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The Master

Après s’être attaqué aux fondements de l’idéal américain dans There will be blood, Paul Thomas Anderson continue son entreprise de destruction des mythes fondateurs dans un film énorme et monstrueux. The Master ne se donne pas, le spectateur lutte avec les images plus de deux heures durant, essayant, comme le réalisateur, comme le « Master » lui-même, de trouver un sens à tout « ça ».

Synopsis : Quand Freddie, un vétéran de retour au pays, rencontre Lancaster Dodd, «le Maître», charismatique meneur d’un mouvement nommé la Cause, il tombe rapidement sous sa coupe…

The Master - critiqueThe Master est un défi. Un puzzle fascinant et désagréable, une oeuvre terriblement imposante, presque trop pour qu’on arrive à bien l’interroger. Un film taillé pour être un monument, et tant pis si le spectateur reste un peu vide devant tant de maîtrise.
The Master a le goût et l’odeur d’un chef d’oeuvre. Il ne manquerait que la conviction.

En parlant d’En attendant Godot, Samuel Beckett écrivait : « Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. […] Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible. » Et effectivement dans The Master, tout ce qui peut être montré semble l’être, et tant pis pour le sens global. Le spectateur, perdu, interdit, a pourtant l’impression que le destin de l’humanité s’est joué. Et on ne pourrait pas aller plus loin?

D’abord, The Master est un film plutôt simple qui manipule des grands sujets classiques du cinéma américain. Et en premier lieu le vétéran, cet être inadapté qui rentre chez lui après la guerre et qui doit retrouver sa place dans la société. On pense à Taxi Driver, à Rambo et autres Brothers et on sait que ce qui attend Freddie est loin d’être simple.
Ensuite, le film s’intéresse de près à la relation maître-disciple. Là encore, on est en terrain bien connu.

Mais chez Paul Thomas Anderson, les personnages sont toujours sur le fil du rasoir, accrochés à cette mince frontière qui délimite l’attitude normale et raisonnable de l’extravagance, voire de l’insanité. Pour le maître comme pour le disciple, la folie guette.

Comme dans Punch-Drunk Love, comme dans There will be blood, l’homme est un être fragile, en lui se multiplient les fêlures comme autant d’abîmes prêts à s’ouvrir. Les héros d’Anderson sont comme tous les êtres humains, déséquilibrés, facilement déréglables. La superbe musique de Jonny Greenwood souligne, comme dans There will be blood, le danger qui rôde. A tout instant, Freddie et Lancaster peuvent vaciller. Freddie occupe le rôle du fou de service, ses excès ne sont pas surprenants. Mais Lancaster, The Master, est tout aussi incontrôlable. Très souvent dans le film, ses nerfs prennent le dessus, brouillant son statut de guide spirituel tout autant que la relation maître-élève.

C’est que dans sa seconde moitié, The Master fuit les chemins balisés et ouvre de nombreuses portes. Dans le monde de « La Cause », tout n’est pas si docile. En quelques scènes effrayantes, la femme du gourou prend une dimension que nous n’avions pas pu imaginer. Plus que simple adepte, Peggy est le cerveau derrière le cerveau, une femme froide et dominatrice qui trouve en Lancaster non pas un élève, mais bien une âme soeur, un être qui la complète, qui lui obéit tout autant qu’il décide. Et puis il y a les enfants, plus déviants qu’il n’y parait. Il y a l’entourage, presque intégralement hostile à Lancaster. Tout le monde remet en cause The Master, et pourtant tout le monde l’écoute.

Tout le monde remet en cause The Master, et pourtant tout le monde l’écoute.

C’est aussi dans ce moule qu’entre Freddie. Jamais dupe des extravagances de son maître, il se laisse faire, aussi fasciné que dépendant d’un être qui donne sens à sa vie, qui l’accepte comme il est, et tant pis si cet être invente à mesure qu’il parle. L’esprit brouillon de Lancaster trouve dans ses adeptes des raisons de les dominer. Quelque chose d’incompréhensible se passe : La Cause, pourtant peu convaincante, s’agrandit, s’installe dans des murs prestigieux. Freddie et Lancaster sont furieux dès qu’une remise en question se fait jour. Tant pis s’ils ne sont pas convaincus eux-mêmes. En luttant violemment contre les doutes des autres, ils se comportent comme s’ils croyaient sans mesure, et là semble être l’essentiel.

