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L’Apollonide, souvenirs de la maison close

Séduisant et dérangeant. Magnétique et dégoûtant. Charmant et étouffant. L’Apollonide de Bertrand Bonello est tout cela, un film qui joue avec les contraires, qui se fraye un chemin entre les costumes et les douleurs profondes, entre le passé et l’intemporel, entre l’élégance et la vulgarité. Un film instable et déroutant.

Synopsis : À l’aube du XXème siècle, dans une maison close à Paris. Autour de la femme qui rit, la vie des autres filles s’organise, leurs rivalités, leurs craintes, leurs joies, leurs douleurs…

L'Apollonide - Souvenirs de la maison close - critiqueL’Apollonide commence au crépuscule du XIXème siècle et se termine à l’aube du XXème. C’est un film sur le monde qui change, les époques qui s’effacent, les fins de parcours et les nouveaux chemins que réserve l’avenir. Mais s’il y a évolution, il n’y a jamais rupture définitive. Si L’Apollonide est un film de souvenirs, comme l’indique son sous-titre, tout semble ancien et profondément moderne en même temps : le renouvellement est un processus circulaire, hier est définitivement perdu et pourtant aujourd’hui est fait d’hier.

Voilà l’un des enjeux majeurs du film de Bertrand Bonello, suggérer le présent comme un miroir déformant du passé, chroniquer le passé en y montrant, subtilement entremêlés, ce qui n’appartient qu’à lui et ce qui traverse les époques et ne se modifie pas.

La narration, remplie de flash-forwards au début du film et de flash-backs quand celui-ci se termine, semble vouloir toujours nous ramener au centre de l’histoire, à l’intérieur de la maison close, comme pour ramasser le changement de siècle en un instant autour duquel tout bascule, puisque « la juive » ne sera plus jamais la même, puisque Samira et Julie vont voir leur destin chamboulé, puisque le cristal se transforme en verre. Et comme pour souligner aussi que rien ne changera jamais vraiment : le champagne reste du champagne, Pauline est apparue et disparue dans un même mouvement, la plupart des filles iront continuer leur métier ailleurs, découvrant d’autres clients qui seront fondamentalement les mêmes.

« Restez toujours la même » demande l’un deux à Marie-France, comme pour rappeler qu’il s’agit toujours de donner l’illusion que le temps ne passe pas. Une maison close n’est-elle pas l’endroit rêvé pour parler de persistance? Persistance de la beauté, persistance du désir, persistance de la richesse, des dorures et des rires. Et tant pis si la réalité est moins belle, ce qui intéresse les clients, ce ne sont pas les coulisses, ce ne sont pas les chambres dépouillées de tout faste, ce ne sont pas les tristesses des filles et leurs espoirs illusoires, ce ne sont pas non plus les difficultés financières d’un monde où l’apparence du luxe fait partie du jeu. La maison est close, tout ce qui s’y vit, les jalousies, les frustrations, les maladies, les horreurs les plus glauques aussi, sont invisibles de l’extérieur.

Tout ça, tous ces secrets opaques, toutes ces femmes de plaisir, du plaisir des autres en tout cas, tous ces hommes qui les adorent et les méprisent encore plus, sont condamnés à disparaître. Et pourtant, toujours il y a eu et toujours il y aura ce commerce, plus ou moins tendre, plus ou moins vil, plus ou moins sensuel, plus ou moins monstrueux. Toujours il y aura ce désir, cette fascination des corps, ces sentiments qui naissent et qui meurent, ces déceptions, ces rivalités, ces amitiés, ces douleurs et, on peut le penser, ces maladies.

Un siècle se termine, un autre commence qui est déjà terminé pour le spectateur, et de tout ça il naît pourtant une familiarité, accentuée par le langage plutôt moderne de ces femmes, accentué par cette musique contemporaine qu’utilise le réalisateur de manière anachronique, accentué par les nus qui, au-delà des costumes, se ressemblent toujours, accentué par les relations sexuelles qui sont intemporelles. La proximité ainsi mise en place entre l’histoire et le spectateur met comme entre parenthèses le siècle qui les sépare.

