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La Chasse

Pour la première fois depuis 1998 et Festen, Thomas Vinterberg a été cette année récompensé au Festival de Cannes. Prix d’Interprétation masculine, La Chasse marque aussi son retour au thème délicat de la pédophilie. La mise en place de l’intrigue est précise et captivante, malheureusement la seconde moitié du film est souvent banale et parfois carrément maladroite.

Synopsis : Après un divorce difficile, Lucas essaie de se reconstruire. Mais le mensonge d’une enfant se répand comme un virus, plongeant la communauté dans l’hystérie collective.

La Chasse - critique14 ans après Festen, Thomas Vinterberg prend le problème de la culpabilité à l’envers. Après la victime seule contre tous, contre une société qui ne veut pas reconnaître les coupables, voici le faux coupable seul contre tous, contre une société qui ne veut pas reconnaître son innocence.

Finalement, qu’elle veuille protéger d’horribles secrets ou qu’elle agisse comme une machine à broyer les individus, la société reste dans le collimateur du réalisateur danois, qui semble toujours s’émerveiller avec dégoût de l’aptitude du groupe à continuer à faire la fête (ici Noël) comme si de rien n’était, une fois la merde bien cachée sous le paillasson.

Le groupe agit par mimétisme. Une révélation fracassante peut n’avoir aucun effet si elle remet en cause un confort que la majorité veut conserver. Au contraire, une rumeur peut se répandre et devenir le crédo du groupe quand celui-ci se sent en danger. Le groupe se protège, la sécurité est de loin privilégiée à la vérité. Dans Festen, on pensait aux anciens nazis protégés par le silence coupable d’une population complice. Dans La Chasse, on voit comment le groupe peut choisir l’un des siens et le rejeter, uni dans une nouvelle solidarité monstrueuse, reportant tout son besoin de haine vers un être choisi presque au hasard, montant une légère suspicion en épingle pour créer des nouvelles preuves de sa légitimité.

Rejet de l’autre jusqu’à la déshumanisation, protection des coupables jusqu’à l’horreur. Voici le beau programme qu’ouvre aujourd’hui La Chasse et que fermait Festen : il s’agit toujours pour le groupe social d’accepter l’atrocité, de la répandre, de la justifier, de l’oublier.

Sujet en or pour Vinterberg, qui fait écho à un autre film sorti récemment, très différent et nettement plus réussi : Después de Lucia. Car si le réalisateur danois met en place son intrigue avec talent, la descente aux enfers qu’il propose est beaucoup plus mesurée et souvent trop mollassonne pour qu’elle nous interpelle franchement. Loin de l’énorme malaise qu’il avait pu ressentir devant Festen ou Después de Lucia, le spectateur assiste à l’isolement progressif et implacable de Lucas, beau personnage d’introverti ouvert et bienveillant (joliment joué par Mads Mikkelsen), sans vraiment être surpris ou troublé par la tournure compliquée que prennent les événements. Certes sa vie est devenue un enfer, mais le film semble s’arrêter en chemin, faire marche arrière au moment où les tensions devraient devenir insoutenables. La chasse ne devient jamais effective comme le titre semblait pourtant l’annoncer. Le vernis social ne craque pas, la monstruosité est à peine esquissée.

La jolie scène à l’église est la dernière à nous faire vibrer (notamment grâce à la force de l’interprétation des deux acteurs principaux). Oui, le désir de justice devient une nécessité absolue, un cri de rage irrépressible. Suit un épilogue douteux, proche cependant de celui de Festen, mais ici l’impact est purement didactique : la société continue à faire illusion, la route se construit sur les blessures enfouies. Les 10 dernières minutes du film font leur boulot sans finesse.

La dernière séquence, par contre, est complètement ratée, déconnectée du reste et sans intérêt. Au lieu d’être vaguement inquiet comme le voudrait Vinterberg, le spectateur est tout à fait sceptique. Le film nous laisse avec un mystère stérile et artificiel. C’est bien dommage qu’un tel potentiel soit accompagné de tant de maladresses.

Note : 4/10

La Chasse (titre original : Jagten)
Un film de Thomas Vinterberg avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen et Annika Wedderkopp
Drame – Danemark – 1h51 – Sorti le 14 novembre 2012
Prix d’Interprétation masculine pour Mads Mikkelsen et Prix du Jury œcuménique au Festival de Cannes 2012

Populaire

Après L’Arnacoeur, Romain Duris fait une nouvelle incursion dans la comédie romantique populaire, en binôme cette fois avec la charmante Déborah François. Et c’est encore une réussite. Régis Roinsard, dont c’est la première réalisation, signe un film moins lisse qu’il n’y parait, et qui s’auto-annonce malicieusement comme le succès populaire de cette fin d’année.

