans l’oubli. On ne peut pas être et avoir été.

Et c’est dans l’univers du cinéma que le réalisateur explore cette injustice du temps. Qui de nos jours regarde encore des films muets? En tout cas, plus personne n’en fait. George Valentin, comme beaucoup de sa génération, ne croyait pas au parlant. Personne aujourd’hui ne croit plus au muet. Sauf Michel Hazanavicius qui nous rappelle 1h40 durant la magie de ce cinéma qui n’était pas en 3D, qui n’était pas en son Dolby Digital, mais qui n’empêchait pas de raconter des histoires formidables et inoubliables, ce que confirmera encore l’exposition Metropolis à la Cinémathèque française. Un cinéma qui se regardait les yeux grands ouverts, et des aventures qu’on ne pouvait pas suivre en faisant la cuisine : les dialogues qui n’existaient pas, c’était au spectateur de les imaginer. Dans The Artist, on se rappelle d’un coup le pouvoir de la suggestion : on entend parfaitement les cris, les aboiements, les coups de feu, les incendies et les claquettes.

Le réalisateur va même s’amuser follement le temps d’une séquence onirique où le personnage incorpore l’univers du muet à sa vie quotidienne et imagine alors que celle-ci est envahie par les bruits surmultipliés du cinéma sonore. Le procédé, aussi intelligent que malicieux, nous fait croire un instant que le monde est essentiellement muet et que le cinéma des années 20 arrive mieux à le saisir que celui d’aujourd’hui. Le parlant devient une hérésie, nous nous prenons à trouver le muet tout à fait normal et attendons la fin de la séquence sonore du film comme un retour à l’ordre naturel des choses. The Artist met en évidence les subtilités propres au muet (on retient notamment le panneau « bang » qui permet un merveilleux moment de suspense, d’émotion et de drôlerie), pourtant aujourd’hui abandonné au contraire du noir et blanc que de nombreux cinéastes continuent d’utiliser de temps en temps. George Valentin, dans un cauchemar de bruit, préfère largement sa vie de personnage muet. Hazanavicius ne nie pas pour autant la magie du son au cinéma, comme le démontre la dernière séquence du film, il nous rappelle simplement que les singularités d’un autre cinéma ne sont pas forcément des faiblesses.

Si Jean Dujardin et Bérénice Bejo, lumineuse, relèvent parfaitement le défi qui leur est proposé, qu’en est-il de l’histoire? Au-delà de la bluette un rien artificielle (mais fidèle aux romances simples qui firent le bonheur des premiers spectateurs du cinéma), les destins croisés de George Valentin et de Peppy Miller, entre gloire et déchéance, rappellent l’effrayant Boulevard du crépuscule de Billy Wilder, où il était déjà question de la chute d’une étoile devenue has been, oubliée par ses fans, ayant été incapable de garder sa place au firmament du cinéma parlant. Certes Michel Hazanavicius utilise des lieux communs bien identifiables pour nous raconter le malheur de George Valentin. Le scénario ne propose pas grand chose de bien nouveau au delà du retour au silence et du jeu avec le sonore. En tant qu’hommage, le film atteint sa limite : il utilise les codes d’antan mais échoue à donner de nouvelles perspectives au cinéma muet.

Malgré cela, la magie est indubitablement là, le pari est réussi haut la main. Et la réflexion sur le temps qui passe et qui efface les succès d’hier fait mouche, tout autant que la démonstration que le cinéma muet est un mode d’expression passionnant et qu’il permet des finesses que le parlant ne permet pas. The Artist a le mérité extraordinaire de nous donner envie de vite redécouvrir tous nos classiques du cinéma des premiers jours. Espérons que son succès s’accompagnera d’un engouement nouveau du grand public vers ces films qu’il boude depuis si longtemps.

Note : 7/10

The Artist
Un film de Michel Hazanavicius avec Jean Dujardin, Bérénice Bejo et John Goodman
Comédie dramatique – France – 1h40 – Sorti le 12 octobre 2011
Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 2011 : Jean Dujardin

Shoah

Shoah est un monument d’histoire et de cinéma, 9h10 de film sans concession, une expérience au-delà des mots, que seul le cinéma pouvait approcher. Aucune image d’archive, mais plus de 10 ans de travail pour retrouver des témoins essentiels. Une enquête dans les pires abîmes de l’Humanité. Indispensable, aujourd’hui et demain.