Réussite d’autant plus improbable qu’on ne voit a priori que les costumes, que les décors, qui donnent au film une beauté d’un autre temps. On pense au Marie-Antoinette de Sofia Coppola pour cette légèreté toute moderne distillée dans un film d’époque. On pense au Vénus noire d’Abdellatif Kechiche quand la frontière entre femme-objet et femme-monstre se fait de plus en plus ténue. Dans ces deux films, et de manière bien différente, le passé est terminé et pourtant sa présence diffuse semble habiter le présent. C’est parfaitement le cas dans L’Apollonide. La dernière image du film est comme un spectre du passé, venu nous rappeler à quel point les choses sont différentes aujourd’hui, à quel point les choses sont immuables.

L’Apollonide est un film qui fait état de la permanence de l’Histoire. Certes une certaine nostalgie nous étreint à la fin. Devons-nous nous réjouir ou nous attrister de la fermeture de cette institution? Ici, les situations se construisent toujours sur une ambiguïté éthique, qui se double d’une ambiguïté esthétique : même les chairs sont parfois magnifiques, parfois misérables.

Que de beauté et de laideur, que de richesses et de détresses dans cet univers qui répugne à toute normalité : il faudra être d’un extrême ou de l’autre, il faudra même souvent cacher un extrême par l’autre.

Des petites histoires qui avancent et qui n’avancent pas, des personnages féminins beaux et fascinants, tristes et tragiques, des plans composés comme des tableaux vivants, magnifiques et un peu vains. Entre désir et répulsion, entre un récit parfois trop long et des intrigues découpées en séquences souvent trop courtes, le film semble chercher constamment l’équivoque.

L’Apollonide – Souvenirs de la maison close est un vrai film de cinéma, tout dedans est consistant, les matières et les chairs sont palpables, les drames sont lourds, les frivolités sont des nécessités. Il n’y a pas de doute là-dessus. Mais tout le reste, les destins, les sentiments, les jugements, les résonances, sont incertains. Les fantômes du passé envahissent simplement notre époque, apportant avec eux des interrogations perpétuelles et des réponses dépassées.

Note : 7/10

L’Apollonide – Souvenirs de la maison close
Un film de Bertrand Bonello avec Hafsia Herzi, Céline Sallette, Jasmine Trinca, Adèle Haenel, Alice Barnole, Iliana Zabeth, Noémie Lvovsky et Judith Lou Lévy
Drame – France – 2h02 – Sorti le 21 septembre 2011

De bon matin

La chute d’un homme, broyé par la violence policée de l’entreprise à laquelle il a consacré sa vie. Un film aussi impersonnel que les processus terribles qu’il décrit, sec et fermé parce qu’il se fait le reflet de l’enfermement dans lequel se retrouve le héros quand sa carrière se brise. Gênant et douloureux.

Synopsis : Lundi matin, Paul Wertret se rend à son travail, sort un revolver et abat deux de ses supérieurs. Il revoit alors les évènements qui l’on conduit à commettre son acte…

De bon matin - critiquePresque 8 ans après son premier film, Jean-Marc Moutout nous raconte une nouvelle histoire de violence des échanges en milieu tempéré. Sauf qu’au lieu d’adopter le point de vue extérieur d’un consultant en stratégie, le réalisateur examine cette fois-ci la situation du point de vue d’une victime, d’un homme qui a vécu avec ce système jusqu’à ce que celui-ci le rejette et l’écrase.

8 ans après, la crise économique est passée par là et n’a fait que renforcer les pressions, les tensions, les logiques implacables qui font du monde aseptisé de l’entreprise un mensonge d’une brutalité inouïe.