Une épouse inquiétante, une famille perverse, des adeptes sceptiques. La seconde moitié du film détruit toutes les certitudes. L’unique quête de Freddie, cet amour préservé de tout et d’abord de la sauvagerie du monde, n’aboutit pas. Alors que reste-t-il? Deux êtres perdus, l’un seul et l’autre démesurément entouré. Lancaster entraîne toute une communauté dans ses errances. Etre égaré avec les autres, ce n’est plus être égaré, c’est être un homme. Dans ce schéma-là, « s’améliorer », comme le dit Peggy, c’est adopter le dogme. C’est obéir au maître.

Peut-on n’obéir à aucun maître? C’est la question que Philip Seymour Hoffman, dans l’un de ses plus beaux rôles, propose à Joaquin Phoenix, très convaincant. C’est la question que pose Paul Thomas Anderson à son spectateur, la lui laissant comme seul indice pour dénouer le casse-tête qu’il lui propose.

Entre ellipses et détours narratifs, The Master ouvre de nombreuses pistes et fait mine de les abandonner en route. Il y aurait tant à développer, tant à approfondir, il semblerait que le film ait été laissé en chantier. Comme s’il manquait la moitié des rushes qui permettrait de donner sens au tout. S’il y a un sujet développé à l’envie, c’est la relation entre un maître autoproclamé et un disciple consentant, une relation passionnelle, spirituelle, souvent inversée. Qui juge qui? Qui a besoin de qui? Qui admire qui? Lancaster est persuadé que les deux êtres sont liés. Et en effet, par quel mystère ces deux hommes s’attachent-ils à ce point, par quel désir le maître de La Cause s’entiche-t-il de ce Monsieur Personne tombé du ciel? Le film ne justifie rien, il montre comme un état de fait des liens inexplicables, des réactions déraisonnables.

Si la main d’une jeune fille s’aventure sur la cuisse de Freddie, cela porte-t-il à conséquence, ou n’est-ce encore qu’un élément parmi tant d’autres, une nouvelle pièce du puzzle, un geste potentiellement sans signification? Tout ici constitue le portrait insatisfaisant de la vie telle qu’elle est : en dépit d’une cohérence globale, la majeure partie de ce qui s’y passe semble échapper au plan d’ensemble. Ni Dieu, ni Maître. Car personne n’a le contrôle total, ni Lancaster, ni le spectateur, ni même Paul Thomas Anderson : tout démiurge laisse échapper un souffle.

La solitude d'un homme qui ne trouve plus sa place dans la communauté

Ce souffle, c’est justement Freddie, un être finalement irréductible. Sans nul doute c’est cela qui attirait Lancaster : Freddie est un miroir déformant, son lui solitaire. Alors, après avoir sapé les fondements des USA, de la liberté d’entreprendre et de la réussite individuelle dans There will be blood, Paul Thomas Anderson approfondit son questionnement sur les mythes de la liberté et de l’individu. Existe-t-il un endroit où l’homme peut n’obéir à aucun maître? En somme, existe-t-il un lieu de liberté, un lieu sans chaîne et sans maître-à-penser?

Pour Freddie, il n’y a qu’un choix possible : être l’élève ou être le maître. Ne pas être seul, c’est adhérer à une communauté, avec ses lois, ses conventions, ses convictions. La quête de Freddie est celle de millions d’américains après la Guerre, celle de millions d’américains aujourd’hui, celle de milliards d’êtres humains hier, aujourd’hui et demain. Trouver sa place, c’est accepter un maître. Car finalement, nés dans une époque donnée, dans un endroit donné, entourés de gens bien précis, élevés dans certaines conditions et inadaptés à la solitude, avons-nous vraiment le choix? Décidons-nous vraiment de vivre dans la société qui nous est donnée et d’y trouver un sens? Pouvons-nous décider ne nous isoler et de n’obéir qu’à nous-mêmes? Les décisions qu’il nous reste ne sont-elles pas déjà vidées de l’essentiel?