Synopsis : Enquête et témoignage sur l’un des drames les plus terribles de l’histoire de l’Humanité : l’extermination de millions de juifs pendant la 2nde Guerre mondiale par les nazis.

Shoah - critiqueComprendre Shoah de Claude Lanzmann n’est pas chose facile car Shoah est un film fondateur, un film qui définit son sujet et lui donne un nom. Avant ce film, l’extermination par l’Allemagne nazie des juifs durant la seconde guerre mondiale était majoritairement appelée Holocauste. Mais ce terme avait déjà un sens : il désignait les sacrifices d’animaux par le feu et apportait déjà un commentaire sur le phénomène historique qu’il était censé désigner.

Lanzmann ne trouvait aucun mot adéquat pour parler de l’extermination des juifs. Le film commence par une citation de la Bible : « Et je leur donnerai un nom impérissable ». Le phénomène, unique, comparable à aucun autre phénomène de l’histoire, était aussi innommable. La Shoah, c’est ce qu’on ne peut pas nommer, pas imaginer, pas comprendre. C’est un monstre, une chose, une horreur absolue. Lanzmann a donc choisi un mot hébraïque, qui apparait dans la Bible et qui signifie « catastrophe », parce que ce mot, il ne le comprenait pas. C’est un mot qui ne se réfère à rien d’autre, qui n’a aucune connotation, un mot juif pour un phénomène complètement unique.

Ce mot, Shoah, s’est imposé dans le monde entier et est aujourd’hui couramment utilisé pour qualifier l’Holocauste, il est compris par presque tout le monde, dont la majorité n’a pourtant pas vu le film. Shoah n’est donc pas un documentaire sur un phénomène existant, il s’agit de la définition même d’un événement. En lui donnant un nom impérissable, Claude Lanzmann lui donne aussi une réalité impérissable. Il déterre ce qui a été pour le figer dans la mémoire de l’humanité.

Shoah, c’est donc le nom qu’a donné Claude Lanzmann à l’extermination systématique des juifs par l’Allemagne nazie. Le film ne parlera pas d’autre chose, il s’agira toujours de l’extermination, de la mort. Et toujours des juifs. Aucune digression pédagogique ne sera concédée, on ne parlera pas des lois de Nuremberg, de la montée du nazisme, des processus politiques, de la résistance, de la collaboration, de l’origine de l’antisémitisme, des autres groupes qui subirent le joug nazi (tziganes, handicapés mentaux, homosexuels, communistes…), ni de la guerre, des alliés ou de la libération et du destin des survivants. Shoah n’aborde que la mort des juifs, l’extermination de masse d’un peuple, ce processus totalement différent de tout ce qui a existé dans l’histoire de l’humanité, l’horreur absolue.

Shoah n’est pas vraiment un documentaire. D’abord parce que les interviews sont mises en scène, parce que l’image choisie est toujours une création de Claude Lanzmann pour évoquer ce qui a existé et n’existe plus. Ensuite parce qu’il ne veut montrer que ce qui ne peut pas être montré. Shoah ne s’intéresse pas à la survie, à ce qui reste, mais à ce qui a été et a disparu à jamais. A l’horreur telle qu’elle a existé et que nous n’avons aucun moyen de reconstituer, d’observer. Aux hommes, aux femmes et aux enfants morts. Le sujet profond de Shoah, c’est de faire parler la mort, d’interroger les cadavres, de filmer ce qu’ont vécu ceux qui ont été exterminés, et rien d’autre. Le projet est voué à l’échec et Lanzmann prouve que la Shoah, ce qu’elle signifie vraiment, ne peut pas être approchée par l’expérience des vivants, justement parce qu’ils ne sont pas morts. Elle ne peut pas non plus être approchée par les images d’archives car ce qui s’est vraiment passé n’a pas laissé d’images, les nazis voulant justement effacer toute trace de leurs crimes. Elle ne peut pas être approchée par ce qui reste du massacre, objets, lieux, témoins, car le temps a tout balayé, car les cris ne résonnent plus, car le phénomène est tellement absolu que la réalité de la Shoah n’appartient qu’au moment de la Shoah. Elle ne peut pas être comprise par la réflexion, par les commentaires, car la Shoah est incompréhensible par essence.