De bon matin est plus que jamais un film en milieu tempéré : il décrit les bureaux d’une banque avec un réalisme saisissant. Les mots chuchotés sont couverts par le silence, les dialogues animés sont dissimulés par des portes fermées, les locaux impersonnels, les bureaux parfaitement rangés, les costumes-cravates systématiques, les murs trop propres décrivent un monde froid et inhospitalier où l’atmosphère étouffée ne laisse la place à aucun imprévu et à aucune fantaisie. Cette froideur contamine le film qui se met constamment à distance d’un monde où tout doit toujours rester distant. La lumière bleutée, les cadres rigoureux et la sobriété de la mise en scène accompagnent le visage fermé de Jean-Pierre Darroussin dans cet enfer de modernité dans lequel il nous faut miser notre vie sans qu’il n’existe de sortie de secours.

La violence, elle, est partout. Dans les rapports entre collègues, faits de frustrations, d’hypocrisie et dans le meilleur des cas, de compassion molle. Dans le sacrifice demandé par l’entreprise, au point de devoir placer son métier au-dessus de toute autre considération et se définir presque entièrement par lui : la famille devient un lieu étranger, les amis se perdent au bord de la route. Dans l’écart qui grandit entre celui que nous aurions voulu être et celui que nous sommes : une profonde souffrance se creuse, dissimulée par la reconnaissance, le salaire, la position sociale, le sentiment du travail accompli.

Quand notre travail est devenu tout ce qui existe pour nous, alors il n’y a plus possibilité de vivre autre chose : il faut nécessairement suivre notre carrière coûte que coûte. Si celle-ci vacille, c’est l’être tout entier qui perd pied.

Le film est étonnant de courage en ce qu’il ne fait pas de concession : aucune respiration n’est laissée au héros ou au spectateur, il n’y a pas trace d’humour, de relâchement ou même d’espoir. Simplement deux solutions : se laisser faire comme la plupart des collègues de Paul, ou se battre contre des moulins comme Paul lui-même. Cette noirceur brute rend le film aride et certainement difficile d’accès : l’émotion est refoulée, cachée derrière des séquences de routines ennuyeuses, de conflits étranglés et de rage contenue. De bon matin se met au diapason de son sujet : c’est un film déshumanisé dont la mécanique est celle du monde du travail, celle qui peut broyer un être humain sans scrupule.

La plupart du temps, les pires traumatismes sont vécus en silence. Parfois, un dysfonctionnement se produit : un homme ne supporte plus ce qu’il est devenu. Alors la violence explose, brièvement, inexplicablement croit-on. Le dernier plan interroge ceux qui ont assisté au dérèglement de la machine : que reste-t-il d’un tel geste, d’un tel désespoir? Les cadres de l’entreprise, visiblement agités, se taisent. L’ambiance est toujours feutrée, il n’y a aucun signe de révolte. Dans une société où l’on nous convainc sans arrêt qu’il n’y a rien de plus essentiel que le travail et qu’il est normal de faire de grands sacrifices pour y avoir le droit, les employés sont prêts à accepter l’inacceptable.

Avançant au rythme décousu des souvenirs d’un homme, la narration du film crée un certain désordre dans lequel le passé se déconstruit. Et pourtant, de ces flashbacks ressort un ordre indiscutable qui aboutit forcément à une fin sans mystère. Le film n’est jamais surprenant, il est volontairement asphyxié par la logique imparable qu’il décrit avec un mélange d’évidence et de résignation. De bon matin est un film désagréable, glaçant, il prend le parti de ne raconter presque rien, de ne jamais satisfaire le spectateur, pour mieux coller à la réalité qu’il ausculte. C’est un pari qui le rend admirable et forcément décevant.

Au bout du compte, il reste pourtant une part d’inexplicable : comment un homme, même anéanti, peut-il commettre de tels actes? En nous associant à la détresse de Paul, Jean-Marc Moutout nous laisse dans un questionnement moral sans solution.

