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Skyfall

James Bond fête ses 50 ans de cinéma, son 23ème épisode et son 3ème avec Daniel Craig. Il s’offre pour l’occasion Sam Mendes, le talentueux réalisateur d’American Beauty et des Noces Rebelles. Alors, le résultat? Un scénario anémique, des scènes d’action longues et ennuyeuses, des personnages ultra-superficiels et un discours méga-appuyé sur l’ancien et le nouveau. Et sinon? Une vaste opération marketing, et beaucoup de sous.

Synopsis : M voit son autorité ébranlée le jour où le MI-6 est menacé. Bond, donné pour mort, réapparait pourtant pour sauver la situation, en dépit d’un état de forme limité.

Skyfall - critiqueJames Bond est une grosse machine, une entreprise de démolition de l’auteur. Sam Mendes, qui n’est pourtant pas un réalisateur neutre, est ici transparent, totalement effacé par la franchise qui l’emploie.

Oublions donc Sam Mendes, et intéressons-nous à James Bond. Et disons-le tout de suite, Skyfall est le plus mauvais épisode de Daniel Craig, et de loin. Ok, il y a de l’action, ok il y a une atmosphère crépusculaire, comme si la crise économique et les menaces terroristes rendaient notre monde plus grave et plus retors qu’avant. Mais l’intrigue est d’une faiblesse étonnante. Un ancien agent cinglé, en plein complexe œdipien, veut se venger et décide pour cela de tout faire péter. James Bond, qui a lui aussi été trahi, reste du bon côté de la ligne, et sauve le monde dans la maison de son enfance (oui oui) dans une scène exceptionnellement longue et ennuyeuse.

Tout cela pour nous répéter au bulldozer que l’âge n’est pas forcément synonyme d’incompétence ou de régression, au contraire les bons vieux trucs sont déterminants pour notre survie. M est vieille, mais elle ne va pas démissionner car elle est la seule à pouvoir régler le problème. Sa gestion du MI-6 est peut-être dépassée, mais elle trouvera comment arranger la situation. James Bond commence à se faire moins jeune, mais il ne prendra pas sa retraite, malgré ses faiblesses il reste le meilleur agent en activité. Une vieille voiture, une vieille maison, mais un jeune Q qui apporte sa fraîcheur à cette équipe de vieux débris. Les symboles de la lutte entre l’ancien et le nouveau sont légions, toujours amenés avec de bruyants sabots.

Que reste-t-il? Deux James Bond Girls absolument inutiles, un méchant risible (non, il ne suffit pas de se décolorer les cheveux, de prendre un regard de chien fou et de dire qu’on est très très méchant et qu’on fait très très peur pour faire peur ; Séverine dit : « Vous connaissez tout à la peur? Pas sa peur à lui. » On attend des preuves, tant cette menace n’est pas suivie d’effets. Javier Bardem a fait beaucoup mieux avec les frères Coen), enfin une pseudo-intrigue familiale expédiée autour de l’enfance de James Bond.

Alors quoi? Le lien entre James Bond et M, qui n’a jamais été aussi personnel? Oui, c’est peut-être la seule spécificité notable de ce 23ème opus, mais leur relation reste stérile et superficielle. Pour le reste, un feu d’artifice d’esbroufe et un vide abyssal.

Note : 1/10

Skyfall
Un film de Sam Mendes avec Daniel Craig, Judi Dench, Javier Bardem et Ralph Fiennes
Action, Thriller – USA, Royaume-Uni – 2h23 – Sorti le 26 octobre 2012

La Liste de Schindler

Récompensé par 7 oscars, La Liste de Schindler est sans doute la représentation cinématographique la plus connue de la Shoah. Certes, Steven Spielberg utilise toutes les ficelles dramatiques de la fiction mais ce faisant, il respecte consciencieusement l’essence de la réalité historique et crée une oeuvre marquante et majeure pour le devoir de mémoire.

Synopsis : 1939, la Pologne est sous le joug nazi. Opportuniste, l’industriel Oskar Schindler suit les troupes allemandes et monte une affaire prospère en recrutant des travailleurs juifs. Mais il ne peut rester indifférent à la sauvagerie du nazisme…

La Liste de Schindler - critiqueLa Liste de Schindler est un film exceptionnel à bien des égards. D’abord, il s’agit d’une fiction réaliste sur la Shoah. Quelque part entre le documentaire (Nuit et Brouillard, Shoah) et la fable (La Vie est belle, Train de vie), la fiction dramatique s’expose à un défi majeur, autant éthique que technique : reconstituer ce qui ne peut pas être imaginé, montrer ce qui ne peut pas être montré. Non pas utiliser le vrai (les archives, les témoignages) pour le faire connaître, non pas utiliser le faux pour créer une métaphore, mais bien utiliser le faux pour montrer le vrai.

Et Steven Spielberg ne fait pas les choses à moitié : il montre, comme le fera plus tard Polanski dans Le Pianiste, l’intérieur d’un ghetto polonais (ici Cracovie), mais il décide aussi de montrer l’intérieur des camps de concentration, il décide de montrer, sous un jour romanesque, l’horreur de l’arrivée dans les camps et de la proximité de la mort. A ce titre, la scène des douches, très polémique, joue avec les peurs les plus profondes du spectateur et essaie de lui communiquer une expérience sensible de la terreur vécue en entrant dans une chambre à gaz, mais aussi de la terreur de ne pas savoir, d’être un animal traqué qui va peut-être mourir, d’une seconde à l’autre. Semi-échec forcément, puisque Spielberg veut nous faire ressentir ce qu’on ne peut pas ressentir, l’enfer sur Terre. Il essaie de nous communiquer une expérience inaccessible, de par sa radicalité et son inhumanité. Semi-réussite aussi puisque l’émotion est vraiment là et que si le spectateur est loin d’avoir ressenti ne serait-ce qu’un centième de la détresse des déportés, il a approché la chose, il a saisi une part de l’inhumanité. Et Steven Spielberg sauve sa séquence du suspense gratuit en montrant, juste après, ceux qui ont été sélectionné dans l’autre file. La caméra suit leur chemin qui se finit irrémédiablement sur les crématoires, sur la mort affreuse symbolisée par la fumée qui sort de la cheminée. Spielberg, contrairement à Claude Lanzmann dans Shoah, ne cherche pas à parler de la mort. Il ne fait pas de faute historique, il montre qu’elle était là, juste à côté, mais il filme d’abord la survie, toutes les occasions de mourir, toutes les morts, et toujours, de moins en moins nombreux, ceux qui survivent à côté.