Alors, The Master aurait bien un sens, une logique irrégulière qui se dérobe pour mieux nous faire ressentir que tout ceci est un cirque, tout, la guerre, l’amour, l’amitié, la société, la Cause. La vie serait une fuite en avant vers des idéaux qui n’existent pas. Tout système de pensée se réduit finalement à ses contradictions. Il n’y a pas de trajectoire linéaire, pas d’objectif décelable, pas de finalité définie ou de moralité établie dans la dernière oeuvre de Paul Thomas Anderson.

The Master est un film qui confronte deux manières d’être seul et mal dans son monde. Un film qui remet en cause les piliers les plus fondamentaux de la vie en communauté et des idéaux occidentaux, et avant tout américains. On aimerait croire à la liberté, à l’épanouissement individuel. On aimerait s’accrocher aux mythes, caresser des chimères comme Freddie sur le sable, observant tendrement la femme de ses rêves. Mais le sable s’éparpille, ce qu’on croit avoir créé s’échappe de nos doigts. Et au bout du compte, il y a de fortes chances pour que l’on ne soit maîtres de rien.

Note : 8/10

The Master
Un film de Paul Thomas Anderson avec Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman et Amy Adams
Drame – USA – 2h17 – Sorti le 9 janvier 2013
Lion d’argent de la mise en scène et Coupe Volpi du meilleur acteur (pour Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman) au Festival de Venise 2012

Rue Mandar

Emmanuelle Devos et Sandrine Kiberlain en sœurs opposées dans une tragi-comédie familiale. C’est sur ces deux actrices que le film aurait pu trouver sa ligne de force. Mais Idit Cebula, trop occupée à imiter ses souvenirs, a négligé d’approfondir les personnages et les situations. Rue Mandar est une succession de scènes artificielles et déjà vues, un film à la folie très calibrée.

Synopsis : À l’occasion de funérailles rocambolesques, deux sœurs et un frère se retrouvent ! Rencontres électriques pour cette fratrie qui ne sait comment se dire son amour réciproque.

Rue Mandar - critiqueLe film est comme l’affiche : un assemblage de vignettes bien connues, mises les unes à côté des autres sans imagination, posées sur un fond vide et illustrées par une écriture rose sursignifiante. Chaque personnage a le droit à son portrait tout sourire, et au milieu une photo de groupe. Voilà donc ce qui relie tout ce beau monde : la famille. On est tout de suite dans l’ambiance : ce sera un spectacle joyeux, intime et foisonnant, sympathique et convenu, un spectacle beauf qui trouvera parfaitement sa place dans la grille de programmes de TF1.

Rue Mandar est donc le stéréotype de la comédie familiale à la française, à mille kilomètres cependant de l’inventivité d’Un Conte de Noël ou même du jeux de massacre bobo Le Prénom. La culture juive offre au film son seul souffle : une espèce de folie qui contamine tous les plans de groupe jusqu’à devenir artificielle. Souvent, en voyant tous les personnages parler en même temps, se crier dessus, se courir après et s’agiter en tout sens, on ressent plus le travail de la réalisatrice que la vérité d’une famille juive dans tous ses états. Non pas que ce soit mal décrit, c’est exactement ça, mais ici ça sonne faux, on voit plutôt les efforts de mise en scène pour coller à l’exubérance recherchée. Ronit Elkabetz avait saisi avec beaucoup plus d’acuité la famille juive en deuil dans son très beau Les Sept jours.

Et le récit? Un deuil, une histoire d’amour naissante, des couples en crise, des frères et des sœurs qui ont du mal à s’accepter les uns les autres. Tous les clichés sont là, traités superficiellement et sans aucune inventivité. Quand le film se termine, on a eu le droit à tous les bons sentiments qui vont bien. Tout ici est d’une fatigante banalité. Pour voir une comédie sensible et originale sur la perte d’un proche, on regardera l’Adieu Berthe de Bruno Podalydès, sorti il y a quelques mois.

On sent bien la sincérité d’Idit Cebula dans cette histoire autobiographique, mais Rue Mandar souffre du gouffre qui peut exister entre la sincérité d’un projet et l’authenticité du résultat.