Note : 6/10

De bon matin
Un film de Jean-Marc Moutout avec Jean-Pierre Darroussin, Valérie Dréville et Xavier Beauvois
Drame – France – 1h31 – Sorti le 5 octobre 2011

We need to talk about Kevin

Lynne Ramsay fait l’autopsie du mal dans un film froid et terrifiant. Une mère cherche dans les 16 premières années de la vie de son fils l’explication au crime atroce qu’il a commis. Et si elle s’interroge forcément sur sa culpabilité, le mal chez Kevin semble être toujours déjà là. Très troublant.

Synopsis : Eva a mis sa vie entre parenthèses pour donner naissance à Kevin. La communication entre mère et fils s’avère d’emblée très compliquée. A 16 ans, il commet l’irréparable…

We need to talk about Kevin - critiqueQuand le film commence, il n’y a plus besoin de parler de Kevin. Le titre est déjà caduc : il n’y a plus de nous, il n’y a plus de mots, et il n’y a plus de Kevin. Comme si ce titre commentait le film d’une ironie cruelle. Comme s’il exprimait le regret amer d’une mère qui n’a pas su faire ce qu’il fallait.

Tout le film joue d’une ambigüité quant au point de vue qu’il exprime : est-ce celui d’un narrateur omniscient qui se moque froidement et s’interroge sur les origines du mal, ou bien est-ce celui d’Eva elle-même, qui se remémore les 16 dernières années de sa vie à la recherche de sa culpabilité, traquant dans chaque moment de son passé sa part de responsabilité au drame insondable qui a eu lieu?

Quand le film commence, tout est joué et pourtant, derrière l’inexplicable il y a le besoin vital de comprendre. Comment est-ce possible? C’est cette question qui donne sa raison d’être au film, comme une enquête dans le passé pour retrouver les prémices de la violence, les raisons originelles de la folie. Une enquête, mais aussi un examen de conscience : jamais nous ne pourrons savoir si les souvenirs d’Eva sont exacts ou s’ils sont réinterprétés à la lumière d’événements qu’elle n’aurait jamais pu imaginer. Les images que nous voyons sont-elles des faits ou des réinterprétations, des souvenirs déformés dans lesquels Eva s’accuse ou se protège, y dénichant tour à tour les preuves de sa culpabilité et ceux de son innocence?

Ce qui semble certain pour cette mère, c’est que c’est dans son rapport à elle que Kevin a développé sa cruauté. Car si l’enfant ressemble beaucoup à sa mère, dure et intransigeante, difficile de savoir si la transmission fut innée ou acquise, si Eva lui donna le pire d’elle-même en l’enfantant ou en l’éduquant.

Le spectateur est emmené dans des émotions contradictoires : d’un côté, l’horreur sourde semble inscrire We need to talk about Kevin dans le cinéma d’épouvante avec un enfant maléfique, de l’autre la musique toujours optimiste, le père plein d’innocence et de bons sentiments et la chronique plutôt réaliste d’une mère et de ses difficultés pour élever son enfant sont autant d’éléments discordants qui voudraient nous faire hésiter entre l’effroi et la banalité du quotidien. Le film avance ainsi implacablement, la réalisation est froide et met le spectateur à distance, un mystère inaccessible semble exister entre lui et les personnages.

Le père ne voit rien d’anormal? Peut-être est-ce la paranoïa d’Eva qui rend la situation si inquiétante. Kevin est le double diabolique de sa mère? Il a la même coupe de cheveux, le même regard noir, le même visage cruel plongé dans l’eau? Et s’il n’existait pas, et si sa mère justifiait ses envies et ses actes inavouables en les mettant sur le dos d’un fils imaginaire? Parfois, le film lorgne vers le fantastique, le drame psychologique semble glisser vers la schizophrénie. Après tout, n’est-ce pas Eva que tous les voisins détestent? N’est-ce pas elle qui a sorti le DesTop? N’est-ce pas elle qui aime la confiture rouge, comme une résurgence d’un âge d’or où elle était une exploratrice libérée de la monotonie du quotidien? N’est-ce pas elle qui n’arrive pas à trouver un sens dans cet enfermement, bloquée à la campagne, en dehors de toute aventure existentielle?

