Archives de Catégorie: Critiques de cinéma

Les films et leur critique

Argo

Gone baby gone était un drame vraiment convaincant, The Town une réussite en demie-teinte. Argo est un film classique et arrogant dans lequel Ben Affleck, pourtant pas mauvais réalisateur, semble faire ses gammes en imitant ses glorieux ainés.

Synopsis : 1979, Révolution iranienne. 52 américains de l’ambassade américaine en Iran sont pris en otage. six arrivent à s’échapper et à se réfugier chez l’ambassadeur canadien. L’histoire de leur « exfiltration » dans une course contre la montre.

Argo - critiqueSous ses airs d’intelligence et de coolitude supérieure, Argo est un thriller politique ultra-classique sans réel propos et sans spécificité. On pense au cinéma politique américain des années 70, on pense à tout un tas de films plus récents comme La Guerre selon Charlie Wilson ou des thrillers politiques réalisés/joués/produits par George Clooney.

Le ton est connu : on prend un peu de hauteur sur l’Histoire récente et sur le rôle soi-disant secret et souvent double des Etats-Unis dans cette Histoire. On nous décrit vite fait et sans commentaire le cynisme politique (entre réalisateurs et spectateurs intelligents, on se comprend), et puis une fois la connivence parfaitement établie, on se plonge dans l’aventure qui nous concerne.

Sauf que finalement, on nous raconte comment un cow-boy loyal, cool et astucieux va oeuvrer dans l’ombre (et avec quelques amis exemplaires) à sauver des victimes innocentes. Contre la foule iranienne inquiétante et le gouvernement américain plus soucieux de la presse que de ses citoyens, il reste le poor lonesome guy, le héros américain dans toute sa splendeur, l’homme normal, courageux et flegmatique.

Ben Affleck est un piètre acteur mais un réalisateur tout à fait honnête. Il sait nous intéresser à sa petite affaire, notamment lors des 15 dernières minutes assez haletantes où le suspense est sans cesse prolongé artificiellement mais avec brio. On se prend donc facilement au jeu du thriller. Mais en dehors de ça, le film se donne des grands airs pour pas grand chose : il ne raconte rien de fondamental, il se veut une critique d’Hollywood, des administrations américaines et du régime iranien (dont les officiers sont en fait en admiration complète devant Hollywood…) mais les schémas de son propos sont rebattus et évidents.

Bref, Argo se veut un film drôle, intelligent, décontracté et supérieur. C’est en fait un film archi-banal, plutôt bête, formaté et prétentieux. Mais il faut bien lui reconnaître qu’on finit quand même par vibrer pour cette opération d’espionnage. Pas très intéressant, mais plutôt prenant.

Note : 4/10

Argo
Un film de Ben Affleck avec Ben Affleck, Bryan Cranston et John Goodman
Thriller – USA – 1h59 – Sorti le 7 novembre 2012

Le Train sifflera trois fois

A l’occasion de sa ressortie cette semaine au Reflet Medicis (Paris 5ème), parlons un peu du chef d’œuvre qui donne son nom à ce blog. Le Train sifflera trois fois est un western moderne et haletant, un film profondément politique d’une rare envergure, qui gagna 4 oscars en 1952.

Synopsis : Alors qu’il s’apprête a abandonner ses fonctions de shérif pour se marier, Will Kane apprend qu’un bandit, condamné autrefois par lui, arrive par le train pour se venger… Peu à peu, tous ses hommes l’abandonnent.

Le Train sifflera trois fois - critiqueUn western exceptionnel, qui fait la part belle à la psychologie des personnages et qui sous des apparences de simplicité contient un discours social tout à fait troublant.

Dans une lutte contre le temps vécue en temps réel par le spectateur et stressante au possible (la musique et l’horloge se partagent le second rôle au côté d’un Gary Cooper désespéré), c’est l’attente qui est peut-être la plus insupportable. Car toute la ville attend le train de midi, plus ou moins passivement, depuis le shérif qui cherche des renforts jusqu’aux 3 bandits impatients de voir arriver leur chef, en passant par les femmes qui attendent tout simplement le train pour fuir, ou le village qui attend avec émotion le duel sordide qui va se jouer.

La montée de la tension est exceptionnelle, le personnage se retrouve enfermé dans sa décision de ne pas fuir, obligé qu’il est alors de faire face sans soutien et sans les moyens dont il aurait besoin. Une décision ambigüe dont on ne sait si elle est plus motivée par l’intégrité, le désir de justice et l’incapacité à abandonner ses amis, ou simplement par la fierté, par un excès de confiance en soi qui se dégonfle petit à petit jusqu’à tourner au désespoir.