Note : 1/10

Rue Mandar
Un film d’Idit Cebula avec Sandrine Kiberlain, Richard Berry et Emmanuelle Devos
Comédie – France – 1h35 – Sorti le 23 janvier 2013

Ultimo Elvis

Très loin du Podium de Yann Moix, ce film raconte le quotidien et les aspirations d’un sosie sous l’angle du drame pur. Jamais drôle, jamais moqueur, jamais méprisant, Armando Bo filme simplement un être mal dans sa vie en s’appuyant sur la performance convaincante de John McInerny. Trop simplement d’ailleurs : le récit manque de souffle, d’enjeux, peut-être de rythme. Un film sincère mais trop modeste.

Synopsis : A Buenos Aires, Carlos Gutiérrez est Elvis, à l’usine comme sur scène où il officie pour une agence de sosies. Un accident l’oblige cependant à s’occuper de sa fille…

Ultimo Elvis - critiqueUltimo Elvis décrit l’opposition entre la vie réelle et la vie rêvée d’un homme. L’idole Elvis Presley et le sosie Carlos Gutiérrez n’appartiennent pas au même monde. Coincé dans une vie de médiocrité, Carlos essaie de coller le plus possible à son modèle. Son existence étriquée lui est devenue insupportable, mais comment devenir Elvis quand on n’est pas Elvis, comment résoudre cette contradiction identitaire, celle de vouloir être quelqu’un, de se sentir être quelqu’un, alors qu’on ne pourra jamais avoir une vie même un tout petit peu semblable?

Prisonnier de désirs de grandeur, de désirs en total désaccord avec son quotidien, Carlos ressent la nécessité de fuir. Et puis un jour, la vie se met entre lui et la porte de sortie, sous le visage angélique de sa petite fille qui a besoin de lui. Brusque retour au réel. Alors, Carlos va-t-il se laisser prendre par les plaisirs simples et banaux que la vie peut lui offrir, va-t-il abandonner ses rêves impossibles?

Armando Bo filme le décalage entre ce que vit Carlos et ce qu’il imagine (ou voudrait imaginer) vivre. Quand la réalité essaie de copier la légende, cela donne un effet toc. Pathétique et admirable, Carlos est à la fois un ouvrier insatisfait et un rêveur infatigable. Il n’y a peut-être alors qu’un seul moyen de résoudre son incompatibilité existentielle, celle de ne pas être celui qu’il voudrait être.

Si le récit est assez convaincant, il manque d’une certaine ampleur pour s’imposer à nous avec la force des tragédies intimes. Quand on pense aux idéaux échoués, on pense au poignant The Wrestler ou au sarcastique American Beauty.

Ultimo Elvis est loin de ces références car il lui manque un ton, un motif un peu plus enthousiasmant que celui d’une parenthèse (ni enchantée, ni désenchantée). Nous assistons aux jours qui défilent les uns après les autres, ne faisant que repousser un peu plus la décision de Carlos. Quand celui-ci, vers la fin du film, regarde le canapé dans lequel dormait sa petite fille, alors enfin il se passe quelque chose, une inflexion, une flamme. On attend cela tout le film, on n’y a le droit qu’à de trop rares moments. Le reste du temps, comme son antihéros, Ultimo Elvis reste collé à la banalité du quotidien.

Note : 4/10

Ultimo Elvis (titre original : El Último Elvis)
Un film d’Armando Bo avec John McInerny, Griselda Siciliani, Margarita Lopez
Drame – Argentine – 1h32 – Sorti le 16 janvier 2013

Renoir

Être un artiste, est-ce se replier sur soi et sur ses émotions, ou bien est-ce être aux prises avec le monde et intervenir? Est-ce être observateur ou commentateur actif? Gilles Bourdos confronte un peintre en fin de vie, obsédé par la beauté, et son fils, le futur cinéaste, garçon engagé et homme d’action. C’est justement ce qu’il manque au film, de l’engagement et de l’action.

Synopsis : 1915. Auguste Renoir, vieil homme rongé par l’arthrite, retrouve une énergie créatrice salvatrice grâce à l’arrivée d’un nouveau modèle, la jeune et rayonnante Andrée.