Le film installe constamment le doute chez le spectateur. Mais d’autres éléments, bien trop nombreux, viennent contredire ce qui nous semblait presque évident quelques secondes auparavant. Kevin, c’est Eva sans limite, sans refoulement, c’est Eva dans toute sa brutalité et sa cruauté. Eva a ce petit rien qui la rend civilisée, qui la pousse à faire des efforts, à vouloir vivre. Kevin ne l’a pas. Kevin n’est pas fou, simplement son geste a pour lui une évidence que personne d’autre ne peut comprendre. La fin tombe avec sa terrible conclusion : même pour lui, cette évidence peut s’estomper, laissant les faits accomplis sans raison, incompréhensibles. Les certitudes se brouillent avec le temps, les actes restent, blocs d’existence qu’on ne peut effacer.

Kevin voulait-il faire souffrir sa mère? Lui arracher un amour dont elle n’était pas capable? Sans doute les deux, même si cela se contredit. Mais au-delà de cette relation de quasi-identité entre une mère et son fils, le mal de Kevin semble plus profond.

D’où vient-il? De ses gènes? De ses premiers instants de vie? De l’éducation qu’on lui a donné? D’un hasard insaisissable qui forge pour chacun une personnalité et un caractère que rien d’autre ne suffit à expliquer? Entre l’inné et l’acquis, l’être humain se forme. On peut chercher en vain l’origine du mal, on ne trouvera que le mal lui-même et jamais de raison satisfaisante.

Si les séquences du présent, un peu répétitives, sont souvent moins intéressantes que les souvenirs, on ne peut qu’être troublé par cette femme qui efface les traces de son crime (ou de ce qu’elle perçoit comme étant son crime) tout en l’autopsiant. Et par son Kevin, interprété par un Ezra Miller terrifiant de charme et de noirceur. We need to talk about Kevin prouve que chercher la cause des crimes inexplicables est souvent vain. La folie elle-même n’explique rien car elle n’a souvent rien à y voir. We need to talk about Kevin crée d’une certaine manière un contexte à l’Elephant de Gus Van Sant. Un autre point de vue, mais une conclusion similaire : il n’y a pas forcément d’explication. Eva ne se pardonnera pourtant jamais de ne pas avoir évité l’inévitable.

Le mystère de Kevin et de son mode de raisonnement est opaque. Finalement, il n’y a peut-être rien à comprendre. La cruauté surgit peut-être sans raison, comme la vie, se nourrissant comme elle d’intensité et d’absurdité.

Note : 7/10

We need to talk about Kevin
Un film de Lynne Ramsay avec Tilda Swinton, Ezra Miller et John C. Reilly
Drame, Thriller – Royaume-Uni – 1h50 – Sorti le 28 septembre 2011

Présumé coupable

L’affaire d’Outreau est sans doute l’une des plus grandes erreurs judiciaires de ces dernières années. Présumé coupable s’intéresse au destin individuel de l’une des victimes, l’huissier Alain Marécaux. Vincent Garenq filme la descente aux enfers d’un homme démoli par une justice absurde et indifférente. Un cinéma authentique et glaçant.

Synopsis : Le film raconte le calvaire d’Alain Marécaux – « l’huissier » de l’affaire d’Outreau – arrêté en 2001 pour d’horribles actes de pédophilies qu’ils n’a jamais commis.