Synopsis : Rose rêve de devenir secrétaire. Louis est plutôt séduit par la vitesse vertigineuse à laquelle elle tape à la machine. Si elle veut être sa secrétaire, elle devra participer à des concours de vitesse dactylographique…

Populaire - critiquePopulaire. Le titre du film est moins simple qu’il n’y paraît. La Populaire, c’est le nom d’une machine à écrire très sophistiquée qui n’a finalement qu’un rôle très secondaire dans l’histoire. C’est aussi une qualité que va développer Rose Pamphyle au fur et à mesure de l’aventure, s’accommodant parfaitement de son nouveau rôle de star de la dactylographie. Pourtant c’est ce succès inattendu, associé à la machine à écrire éponyme, qui représente la plus grande force antagoniste du film.

Populaire serait donc un titre au moins en partie péjoratif, si on l’associe à son contenu. Il n’en reste pas moins que ce simple mot semble aussi afficher ostensiblement l’ambition du film lui-même : être la comédie populaire de l’année. Un choix audacieux et surprenant, puisque ce titre ambigu est à la fois un programme pour le film et un danger pour l’héroïne, cette dernière interprétation assombrissant forcément la première. Dans Populaire, Régis Roinsard parle donc d’une secrétaire, mais aussi métaphoriquement de son propre film, conscient de tout ce que la comédie populaire peut avoir de commercial, de crâneur, d’hypocrite, de niais et de superficiel, comme la machine à écrire du même nom (et l’opportuniste famille Japy qui lui est liée).

Et puis il y a l’autre face de la médaille : la comédie se veut populaire comme l’est Rose, simple, séduisante, espiègle et… efficace. Pari inattendu, pari réussi. Le film bénéficie de la virtuosité des bonnes comédies américaines, mélangeant romance, humour et aventure dans un tourbillon de charme et de rythme. L’identité visuelle est puissante (bien que parfois un peu maniaque); Romain Duris confirme qu’il est un grand acteur capable de donner chaire à des personnages aussi différents que Louis, obsessionnel et emprunté, et le décomplexé Alex de L’Arnacoeur; quant à Déborah François, ravissante ingénue, elle se taille la part du lion en Audrey Hepburn à la française.

L’histoire d’amour est classique mais la magie fonctionne grâce au couple vedette, et à des idées de mise en scène étonnantes comme dans cette scène d’amour troublante en rouge et bleu (le trouble de Romain Duris est étrange, presqu’effrayant, à mi-chemin entre le malaise et le désir). Quant à l’intrigue « sportive », elle est parfaitement mise en scène, le souffle épique emporte le morceau et scotche le spectateur dans son siège comme s’il assistait à une finale de coupe du monde. L’esprit sportif, la performance, le dépassement de soi, l’abnégation en amont et la formidable pression lors de la compétition, tout ceci est admirablement décrit. Le film réussit son défi de rendre la machine à écrire aussi excitante que peut l’être un ballon de football et de concentrer en quelques instants les plus profonds espoirs, les plus amères déceptions, les plus vives passions individuelles et collectives, comme seul le sport sait le faire.

Certes les seconds rôles sont sacrifiés (notamment Bérénice Bejo ou Eddy Mitchell), certes la construction du scénario est banale, mais les personnages sont plus complexes qu’il n’y parait. Question essentielle : Louis se sert-il de Rose ou fait-il cela pour elle? Un peu des deux. Et l’amour dans tout ça? Une alchimie secrète entre pur altruisme et besoin de l’autre. Rien n’est fait simplement pour soi, rien n’est fait simplement pour l’autre. Tout prend un double sens. Les amoureux tendent vers des objectifs qu’ils veulent atteindre ensemble, autant pour soi que pour satisfaire l’être aimé.

Autre question : n’est-ce pas désuet de parler de dactylographie quand la machine n’existe presque plus, et quand le rôle de secrétaire au féminin ne semble plus être qu’un résidu d’une société misogyne? Oui un peu. Mais Populaire est aussi l’histoire d’une femme qui s’émancipe, qui aime et qui veut être l’égale de l’homme qu’elle aime. C’est aussi l’histoire d’un homme qui aime et qui ne sera jamais l’égal de la femme qu’il aime, un champion.