Ainsi, Shoah est un projet forcément paradoxal : s’approcher au plus près de la mort telle qu’elle a existé durant le génocide, tout en sachant pertinemment et en prouvant qu’il est impossible d’y arriver. Lanzmann démontre la nécessité de se souvenir, de réfléchir, d’interroger la partie la plus sombre de notre histoire, et prouve en même temps l’impossibilité de la voir, de l’imaginer, de l’atteindre ou de la comprendre.
Shoah n’est pas un documentaire pédagogique : il s’adresse à ceux qui savent déjà, qui se sont déjà renseignés, qui ont déjà une connaissance assez complète des faits. Il s’adresse à eux et leur démontre qu’ils ne savent rien et qu’ils ne sauront jamais rien car il est impossible de savoir. Les faits sont dénués de sens. Il est impossible de savoir, et pourtant Shoah semble nous amener à l’expérience la plus intime que nous puissions vivre aujourd’hui, que pourra vivre l’homme demain, du génocide.

Claude Lanzmann interroge un témoin

Cette expérience, nécessaire, terrifiante, épuisante, n’est possible que grâce à l’âpreté du film, à sa droiture. Aucune concession n’est faite à ce que doit être une oeuvre de cinéma, à l’industrie, au spectateur, à la société, aux normes. Le film ne répond qu’à sa propre logique, et celle-ci n’est définie que par l’événement qu’il raconte et le sentiment absolu de l’auteur. Car Shoah est avant tout l’oeuvre d’un homme, Claude Lanzmann, omniprésent dans son propre film, devant la caméra (il interviewe, il commente, il lit) et derrière (il met en scène, filme, choisit les plans, les monte suivant une logique qui n’appartient qu’à sa conviction profonde de ce qui doit être représenté à l’écran pour parler au mieux de la Shoah).

Onze années de travail, des voyages incessants dans 14 pays, des serments rompus pour obtenir quelques images indispensables, plus de neuf heures de film, lentes, presque pas structurées. Shoah est découpé en deux « époques » mais il paraît toujours complexe de les dissocier, et encore plus de trouver un sens à cette séparation. Pourtant, la première moitié du film semble consacrée aux morts, à ce qu’ils ont vécu, à ce qui ne peut pas être raconté car il s’agit des dernières secondes de vie d’hommes dont on a essayé d’effacer la mémoire. Ainsi, il est question de ce que les morts ont laissé derrière eux : d’une part, des corps, dont le destin horrible est largement évoqué (brûlés, enterrés, broyés, noyés), et d’autre part des lieux, des souvenirs, des fantômes, de la haine aussi, leur absence des villes et des maisons qu’ils ont habitées. Puis le film parle de leur mort à proprement parler, de l’expérience qu’ils en ont eu : le chemin de la mort, l’arrivée des trains, la sélection de ceux qui allaient travailler et, en creux, de ceux qui allaient mourir, la brutalité de leurs derniers instants, les suicides, et enfin les lieux de leur dernier souffle. La description des camions à gaz, des chambres à gaz, des crématoires, des fosses (comme si le destin des corps était le prolongement évident du destin des hommes qui les habitaient) est saisissante. Dans cette partie, on ne parle que de la « solution finale », de sa réalité, mais aussi de son invention, de sa mise en place, de son processus, de son optimisation.