Présumé coupable - critiqueAprès l’affaire Omar Raddad, l’affaire d’Outreau. Cette année, le cinéma français s’intéresse tout particulièrement aux grands drames judiciaires récents, lorsque la justice n’est pas capable de reconnaitre un innocent. Les deux films, Omar m’a tuer et Présumé coupable, décident de suivre la victime du système judiciaire depuis son arrestation (à laquelle elle ne comprend rien) jusqu’aux procès pour laver son honneur et reconnaître son innocence, en passant par toute la souffrance qu’elle endure entre les deux.

Disons-le clairement : la comparaison entre les deux films permet tout simplement de différencier le téléfilm à message poussif du vrai film de cinéma, qui élève son propos au niveau d’une tragédie humaine effroyable. Présumé coupable est la véritable oeuvre d’un auteur qui capte, à travers ce drame récent, la souffrance d’un individu broyé par une machine collective aveugle. Les rouages peuvent parfois s’emballer, la justice devenir folle. Tout système collectif présente le danger de devenir incontrôlable, prisonnier d’une mécanique bien pensée qui fonctionne 99 fois sur 100 et qui devient terrible quand elle ne fonctionne pas.

La caméra à l’épaule, l’absence de musique, le choix de suivre les faits et rien que les faits sans apporter aucun élément de fiction inscrivent Présumé coupable dans le cinéma-vérité. En ne se focalisant que sur le destin d’Alain Marécaux et en passant volontairement à côté de l’ensemble de l’affaire et des douze autre prévenus, Vincent Garenq fait le choix d’approcher au plus près du réel le destin d’un seul homme et d’en faire un cas universel.

Philippe Torreton donne à son personnage une épaisseur surprenante, son drame devient tout aussi singulier qu’il prête facilement à l’identification, ses réactions sont les siennes et pourtant elles trouvent en nous un écho déchirant. Ici, pas d’histoire de racisme, de victime idéale, de non-maîtrise de la langue ou d’insuffisance culturelle comme dans le cas d’Omar. Alain Marécaux est un homme exactement comme tous les autres, plutôt plus protégé que tous les autres même, puisqu’il mène une vie de famille assez confortable et exerce un métier bien respectable. Il ne peut pas imaginer de quoi on l’accuse et l’affaire à laquelle il est mêlée lui tombe dessus d’absolument nulle part. Il ne s’agit pas d’un crime classique avec meurtre, faux coupable et bouc-émissaire. L’affaire est sordide, les accusations sont surréalistes et les preuves sont absentes. Mais Marécaux se heurte à un système judiciaire froid et sûr de lui, déshumanisé, une machinerie sans état d’âme, sans scrupule, même sans préjugé. Il n’y a même pas la volonté d’accuser quelqu’un, simplement celle de suivre une procédure en oubliant tout jugement humain, à l’image de ce juge Burgaud qui exerce son métier comme il ferait une tâche ménagère, impassible, étranger à tout sens des réalités humaines qui se cachent derrière l’accusation. Le visage glacé et distant d’une société mécanisée qui traite les êtres humains avec indifférence, plus sensible aux quotas et aux statistiques qu’aux réalités individuelles.

Certes, Présumé coupable se fait chronique judiciaire et par là reste prisonnier de l’histoire qu’il raconte. Le film se construit alors de nombreux passages obligés, interrogatoires, arrivée dans une cellule hostile, larmes échangées au parloir, procès. Jamais le spectateur n’est surpris ou transcendé par le récit. Mais il est indiscutablement touché. Car Vincent Garenq dessine l’opposition fondamentale qui existe entre l’individu et la société. Entre soi et les autres. Alain Marécaux est seul. Présumé coupable est un film terrifiant car il raconte l’impuissance totale de l’individu quand un appareil collectif absurde décide de l’écraser.