Renoir - critiqueRenoir n’est pas vraiment un biopic. Sa spécificité, c’est de ne se concentrer que sur quelques semaines de vie, ni les plus sensationnelles, ni les dernières, du célèbre peintre et de son fils, qui deviendra bientôt le célèbre réalisateur tant adulé par les cinéastes de la Nouvelle Vague.

Quelques semaines autour d’une femme, Andrée, son apparition dans la vie d’Auguste, et bientôt dans celle de Jean. C’est l’autre particularité de ce Renoir : parler en même temps de deux monstres sacrés, de deux artistes dont l’un est reconnu et arrive au bout de son chemin alors que l’autre n’a même pas encore envisagé de commencer le sien. Il s’agit bien entendu de passation, mais aussi de rivalité, de complémentarité et de similitudes. Le dialogue inégal entre un homme et son fils, entre un génie et son double, entre l’art des sensations et celui du récit.

Auguste est statique, obsédé par les chairs, Jean, déjà engagé dans l’Histoire, se passionnera plutôt pour le mouvement. D’une approche à l’autre, il y a la beauté d’une femme, marionnette de l’un, inspiratrice de l’autre, muse pour les deux. Et la beauté du cadre.

Comment faire un film sur le peintre sans sublimer les effets du soleil sur les paysages du Sud de la France? Gilles Bourdos, très concentré sur son image et sur sa lumière, se complait dans la contemplation. Certes l’esthétique est irréprochable, mais tout ceci manque de relief, d’étincelle, de vie. Le film est une confrontation de figures imposées, une exposition d’enjeux évidents, le récit sans surprise d’une tranche de vie qui n’est fascinante que parce qu’il s’agit d’Auguste et de Jean Renoir. Dans ce tête-à-tête entre le père et le fils, entre la méditation picturale et le souci du mouvement, c’est Auguste qui gagne. Aux dépens du cinéma.

Note : 3/10

Renoir
Un film de Gilles Bourdos avec Michel Bouquet, Christa Theret, Vincent Rottiers et Thomas Doret
Drame – France – 1h41 – Sorti le 2 janvier 2013

Foxfire, confessions d’un gang de filles

Après la Palme d’or d’Entre les murs, le nouveau film de Laurent Cantet était très attendu. Pour éviter la comparaison, le réalisateur tourne au Canada, en anglais, et situe son action dans les années 50. Mais ses interrogations sont les mêmes : comment un groupe peut-il arriver à vivre, à avancer, à lutter ensemble? Le film confronte habilement les idéaux au poids de la réalité.

Synopsis : 1955, USA. Dans un quartier populaire d’une petite ville, des adolescentes créent une société secrète, Foxfire, pour se venger de toutes les humiliations qu’elles subissent.

Foxfire, confessions d'un gang de filles - critiqueAprès le réalisme quasi-documentaire de Entre les murs, Laurent Cantet s’attaque à une vraie fiction, et même à un film d’époque : on est en 1955, aux USA, et un groupe de filles veut s’affranchir de l’injuste domination masculine et vivre selon ses propres lois.

Lorgnant vers le drame social britannique à la Ken Loach, Foxfire évoque aussi 17 filles, mais alors que le film des soeurs Coulin se contentait d’un récit naturaliste sans grande ambition, celui de Cantet prend le temps de sa chronique et refuse de sacrifier la moindre étape de l’aventure. On aura donc le droit à la formation du groupe, aux premiers succès, aux premiers doutes, à l’apogée du gang et à son autodestruction progressive.

Si le tout forme un ensemble cohérent dont chaque étape explique et nourrit les autres, il faut admettre que le film est long et que l’intérêt qu’on porte à l’histoire varie d’un moment à l’autre. Parfois, Foxfire traîne en chemin, s’apparentant alors à un feuilleton un peu mollasson. C’est dans sa dernière partie que le film se fait enfin passionnant. Car mieux que tout, Laurent Cantet sait filmer la dynamique d’un groupe de jeunes qui se cherchent. C’était déjà ce qui faisait la force de son précédent film : la vie en communauté est une épreuve de chaque instant.