La Liste de Schindler se concentre sur deux problématiques. La première, c’est la prise de conscience. Oskar Schindler, industriel égoïste, ne comprend pas. Il veut faire du profit, quitte à exploiter des juifs par opportunisme. Bientôt confronté à la réalité de la Shoah, il décide d’agir, d’abord par petites touches, puis complètement, changeant ses desseins pour mettre sa vie au service du sauvetage de quelques juifs. La deuxième problématique, c’est l’individu. L’importance capitale de l’individu. 6 millions de juifs ont été tués, c’est un nombre énorme, une masse derrière laquelle se cachent pourtant 6 millions de destins différents, 6 millions d’individualités, et chacune est une vie humaine, une humanité différente de toutes les autres. « Celui qui sauve une vie sauve l’humanité entière » dit incessamment le film, citant le Talmud. Spielberg utilise sobrement et intelligemment la couleur pour montrer que la prise de conscience de Schindler vient de sa prise de conscience de l’individualité, et donc de l’humanité des victimes. La scène de saccage du ghetto est un grand moment de cinéma, et la petite fille en rouge colore pertinemment le film pour montrer que l’important, plus que tout, c’est l’homme, l’individu.

La complainte finale de Schindler rappelle encore ce motif, essentiel : il aurait peut-être pu sauver dix juifs de plus, cinq juifs de plus, un juif de plus, un seul et ça aurait déjà été une énorme victoire supplémentaire, aussi importante que de sauver l’humanité toute entière. La Liste de Schindler est une liste de noms, une liste d’êtres humains. Chaque nom, chaque être, chaque vie vaut plus que tout.

Parfaitement documenté (on pense à la reconstitution du ghetto, à celle d’Auschwitz, aux trains de la mort, au signe fait par les paysans polonais, au processus d’entrée dans les douches des camps, à la police juive, à la barbarie allemande), La Liste de Schindler bénéficie d’une superbe image en noir et blanc qui souligne la volonté documentaire de Spielberg. La musique d’influence klezmer est poignante et illustre le drame en même temps que la survie du peuple juif, de sa culture, de son identité. Ralph Fiennes campe avec talent un personnage fort, un véritable nazi, intelligent, fin et pourtant complètement stupide, grossier et barbare jusqu’à l’absurdité. Il représente l’horreur nazie, la mort qui peut tomber sur les juifs, de partout, à tout moment, aux hasards de la volonté d’allemands aussi persuadés de l’infériorité juive (et refusant toutes les évidences contraires) qu’heureux de jouir d’un pouvoir illimité, se prenant pour des êtres supérieurs, des Dieux sadiques dont dépendent la vie et la mort.

Le film de Spielberg est énorme, entièrement habité par l’existence du peuple juif, la survie de ceux qu’on a essayé d’exterminer, qu’on a essayé de transformer en simple légende, comme le dit le SS Amon Goeth dans le film. La Liste de Schindler se termine sur la nécessité de la création de l’Etat d’Israël, la nécessité d’un foyer juif, d’une nation pour ce peuple sans Terre, peuple martyr, peuple détruit, peuple chassé, qui a besoin d’un lieu à lui pour se reconstruire.

La Liste de Schindler est un film énorme et pourtant, malgré l’attention portée par le réalisateur aux noms des survivants (jusqu’à faire défiler ceux-ci sur la tombe de Schindler à la fin du film), peu d’individualités ressortent de la masse des survivants juifs. C’est sans doute le plus grand échec d’un film qui traite pourtant avant tout de la valeur inestimable de la vie et des destins individuels. 3 heures n’étaient sans doute pas suffisantes pour l’ampleur et l’ambition du projet.

Steven Spielberg réalise cependant un film de référence sur la Shoah. Un film qui dit beaucoup de choses. Et si le réalisateur s’est laissé aller à sa tendance naturelle à la morale, effaçant quelques aspérités du personnage ou de l’intrigue pour mieux appuyer son propos (sans pour autant dénaturer l’histoire ou cacher les pires mesquineries dont est capable l’être humain), c’est qu’il ne livre pas qu’un document : La Liste de Schindler est un acte de mémoire mais aussi un pamphlet pour une certaine idée de l’humanité dans laquelle chaque individu compte par dessus tout, dans laquelle chaque individu donne de sa vie pour les autres individus. C’est aussi un pamphlet en l’honneur du peuple juif et de son identité, ineffaçables.

Note : 8/10

La Liste de Schindler (titre original : Schindler’s List)
Un film de Steven Spielberg avec Liam Neeson, Ben Kingsley et Ralph Fiennes
Drame, historique – USA – 3h15 – 1993
Oscars 1994 du meilleur film, du meilleur réalisateur (Steven Spielberg), du meilleur scénario adapté, de la meilleure photographie, de la meilleure musique, des meilleurs décors et du meilleur montage, Golden Globes 1994 du meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur scénario, 7 BAFTA 1994 dont meilleur film et meilleur réalisateur.

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