Note : 6/10

Présumé coupable
Un film de Vincent Garenq avec Philippe Torreton, Wladimir Yordanoff et Noémie Lvovsky
Drame – France – 1h42 – Sorti le 7 septembre 2011

Neds

Neds est un film sur le désœuvrement des jeunes de Glasgow dans les années 70, et plus généralement sur le désoeuvrement des jeunes des quartiers défavorisés, quels qu’ils soient. Il raconte la chute d’un gamin intelligent qui va se retrouver pris dans l’engrenage de la violence. Certaines séquences sont fascinantes mais l’évolution du personnage laisse sceptique.

Synopsis : Glasgow, 1973. Garçon brillant, John McGill entre au collège et subit les préjugés de ses professeurs qui n’ont pas oublié son frère aîné « irrécupérable », Benny, devenu membre des NEDS (Non Educational Delinquents), qui font régner la terreur dans les quartiers.

Neds - critiqueDans la lignée de The Magdalene Sisters, Neds décrit l’éducation telle qu’elle était conçue il y a quarante ans dans les îles britanniques. Après Dublin, voici Glasgow, après 1964, voici 1973. Et après l’éducation religieuse dans tout ce qu’elle avait de plus effrayant, voici l’éducation laïque, presque aussi traumatisante.

John est un enfant doué et sérieux qui doit lutter contre tout ce qui l’entoure pour avoir une chance de réussir. D’abord contre un climat familial glauque et menaçant, ensuite contre les Neds, les petites racailles du coin qui ne portent pas vraiment dans leur coeur les premiers de la classe, enfin contre le corps enseignant lui-même, qui se méfie des jeunes et tout particulièrement de lui, dont le grand frère est devenu un meneur parmi les Neds.

John n’arrive à trouver sa place ni dans un camp ni dans l’autre, il se bat seul pour être accepté par ses professeurs et pour être reconnu par la bonne société à laquelle il n’appartient pas. Au tiers du film, suite à quelques frustrations supplémentaires, John fait un virage à 180 degrés et commence à s’impliquer dans les Neds. C’est l’un des plus gros problèmes du scénario : ce changement dans l’attitude de John n’est pas seulement brutal, il paraît inexplicable. L’enfant lutte depuis des années envers et contre tout et garde sa ligne de conduite et, du jour au lendemain, pour une petite affaire qui ne rajoute finalement pas grand chose à tout ce qu’il a déjà enduré, il s’exaspère et décide de tout foutre en l’air.

A partir de là, le film décrit une descente aux enfers, autant sociale que psychologique. John ne comprend pas que les Neds jouent à se faire la guerre et à martyriser les autres gamins simplement pour trouver leur place dans le monde et sortir de leur quotidien pourri. Il voudrait une vraie révolution, renverser les forces en place, la bourgeoisie, la police, l’école, il voudrait tout casser mais il prend conscience trop tard que les petites frappes de son quartier ne veulent rien remettre en question, simplement vivre et se donner l’illusion d’un pouvoir qu’ils n’ont pas.

John ne s’en remettra pas : dans son dernier tiers, le film entre dans une phase mystique. La violence est de plus en plus crue, les raisons du héros de plus en plus opaques, l’agitation qui se fait en lui est palpable grâce à une image particulièrement misérable et agressive. On reste cependant sceptique devant ces scènes de fureur qui s’enchaînent, de plus en plus étranges et surréelles, rapprochant parfois le film de l’exercice de style.

Par moments, Neds est vraiment convaincant et l’interprétation de Conor McCarron n’y est pas pour rien. Mais les deux virages entrepris par le scénario semblent exagérés et difficiles à admettre. Neds commence comme un film social britannique et se transforme peu à peu en autopsie de l’échec puis en thriller psychologique ultra-violent. Les trois parties sont intéressantes. Elles ont simplement du mal à s’imbriquer les unes aux autres.

Note : 5/10

Neds
Un film de Peter Mullan avec Conor McCarron, Gregg Forrest et Joe Szula
Drame – Royaume-Uni, France, Italie – 1h58 – Sorti le 31 août 2011