Chacun est alors devant un dilemme : pour lui, respecter sa décision ou fuir (mais n’est-il pas déjà trop tard?), pour sa femme respecter ses convictions ou aider son mari, pour le shérif adjoint, se venger ou aider celui qu’il admire (ne serait-ce peut-être que l’aider à fuir si on ne peut plus l’aider autrement), pour chaque personne dans le village, laisser passer les évènements et faire honneur au vainqueur, ou peut-être risquer sa vie mais aider celui qui est resté pour eux et qui les a sauvé de nombreuses fois, leur permettant de vivre dans la paix. Mais accordent-ils assez d’importance à cette paix, à cette vie sociale juste que le shérif a réussi à construire, ou bien est-ce leur sécurité, leur paix personnelle, leur égoïsme qui passe avant tout??

La passivité de monsieur Tout-le-monde, l’individualisme, quand l’entraide et la recherche du bien est simplement remplacée par une curiosité vicieuse et une simple résignation. Comme si on pouvait faire toutes les horreurs du monde, tant que ça ne touche que les autres, tant que cela ne remet pas en cause notre tranquillité. Et au contraire, pour conserver ce semblant de sécurité, on est prêt à tout accepter, tous les chefs, tous les régimes, toutes les injustices.

Le film trouve de nombreuses résonances dans l’Histoire. Jusqu’à quel point se battre pour les autres peut-il être dangereux pour nous? Jusqu’à quel point les autres valent-ils la peine qu’on se batte pour eux? Et jusqu’où peuvent aller les horreurs que chaque homme est prêt à accepter tant qu’elles ne le concernent pas directement? Un héros incorruptible, loyal et volontaire mais humain, pris peu à peu par la peur, des citoyens américains lâches et opportunistes, une femme courageuse, intrépide, idéaliste et décisive, Le Train sifflera trois fois est un western à part, un western de rupture, où l’amitié virile n’est rien et où les idéaux et le volontarisme de quelques-uns, hommes et femmes, ont bien du mal à se faire entendre dans un village gagné par la peur et le renoncement. Ici, très peu d’action, très peu de coups de feu. Le drame se prépare, comme si nous assistions aux coulisses d’un western classique.

Un film sur l’indifférence. Quand les individus acceptent résignés ce qui se passe, qu’ils ne cherchent plus à se battre, et qu’ils considèrent l’injustice comme inéluctable, comme allant de soi. Alors le midi du film peut bien arriver, il ne fait peur qu’à ceux (qu’à celui) qui luttent encore. Et pourtant il faut lutter… Toujours lutter. Rester pour s’entraider. Toujours se révolter, toujours se battre, ne jamais accepter. Car l’indifférence tue. Et c’est le pire des crimes de l’humanité.

Note : 9/10

Le Train sifflera trois fois (titre original : High noon)
Un film de Fred Zinnemann avec Gary Cooper, Grace Kelly et Thomas Mitchell
Western – USA – 1h25 – 1952 (ressorti le 12 décembre 2012)
Oscars 1952 du meilleur acteur (Gary Cooper), du meilleur montage, de la meilleure musique originale et de la meilleure chanson originale

Les Mondes de Ralph

Noël arrive avec son armada de films d’animation, plus ou moins réussis. Certes c’est maintenant John Lasseter qui dirige les studios Disney, et certes Les Mondes de Ralph a l’énergie et la tendresse des studios Pixar. Il manque pourtant une bonne dose d’inventivité, une pincée de subtilité et un grain de folie pour mettre le film au niveau de ses glorieux modèles.

Synopsis : Ralph est le méchant d’un jeu vidéo des années 80 mais il ne rêve que d’être aimé de tous. Il va alors s’aventurer dans d’autres mondes de la salle d’arcade pour devenir un héros.

Les Mondes de Ralph - critiqueQuand les enfants sont couchés, les jouets vivent leur vie. Ca vous rappelle quelque chose? Oui, Les Mondes de Ralph est l’adaptation gamer de Toy story. Pas d’idée bien nouvelle donc, mais pour ceux qui ont comme moi grandi dans les années 90, les jeux vidéo sont plein de souvenirs tendres, de mondes extraordinaires qui ont rythmé notre enfance et développé notre imagination.