Ce n’est pas l’histoire du couple d’amis dont l’épouse joue du piano à la maison tandis que le mari fait du business aux USA. C’est l’histoire d’un couple qui grandit ensemble, certes avec les références de son époque, mais pour mieux s’en affranchir. Rose ne sera jamais secrétaire, Louis ne sera jamais un grand sportif. Populaire, depuis son titre jusqu’à sa fin, est un film faussement simple qui cultive l’ambigüité.

Note : 7/10

Populaire
Un film de Régis Roinsard avec Romain Duris, Déborah François, Bérénice Bejo et Shaun Benson
Comédie, Romance – France – 1h51 – Sorti le 28 novembre 2012

Después de Lucia

Prix Un certain regard au dernier Festival de Cannes, Después de Lucia est un film énigmatique sur la violence, celle de l’adolescence, celle du deuil, celle du monde extérieur et celle de nos propres pulsions. Le  film est porté par la justesse et la finesse d’interprétation de la jeune actrice Tessa Ia, formidable. Un surprenant moment de cinéma.

Synopsis : Après la mort sa femme, Roberto tente de prendre un nouveau départ en s’installant à Mexico. Mais sa fille Alejandra devient vite la cible de jalousies dans sa nouvelle classe…

Después de Lucia - critique

Film déroutant et captivant, Después de Lucia s’attache au destin de deux personnages, Alejandra et son père Roberto, après la mort de Lucia, mère de l’une et femme de l’autre.
Tout ce que raconte le film pourrait arriver sans ce drame initial. Pourtant, le titre « Después de Lucia » renforce une lecture qui prend en compte le désœuvrement de deux êtres qui peinent à surmonter leur deuil. Le spectateur en saura très peu sur Lucia. Son absence pèse pourtant sur le film d’un poids sous lequel s’affaissent lentement mais inéluctablement ceux qui restent.

La communication essaie de s’établir, mais chacun, emmuré dans sa détresse, et surtout trop inquiet de ne pas ajouter à celle de l’autre, passe à côté de tout ce qu’il y aurait à partager.

A partir de là, la logique terrible du monde extérieur, doucement hostile, froidement cynique, s’impose. Les réactions des personnages sont tellement dures qu’elles nous paraissent parfois incohérentes. Le spectateur met en doute la crédibilité du récit tout en se laissant porter par la violence ordinaire qui se déchaîne, qui prend des proportions extraordinaires, mais toujours parée des habits de la civilité. La violence aime se donner des raisons sociales: elle n’en est que plus terrible, exécutée froidement contre ceux qui ont été choisis, presque arbitrairement, pour victimes. Dans la caméra de Michel Franco, témoin objectif d’une cruauté banale, on reconnaît l’influence de Michael Haneke, dont les histoires implacables révèlent déjà la violence tapie derrière les bonnes manières.

La toute fin du film nous laisse encore songeur, le dernier geste, très radical, l’est peut-être trop : le spectateur a bien du mal à y croire.
Néanmoins, la brutalité du dernier plan séquence laisse une marque durable. Elle répond directement à la confusion du surprenant plan séquence qui ouvre le film. Si les déboires d’Alejandra sont au centre de l’histoire, ces deux moments qui encadrent le récit révèlent la trajectoire inquiétante d’un père incapable de surmonter la perte de sa femme. Roberto dit: « Je ne peux pas, je n’ai plus la patience ». Dès le départ, sa fragilité est mise en évidence lorsqu’il s’enfuit presque de sa voiture. Devenu inapte à affronter le moindre obstacle, il règle les problèmes de façon irraisonnée et expéditive. Jusqu’à la terrible cruauté de sa décision finale. Au début comme à la fin du film, ses actes restent incompréhensibles. La futilité du premier appelle la gravité du second.

Les vies de Roberto et d’Alejandra, après Lucia, semblent marquées du sceau de la violence. Dans un univers sans cesse menaçant où l’enfer, c’est plus que jamais les autres, les nombreux remparts qu’on essaie de construire sont bien précaires : le fragile équilibre peut être remis en question beaucoup plus facilement qu’il n’y parait. Alors l’enfer peut devenir soi-même.
C’est ce que démontre Después de Lucia, avec une habilité qui fait du film un choc persistant, avec une maladresse qui laisse le spectateur un peu sceptique.