La seconde époque semble étrangement parler de la vie avant la mort. Pourquoi l’évoquer après une première époque consacrée à la mort elle-même? Peut-être parce que la première époque de la Shoah, son premier mouvement, ce n’est pas la survie mais bien la mort. La première expérience, directe, qu’ont fait des millions de juifs de la Shoah, c’est la mort, tout de suite, immédiatement, à la descente d’un train, dans un camion, dans une chambre à gaz. Seulement après, les rares survivants de ce premier mouvement allaient vivre le second, une lente agonie de survie dont l’aboutissement logique est forcément le même : toujours la mort. Si la première époque de Shoah parle de la violence de la mort, de son immédiateté, la seconde parle de la survie à cette première mort pour aboutir à une seconde mort, pas moins violente, pas moins terrible, mais précédée d’un simulacre de vie. Il est alors question de la vie dans les camps et de l’omniprésence de la mort pour les déportés, qui « traitent » les corps des autres déportés jusqu’à devenir eux-même un corps « traité » par d’autres. Il est question notamment des Sonderkommandos, ces juifs qui participaient contraints et forcés à la solution finale, qui vivaient la mort des autres avant de mourir eux-mêmes. Ces juifs qui savaient qu’ils finiraient bientôt par être des cadavres, ces cadavres qui pour l’instant leur assuraient du travail et donc la vie. La vie dans les camps, c’est exactement la mort. Pour y échapper, il y avait la résistance, la fugue (quasi-impossible) ou le recours à des messagers pour prévenir le monde du génocide. Mais tout devait échouer. Quant aux allemands interrogés, ils expliquent dans cette partie qu’ils pensaient travailler à la survie des juifs, inconscients, du moins au début, que le projet final était leur extermination. Claude Lanzmann souligne inlassablement que la survie dont parlent les allemands, c’était forcément la mort. Une évidence parcourt l’espace mais elle semble épargner les bourreaux : leur responsabilité et leur lâcheté criminelle éclate au grand jour mais eux continuent de se cacher, pétris de mensonge, derrière la vie.

Pourtant, cette vie, Lanzmann prouve qu’elle n’aboutit qu’à la mort. Première ou deuxième époque, toujours la mort. La Shoah, c’est la mort. C’est une « espèce de tranquillité, de sérénité » que ressent le dernier témoin. Le film se termine sur ses mots : « je pensais: je suis le dernier juif, je vais attendre le matin, je vais attendre les allemands ».

La Shoah, c’est l’extermination systématique du peuple juif. Elle aurait pu réussir, un peuple aurait pu être rayé de la surface de la Terre dans des conditions affreuses, aux yeux de tous les peuples européens, de manière mécanisée, industrialisée, systématisée, selon un grand projet parfaitement conscient et organisé. Et on aurait même pu faire oublier l’extermination de ce peuple, jusqu’à son existence même, changer la réalité et créer un monde dans lequel il n’avait jamais existé, dans lequel l’horreur pour le détruire n’avait jamais existé. Shoah lutte de toute ses forces contre ce projet. « Et je leur donnerai un nom impérissable ». Shoah redonne un nom, une histoire aux morts et aux survivants, mais aussi aux bourreaux. Conscient qu’il est impossible de montrer ce qu’il s’est passé, il lutte de toutes ses forces pour la vérité, pour la mémoire, pour que jamais, jamais on ne puisse oublier.

Un rescapé témoigne de la Shoah

Chaque témoignage prend le temps nécessaire, Lanzmann scrute les visages et les mots, les lieux et les gestes, à la recherche d’une trace, d’une émotion vraie. Pas de grandiloquence, pas de pleurs, pas de révolte devant ce qu’il entend. Certains témoins craquent, parfois, rarement si on considère les 9 heures du film, mais à ces instants-là, le réalisateur atteint une vérité et lui fait face, quitte à mentir, quitte à faire souffrir les témoins. Il s’agit de faire jaillir le peu de vérité qu’il reste à explorer, le peu de vérité qui est arrivée jusqu’à lui, jusqu’à 35 ans plus tard. Il s’agit de la faire jaillir et de l’explorer. La caméra accompagne certains récits, faits à Tel-Aviv ou à New York, sur les lieux de l’histoire, à l’intérieur des camps, dans les crématoires. Alors, tout semble se reconstituer devant nous, nous voyons ce que raconte le témoin et nous souffrons de ce que nous voyons en même temps que de ne pas pouvoir savoir mieux, savoir plus, car nous savons que cette connaissance est indispensable. Il n’y aura là que trois sortes d’interviewés, les juifs, les polonais et les allemands, les victimes, les témoins et les bourreaux. Pas de discours superflu.

Les plans et les témoignages s’enchaînent parfois de manière cohérente, parfois il n’y pas de logique évidente, seulement la nécessité de montrer, de faire suivre les récits et les images dans cet ordre-là, sans explication mais avec beaucoup de raison. C’est toujours inexprimable, Shoah est un monstre organique qui se construit et se déconstruit au fur et à mesure, il y a une avancée et pourtant les mêmes témoins reviennent, les mêmes témoignages se répètent, on tourne en rond, on revient sur nos pas, il y a un recul et pourtant la direction est claire : de la vie à la mort, tout autant que de la mort à la vie, à la mort.