Avec un peu d’ambition, Les Mondes de Ralph, à défaut d’être novateur, pouvait briller de mille feux. Malheureusement, il n’y en aura que 3 : le jeu d’arcade en 2D, le FPS (jeu de tir en vue subjective) et la course de voitures cartoonesque, directement issue de Mario Kart. On espérait un mélange des genres détonnant, une interpénétration des univers multiples qu’offrent les jeux vidéo, un joyeux bordel qui, bien maîtrisé, aurait pu faire des étincelles. Ce ne sera pas le cas. Tout au plus, on aura le droit à quelques références (Bowser, Sonic, Pacman, Street Fighter) qui font plus office de clins d’oeil convenus et superficiels que de guides créatifs.

Peu de trouvailles donc, et peu d’ambition. Même la gare centrale rappelle des lieux déjà vus dans Monstres & Cie ou Harry Potter. Au final, on a le droit à l’histoire un peu bateau d’un méchant au grand coeur qui voudrait être un grand gentil, d’abord parce qu’il aimerait être apprécié et se faire des amis, mais aussi parce que c’est sa nature profonde, on le voit bien. Chacun a sa place dans le monde, et le monde a besoin de tous pour fonctionner. On aura connu propos plus original.

Sous influence Pixar, Disney devient un peu plus adulte et dessine des personnages mélancoliques, insatisfaits de leur place dans la vie. Mais on est encore loin de la pertinence et de l’inventivité des Indestructibles, de Wall-E ou du grand frère Toy Story. Les Mondes de Ralph aurait pu être un film gigantesque, foisonnant, explosif sur la culture jeux vidéos. C’est un petit objet tendre et sympathique, un sourire à notre enfance, une aventure mignonne et plutôt bien construite, dépourvue de surprise, qui sait séduire un peu, amuser un peu, émouvoir un peu, et qu’on oubliera un peu vite.

Note : 4/10

Les Mondes de Ralph (titre original : Wreck-it Ralph)
Un film de Rich Moore avec les voix de John C. Reilly, Sarah Silverman et Jack McBrayer
Film d’animation – USA – 1h41 – Sorti le 5 décembre 2012

Looper

Une idée brillante, des situations intrigantes et complexes, un univers crédible et stimulant, Looper avait tout pour être le nouveau monument du voyage dans le temps au cinéma. Dommage alors que le scénario soit mal maîtrisé et mène à une terrible incohérence qui sape sa crédibilité. Looper reste quand même le petit film de science-fiction réussi qu’on n’attendait pas.

Synopsis : Joe est un tueur qui élimine des témoins gênants venus du futur. Un jour, la personne qu’il doit exécuter n’est autre que… lui-même, avec 30 ans de plus.

Looper - critique« La machine à remonter dans le temps n’a pas encore été inventée. Mais dans 30 ans, ce sera fait. » Looper est un film malin, dès le début, avec cette scène d’introduction percutante qui nous fait entrer tout de suite dans le bain. Dans un futur de crise économique avancée qui se débat lui-même avec son propre avenir, Joe va se trouver en prise avec son moi futur, un moi qu’il considère comme un total étranger.

Ce qui interroge sans doute le plus dans Looper, c’est cette confrontation entre deux êtres identiques, pris à des moments différents de leur vie. Joe 25 ans et Joe 55 ans sont complètement dissociés, violemment différents, presque opposés. Ils ne s’accordent aucune reconnaissance particulière, ils n’ont pas le souci de cet autre soi-même. Ils sont liés malgré eux par des souvenirs et un bout de vie commun, Joe vieux est d’autant plus lié à son cadet que son existence se définit et se redéfinit à mesure que celui-ci avance dans sa propre vie.

Dès le début, Joe, pourtant sympathique, montre qu’il est un être purement égoïste. Dans ce futur, dans cette société, la nôtre en dégradation, il n’y a plus de souci de l’autre. A tel point qu’il n’y a même plus de souci de soi. L’avenir n’a plus de sens, l’identité est un concept flou, Joe ne se projette en personne, même pas en lui-même.

Mais Looper sait se renverser. C’est l’histoire d’une prise de conscience, d’une rencontre, avec l’autre et en dépit de soi. Les scènes d’action sont bluffantes, surtout à la fin du film. Bruce Willis dégage une puissance et une profondeur qui rendent crédibles les 30 ans d’existence qui le séparent du présent. Quant à la télékinésie, elle amène une touche fantastique enthousiasmante qui prend une importance inattendue et bienvenue dans l’évolution du scénario. La séquence de destruction de la maison de Sara est un grand moment de cinéma, on retient son souffle en même temps qu’un nouveau champ d’enjeux s’ouvre à nous, tout comme lors de la séquence finale, absolument renversante.