Aux idéaux de départ succèdent la promiscuité, la jalousie, la méfiance. Il n’y a rien de plus électrisant que d’appartenir à un groupe, que de s’identifier à un collectif. Comme l’explique le vieux monsieur mi-clochard mi-prophète que vont rencontrer Legs et Maddy, alors tout parait possible, le monde peut enfin être changé, être meilleur. Seul, on ne fait pas le poids, on se résigne, on s’écrase. Au contraire, l’ébullition qui se crée quand on se rassemble peut mener aux plus grandes révolutions. Malheureusement, 1776 a apporté le capitalisme et l’individualisme, 1789 la guillotine et la Terreur, 1848 le Second Empire et les nationalismes exacerbés, 1917 le communisme russe et le Goulag. Tout idéal se pervertit avec le temps.

Comme dans Entre les murs, où Laurent Cantet laissait le professeur sans réponse face aux contradictions de son métier, pris en étau entre ses convictions sur l’éducation et la réalité de la salle de classe, Foxfire se termine sans solution, coincé entre, d’une part, le formidable mouvement né de revendications bien légitimes et, d’autre part, la difficulté de s’accorder et de ne pas se tromper avec le temps, la quasi-impossibilité de partager une vision commune durable.

A ce titre, le film et sa révolte reposent sur le magnifique personnage de Legs (la jeune actrice Raven Adamson est merveilleuse, subtile et inquiétante), une écorchée qui hésite souvent entre débat et dictature, entre donner la direction et l’imposer. Quand un seul être est déjà construit de multiples contradictions, comment gérer une communauté sans qu’elle explose? C’est au contact de la belle et parfaite Marianne, issue d’un tout autre univers, que le film trouve sa principale ligne de force. Entre les discours très raisonnés d’un père bourgeois, réactionnaire, anticommuniste, mais pourtant un homme généreux et bienveillant, et les actions beaucoup plus intuitives de Legs, anticonformiste et rebelle, nous assistons à un face à face déchirant entre deux idéologies et deux bontés.

Comment construire le monde de demain sans blesser les résistances illégitimes d’individus pourtant dignes d’être considérés? Comment profiter des aspirations d’un groupe sans le détruire dans les dissensions? Laurent Cantet livre un film sans aucun manichéisme, un film profondément politique qui s’interroge sur nos possibilités et nos limites collectives.

Une utopie qui vit et qui se meurt

Foxfire, confessions d’un gang de fille est l’histoire d’une utopie qui vit et qui se meurt. D’une flamme qu’on allume et dont on sait qu’elle finira par s’éteindre. On voudrait toujours que les plus belles choses qu’on crée soient éternelles. L’essentiel est d’abord qu’elles existent, qu’elles aient existé. La vie de Maddy ne sera plus jamais la même. Sans doute le gang a-t-il finalement réalisé peu de choses, mais l’impact est plus profond qu’il n’y parait. Certes, le film se termine sur une note nostalgique, mais il nous rappelle aussi que la fin d’un mouvement est contenue dans sa création même. On aimerait faire durer les idéaux le plus longtemps possible. Et pourtant, même après leur mort, ils survivent, s’alimentant les uns les autres, ici ou ailleurs, avec ou sans Legs. L’échec relatif du héros d’Entre les murs apportait son poids au débat. L’impact de ce jeune professeur était multiple, et comportait son lot d’avancées constructives. Si nous ne sommes pas capables d’agir sans nous tromper, alors nous pouvons quand même agir du mieux qu’on peut, comme le fait Legs à la fin du film.

Le gang Foxfire se battait pour les droits des jeunes filles, quitte à exclure d’autres groupes entiers de population (les hommes, les noirs…). On se définit souvent par opposition aux autres, et c’est déjà là qu’est l’embryon du naufrage. Les idéaux sont peut-être destinés à échouer, mais les échecs successifs, avec leur part de réussites, participent à l’édifice de la petite et de la grande histoire. Certes ils finissent par s’éteindre, mais ils ont d’abord changé le monde.

Note : 7/10

Foxfire, confessions d’un gang de filles (titre original : Foxfire)
Un film de Laurent Cantet avec Raven Adamson, Katie Coseni et Madeleine Bisson
Drame – France, Canada – 2h23 – Sorti le 2 janvier 2013