Traveling Shoah
Et toujours, comme une litanie sans fin, les trains, les trajets qui se répètent, les travellings avant qui nous rapprochent toujours plus de l’entrée des camps, des déportés qui sont arrivés là, et les travellings arrière qui rendent la vérité toujours plus inaccessible, l’horreur toujours plus démesurée, incommensurable. De longs panoramiques semblent chercher des traces, des fantômes de l’horreur, des hurlements de douleur. Et toujours, le vide impassible de la nature, du temps qui a fait son oeuvre. Le souvenir est l’affaire de l’homme, le passé ne peut ressurgir que si on le cherche, désespérément, intensément. L’absence envahit l’image, contredisant les récits monstrueux, inimaginables. Lanzmann pose ses questions, inlassablement, avec une finesse extraordinaire, tel un archéologue de la mémoire, traquant le passé là où il peut être enfoui, traquant la vérité derrière les apparences, derrière la culture de l’oubli et sa mise en place à grande échelle qu’avaient effectuées les nazis.

Parfois, quand Claude Lanzmann comprend la langue de son interlocuteur, les témoignages sont sous-titrés, parfois au contraire, nous devons attendre que la traductrice prenne la parole. Nous sommes alors dans l’attente, nous vivons le récit deux fois, d’abord l’émotion du témoin puis le sens de son témoignage. Dans ce décalage, il y a tout ce qui existe entre le ressenti et la vérité dont il est l’expression. Il y a tout ce qui existe entre ce qui s’est passé et ce qui en reste, ce que nous en pouvons approcher.

Quand l’expérience est terminée, le spectateur est submergé. Shoah n’est pas une oeuvre qu’on analyse tout de suite, car sa construction est floue voire inexistante, car il n’y a pas de logique. Shoah est une oeuvre qu’on commence par ressentir, nous sommes laissés avec une multitude d’images, certaines vues par les yeux de la caméra, certaines rêvées grâce au cinéma, à cette association de mots et d’images, de sons et de mouvements. Shoah est une oeuvre d’art cinématographique car c’est l’oeuvre de Claude Lanzmann et qu’elle exploite tout ce que le cinéma a à offrir de mieux pour inventer la vérité. C’est une oeuvre d’art total car elle parle de la Shoah, mais avant tout de l’homme et de l’humanité. Car elle est pure communication, communication de ce qui s’est passé pour les générations d’aujourd’hui, et celles à venir, à jamais. Elle est oeuvre de mémoire au delà des conventions industrielles d’un temps. Le film dure plus de neuf heures et ne traite que d’un sujet ultra-précis, sans jamais expliquer ce qu’il y a autour, ses causes ou ses conséquences. Et pourtant, même ce sujet, il est très loin de l’épuiser. Shoah ne dit pas tout sur la Shoah. Il donne des témoignages essentiels tout en en proposant une expérience impossible. Une expérience sensible qui démontre l’impossibilité catégorique de s’en rapprocher plus et l’impératif, tout aussi catégorique, de propager cette expérience à travers les hommes, les pays et les époques.

Reconstitution des trains de la Shoah
On pourrait rajouter qu’on apprend beaucoup, que les histoires racontées pourraient toutes être l’objet d’une fiction saisissante, que l’émotion est si forte qu’on est au-delà de l’émotion. On pourrait rajouter tellement car Shoah n’est pas un film-réponse, ni même un film-question. C’est un film purement moral, une nécessité, pour Claude Lanzmann comme pour l’humanité. Et pourtant Shoah ne reste qu’un film, il n’est pas l’ultime film sur son sujet (la preuve en est que Lanzmann lui-même livrera d’autres films pour compléter son chef d’oeuvre), il n’est qu’un pas. Mais pour la mémoire, pour la réflexion, pour le XXème siècle, pour le spectateur, pour les juifs, pour l’humanité, pour le cinéma, pour l’éthique et pour l’art tout entier, il est un pas de géant. Un choix aussi courageux qu’invraisemblable.

Note : 9/10

Shoah
Un film de Claude Lanzmann
Documentaire – France – 9h10 – 1985

Le Skylab

Avec son titre qui évoque la science-fiction, Le Skylab est pourtant un film très terre-à-terre qui retranscrit une époque et une atmosphère qui sent le mois d’août, les grands-parents gâteau et les querelles familiales. Un sympathique moment de comédie qui ne restera pas très ancré dans nos mémoires, la faute à un sentiment général de futilité et de déjà-vu.