Looper serait donc quasiment une réussite totale. Malheureusement, quand on veut raconter un paradoxe temporel, on se doit de ne pas laisser de faille. Looper parle de boucle. Cela présuppose que le concept de boucle temporelle est parfaitement maitrisé pour donner au récit une logique implacable et vertigineuse. C’est là que Looper se rate complètement, en proposant un dénouement rigoureusement impossible. Alors, le château de cartes s’écroule. Toute cette belle mécanique, minutieusement mise en place au cours du film, s’effondre sur elle-même dans une terrible incohérence.

La confrontation entre deux êtres identiques, pris à des moments différents de leur vie

Quand on joue avec les boucles temporelles, on doit choisir entre l’option Retour vers le futur (quand on change le passé, on crée un monde parallèle et le futur évolue différemment de ce qui était prévu) et l’option L’Armée des 12 singes (le passé ne peut pas être changé, toute intervention était déjà prise en compte et mène au même futur initialement prévu : il n’y a qu’une ligne temporelle, et d’éventuels paradoxes à la pelle). Looper choisit l’option 1, nous racontant très vite deux scénarios parallèles et incompatibles : celui qu’a vécu Bruce Willis quand il était jeune, et celui qu’est en train de vivre Joseph Gordon-Levitt, différent du premier à partir du moment où celui-ci n’a pas bouclé sa boucle, comme l’avait fait Bruce Willis étant jeune. A partir de là, il n’est plus possible de revenir sur l’option 2 sans se mélanger les pinceaux. Pourtant, Rian Johnson ne résiste pas à la tentation d’une fin astucieuse où le passé qu’on essayait de changer provoque justement le futur qu’on essayait d’éviter.

Concrètement (et ne lisez ce paragraphe que si vous avez déjà vu le film), c’est Bruce Willis, en tuant la mère, qui a fait de l’enfant le terrible mafieux qu’il va devenir. Sauf que Bruce Willis vient d’un monde futur où l’enfant est bien devenu le mafieux en question, alors que dans ce monde, 30 ans plus tôt, Bruce Willis a été tué par Joseph Gordon-Levitt qui a bien bouclé sa boucle. Dans le passé de ce futur-là, Bruce Willis n’a donc pas pu provoquer le destin terrible de l’enfant, puisqu’il ne l’a jamais rencontré. Dit autrement, si on résume la vie qu’a vécu le personnage de Bruce Willis, dans sa jeunesse, il a tué sa boucle qui n’a donc jamais rencontré l’enfant (et n’a jamais tué sa mère), et dans sa vieillesse, l’enfant est quand même devenu le Maître des pluies. Donc Bruce Willis n’a rien à voir avec le fait que l’enfant soit devenu celui qu’il est. Il ne peut pas, en ayant échappé à sa mort, avoir créé un univers parallèle, et provoquer dans cet univers ce qui se passera dans le futur de l’univers initial. Soit le cours du temps est modifié, soit il boucle. Les deux sont incompatibles et c’est bien dommage pour Rian Johnson.

Certes le choix de Gordon-Levitt a la fin du film est absolument fabuleux. Mais si son choix repose sur une analyse impossible, alors son geste perd toute sa valeur. Quel dommage : Looper est un film enthousiasmant, mais son scénario manque cruellement de maitrise. Looper aurait pu devenir un film référence du voyage temporel, il fera finalement figure de film séduisant et de paradoxe raté.

Note : 7/10

Looper
Un film de Rian Johnson avec Bruce Willis, Joseph Gordon-Levitt et Emily Blunt
Science-fiction – USA – 1h50 – Sorti le 31 octobre 2012

Au-delà des collines

Palme d’or 2007 avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Cristian Mungiu a de nouveau emballé la croisette cette année avec Au-delà des collines, double prix d’interprétation féminine et prix du scénario. Après deux femmes aux prises avec l’avortement illégal, le réalisateur roumain s’intéresse à deux femmes en lutte avec Dieu. Un film intense et ambitieux.

Synopsis : Alina revient d’Allemagne pour y emmener Voichita, la seule personne qu’elle aime. Mais Voichita a rencontré Dieu et en amour, il est bien difficile d’avoir Dieu comme rival.

Au-delà des collines - critiqueDeux femmes démunies dans un monde hostile. Au-delà des collines reprend ce schéma simple, déjà vu dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours, palme d’or pour Cristian Mungiu. Ici, l’intimité est le premier lieu de l’hostilité. Comment Alina peut-elle sortir Voichita de sa folie mystique? Comment Voichita peut-elle ouvrir le coeur d’Alina à la présence de Dieu?