Note : 7/10

Después de Lucia
Un film de Michel Franco avec Tessa Ia, Hernán Mendoza, Gonzalo Vega Sisto
Drame – Mexique, France – 1h43 – Sorti le 3 octobre 2012
Prix Un Certain Regard au Festival de Cannes 2012

Take Shelter

Grand Prix de la Semaine de la Critique au Festival de Cannes et Grand Prix du Jury au Festival de Deauville en 2011, Take Shelter a été unanimement acclamé. C’est que le film de Jeff Nichols dégage un charme magnétique qui impressionne. Take Shelter crée une attente qui ne sera ni négligée, ni vraiment satisfaite. Un entre-deux frustrant et un peu regrettable.

Synopsis : Curtis mène une vie paisible jusqu’à ce que des visions apocalyptiques envahissent peu à peu son esprit. La menace d’une tornade finit par l’obséder…

Take Shelter - critique

Les acteurs sont excellents : Jessica Chastain immaculée (on pense forcément à The Tree of Life), Michael Shannon terrifiant. Le film colle à la peau de son personnage jusqu’à ce que sa perception soit la seule qui nous soit accessible, jusqu’à ce que sa réalité imprègne l’écran et fasse douter le spectateur au-delà du raisonnable.

Flirtant avec le fantastique, Take Shelter semble ne pas vouloir prendre position, il ne démêle jamais les fils du rationnel et de l’irrationnel et nous laisse terrifiés par une peur incontrôlée, absurde et mal identifiée (peur de l’apocalypse? peur de la schizophrénie?).

A force de chercher la sécurité, à force de vouloir se protéger et protéger sa famille (cocon protecteur tout autant que nid à traumas), à force de croire à ses fantasmes, Curtis se laisse emporter par la folie et devient extrêmement dangereux. La peur mène au pire, l’obsession de la sécurité est une impasse. N’est-ce pas d’ailleurs la peur elle-même qui rend finalement nécessaire l’apocalypse ?

Jeff Nichols est talentueux, son film est fascinant bien qu’un peu long par moments. Pourtant, cette fascination semble tourner simplement sur elle-même. Malgré sa beauté formelle, malgré l’angoisse qu’il distille, Take Shelter laisse un goût d’inachevé. La fin du film fait peser une lourde ambiguïté sur l’histoire et sur le propos, et la tension accumulée, répétée, accentuée à l’excès, nous apparaît un peu vaine.

On ne sait pas où mène Take Shelter, on se demande en définitive s’il reste autre chose après la projection que ce cri éponyme, cette angoisse brute nourrie de rien, nourrie de toute l’incertitude dont est faite le monde. Un presque beau film.

Note : 6/10

Take Shelter
Un film de Jeff Nichols avec Michael Shannon, Jessica Chastain et Tova Stewart
Drame – USA – 2h00 – Sorti le 4 janvier 2012
Grand Prix, Prix SACD et Prix FIPRESCI à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2011

Une nuit

Un film policier français. Un inconnu (Philippe Lefebvre, dernier film de cinéma sorti en 1985) à la réalisation. Roschdy Zem et Samuel Le Bihan devant la caméra. Une nuit promettait d’être un échec. Pourtant, tout fonctionne.  Une nuit est un film admirable, nerveux, épais. C’est simplement l’une des plus belles surprises de 2012.

Synopsis : Paris. Simon Weiss, commandant à la Mondaine, entreprend, comme chaque soir, sa tournée des établissements de nuit. Pourtant, cette nuit-là, quelqu’un cherche à le piéger.

Une nuit

Une nuit est un film surprenant. Un polar noir, âpre, tendu, d’une densité étonnante. Le Paris nocturne est un très beau personnage, la vie des clubs et boites à strip est filmée avec un réalisme captivant et une maestria enthousiasmante. Le spectateur, caché derrière ce flic de la Brigade Mondaine, découvre un univers qu’il soupçonne mal.

Le scénario tient très bien la route, l’intrigue est singulière, construite de rencontres excitantes, Roschdy Zem campe un personnage complexe, inquiétant et attachant, dont on ne sait jamais très bien si on approuve sa conduite ou si on la condamne. L’ambiguïté morale est l’enjeu majeur du film, qu’elle concerne Simon Weiss ou la vie nocturne dans son ensemble. Entre incertitudes et danger palpable, le spectateur est balloté dans ce paysage inhabituel. Un plaisir inattendu et intelligent.

Note : 8/10

Une nuit
Un film de Philippe Lefebvre avec Roschdy Zem, Sara Forestier et Samuel Le Bihan
Policier – France – 1h40 – Sorti le 4 janvier 2012