Synopsis : Juillet 1979, pendant les vacances d’été. A l’occasion de l’anniversaire de la grand-mère, oncles, tantes, cousins et cousines sont réunis le temps d’un week-end animé.

Le Skylab - critiqueA quelques kilomètres de la comédie bobo 2 days in Paris et à quelques années-lumière du drame historique et horrifique La Comtesse, Julie Delpy filme une autre époque (1979) et une autre population (une famille très nombreuse et hétéroclite) dans une comédie populaire chaleureuse.

Comme dans 2 days in Paris, la réalisatrice n’hésite pas à accumuler les clichés, et comme dans 2 days in Paris, elle trouve beaucoup plus de justesse quand elle décrit, dans des moments furtifs et lumineux, l’intimité des couples. S’il faut reconnaître au film une certaine maestria à montrer l’ébullition familiale, les personnages sont trop nombreux pour que l’on puisse s’attarder sur l’un ou l’autre de manière satisfaisante. Les situations sont le plus souvent des lieux communs du film de groupe de vacances et Le Skylab se transforme rapidement en succession de sketches plus ou moins réussis, plus ou moins drôles, plus ou moins tendres, plus ou moins stéréotypés.

La discussion politique qui tourne mal, le match de foot entre mecs, la boom du village, la descente à la plage et les repas animés sont autant de passages obligés que le film n’arrive pas à renouveler. Certains personnages tirent leur épingle du jeu, comme ceux interprétés par Valérie Bonneton, terriblement drôle en cruche à côté de la plaque, et Denis Ménochet, inquiétant en dur-à-cuire ultra-conservateur au bord de la rupture psychologique. Aure Atika et Sophie Quinton au contraire n’ont ni le temps ni les répliques pour imposer leur présence.

Bien vite on se demande où va le film, et même après la projection, les motivations de Julie Delpy restent assez obscures. Peut-être voulait-elle simplement partager sa nostalgie d’une époque à jamais révolue où nous allions retrouver nos cousins et cousines chez mamie et où nous assistions étonnés (mais habitués) aux discussions absurdes, aux blagues obscures et aux coups de sang incompréhensibles des adultes. Peut-être voulait-elle simplement se rappeler son enfance et nous rappeler la nôtre, un moment de notre vie qui paraissait interminable quand on y était et qui pourtant s’en est allé d’un coup, bien trop vite, avant même qu’on ait pu bien comprendre qu’il ne reviendrait jamais.

La première et la dernière scène du film, en mêlant les générations, soulignent bien cette nostalgie, mais elles mettent surtout l’accent sur le groupe social que constitue une famille. Le Skylab est une description tendre de la famille, le lieu de toutes les disputes et de toutes les réconciliations, le lieu où l’on grandit, où l’on aime, où l’on déteste, où l’on s’amuse et où l’on s’entretue la seconde suivante, le lieu des grandes tragédies et celui des grands pardons. Un microcosme où l’on est ensemble en dépit de tout, même si on a des pensées, des comportements ou des caractères incompatibles.

Peut-être plus que tout, Le Skylab est un hommage de Julie Delpy à sa mère, qui lui a donné le courage et le culot de se battre pour ce qu’elle veut et pour ce qu’elle trouve juste, pour lutter contre les cons, contre la bêtise quotidienne, même quand celle-ci n’a que très peu d’importance et qu’il serait tellement plus facile de fermer sa gueule.

Le Skylab est un peu de tout ça. Ce film était sans doute important pour la réalisatrice. Il manque pourtant d’ambition pour être plus qu’un tableau facile à regarder, facile à oublier.

Note : 4/10

Le Skylab
Un film de Julie Delpy avec Lou Alvarez, Julie Delpy, Eric Elmosnino, Aure Atika, Noémie Lvovsky, Bernadette Lafont, Emmanuelle Riva, Vincent Lacoste, Marc Ruchmann, Sophie Quinton, Valérie Bonneton, Jean-Louis Coulloc’h, Denis Ménochet et Karin Viard
Comédie – France – 1h53 – Sorti le 5 octobre 2011

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