Au-delà des collines, c’est le dialogue impossible entre ceux qui ont la foi et ceux qui ne l’ont pas. Voichita ne dit plus une phrase sans y mêler Dieu. Alina essaie de trouver des raisons rationnelles à cette mascarade : un autre amour? l’emprise spirituelle d’un prêtre charismatique? Aveuglée par la jalousie, Alina ne voit pas que c’est Voichita elle-même qui s’est entichée de religion. Celle-ci est fragile, elle n’a rien ni personne. Les mots du prêtre sont un rempart contre le monde, la petite communauté constitue la famille et la maison qu’elle n’a jamais eues.

Les plans de Cristian Mungiu sont des peintures animées, la lumière est fascinante et donne au froid naturalisme des images une double dimension attirante et inquiétante. Une présence parcourt le cadre : c’est peut-être Dieu, à moins que ce ne soit le poids du mensonge et de la manipulation, le poids terrible de l’obscurantisme.

Au-delà des collines est l’histoire d’un amour qui n’est jamais dit, jamais montré. On pourrait presque croire à deux amies, à deux soeurs. Et pourtant, et c’est là que réside la beauté la plus aiguë du film, partout l’amour passionnel qui a lié ces deux femmes, qui les lie encore en dépit de Dieu, partout cet amour explose. Alina provoque son destin, elle a une volonté farouche, prête à tout pour sauver celle qu’elle aime et se sauver elle-même. Voichita est victime de sa vie, effrayée par ses sentiments, effrayée par ce tout petit bout de quelque chose qu’elle a enfin saisi et qu’elle pourrait perdre d’un coup, effrayée par la liberté qui pourrait s’offrir à elle, avec tout ce qu’elle peut avoir d’imprévu et d’agressif. Elle a besoin d’être guidée, d’être dirigée. On devine qu’elle était, en internat, sous la protection d’Alina. Aujourd’hui, elle est sous la protection de Dieu, et plus que Dieu, sous la protection de ces religieux qui croient en lui. Croire en Dieu, c’est avant tout croire en tous ceux qui croient en Dieu. C’est faire partie d’une communauté, c’est faire partie d’un tout où les choses ont enfin un sens.

Faire partie d’un tout où les choses ont enfin un sens

Alors Alina défie Dieu, Alina défie la communauté, Alina défie le tout et le sens qui va avec. Alina est une romantique. L’amour qu’elle porte à Voichita est plus fort que tout ça. L’amour que Voichita lui porte doit vaincre. Alors, comme la femme de Sammy Jenkins dans Memento, Alina bluffe. Elle ne peut pas croire en ce Dieu tout-puissant, tout-puissant au point de changer les gens, de leur faire oublier l’amour. Elle ne croit pas Voichita, elle ne croit pas le prêtre, elle veut faire tomber les masques. Jusqu’où seront-ils prêts à aller tous, jusqu’où sera-t-elle prête à aller, Voichita, pour sauver sa foi supposée? Jusqu’où?

Mungiu a son idée. La foi, comme un cancer (comme le Malin que craignent les religieux du film), s’installe très profondément et sans raison apparente à l’intérieur de ceux qu’elle étreint. Elle ne fait plus qu’un avec eux. Elle devient toute-puissante, une inception au sens de Christopher Nolan (encore lui). Le film montre l’exorcisme d’Alina, mais c’est en fait elle qui essaie d’exorciser la femme qu’elle aime. Contre les apparences, C’est Voichita qui est possédée, c’est Voichita qui se débat. Le film est long car il suit ce combat. Parfois, Voichita semble sur le point de craquer. Le film se fait thriller, le suspense est là tout entier, dans l’issue incertaine de cette lutte entre l’humanité farouche d’Alina et la foi monstrueuse de Voichita.

Le film, dont la violence inouïe est appuyée par ces longs plan-séquences frontaux, apporte un regard tranchant sur le drame qui se joue, jusqu’à frôler parfois l’épouvante. A la fin, une incertitude persiste : tout le monde ne semble pas avoir vu la même chose. Incursion mystique, choc psychologique ou pouvoir de l’obscurantisme? Un dernier travelling avant, très discret, sort doucement du silence pour s’intéresser à la vie quotidienne sur la chaussée. Le monde est toujours là, même pas hostile, indifférent.

Note : 8/10

Au-delà des collines (titre original : Dupa Dealuri)
Un film de Cristian Mungiu avec Cosmina Stratan, Cristina Flutur et Valeriu Andriuta
Drame – Roumanie – 2h30 – Sorti le 21 novembre 2012
Prix du Scénario et Double Prix d’Interprétation féminine (pour Cosmina Stratan et Cristina Flutur) au Festival de Cannes 2012